Sermon de sortie 2006

Donné à Saint-​Malo par Monsieur l’abbé d’Orsanne

« Je vous répon­drais qu’il n’est pas dif­fi­cile non plus d’aimer le Bon Dieu, parce qu’il natu­rel d’aimer le Bien infi­ni. Mais ce qui est dif­fi­cile, c’est d’aimer Dieu conve­na­ble­ment, dans l’ordre, tout comme il n’est pas si simple d’aimer ses enfants conve­na­ble­ment, dans l’ordre. Aimer ses enfants dans l’ordre, qu’est-ce quec ela veut dire ? Cela veut dire tout d’abord qu’il est pos­sible de les aimer de façon désor­don­née : et ce n’est pas alors de l’amour, mais de la haine. »

Chers Parents,

Lorsque vous quit­tez vos enfants pour une période sco­laire un peu longue, vous ne man­quez pas de leur faire des recom­man­da­tions pour qu’ils deviennent meilleurs, pour qu’ils ne perdent pas les grâces du Bon Dieu. Et vous faites bien. Ces recom­man­da­tions, vous les faites par­fois à nous mêmes, ce qui montre à quel point vous pre­nez l’é­du­ca­tion de vos enfants au sérieux. C’est bien aussi.

Permettez-​moi alors, au moment de quit­ter ces enfants pour une période plus longue encore, de faire la même chose avec vous. Nous res­sen­tons en effet la même pré­oc­cu­pa­tion : dire en quelques mots l’es­sen­tiel, afin que les grâces du Bon Dieu ne soient pas per­dues. Mon pro­pos sera cen­tré sur l’a­mour : l’a­mour de Dieu et l’a­mour des enfants.

Lorsque les juifs deman­dèrent à Notre-​Seigneur quel était le com­man­de­ment le plus impor­tant, il leur fut répon­du ceci :

« Tu aime­ras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C’est là le plus grand et le pre­mier commandement. »

On peut donc dire que toute la reli­gion se résume dans l’a­mour de Dieu. Celui qui aime le Bon Dieu conve­na­ble­ment, celui-​là est un bon catho­lique et même un saint. Hé bien, on peut dire de façon ana­lo­gique que toute l’é­du­ca­tion se résume dans l’a­mour des enfants : de même que la reli­gion se résume dans l’a­mour de Dieu, de même l’é­du­ca­tion se résume dans l’a­mour des enfants bien compris.

Celui qui aime ses enfants conve­na­ble­ment, celui-​là est un bon père, une bonne mère de famille, un bon édu­ca­teur. Peut-​être me direz-​vous qu’il n’est pas dif­fi­cile d’ai­mer ses enfants, parce que c’est natu­rel, et que celui qui n’aime pas ses enfants, ou même ceux des autres, est un déna­tu­ré. Je vous répon­drais qu’il n’est pas dif­fi­cile non plus d’ai­mer le Bon Dieu, parce qu’il natu­rel d’ai­mer le Bien infi­ni. Mais ce qui est dif­fi­cile, c’est d’ai­mer Dieu conve­na­ble­ment, dans l’ordre, tout comme il n’est pas si simple d’ai­mer ses enfants conve­na­ble­ment, dans l’ordre. Aimer ses enfants dans l’ordre, qu’est-​ce que cela veut dire ? Cela veut dire tout d’a­bord qu’il est pos­sible de les aimer de façon désor­don­née : et ce n’est pas alors de l’a­mour, mais de la haine.

Poursuivons le paral­lèle avec l’a­mour du Bon Dieu. Si nous aimons Dieu, ce n’est pas d’a­bord pour notre propre satis­fac­tion, pour nous rem­plir les poches ou le ventre. C’est parce que Dieu est infi­ni­ment aimable, parce qu’il nous a créés et rache­tés. Or cer­tains catho­liques rai­sonnent ain­si, et faussement :

« Si ça ne me sert à rien de prier et d’al­ler à la messe, alors j’ar­rête tout ».

Ceux-​là veulent alors plu­tôt se ser­vir de la reli­gion au lieu de la ser­vir. Ils n’aiment pas le Bon Dieu. De la même manière, si nous aimons les enfants, ce ne doit pas être pour en rece­voir une cer­taine satis­fac­tion, de la recon­nais­sance ou de l’af­fec­tion (bien que la recon­nais­sance fasse par­tie de ce qu’on doit leur apprendre). Si nous les aimons, c’est pour les rendre meilleurs. La mis­sion des parents, c’est d’é­le­ver leurs enfants. Alors bien sûr, nous aurons des satis­fac­tions, tout comme nous aurons aus­si des décep­tions. Mais ce que nous devons cher­cher en pre­mier, c’est le vrai bien, la sanc­ti­fi­ca­tion des enfants. Je conti­nue ma petite comparaison.

Notre-​Seigneur nous dit :

« Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur ! Seigneur ! qui entre­ront dans le Royaume des Cieux, mais ceux qui font la volon­té de mon Père qui est dans les Cieux ».

Il y a là une grande dif­fé­rence : nos rap­ports envers Dieu ne sont pas les mêmes que ceux envers les enfants. La Volonté de Dieu est quelque chose d’ab­so­lu, qui ne souffre aucune discussion.

Rappelez-​vous cette his­toire extra­or­di­naire d’Abraham : le Bon Dieu lui demande tout d’un coup de sacri­fier son fils Isaac. Voilà qui est invrai­sem­blable : celui qui avait été dési­ré pen­dant des années, et obte­nu par un miracle, voi­là qu’il faut l’é­gor­ger. Abraham n’a pas hési­té : il a obéi sans dis­cu­ter, parce que c’é­tait Dieu qui lui deman­dait, parce que la Volonté de Dieu c’est quelque chose de sacré, ça ne se dis­cute pas. Le Bon Dieu me demande, je fais.

