Crime et discernement

Du bon usage de l’information lorsque les médias révèlent les plus graves tur­pi­tudes du clergé.

Au mois de mars 2018, deux sep­tua­gé­naires rési­dant dans la Marne dénon­cèrent aux ins­tances judi­ciaires de Châlons-​en-​Champagne le prêtre d’un foyer de cha­ri­té à Baye, près de Sézanne. Ils l’accusèrent de crimes si hor­ribles qu’on ne les nom­me­ra pas ici.

Une enquête pré­li­mi­naire fut ouverte par la gen­dar­me­rie, tan­dis que les auto­ri­tés reli­gieuses écar­taient le prêtre de Baye. Cependant, sept mois après le début d’une enquête qui fut appro­fon­die, aucun élé­ment pou­vant confir­mer ces accu­sa­tions ne fut décou­vert. La seule vic­time pré­su­mée qu’avaient dési­gnée les deux sep­tua­gé­naires niait avoir subi la moindre agres­sion. L’enquête fut donc clas­sée sans suite. Plus tard, le pro­cu­reur de la République a pour­sui­vi ces deux per­son­nages pour dénon­cia­tion calomnieuse.

On est sou­la­gé de savoir que ce pauvre prêtre n’a pas com­mis les crimes qu’on lui attri­buait et que les dénon­cia­teurs seront sanc­tion­nés pour avoir sali une répu­ta­tion sans s’être enquis suf­fi­sam­ment des indices qui la met­taient en doute. De sem­blables réha­bi­li­ta­tions ne sont pas rares. À Outreau, en 2005, un prêtre avait été mis en cause, faus­se­ment condam­né, puis acquit­té. Un haut pré­lat aus­tra­lien, le car­di­nal Pell, a lui aus­si été soup­çon­né, incar­cé­ré, dis­cul­pé pour finir.

Méfaits putatifs et méfaits réels

Pour encou­ra­geantes que soient de sem­blables issues, force est de consta­ter que, par ailleurs, hélas, de vrais crimes ont été com­mis par des prêtres et des reli­gieux, tou­jours dans ce même domaine, et sur les mêmes types de vic­times – nos lec­teurs adultes en auront com­pris la nature. Depuis quelques années, de nom­breux faits de ce genre ont été mis à la connais­sance du public.

Les crimes dont nous par­lons laissent des traces ter­ribles chez ceux qui en font les frais. Il n’y a guère d’exemples où les plaies se referment à tout jamais. Des souf­frances répé­tées, intimes, pro­fondes, sou­vent cachées, conti­nuent de pour­fendre leurs cœurs, même après des décen­nies, et appellent, de notre part, une grande com­pas­sion.
En même temps que la com­pas­sion naissent l’é­ton­ne­ment et l’indignation. Les clercs devraient être exem­plaires. Comment des repré­sen­tants de Dieu peuvent-​ils en venir à de pareils for­faits sur des êtres sans défense ? Dans d’autres domaines, comme le dogme ou le lucre, les éga­re­ments des prêtres et d’évêques sur­prennent moins. On sait que nombre de prêtres et d’évêques ont un jour bas­cu­lé dans l’hérésie, que d’autres se sont atta­chés à l’argent au point d’en perdre le sens : c’est un Monseigneur Judas – éle­vé donc à l’épiscopat – qui a ven­du le Fils de Dieu à des scé­lé­rats pour trente deniers. La sur­prise n’est pas non plus colos­sale lorsque des hommes por­tant sou­tane manient le men­songe sans scru­pule ou traitent leur pro­chain sans jus­tice ; après Hobbes qui disait homo homi­ni lupus (l’homme est un loup pour l’homme), un pro­verbe très piquant ne dit-​il pas sacer­dos sacer­do­ti lupis­si­mus ? Mais on s’attend beau­coup moins à ce que des prêtres entraînent de pauvres êtres inno­cents sur la voie d’un crime qu’il vaut mieux ne pas dire.

Aux chré­tiens infor­més de ces scan­dales à répé­ti­tion, deux ques­tions se posent du coup. La pre­mière : y a‑t-​il plus de crimes de ce genre aujourd’hui que dans le pas­sé ? La seconde : com­ment réagir à ces nouvelles ?

La question de la recrudescence

À la pre­mière ques­tion il est dif­fi­cile de répondre, tant l’écart peut être grand entre ce qui se passe der­rière les murs et ce que nous en savons. La sain­te­té du cler­gé, prise comme un tout, a varié selon les époques, comme en témoigne par exemple la dif­fé­rence spec­ta­cu­laire du nombre de cano­ni­sa­tions, en Europe, entre le XVIIe siècle et le XVIIIe, si l’on excepte les mar­tyres de la tour­mente révolutionnaire.

