LAB 2007 de l’école Saint-​Bernard de Courbevoie

Avril 2007

Pour l’amour de la vérité

Un matin de prin­temps 1139, les étu­diants pari­siens se hâtent sur la mon­tagne Sainte Geneviève. Ils sont plus de 3000 à venir écou­ter les leçons de celui qui se consi­dère comme « le seul phi­lo­sophe au monde » : Abélard.

Charmés par la viva­ci­té de son esprit et l’o­ri­gi­na­li­té de son ensei­gne­ment, les élèves sont chaque jour plus nom­breux et assi­dus. Pourtant, les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques ne par­tagent pas cet enthou­siasme. Abélard a, en effet, été condam­né à brû­ler publi­que­ment un de ses ouvrages quelques années aupa­ra­vant, mais son ensei­gne­ment n’en a pas été modi­fi é pour autant. Le cler­gé est inquiet de voir se pro­pa­ger si rapi­de­ment une doc­trine d’une ortho­doxie dou­teuse. Mais Abélard jouit d’une renom­mée qui dépasse les fron­tières du Royaume. Qui serait capable de l’affronter ?

C’est alors que tous les yeux se tournent vers l’ab­bé de Clairvaux. Saint Bernard est actuel­le­ment dans son monas­tère. Il revient à peine d’une nou­velle course apos­to­lique épui­sante. Il est malade et n’as­pire qu’à une chose : finir pai­si­ble­ment ses jours à contem­pler les mys­tères de Dieu en com­pa­gnie de ses moines. Aussi, quand un évêque lui demande de réfu­ter Abélard, le refus est caté­go­rique. Bernard n’est ni un évêque, ni un doc­teur, mais un simple moine. Que faire ? L’évêque, rusé, envoie à Clairvaux les oeuvres d’Abélard. Bernard s’y plonge, d’a­bord avec curio­si­té, bien­tôt avec effroi. Lorsqu’il achève sa lec­ture, il est épou­van­té. Il affron­te­ra le phi­lo­sophe, publi­que­ment s’il le faut. Il mène­ra l’at­taque et il ira jus­qu’au bout main­te­nant qu’il est décidé.

Comment expli­quer un chan­ge­ment si subit ? Chez Bernard, l’a­mour de la soli­tude et de la contem­pla­tion est intense, mais plus intense encore est l’a­mour de la véri­té et de l’Église qui en est la gar­dienne. Il ira jus­qu’à s’écrier :

« Il vaut mieux faire naître un scan­dale que renon­cer à la vérité ».

Le pape Pie XII écri­ra de lui en 1953 :

« Le doc­teur de Clairvaux ne reste pas enfer­mé entre les murs de sa cel­lule, mais par­tout où la cause de Dieu et de l’Église est en jeu, il accourt en hâte avec sa sagesse, sa parole et son activité ».

Notre saint pro­cla­me­ra au roi de France :

« Nous, fils de l’Église, ne pou­vons vrai­ment pas cacher les insultes adres­sées à notre Mère, le mépris et l’a­vi­lis­se­ment où on la tient. Aussi, nous nous lève­rons et nous com­bat­trons pour notre Mère, jus­qu’à la mort s’il le faut, avec les armes qui conviennent, pas avec le bou­clier et l’é­pée, mais par la prière et l’im­plo­ra­tion de Dieu ».

Immédiatement, saint Bernard se met à l’ou­vrage et étu­die minu­tieu­se­ment les écrits du phi­lo­sophe sus­pect. Pendant ce temps, inquiet, Abélard croit habile de pré­ve­nir une attaque éven­tuelle. Il demande qu’un concile se réunisse pour juger s’il y a dans son ensei­gne­ment quoi que ce soit de contraire à la Foi. Il est fait droit à sa demande.

En 1140, à Sens, se réunissent car­di­naux, évêques et cha­noines pour l’en­tendre. L’abbé de Clairvaux est char­gé de l’af­fron­ter. Le concile de Sens attire la foule des grands jours. On s’at­tend à une sen­sa­tion­nelle joute ora­toire entre deux per­son­nages si dif­fé­rents et si émi­nents. Les dis­ciples et amis d’Abélard sont venus en masse pour sou­te­nir leur maître. Abélard est sûr de gagner. C’est un jeu pour lui, pense-​t-​il, de se démon­trer bon et fi dèle catho­lique. Il va se livrer à l’es­crime, fami­lière pour lui, des idées. Quelle que puisse être l’in­fl uence de Bernard sur un concile, il paraît absurde qu’il puisse triom­pher en dia­lec­tique du plus grand ora­teur du siècle. Mais Bernard ne se lais­se­ra pas prendre au piège de l’é­lo­quence et de l’é­ru­di­tion. Il va atta­quer de front. Il va accuser.