Hé bien, avec les enfants, c’est très dif­fé­rent, jus­te­ment, parce que les enfants ne sont pas Dieu, ne sont pas des dieux. La volon­té d’un enfant n’est pas un abso­lu. Là c’est une dif­fé­rence : si j’aime le Bon Dieu, je dois faire tout ce qu’il me com­mande parce que c’est cer­tai­ne­ment bon ; si j’aime mon enfant, je ne dois pas faire tout ce qu’il me demande, parce ce n’est pas cer­tai­ne­ment bon. Par consé­quent, la meilleure preuve de mon amour de Dieu, c’est de lui dire tou­jours oui. Et la meilleure preuve de mon amour pour mes enfants, c’est de leur dire par­fois non.

À l’in­verse, la meilleure preuve de mon manque d’a­mour de Dieu, c’est de lui dire par­fois non. Et la meilleure preuve de mon manque d’a­mour envers mes enfants, c’est de leur dire tou­jours oui. Chers parents, ayez le cou­rage de dire non lorsque vos enfants vous demandent des choses mau­vaises. Ce n’est pas un manque d’a­mour, au contraire ; ce n’est pas non plus une méfiance sur la pure­té de leurs inten­tions. C’est de la luci­di­té sur leur fai­blesse et sur la malice des choses mau­vaises. Ne dites pas non uni­que­ment quand cela vous ennuie de dire oui, mais uni­que­ment quand ce n’est pas bon pour eux. Ne dites pas oui uni­que­ment quand cela vous coûte de dire non, mais uni­que­ment si c’est bon pour eux.

Après, il y a la manière de dire les choses. Mais si vous aimez vrai­ment vos enfants, vous sau­rez leur expli­quer pour­quoi. Quand on conduit une voi­ture, on fait des tas de gestes bizarres : qui paraissent bizarres à ceux qui ne savent pas conduire. Mais une fois qu’on a expli­qué pour­quoi on les fait, per­sonne ne demande plus pour­quoi on appuie sur cette pédale à tel moment et sur­tout pas sur la même à tel autre.

Pour l’o­béis­sance, c’est pareil : on n’est pas tenu de tout expli­quer, mais il faut que les enfants com­prennent qu’on leur per­met cer­taines choses pour qu’ils aillent droit, et qu’on leur refuse d’autres choses pour qu’ils n’aillent pas au fos­sé. Et qu’en agis­sant ain­si on les aime. Je vou­drais main­te­nant m’a­dres­ser aux enfants.

Vous avez enten­du, chers élèves, à quel point votre édu­ca­tion nous tient à coeur, et aus­si comme ce n’est pas facile pour vos parents, sur­tout lorsque vous attei­gnez un cer­tain âge. Or, vous aimez vous aus­si vos parents, et vous cher­chez à les aimer bien, à les aimer droi­te­ment, et pas uni­que­ment en rai­son des bien­faits qu’ils vous donnent. Je vou­drais donc vous deman­der de leur faci­li­ter la tâche, à pro­pos des per­mis­sions. Vous savez très bien qu’il y a des occu­pa­tions qui leur déplaisent, et si ça leur déplaît, c’est parce que ça vous fait du mal.

Alors n’in­sis­tez pas pour aller contre cette volonté.

Par exemple, si vos parents vous inter­disent de vous gaver de films, ils font bien : ce sont de bons parents. Alors n’in­sis­tez pas pour voir tel ou tel film, dont ils ne se sou­viennent plus très bien s’il est bon ou pas. Si vous les sen­tez réti­cents, n’al­lez pas plus loin : vous savez très bien qu’il est pénible pour eux de vous dire non, et cepen­dant qu’ils feraient un péché en vous disant oui. Vous les aimez ou pas ? Si vos parents vous demandent de ne pas res­ter toute une après-​midi devant un écran d’or­di­na­teur, ils font bien. Ce sont de bons parents qui savent ce qui est bon et mau­vais pour vous.

Alors n’in­sis­tez pas ! Ils feraient même mal en vous lais­sant ain­si. Si vos parents vous demandent de ne pas tou­cher à Internet en leur absence, ils font leur devoir, ce sont de bons parents. S’ils vous inter­disent une fré­quen­ta­tion qui vous paraît ano­dine, ou une lec­ture, atten­tion ! N’insistez pas alors pour arra­cher une per­mis­sion mau­vaise qui les met­traient mal à l’aise devant le Bon Dieu. Et ne me dites pas que toutes les choses dont je viens de vous par­ler sont sans dan­ger pour vous, même pour les adultes d’ailleurs. Et il y en a bien d’autres, mais ce sont des exemples.

Enfin, n’ou­blions pas de remer­cier le Bon Dieu au cours de cette Messe. C’est une Messe d’ac­tion de grâces pour tout ce que nous avons reçu pen­dant cette année sco­laire. Que de grâces, que de bons moments aus­si, dont il faut rendre grâces. Je ter­mi­ne­rai par une prière. Je sup­plie le Bon Dieu et la Vierge Marie de res­ter avec vous, spé­cia­le­ment par votre prière, et par­ti­cu­liè­re­ment par la prière du Chapelet quo­ti­dien.

Les pèle­rins d’Emmaüs disaient : Restez avec nous Seigneur !

Gardez à l’es­prit cette pré­sence de Dieu qui nous juge­ra, certes, mais aus­si qui nous aime, et , si nous lui deman­dons, nous envoie tous les jours son secours par amour pour nous.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Ainsi soit-​il.

Abé Guillaume d’Orsanne †