LAB de l’école Saint-​benard de Courbevoie (92) – Juin 2008

Lettre aux parents, amis et bienfaiteurs

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Editorial de l’abbé Bernard de Lacoste

Une fournaise ardente

Un demi-​siècle s’est à peine écou­lé depuis la conquête de la Terre Sainte par Godefroy de Bouillon que la conser­va­tion du royaume de Jérusalem semble pré­caire car les Francs orien­taux vivent sans s’in­quié­ter des pré­pa­ra­tifs mili­taires qui se font dans le camp des Sarrasins. Et un jour, brus­que­ment, la ville d’Edesse, prin­ci­pal bou­le­vard de la chré­tien­té d’Orient, est prise d’as­saut, avec un hor­rible mas­sacre, par le sul­tan de Bagdad. Nous sommes en 1144. La chute d’Edesse fait trem­bler Antioche, Jérusalem, et l’Occident tout entier.

Dès que la nou­velle de la catas­trophe par­vient en France, l’i­dée de voler au secours des chré­tiens d’Orient monte au coeur de Louis VII. Le pape Eugène III écrit alors au peuple de France :

« A la voix de notre pré­dé­ces­seur Urbain, les intré­pides guer­riers du royaume des Francs, et les Italiens, ont pris les armes et ont conquis, au prix de leur sang, cette ville où notre Sauveur a souf­fert pour nous, et où se trouve le monu­ment de sa Passion.

Aujourd’hui, à cause de nos péchés et de ceux du peuple chré­tien – ce que nous ne pou­vons dire sans dou­leur – la ville d’Edesse est tom­bée entre les mains des enne­mis de la Croix ; d’autres villes ont subi le même sort ; l’ar­che­vêque d’Edesse a été mas­sa­cré avec tous ses prêtres ; les reliques des saints ont été dis­per­sées. Le plus grand dan­ger menace l’Eglise de Dieu et toute la chré­tien­té. J’espère que vous prou­ve­rez que l’hé­roïsme des Francs n’a pas dégénéré. »

Hélas, la lettre du pape ne reçoit pas d’é­cho. A Noël 1145, pro­fi­tant d’une réunion des comtes et des barons, le roi annonce qu’il va prendre la Croix. Il invite ses vas­saux à l’i­mi­ter. Cet appel tombe dans un silence gla­cial. Aucun sei­gneur ne répond. Le roi est aus­si embar­ras­sé que le pape. Que faire ?

Eugène III, ancien moine cis­ter­cien de Clairvaux, se tourne alors vers son ancien père abbé et lui demande de prê­cher la croi­sade à Vézelay. Bernard, plus malade que jamais, est effrayé. Il se tient debout par un miracle per­ma­nent. Chaque jour, dit un chro­ni­queur, on croyait qu’il allait rendre le der­nier sou­pir. Pourtant, sur l’ordre du sou­ve­rain pon­tife, il accepte. Il déserte une fois de plus son monas­tère bien-​aimé et se rend péni­ble­ment à Vézelay le jour de Pâques 1146.

On lui construit une tri­bune en bois, au pied de la basi­lique de sainte Madeleine, au bord de la col­line. Un peuple immense se presse jusque dans la val­lée. Le roi et la reine sont là, au pre­mier rang. Le moine presque mori­bond, vacillant, prend la parole.

Il com­mence par lire la bulle du pape, puis se laisse aller à son élo­quence. Il plonge bien­tôt ses audi­teurs dans un enthou­siasme débor­dant. On s’ar­rache les croix som­maires que les prêtres ont confec­tion­nées avec ce qu’ils ont trou­vé d’é­toffe. Bernard par­tage sa robe entre les assis­tants, arrache sa coule blanche et la lacère lui-​même. C’est un extra­or­di­naire spec­tacle. Eudes de Deuil qui assiste à la scène s’écrie :

« A cet homme défaillant et à demi-​mort, il ne reste que la voix ! »

Mais quelle voix ! Elle va une fois de plus cou­vrir l’Europe entière.

Après Vézelay, Bernard voyage dans tout le conti­nent pour prê­cher la croi­sade. Le voi­ci en Allemagne. Tout le monde veut tou­cher, entendre, le moine pro­di­gieux. Les audi­teurs ne com­prennent ni le latin, ni le fran­çais, langues dans les­quelles il s’ex­prime. Qu’importe ! Le pou­voir de pré­sence du saint est tel, son ascen­dant à ce point magné­tique, qu’o­ra­teur et audi­teurs se com­prennent aude­là des mots.

Lorsqu’il ne peut pas se dépla­cer, il écrit. Au comte de Bretagne il mande :

« Allons, géné­reux sol­dat, cei­gnez vos reins, n’a­ban­don­nez pas le roi de France, votre roi. Que dis-​je, n’a­ban­don­nez pas le Roi des Cieux !»

