LAB de l’Institut Saint-​Pie X de mars 2014 : le beau métier de professeur

Le beau métier de professeur
Abbé François-​Marie Chautard, Recteur

Chers parents, bien­fai­teurs et amis,

Quel jeune pro­fes­seur, après avoir sué sur la pré­pa­ra­tion de son pre­mier cours, trem­blé peut-​être devant son pre­mier audi­toire, n’a-​t-​il pas goû­té la joie de cette com­mu­nion intel­lec­tuelle avec ses élèves où le maître trans­met à des intel­li­gences vivantes un savoir qui l’a lui même enthousiasmé ?

Quel pro­fes­seur ne goûte-​t-​il pas la joie du vieux Socrate, se plai­sant à éveiller les intel­li­gences à l’a­mour de la véri­té ? Quel maître ne savoure-​t-​il pas ces ins­tants bénis où il voit l’oeil de ses élèves s’é­clai­rer en décou­vrant une véri­té, leurs lèvres des­si­ner un sou­rire de conni­vence lors­qu’ils se prennent au « jeu » et com­prennent une fine sub­ti­li­té ? Il y a là une joie d’au­tant plus pure qu’elle est plus spirituelle.

Sans doute, le métier de pro­fes­seur n’est pas de tout repos. Comme tout fils d’Adam, le maître doit tra­vailler la terre à la sueur de son front. Et cette terre est par­fois rétive. Elle ne veut pas tou­jours écou­ter, apprendre, se taire, qu’on la tra­vaille pour qu’elle pro­duise du fruit.

La joie est ici soeur de la patience. S’il faut du temps pour faire ger­mer le blé, qu’il en faut davan­tage pour for­mer un esprit !

Les talents du professeur

De mul­tiples talents lui sont néces­saires. Il lui faut sus­ci­ter l’in­té­rêt de ses élèves pour la matière qu’il enseigne. Il lui faut donc lui­même être pas­sion­né de son sujet, habi­té de son sujet de telle sorte que ce der­nier s’é­lance spon­ta­né­ment à l’as­saut de l’es­prit de ses élèves.

Le pro­fes­seur est tout sauf un auto­mate char­gé de répé­ter la leçon d’un morne manuel. Car le pro­fes­seur n’é­crit pas des leçons sur de mortes tablettes. Ce sont des esprits vivants qu’il doit atteindre, des intel­li­gences vivantes et actives dont il doit sus­ci­ter l’ac­ti­vi­té intérieure.

Une erreur redoutable

Il est en effet une erreur funeste dans l’é­du­ca­tion des hommes. C’est de croire que l’es­prit est un récep­tacle de connais­sances qu’il suf­fit de rem­plir pour le for­mer comme si à force de don­ner d’in­nom­brables leçons reçues par des élèves, ces der­niers devien­draient savants. Certes, à force d’en­tendre des véri­tés, d’é­cou­ter des leçons, ils retien­dront un cer­tain nombre de connais­sances, mais un peu à la manière d’une mémoire inerte qui emma­ga­sine les connais­sances sans vrai­ment les assi­mi­ler. Et encore cette acqui­si­tion de connais­sances est lente lors­qu’elle est pure­ment passive.

Cette erreur pro­cède d’une mécon­nais­sance de l’in­tel­li­gence. Cette facul­té est vivante, active. Certes, comme le rap­pelle Aristote, c’est une tabu­la rasa à la nais­sance ; aus­si doit-​on appor­ter à l’in­tel­li­gence de nom­breuses connais­sances si l’on ne veut pas la lais­ser végé­ter. Mais celle-​ci les reçoit selon son mode, comme un esprit vivant. De même qu’un esto­mac n’est pas un cel­lier qui rece­vrait pas­si­ve­ment ses plats mais exerce sur eux une acti­vi­té assi­mi­la­trice, de même l’in­tel­li­gence exerce sur les connais­sances qu’on lui pré­sente une acti­vi­té assimilatrice.

Le maître a donc un double rôle : choi­sir les « mets » qu’il pré­sente à l’in­tel­li­gence et sus­ci­ter l’ac­ti­vi­té assi­mi­la­trice de l’intelligence.

Pour prendre une ana­lo­gie connue du réa­lisme aris­to­té­li­cien, les connais­sances « brutes » appor­tées par le maître sont la matière du cours. Or, la matière du cours ne repré­sente pas grand chose si elle n’est ani­mée d’un talent péda­go­gique dont tout l’art est de pré­sen­ter les connais­sances aux élèves de telle sorte qu’ils exercent eux-​mêmes tout leur esprit sur ces véri­tés. Il faut alors au pro­fes­seur à la fois adap­ter cette matière aux dis­po­si­tions intel­lec­tuelles de ses élèves – et Dieu sait si elles varient sui­vant l’heure de la jour­née, l’ac­ti­vi­té pré­sente, ou les vacances qui approchent – et gui­der les esprits pour qu’ils se sai­sissent dans les meilleures condi­tions de cette véri­té, afin qu’­ha­bi­le­ment semée dans une terre bien dis­po­sée, cette semence puisse être tra­vaillée par la terre et pro­duire, tem­pore oppor­tu­no, tout son fruit.