Notre époque n’est certes pas celle de la plus grande per­fec­tion clé­ri­cale. Elle res­semble en cela à la Renaissance par exemple, qui a vu se pro­duire, elle aus­si, si ce ne sont les crimes dont nous par­lons (nous ne savons pas grand-​chose sur ce sujet avant le XVIIe siècle, tant la volon­té de l’Église était de les trai­ter et de les sanc­tion­ner dans la plus grande dis­cré­tion), au moins des for­faits d’autres natures.

Pourquoi le cler­gé n’est-il pas davan­tage saint aujourd’hui ? Ce n’est pas une seule rai­son, mais un ordre de rai­sons qui sont au prin­cipe de cette regret­table imper­fec­tion. Au nombre de ces expli­ca­tions on nom­me­ra, dans l’ordre pro­fane, le contexte de la vie clé­ri­cale (à savoir la socié­té déchris­tia­ni­sée) ; dans l’ordre reli­gieux, la crise de l’Église, l’amenuisement de la foi, la réforme des sacre­ments, la nou­velle spi­ri­tua­li­té qui fait peu de place au sacri­fice, l’adaptation de l’Église au monde au prix de l’amenuisement des dis­tances… Tout ceci défa­vo­rise la fer­veur dans chaque par­tie de l’Église – chaque par­tie, même saine. Cela signi­fie, est-​il vrai­ment besoin de le pré­ci­ser ? non pas que les prêtres de paroisses seraient for­cé­ment moins édi­fiants que ceux res­tés fidèles à la Tradition – inter­pré­ta­tion ridi­cule -, mais que les effets de la nou­velle reli­gion n’aident pas les clercs à se sanc­ti­fier – même si, au bout du compte, cha­cun est res­pon­sable de soi-​même, de l’usage de sa liber­té et de sa fidé­li­té à la grâce.

Surinformation

Ceci étant posé, et quelle que soit la vraie mesure de la mul­ti­pli­ca­tion des com­por­te­ments cri­mi­nels, si l’on est pris, aujourd’hui, par le sen­ti­ment que ces for­faits sont plus nom­breux qu’avant, c’est d’abord en rai­son de la main­mise des moyens de com­mu­ni­ca­tion sur la vie des hommes. Dès qu’une plainte est dépo­sée contre un prêtre, une enquête ouverte, une ins­truc­tion en cours, un pro­cès com­men­cé, un ver­dict énon­cé, tout le monde ou presque a accès à ces infor­ma­tions. Vous ne vou­lez pas le savoir ? On vous le dit quand même. Tout est por­té sur la place publique. Jadis on cher­chait l’information et l’on ne savait qu’au terme d’un effort. Aujourd’hui, l’information nous cherche et c’est pour igno­rer qu’il faut faire un effort. Pour ne pas être au cou­rant, il faut n’être abon­né à aucun quo­ti­dien, n’être ni membre d’un réseau social ni même connec­té à inter­net, ne pas fré­quen­ter d’ami ou de parent qui soit au cou­rant de tout et suf­fi­sam­ment bavard… Le temps n’est pas loin où seuls les ber­gers des mon­tagnes de Sicile ou du Tibet pour­ront créer effi­ca­ce­ment les condi­tions d’une igno­rance cal­cu­lée, un peu comme Hiroo Onoda, ce com­bat­tant japo­nais de la Seconde Guerre mon­diale qui, trente ans après l’armistice, en 1974, igno­rait que la guerre était finie et conti­nuait, sur une île des Philippines, des opé­ra­tions de gué­rilla contre un enne­mi désor­mais imaginaire.

Ainsi, l’information tous azi­muts ampli­fie les réa­li­tés, ce qui doit nous mettre en garde afin de ne pas exa­gé­rer le nombre des crimes dont sont res­pon­sables les clercs[1].

Malveillance profiteuse

Ce constat mène natu­rel­le­ment à se poser une nou­velle ques­tion : pour­quoi les médias montrent-​ils tant de goût pour les scan­dales impli­quant l’Église catholique ?

C’est d’abord parce que ces crimes choquent davan­tage. Le contraste est en effet sai­sis­sant entre, d’une part, la sain­te­té requise du cler­gé, vu ses fonc­tions et son état, et les crimes que cer­tains prêtres com­mettent. Plus éle­vée est une digni­té, plus scan­da­leuse son crime.

