Ils ne se cachent même plus : le cardinal Ravasi écrit à ses « chers frères maçons » !

Mgr Rifan concélèbre, dans le rite "ordinaire" avec le cardinal Bergoglio

Le car­di­nal Ravasi [1] a écrit une lettre à ses « chers frères maçons », dans laquelle il recon­naît « tant de valeurs com­munes ». La lettre est reprise sur le site du Grand Orient d’Italie du 15/​2/​2015.

Dans le film « Les oiseaux se cachent pour mou­rir » l’au­teur raconte le dif­fi­cile com­bat du futur car­di­nal Ralph de Bricassart [2] entre ses devoirs reli­gieux et les ten­ta­tions d’homme qui, si il y cédait, por­te­raient atteinte à la dis­ci­pline de l’Eglise et aux lois qui la régissent. La crainte de Dieu, et celle du scan­dale qui trou­ble­rait les fidèles, pousse le futur car­di­nal à cacher cette lutte contre lui-​même et fina­le­ment à vaincre ses propres démons.

Dans le cas du car­di­nal Ravasi, nous sommes loin de cette salu­taire crainte de « tirer contre son camp ». Bien au contraire ce Prince de l’Eglise ne se cache pas et reven­dique publi­que­ment sa proxi­mi­té avec ses « chers frères maçons ».

Pouvons-​nous espé­rer au moins que cette atti­tude inso­lite soit iso­lée ? Malheureusement non et nous sommes vite détrom­pés tant les com­pli­ci­tés de nom­breux pré­lats sont légions ! Pour mémoire rap­pe­lons ce que le jour­nal La Croix – organe de presse de la Conférence des Evêques de France – a écrit le 25 jan­vier 2016 : « À l’oc­ca­sion de l’Année de la misé­ri­corde, pour­quoi ne pas écar­ter défi­ni­ti­ve­ment cette accu­sa­tion de « péché grave », impu­tée uni­que­ment, du moins de cette façon, aux « ini­tiés » des obé­diences maçonniques »?.

Nous ferons grâce à nos lec­teurs de la longue lita­nie[3] des tra­hi­sons des évêques et des car­di­naux sur ce sujet. Rappelons sim­ple­ment que « la franc-​maçonnerie a été stig­ma­ti­sée par tous les papes comme une secte d’une per­ver­sion toute par­ti­cu­lière, dont l’ob­jec­tif vrai est la des­truc­tion de l’Eglise Catholique » [4].

Enfin nous nous per­met­tons de rap­pe­ler au car­di­nal Ravasi les paroles de Mgr Marcel Lefebvre lors­qu’il décla­rait que « L’Eglise est occu­pée par une loge maçonnique » :

« L’Église est occu­pée par cette contre-​église que nous connais­sons bien, et que les Papes connaissent par­fai­te­ment et que les Papes ont condam­nés tout au long des siècles, depuis main­te­nant bien­tôt quatre siècles [5]. L’Église ne cesse de condam­ner cette contre-​église qui est née avec le pro­tes­tan­tisme, sur­tout, qui s’est déve­lop­pé avec le pro­tes­tan­tisme et qui est à l’o­ri­gine de toutes les erreurs modernes… libé­ra­lisme, socia­lisme, com­mu­nisme, moder­nisme, sionisme…Nous en mour­rons !… tout ce pro­gramme a été éla­bo­ré dans les loges maçon­niques… main­te­nant on s’a­per­çoit… qu’il y a tout sim­ple­ment une loge maçon­nique au Vatican…quand on se trouve devant un Cardinal…on se trouve devant un franc-maçon ! »

La Porte Latine du 16 février 2016

Traduction de la lettre à ses « chers frères maçons » parue sur le site du Grand Orient d’Italie

Chers frères maçons,

J’ai lu il y a quelque temps dans un maga­zine amé­ri­cain que la biblio­gra­phie inter­na­tio­nale sur la franc-​maçonnerie dépasse cent mille titres. À cet inté­rêt contri­buent cer­tai­ne­ment l’au­ra de secret et de mys­tère qui, plus ou moins à rai­son, enve­loppent dans une sorte de nébu­leuse les dif­fé­rents « obé­diences » et « rites » maçon­niques, sans par­ler de la genèse elle-​même, qui selon l’his­to­rienne anglaise Frances Yates, « est l’une des ques­tions les plus débat­tues et contro­ver­sées dans le domaine de la recherche his­to­rique » (curieu­se­ment son essai était consa­cré aux « Lumières » des Rose-Croix).