Partout, c’est la levée en masse. Sur son pas­sage, tous les hommes prennent la Croix. Un enthou­siasme inouï règne à tra­vers l’Europe occi­den­tale. Bernard écrit au pape :

« Vous m’a­vez ordon­né, j’ai obéi. L’autorité de celui qui com­man­dait a ren­du ma doci­li­té féconde. J’ai par­lé, j’ai annon­cé, et leur nombre s’est accru au-​delà de toute mesure. »

Où l’ab­bé de Clairvaux a‑t-​il pui­sé une telle force, lui dont le corps était si faible ? Comment est-​il par­ve­nu à un tel suc­cès là où le pape et le roi avaient échoué ? Quel est le secret de ce moine fra­gile et timide qui a enflam­mé l’Europe entière ? On ne peut le com­prendre, répond Pie XII, qu’en consi­dé­rant la haute sain­te­té de vie qui brillait en lui. Il brû­lait d’une ardente cha­ri­té envers Dieu et le pro­chain. Il res­pi­rait une si par­faite sain­te­té, dit un témoin, qu’il per­sua­dait tout le monde avant même d’a­voir ouvert la bouche. Sa parole ardente sor­tait de son coeur comme d’une four­naise d’a­mour. Le feu dont il était dévo­ré n’é­tait autre que celui dont par­lait Notre Seigneur Jésus-Christ :

« Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-​je, sinon qu’il embrase !»

Dévorés par le même feu, douze pêcheurs de Galilée ont conver­ti le monde. Dévorés par le même feu, des mil­liers de chré­tiens ont ver­sé leur sang pour Jésus-Christ.

On se plaint par­fois de la mol­lesse et du manque d’en­thou­siasme de notre jeu­nesse. Pourtant, les motifs de par­tir en croi­sade ne manquent pas. Inutile de regar­der au loin : chaque année, dans notre pays, des mil­liers de catho­liques apos­ta­sient. Sommes-​nous condam­nés à écou­ter pas­si­ve­ment la plainte de saint Pie X :

« De nos jours, plus que jamais, la force prin­ci­pale des mau­vais, c’est la lâche­té et la fai­blesse des bons, et tout le nerf du règne de Satan réside dans la mol­lesse des chrétiens. » ?

Il est d’a­bord néces­saire de lut­ter contre les fai­blesses de notre nature déchue en don­nant à nos enfants le goût de l’ef­fort, du sacri­fice et du renon­ce­ment, à l’en­contre de notre men­ta­li­té maté­ria­liste qui n’as­pire qu’au confort et érige le bien-​être en idéal. Mais cela ne suf­fit pas.

Un chré­tien que l’a­po­sta­sie actuelle rend indif­fé­rent est un chré­tien tiède. Où est son esprit de foi qui doit le pous­ser comme ins­tinc­ti­ve­ment à étendre le règne de Jésus- Christ ? Les saints, parce qu’ils aimaient Jésus-​Christ, souf­fraient de Le voir mépri­sé, insul­té publi­que­ment ou même seule­ment oublié.

Saint Bernard a pui­sé son éner­gie sur­na­tu­relle dans la four­naise ardente de cha­ri­té qu’est le Coeur de Jésus-​Christ. La prière, la médi­ta­tion des Saintes Ecritures et l’Eucharistie l’ont mis en contact per­ma­nent avec ce Dieu qui n’est autre qu’un feu dévo­rant, dit saint Paul. Seul Dieu peut four­nir à nos âmes un idéal qui mérite le sacri­fice de notre vie, une espé­rance qu’au­cun obs­tacle ne pour­ra ébran­ler et une éner­gie sur­na­tu­relle. Si les familles et les écoles n’ac­cordent pas à la prière et à l’Eucharistie l’im­por­tance qu’elles méritent, alors, inévi­ta­ble­ment, les âmes des enfants, éloi­gnées de la four­naise ardente, s’at­tié­dissent. Au contraire, pla­cée en contact quo­ti­dien avec le divin Maître, notre jeu­nesse sera en mesure de répondre à l’ap­pel de Pie XII :

« Jeunes gens ! Voulez-​vous coopé­rer à la gigan­tesque entre­prise de recons­truc­tion ? La vic­toire appar­tien­dra au Christ : vou­lez­vous com­battre avec lui ? Souffrir avec lui ? Ne soyez donc pas une jeu­nesse molle et veule. Soyez plu­tôt une jeu­nesse enflam­mée, une jeu­nesse ardente. Allumez et faites répandre le feu que Jésus vint appor­ter dans le monde. »

Abbé Bernard de Lacoste, Directeur