Ecclesia Dei Afflicta : le sas

Par l’abbé Jean-​Baptiste Frament

Un sas.

Cela sert à pas­ser d’un milieu à un autre quand on ne veut pas mélan­ger les deux milieux. Par exemple, pour entrer ou sor­tir d’un sous-​marin sans faire péné­trer l’eau dans le sous-​marin, ou pour pas­ser d’une zone conta­mi­née à un zone saine sans conta­mi­ner la zone saine.

Comme je viens de le dire, cela sert à sor­tir ou à entrer. Cela dépend du sens dans lequel on l’u­ti­lise … et du point de vue où l’on se place.

En soi, un sas n’est pas un lieu de vie, mais un lieu de pas­sage. Si l’on y vit, ce n’est que tem­po­rai­re­ment. La vie, la vraie, se déroule en dehors du sas. On ne reste pas enfer­mé dans un sas : sinon on y meurt, peut-​être pas tout de suite, mais à la longue.

Cette des­crip­tion me semble bien s’ap­pli­quer aux divers regrou­pe­ments de catho­liques qui se réclament du motu pro­prio « Ecclesia Dei afflic­ta ». Le sas dont il s’a­git est un sas entre deux milieux incom­pa­tibles : le milieu de la foi catho­lique et le milieu des erreurs modernes, le milieu de ceux qui se battent pour la défense de la foi et celui de ceux qui acceptent les erreurs.

Initialement, ce sas a été mis en place pour être un sas de sor­tie : la sor­tie du com­bat de la Foi. Il s’a­gis­sait de vider le mou­ve­ment tra­di­tion­nel de ses troupes avec un épou­van­tail et une carotte. L’épouvantail du schisme et de l’ex­com­mu­ni­ca­tion et la carotte de la Tradition pro­té­gée par Rome. Seulement voi­là : s’ils pou­vaient gar­der la Tradition, les “catho­liques affli­gés” n’a­vaient pas le droit de se battre, de com­battre les erreurs. Ils devaient, soit réin­té­grer les rangs offi­ciels, soit ces­ser le com­bat en res­tant dans ce sas qui devint bien­tôt une sorte de ghet­to, une réserve pour les indiens de la Tradition.

Comme nous l’a­vons vu, un sas n’est pas un lieu de vie. Même si le sas a été amé­na­gé pour pro­lon­ger l’at­tente de ceux qui s’y sont enfer­més, il n’est, de par sa nature, qu’un lieu de pas­sage. En ce sens, le sas Ecclesia Dei est une impasse. Aussi, l’at­tente dans ce sas a, on le conçoit, quelque chose de déses­pé­rant. Il reste alors un moyen pour se conso­ler : faire nombre, se dire que ce lieu est un bon endroit de vie puisque beau­coup de monde s’y retrouve. Il n’y a qu’à voir l’ar­deur de ceux qui cherchent à consti­tuer par­tout des “groupes stables” pour le motu pro­prio de Benoît XVI . en oubliant que les groupes vrai­ment stables existent depuis long­temps et vivent de leur belle vie en menant le bon com­bat de la Foi.

Mais l’ac­crois­se­ment numé­rique ne reste que quan­ti­ta­tif. Il ne peut pas chan­ger l’i­nac­ti­vi­té en com­bat. Le sas reste un sas, et il faut tôt ou tard en sor­tir. d’un côté . ou de l’autre. « Nul ne peut ser­vir deux maîtres » : c’é­tait l’é­van­gile de dimanche dernier.

Et là, les choses deviennent inté­res­santes ! Car, pour faire nombre, les « catho­liques affli­gés » avaient du recru­ter . y com­pris chez les modernes. Et par­mi ces der­niers, nom­breux sont ceux qui sont entrés dans le sas et ont pris goût à la Tradition. Et comme ils com­pre­naient bien qu’on ne vit pas indé­fi­ni­ment dans un sas, cer­tains ont fini par rejoindre les rangs du bon com­bat de la Foi. On peut ima­gi­ner le dépit de ceux qui avaient conçu le sas pour vider la Tradition : voi­là que ce sas fonc­tion­nait dans les deux sens !

Est-​ce là l’ex­pli­ca­tion de ce qu’on a appe­lé « l’ul­ti­ma­tum » ? Il s’a­gis­sait de nous inter­dire de com­battre les erreurs quand elles étaient pro­po­sées par le pape. Etait-​ce un rap­pel que le com­bat des erreurs était pro­hi­bé par le Vatican ? Une ten­ta­tive pour mettre un sens unique à l’en­trée du sas ? Je n’en sais rien : je ne connais pas le secret des coeurs.

Ce qui est sûr, c’est que nos « catho­liques affli­gés » sont vrai­ment dans une triste situa­tion. Ils pen­saient péné­trer l’Eglise de l’in­té­rieur pour la rame­ner à sa Tradition et voi­ci que les portes du sas com­mencent à se refermer. 

Jadis, du temps de leurs com­bats pour la Tradition, ils étaient au coeur de l’Eglise et accu­mu­laient vic­toires et mérites. Maintenant, ils se retrouvent en marge de l’Eglise offi­cielle, consi­dé­rés avec méfiance par ceux là même avec qui ils sont cen­sés tra­vailler. et tout cela, sans avoir rien gagné quant à leur place dans l’Eglise. Au contraire : ils ont per­du leur place d’hon­neur, au coeur du com­bat de la Foi et de la Tradition.

Parmi ces catho­liques affli­gés, cer­tains ont tra­hi en aban­don­nant consciem­ment le bon com­bat : nous les confions à la misé­ri­corde de Dieu ; d’autres ont aban­don­né le com­bat par aveu­gle­ment : nous prions Dieu de les éclai­rer ; d’autres enfin se sont faits pié­gés et – peut-​être – n’osent pas faire marche arrière : nous prions Dieu de leur don­ner le cou­rage de faire amende hono­rable et de reprendre le bon combat.

Abbé Jean-​Baptiste Frament 

Extrait du Sainte Anne n° 201 de sep­tembre 2008