Nous ne vou­lons évi­dem­ment pas péné­trer dans cet archi­pel des « loges », de l” « Orient », des « arts » (?) « affi­lia­tions » et déno­mi­na­tions, dont l’his­toire sou­vent se confond – pour le meilleur ou pour le pire – avec celle poli­tique de nom­breuses nations (pen­sez, par exemple, à l’Uruguay où j’ai par­ti­ci­pé récem­ment à dif­fé­rents dia­logues avec des repré­sen­tants de la socié­té et de la culture de tra­di­tion maçon­nique), de même qu’il n’est pas pos­sible de tra­cer les lignes de démar­ca­tion entre l’au­then­tique, le faux, le dégé­né­ré, ou la para-​franc-​maçonnerie et les dif­fé­rents milieux éso­té­riques ou théosophiques.

Il est éga­le­ment ardu de des­si­ner une carte de l’i­déo­lo­gie qui régit un uni­vers aus­si frag­men­té, pour lequel on peut peut-​être par­ler d’ho­ri­zon et de méthode plu­tôt que d’un sys­tème doc­tri­nal codifié.

Au sein de ce domaine fluide, on ren­contre tou­te­fois cer­tains car­re­fours assez mar­qués, comme une anthro­po­lo­gie fon­dée sur la liber­té de conscience et d’in­tel­lect et sur l’é­ga­li­té des droits, et un déisme qui recon­naît l’exis­tence de Dieu, lais­sant tou­te­fois mobiles les défi­ni­tions de son iden­ti­té. Anthropocentrisme et spi­ri­tua­lisme sont donc deux che­mins assez bali­sés dans une carte très variable et mou­vante que nous ne sommes pas en mesure d’é­bau­cher avec rigueur.

Nous, cepen­dant, nous nous conten­tons sim­ple­ment de signa­ler un petit livre inté­res­sant qui a un but très cir­cons­crit, défi­nir la rela­tion entre la franc-​maçonnerie et l’Eglise catho­lique. Entendons-​nous tout de suite : il ne s’a­git pas d’une ana­lyse his­to­rique de cette rela­tion, ni d’une éven­tuelle conta­mi­na­tion entre les deux par­ties. Il est en effet évident que la maçon­ne­rie a assu­mé des modèles chré­tiens, et même litur­giques. Nous ne devons pas oublier, par exemple, qu’au XVIIe siècle, de nom­breuses loges anglaises recru­taient leurs membres et leurs maîtres dans le cler­gé angli­can, tant, il est vrai que l’une des pre­mières et fon­da­men­tales « consti­tu­tions » maçon­niques a été écrite par le pas­teur pres­by­té­rien James Anderson, mort en 1739. On y affir­mait, entre autres choses, qu’un adepte « ne sera jamais un athée stu­pide ou un liber­tin irré­li­gieux », même si le cre­do pro­po­sé à la fin était le plus vague pos­sible, « celui d’une reli­gion sur laquelle tous les hommes sont d’accord ».

L’oscillation des contacts entre l’Eglise catho­lique et la franc-​maçonnerie a connu des mou­ve­ments très variés, attei­gnant même l’hos­ti­li­té ouverte, mar­quée par l’an­ti­clé­ri­ca­lisme d’un côté et les excom­mu­ni­ca­tions de l’autre.

En effet, le 28 avril 1738 le pape Clément XII, le flo­ren­tin Lorenzo Corsini, pro­mul­gua le pre­mier docu­ment expli­cite sur la franc-​maçonnerie, la Lettre apos­to­lique In emi­nen­ti apos­to­la­tus spe­cu­la, dans laquelle il décla­rait « se devoir de condam­ner et d’in­ter­dire… les Sociétés pré­ci­tées, Unions, Réunions, Rencontres, Agrégations ou conven­ti­cules de Francs-​maçons, ou tout autre nom qu’on leur donne ». Une condam­na­tion répé­tée par les papes sui­vants, de Benoît XIV jus­qu’à Pie IX et Léon XIII, qui affir­mait l’in­com­pa­ti­bi­li­té entre l’ap­par­te­nance à l’Eglise catho­lique et l’o­béis­sance maçon­nique. Lapidaire était le Code de droit Canonique de 1917, dont le canon 2335 réci­tait : « Ceux qui sont ins­crits à la secte maçon­nique ou d’autres asso­cia­tions du même genre qui com­plotent contre l’Eglise ou les auto­ri­tés Civiles légi­times, encourent ipso fac­to l’ex­com­mu­ni­ca­tion réser­vée sim­pli­ci­ter au Saint-Siège ».