On com­prend ici com­bien l’en­sei­gne­ment est une col­la­bo­ra­tion du maître et des élèves, où le maître ne « fait » que nour­rir, orien­ter et pré­si­der le tra­vail intel­lec­tuel de ses élèves.

On pressent tout ce que cette « chi­mie » de l’en­sei­gne­ment sup­pose par ailleurs d’au­to­ri­té et de com­pé­tence chez le pro­fes­seur, de silence dans la classe, de régu­la­ri­té dans les cours, de déve­lop­pe­ment de la mémoire, d’ap­pli­ca­tion des esprits.

Notre époque fait la part belle aux ingé­nieurs. Mais n’y a‑t-​il pas une ingé­nieu­rie savante et pleine de tact dans la for­ma­tion d’un esprit ?

Nos anciens avaient l’es­time du savoir et des maîtres qui la dis­pensent. Et l’une des tares de notre ensei­gne­ment natio­nal est d’a­voir per­du cette estime des maîtres.

Au service de la vérité

En for­mant les esprits, le pro­fes­seur se fait le ser­vi­teur de la véri­té. Notre men­ta­li­té reven­di­ca­trice a per­du l’hon­neur du ser­vice. On voit le ser­vice comme une déva­lo­ri­sa­tion de l’in­di­vi­du. Il n’en fut pas tou­jours ain­si. Au cours du grand siècle, on se fai­sait une gloire d’en­trer au ser­vice du roi. Et ne dit-​on pas du ser­vice de Dieu : ser­vire Deo regnare ? Le ser­vice vaut ce qu’il sert. Et quand il sert la véri­té, ce ser­vice gran­dit l’homme, le hisse au niveau de cette véri­té qu’il sert.

Une amitié

Ce ser­vice n’est d’ailleurs pas pure­ment céré­bral et dés­in­car­né. Plus le maître sait déve­lop­per en ses élèves cet appé­tit de connais­sance et l’art de les appro­fon­dir, plus une ami­tié, une filia­tion intel­lec­tuelle se fait jour. S’il y a une forme d’a­mi­tié bien pro­fonde et solide, c’est celle de la géné­ra­tion. La trans­mis­sion de la vie est une chose si grande qu’elle s’ac­com­pagne d’une ami­tié très solide entre les parents et les enfants. Il y a quelque chose d’é­qui­valent dans la géné­ra­tion d’un esprit. C’est l’a­mi­tié du maître et de l’é­lève d’au­tant plus pro­fonde qu’elle a sa source dans la trans­mis­sion d’un bien excellent : l’a­mour et l’ap­pren­tis­sage de la vérité.

Au service de la chrétienté

En ser­vant la véri­té, en for­mant les esprits, l’homme sert le bien com­mun de la socié­té. Hélas, ce métier de l’en­sei­gne­ment, pour­tant si grand par les talents qu’il requiert, le bien qu’il sert et les bien­faits qu’il pro­cure, semble ne pas atti­rer beau­coup de jeunes gens de la Tradition.

N’y a‑t-​il pas pour­tant là un grand moyen de ser­vir son pays, de « faire de la poli­tique » au sens noble du terme ? On se lamente sur les mal­heurs des temps et la déca­dence de l’en­sei­gne­ment et de nos men­ta­li­tés. Mais pour­quoi si peu de jeunes gens s’en­rôlent dans l’é­du­ca­tion de la jeunesse ?

Nos francs-​maçons natio­naux se glo­ri­fient des hus­sards de la République, ils se vantent d’a­voir inves­ti la place, M. Peillon s’est achar­né à vou­loir détruire les der­niers ves­tiges de notre civi­li­sa­tion chré­tienne, et nos jeunes de la Tradition n’au­raient pas le coeur de s’en­ga­ger dans un tel combat ?

On n’ose croire à des rai­sons d’argent quand tant de socia­listes mili­tants s’en privent. On n’ose ima­gi­ner que des chré­tiens por­tant l’empreinte du Christ dans leur coeur et dans leur âme ne forment pas le voeu de ser­vir le Christ Roi mais de s’ins­tal­ler dans la vie ? On n’ose pen­ser que les mou­ve­ments poli­tiques ne soient qu’une échap­pa­toire pour écar­ter les vrais com­bats politiques.

C’est pour­quoi nous espé­rons que de nom­breux jeunes bache­liers puis de jeunes étu­diants se por­te­ront vers ce noble et si bien­fai­sant métier afin qu’ils puissent goû­ter cette joie d’oeu­vrer au bien com­mun, de savou­rer la joie de l’en­sei­gne­ment, et de pou­voir dire eux aus­si, au soir de leur vie : tra­di­di quod et acce­pi : j’ai trans­mis ce que j’ai reçu.

Abbé François-​Marie Chautard, Recteur

Lettres aux parents et Bienfaiteurs de l’ISPX

Archives des Lettres aux parents, amis et bien­fai­teurs de l’Institut Saint-​Pie X 

FSSPX

M. l’ab­bé François-​Marie Chautard est l’ac­tuel rec­teur de l’Institut Saint Pie X, 22 rue du cherche-​midi à Paris.