Il convient cepen­dant d’ajouter à cela l’intérêt mal­in­ten­tion­né que les anti­clé­ri­caux ont à dimi­nuer le cré­dit de l’Église auprès du peuple. Le crime du prêtre, parce qu’il scan­da­lise, peut à moyen terme détour­ner les âmes de la pra­tique reli­gieuse, à long terme leur faire tour­ner le dos à la foi. Les jour­na­listes hai­neux de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, les mau­vaises consciences furieuses de l’Église conçue par eux comme l’écho de la morale, et les membres des asso­cia­tions secrètes qui conspirent contre l’emprise de la reli­gion sur la vie publique, se réjouissent de voir l’autorité des prêtres discréditée.

A preuve : l’immense majo­ri­té des auteurs des crimes dont nous par­lons ne sont pas prêtres. Pourquoi alors, lorsque ce sont des prêtres qui les com­mettent, braque-​t-​on sur eux plus volon­tiers le pro­jec­teur ? Le pro­jec­teur une fois bra­qué, les âmes naïves, qui ignorent les inten­tions fiel­leuses des médias, en viennent à s’interroger : « Comment les prêtres osent-​ils nous ensei­gner la morale et nous répri­man­der lorsqu’ils découvrent dans nos yeux quelque paille, alors que, dans leurs yeux à eux, se trouvent des poutres aus­si volu­mi­neuses ? » L’hypocrisie des clercs a tou­jours été une occa­sion pour l’apostasie des fidèles. Les loges maçon­niques ne l’ignorent pas et, au XVIIIe siècle sur­tout, ont sus­ci­té poètes et pro­sa­teurs sur ce thème. Le phé­no­mène n’est pas nou­veau : le Roman de Renart, le Roman de la Rose, Villon et Rabelais furent les pré­dé­ces­seurs de Voltaire.

A cet anti­clé­ri­ca­lisme, qu’on qua­li­fie­ra sans com­plexe de dia­bo­lique, on peut ajou­ter une autre rai­son qui pousse les médias à divul­guer les crimes des prêtres : à terme, cer­tains espèrent que la papau­té, consta­tant le déca­lage entre ce que les prêtres devraient être et ce qu’ils sont, aban­donne cer­taines de ses exi­gences. Une reli­gion dans laquelle des prêtres, des évêques, des arche­vêques et même des car­di­naux (témoin l’affaire reten­tis­sante sur­ve­nue autour de l’archidiocèse de New York il y a quelques années) entraînent des âmes inno­centes dans le crime devrait ne pas être si rigou­reuse. Il lui fau­drait adou­cir la dis­ci­pline du cler­gé, admettre le mariage des prêtres, réfor­mer même sa morale en matière de contra­cep­tion, de mariage à l’essai, d’union libre, de divorce, voire de mœurs qu’elle juge contre nature.

Justice et prudence

Reste la deuxième ques­tion, celle de notre réac­tion à des scan­dales de ce genre.

Se tenir à l’affût de ce qui est dévoi­lé sur la voie publique, recher­cher les pages où sont révé­lés en sub­stance les crimes des clercs et leurs noms, s’intéresser, même, aux récits et à leurs détails, quitte à lais­ser son ima­gi­na­tion cou­rir, sont-​ce là des atti­tudes sou­hai­tables ? Si l’on apprend par exemple que tel site inter­net se délecte d’accusations sor­dides sur des com­mu­nau­tés tra­di­tion­nelles (il en existe hélas), quel que soit leur bien-​fondé ou leur faus­se­té, est-​il louable d’aller soi-​même ouvrir les pages de ce site ? N’est-il pas vrai, d’ailleurs, qu’on risque d’apprendre des choses qu’au bout du compte on aurait pré­fé­ré ne pas savoir ?

À l’opposé de l’attitude des médias qui ont été incri­mi­nés (c’est le cas de le dire !) plus haut, le com­por­te­ment chré­tien, et même sim­ple­ment humain, demande de ne pas révé­ler – en quelque façon que ce soit – le mal grave qu’aurait com­mis une per­sonne, sans une grave rai­son. La néces­si­té de témoi­gner dans un pro­cès serait un grave motif. Mais n’en est pas un, par exemple, le désir de détour­ner les âmes du concile Vatican II ; ce n’est pas parce qu’un arche­vêque est moder­niste que cela nous auto­rise à infor­mer nos amis ou nos parents des his­toires cri­mi­nelles, vraies ou fausses, que la presse col­porte à son propos !