Le nou­veau Code de 1983 tem­pè­re­ra la for­mule, évi­tant la réfé­rence expli­cite à la franc-​maçonnerie, conser­vant la sub­stance de la peine, quoique des­ti­née de façon plus géné­rique, à « celui qui donne son nom à une asso­cia­tion qui com­plote contre l’Eglise » (Canon 1374). Mais le texte ecclé­sial le plus détaillé sur l’in­con­ci­lia­bi­li­té entre l’adhé­sion à l’Eglise catho­lique et la franc-​maçonnerie est la Declaratio de asso­cia­tio­ni­bus mas­so­nicci, émise par la Congrégation vati­cane pour la doc­trine de la Foi, le 26 Novembre 1983, sous la signa­ture du Préfet d’a­lors le car­di­nal Joseph Ratzinger [6]. Elle pré­ci­sait jus­te­ment la valeur de l’as­ser­tion du Nouveau Code de droit Canonique, réité­rant que res­tait « inchan­gé le juge­ment de l’Église envers les asso­cia­tions maçon­niques, parce que leurs prin­cipes ont tou­jours été consi­dé­rés incon­ci­liables avec la doc­trine de l’Église, rai­son pour laquelle il res­tait inter­dit de s’y inscrire ».

Le petit livre auquel nous nous réfé­rons main­te­nant est inté­res­sant, parce qu’il inclut – en plus d’une intro­duc­tion du Préfet de la Congrégation le Cardinal Gerhard Müller – deux articles de com­men­taires à cette Declaratio, publiés à l’é­poque par « l’Osservatore Romano » et par « La Civiltà Cattolica », deux docu­ments d’au­tant d’é­pis­co­pats locaux, la Conférence épis­co­pale alle­mande (1980) et celle des Philippines (2003). Il s’a­git de textes signi­fi­ca­tifs, car ils abordent les rai­sons théo­riques et pra­tiques de l’in­con­ci­lia­bi­li­té entre la maçon­ne­rie et le catho­li­cisme, comme les concepts de véri­té, de reli­gion, de Dieu, de l’homme et du monde, la spi­ri­tua­li­té, l’é­thique, les rituels, la tolérance.

La méthode adop­tée par les évêques phi­lip­pins qui arti­culent leur dis­cours à tra­vers trois tra­jec­toires (celle his­to­rique, celle plus expli­ci­te­ment doc­tri­nale et celle des orien­ta­tions pas­to­rales) est par­ti­cu­liè­re­ment significative.

Le tout est ryth­mé selon le genre caté­ché­tique des questions-​réponses : il y en a 47, et elles per­mettent éga­le­ment d’en­trer dans les détails, comme la céré­mo­nie d’i­ni­tia­tion, les sym­boles, l’u­ti­li­sa­tion de la Bible, la rela­tion avec les autres reli­gions, le ser­ment de fra­ter­ni­té, les grades hié­rar­chiques et ain­si de suite (ndt : ce pas­sage témoignerait-​il de la part du car­di­nal Ravasi d’une connais­sance de l’in­té­rieur ? C’est à peine une ques­tion…).

Ces diverses décla­ra­tions d’in­com­pa­ti­bi­li­té entre les deux appar­te­nances, à l’Eglise et à la franc-​maçonnerie, n’empêchent cepen­dant pas le dia­logue, comme l’in­dique expli­ci­te­ment le docu­ment des évêques alle­mands qui déjà à l’é­poque énu­mé­rait les domaines spé­ci­fiques de confron­ta­tion, comme la dimen­sion com­mu­nau­taire, la bien­fai­sance, la lutte contre le maté­ria­lisme, la digni­té humaine, la connais­sance réci­proque. On doit éga­le­ment sur­mon­ter cette atti­tude de cer­tains milieux catho­liques inté­gristes, les­quels – pour frap­per cer­tains membres de la hié­rar­chie de l’Eglise qui n’ont pas l’heur de leur plaire – recou­raient à l’arme de l’ac­cu­sa­tion apo­dic­tique d’une appar­te­nance maçonnique.

En conclu­sion, comme l’é­cri­vaient déjà les évêques d’Allemagne, il faut aller au-​delà de l’hos­ti­li­té, des outrages, des pré­ju­gés réci­proques, parce que « par rap­port aux siècles pas­sés, le ton, le niveau et la manière de mani­fes­ter les dif­fé­rences, ont chan­gé et se sont amé­lio­rés, bien que celles-​ci per­durent clairement ».