A peine le concile est-​il décla­ré ouvert que l’ab­bé de Clairvaux demande la parole. Il a déci­dé de mener ron­de­ment l’exé­cu­tion. Il faut prendre de court un bavard mal­fai­sant aus­si avi­sé. Examinant les livres d’Abélard ligne par ligne, il bâtit minu­tieu­se­ment son réqui­si­toire. Il entasse les maté­riaux. Abélard parle-​t-​il de la Trinité ? Il a une saveur de schisme arien ! De la Grâce ? héré­sie péla­gienne ! De la per­sonne de Jésus-​Christ ? On croi­rait entendre Nestorius ! Impitoyable, inébran­lable, Bernard attaque le mur de la rébel­lion qui s’é­boule pierre à pierre. Et de conclure en décla­rant avoir rele­vé chez Abélard dix-​sept pro­po­si­tions hérétiques.

La stu­peur écrase bien­tôt les membres du concile qui étaient bien loin de s’at­tendre à de si effrayantes res­pon­sa­bi­li­tés. Que va répondre le phi­lo­sophe mis au banc des accu­sés ? Abélard paraît acca­blé, le front cour­bé. Après un long et effrayant silence, il bal­bu­tie qu’il récuse le concile, qu’il en appelle au Saint Père, puis il quitte la salle en toute hâte, à la conster­na­tion de ses dis­ciples stu­pé­faits. Il ira se réfu­gier à Cluny. C’est là qu’il appren­dra la nou­velle de sa condam­na­tion par le sou­ve­rain pon­tife. Il mour­ra de façon édi­fiante, récon­ci­lié avec l’Église et avec l’ab­bé de Clairvaux.

La véri­té a triom­phé de l’er­reur, la pure­té doc­tri­nale a trim­phé de l’hérésie.

Faut-​il repro­cher à notre saint une fougue et une sévé­ri­té exces­sives ? Il est vrai que la men­ta­li­té actuelle com­prend mal que l’a­mour de la véri­té puisse ins­pi­rer un tel zèle. Pourtant, Jésus-​Christ n’a-​t-​il pas affirmé :

« Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoi­gnage à la vérité » ?

S’il est mort sur la croix, n’est-​ce pas pour la véri­té ? Si les bour­reaux l’ont cru­ci­fié, n’est-​ce pas par une obs­ti­na­tion dans l’er­reur ? En cela, saint Bernard, comme tant d’autres saints, n’est que le fidèle dis­ciple du divin maître. Il suit le pré­cepte de saint Augustin :

« Tuez l’er­reur, mais aimez les égarés ».

Nous-​mêmes, dans l’é­cole pla­cée sous un si glo­rieux patro­nage, nous effor­çons de suivre ces nobles traces.

L’existence de notre école s’ex­plique elle aus­si par l’a­mour de la véri­té . Si nous tenons à être une école « hors-​contrat », c’est pour échap­per à la dic­ta­ture intel­lec­tuelle actuelle. Nous refu­sons les erreurs de la pen­sée unique dont les pro­grammes de l’Éducation Nationale sont les vecteurs.

Avec l’aide de la grâce divine, nous vou­lons tour­ner les intel­li­gences de la jeu­nesse vers leur objet natu­rel : le vrai.

En contre­par­tie, chers amis et bien­fai­teurs, vous savez que l’État refuse de nous don­ner la moindre sub­ven­tion. Il exige même des charges de plus en plus oné­reuses. La liber­té de notre ensei­gne­ment est à ce prix. Même si la Providence veille sur notre école, je me per­mets de faire à nou­veau appel à votre géné­ro­si­té.

Nous avons besoin de vos prières et de votre sou­tien finan­cier. Merci de votre confi ance et de votre aide. Et vous, chers parents, mer­ci de votre pré­cieuse col­la­bo­ra­tion dans le com­bat que nous menons ensemble pour l’a­mour de la vérité.

Abbé Bernard de Lacoste, Directeur

LAB d’avril 2007

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