Le père Timon-​David rap­pe­lait à ses édu­ca­teurs le res­pect et la jus­tice comme pre­mier objet de l’é­du­ca­tion de la jeu­nesse. Il n’est rien de plus édi­fiant que de se rap­pe­ler com­ment autre­fois, dans les foyers, et même sur les places publiques ayant conser­vé un par­fum de l’ancienne chré­tien­té, cer­tains répu­gnaient à évo­quer les crimes des prêtres, péné­trés qu’ils étaient d’un res­pect pro­fond pour les âmes revê­tues du sacer­doce, et d’une peine consi­dé­rable lorsqu’ils appre­naient quels crimes pou­vaient avoir com­mis celles-​ci. On véné­rait le prêtre ; on était acca­blé d’être mis au fait de ces pré­va­ri­ca­tions qu’on jugeait à la fois rares mais déjà trop nom­breuses ; on n’envisageait pas volon­tiers d’en infor­mer les autres, triste qu’on était de le savoir soi-même.

Cette charité qui peut tout

C’est bien l’amour du sacer­doce, et plus fon­da­men­ta­le­ment du chré­tien et même du pro­chain en géné­ral, qui nous mène à ne pas croire volon­tiers les crimes qu’on lui prête. Souvent nous regret­te­rons d’avoir été trop curieux dans ce domaine ; par­fois nous regret­te­rons d’avoir lais­sé les autres nous dire ce que nous n’avions pas à savoir ; mais jamais nous ne regret­te­rons d’avoir choi­si la réserve en enten­dant des accu­sa­tions por­tées contre les ministres de Dieu. Lorsqu’on nous apprend qu’un car­di­nal aurait com­mis les crimes pré­cis dont parle cet article, ne les rece­vons pas volon­tiers. La bien­veillance de la cha­ri­té est moins prompte à croire les man­que­ments du pro­chain qu’à prier pour sa sanc­ti­fi­ca­tion, et, à juger à faux, donc à tort, d’un ministre de Dieu, elle pré­fère en juger bien que mal ; ce qui n’ôte rien, ni à la pru­dence que doivent gar­der les adultes dans la pro­tec­tion de ceux dont ils sont res­pon­sables, ni à la sévé­ri­té des sanc­tions que méritent les cou­pables, revêtissent-​ils de rouges sou­tanes à fines franges. Les crimes de ce genre, en effet, per­pé­trés par des clercs, prêtres, évêques ou car­di­naux, sont bel et bien les leurs, et ce serait ren­ver­ser l’ordre des choses que d’être indi­gné moins par l’énormité de leurs for­faits, que par le goût des gens pour le scan­dale.
Ceci étant posé, les clercs seront plus saints lorsque les familles prie­ront beau­coup pour eux. Tous les membres de l’Église sont tenus par la com­mu­nion des saints, comme l’a com­pris l’œuvre des Foyers ado­ra­teurs, et comme l’ont assi­mi­lé ces myriades d’âmes dont per­sonne ne parle dans les jour­naux et qui prient chaque jour pour l’Église, pour le pape, pour les évêques, pour les prêtres et pour les fidèles bien sûr. Du reste, les prêtres sont choi­sis par­mi les fidèles. Plus par­faites seront les familles, plus ver­tueux les prêtres. L’appel à la contem­pla­tion, à la cha­ri­té et au sacri­fice ne concerne-​t-​il pas toute l’Église ?

Ces véri­tés, ni Le Monde, ni Libération, ni Le Canard enchaî­né, ni le jour­nal qui ne mérite pas qu’on le nomme mais qui, le 7 jan­vier 2015, rue Nicolas Appert, a vu défer­ler sur lui une vio­lence inouïe qui fai­sait réponse à sa propre vio­lence contre le chris­tia­nisme, n’en parlent. Cela ne sus­cite pas leur émo­tion, car depuis long­temps les pas­sions que prisent et sus­citent ces tor­chons appar­tiennent à un tout autre ordre.

Il y a tou­jours moyen d’obtenir du Ciel la conver­sion des cou­pables, la trans­for­ma­tion de leurs châ­ti­ments tem­po­rels en amen­de­ment per­son­nel, ain­si qu’un apai­se­ment rela­tif des plaies inima­gi­nables, phy­siques et morales, que pro­voquent dans les pauvres vic­times des crimes per­pé­trés par des hommes qui devraient être tout à Dieu.

Source : Fideliter n° 260, mars – avril 2021

Notes de bas de page

  1. Note de La Porte Latine : Cet article a été rédi­gé avant la publi­ca­tion du rap­port Sauvé, rap­port dont il reste à ana­ly­ser de manière pré­cise la métho­do­lo­gie et les « recom­man­da­tions ».[]