Sources : Il Sole 24 Ore/​Traduction de Benoit-et-moi

Notes de bas de page

  1. Cardinal Gianfranco Ravasi. Ordonné prêtre en 1966 pour le dio­cèse de Milan. Formé à la Grégorienne et à l’Institut biblique pon­ti­fi­cal, il enseigne l’exé­gèse biblique à la Faculté de théo­lo­gie d’Italie sep­ten­trio­nale. Membre de la com­mis­sion théo­lo­gique inter­na­tio­nale de 1985 à 1995, pro­to­no­taire apos­to­lique depuis le 22 juin 1995, il fut aus­si membre de la Commission biblique pon­ti­fi­cale depuis cette même année 1995, sous la pré­si­dence du car­di­nal Joseph Ratzinger. Bibliste et hébraï­sant renom­mé, il est par­ti­cu­liè­re­ment célèbre en Italie, aus­si bien pour ses nom­breux ouvrages (une cin­quan­taine) que pour cer­taines émis­sions reli­gieuses, notam­ment de vul­ga­ri­sa­tion, sur la chaîne Canale 5. Il inter­vient sou­vent dans le quo­ti­dien ita­lien Avvenire et l’heb­do­ma­daire Famiglia Cristiana. Le 3 sep­tembre 2007, Benoît XVI le nomme pré­sident du Conseil pon­ti­fi­cal pour la culture ain­si que pré­sident des com­mis­sions pon­ti­fi­cales pour le patri­moine cultu­rel de l’Église et pour l’ar­chéo­lo­gie sacrée, et à ce titre grand orga­ni­sa­teur du Parvis des gen­tils. Le Pape l’a lui-​même consa­cré évêque à Saint-​Pierre de Rome le 29 sep­tembre 2007. Il reçoit alors le titre d’ar­che­vêque in par­ti­bus de Villamagna in Proconsulari. Il entre en fonc­tion le 15 octobre. Il est créé car­di­nal par Benoît XVI lors du consis­toire du 20 novembre 2010. Il reçoit alors le titre de cardinal-​diacre de San Giorgio in Velabro. Il par­ti­cipe au conclave de 2013 qui élit le pape François, celui-​ci le main­tien dans ses fonc­tions le 16 mars 2013 comme pré­sident du Conseil pon­ti­fi­cal de la culture. Le 29 mars 2014, à l’oc­ca­sion de la confir­ma­tion du pré­fet de la Congrégation pour les ins­ti­tuts de vie consa­crée et les socié­tés de vie apos­to­lique, il est nom­mé membre de cette congré­ga­tion par le pape François.[]
  2. Film de fic­tion basé sur le roman best-​seller de Colleen McCullough.[]
  3. Lire à cet effet l’ar­ticle de M. l’ab­bé Philippe Toulza « Le Vatican : mys­tères et cer­ti­tudes » et « Des francs-​maçons au Vatican ? », Par Arnaud de Lassus in Fideliter n° 199 de janvier-​février 2011.[]
  4. Lire : L’épiscopat fran­çais et la franc-​maçonnerie du 13 mai 2010, par M. l’ab­bé de Cacqueray.[]
  5. Lire, entre autres, la Bulle pon­ti­fi­cale In emi­nen­ti apos­to­la­tus spe­cu­la du 28 avril 1738 contre la Franc-​maçonnerie du pape Clément XII.[]
  6. Le car­di­nal Ravasi, créé car­di­nal par Benoît XVI, n’hé­site pas à l’é­gra­ti­gner à pro­pos de la décla­ra­tion du car­di­nal Ratzinger contre la franc-​maçonnerie le 26 novembre 1983 : « Certains se sont deman­dés si la pen­sée de l’Eglise sur la franc-​maçonnerie avait chan­gé parce qu’il n’en est pas fait men­tion expresse dans le nou­veau Code de Droit Canon comme c’é­tait le cas dans l’an­cien Code. La Sacrée Congrégation est en mesure de répondre que cet état de fait est dû à un cri­tère uti­li­sé pour la rédac­tion et qui a été obser­vé éga­le­ment pour d’autres asso­cia­tions, pas­sées de la même façon sous silence, dans la mesure où elles étaient com­prises dans des caté­go­ries plus larges. Le juge­ment néga­tif de l’Eglise sur la franc-​maçonnerie demeure donc inchan­gé parce que ses prin­cipes ont tou­jours été consi­dé­rés comme incom­pa­tibles avec la doc­trine de l’Eglise ; c’est pour­quoi il reste inter­dit par l’Eglise de s’y ins­crire. Les catho­liques qui font par­tie de la franc-​maçonnerie sont en état de péché grave et ne peuvent s’ap­pro­cher de la Sainte Communion. Les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques locales n’ont pas la facul­té d’é­mettre sur la nature des asso­cia­tions de la franc-​maçonnerie un juge­ment qui entraî­ne­rait une déro­ga­tion à ce qui est men­tion­né ci-​dessus, confor­mé­ment à l’es­prit de la Déclaration du 17 février 1981 de cette même Sacrée Congrégation. Le Souverain Pontife Jean-​Paul II, au cours de l’au­dience accor­dée au sous-​signé le Cardinal Préfet, a approu­vé la pré­sente décla­ra­tion adop­tée au cours de la réunion ordi­naire de cette Sacrée Congrégation et en a ordon­né la publi­ca­tion. » []