Editorial de l’abbé Niklaus Pflüger : la persécution n’a fait que rendre la tradition plus forte – Décembre 2003

Chers fidèles,

Trente-​trois ans après la fon­da­tion de la Fraternité Saint-​Pie X et quinze ans après les consé­cra­tions épis­co­pales, nous pou­vons plus que jamais nous émer­veiller de la bon­té de la divine Providence envers nous. Mgr Marcel Lefebvre a tou­jours inter­pré­té la recon­nais­sance cano­nique de la Fraternité et son exten­sion mon­diale comme un signe de la Providence :

« Cela n’était-​il pas pro­vi­den­tiel ? Cette date du 1er novembre 1970 est à mes yeux un évé­ne­ment capi­tal dans notre his­toire : c’est l’acte de nais­sance offi­ciel de la Fraternité ; c’est l’é­glise qui, ce jour-​là, l’a enfan­tée. La Fraternité est une ouvre d’é­glise. Pour moi, j’au­rais eu hor­reur de fon­der quoi que ce soit sans l’ap­pro­ba­tion d’un évêque. Il fal­lait que ce soit d’é­glise (Fideliter nº 59). »

Ni les attaques, ni les sanc­tions, ni les dif­fa­ma­tions de la part de la hié­rar­chie offi­cielle, ni même les cir­cons­tances de plus en plus dif­fi­ciles pour mener de nos jours une vie vrai­ment chré­tienne, n’ont pu empê­cher l’oeuvre de la Fraternité de croître et de s’é­tendre. Les nom­breuses construc­tions d’é­glises et créa­tions d’é­coles, l’i­nau­gu­ra­tion du magni­fique centre parois­sial Sancta Maria avec la fon­da­tion de la com­mu­nau­té de reli­gieuses à Wil, les nom­breuses jeunes familles, le nombre éle­vé des entrées dans nos sémi­naires du monde entier en sont la preuve visible.

Au contraire, la per­sé­cu­tion n’a fait que rendre la tra­di­tion plus forte. Ceci est une véri­té qu’on peut consta­ter dans l’his­toire de l’é­glise. Lorsqu’en 1860, lors du com­bat contre les états de l’é­glise, le ministre fran­çais des affaires étran­gères Thouvenel mena­ça le Pape « d’une per­sé­cu­tion très forte » contre l’é­glise, Antonelli, le Secrétaire d’é­tat de Pie IX, répon­dit que l’é­glise avait plu­tôt l’ha­bi­tude de deve­nir plus forte par la persécution.

Mais pour nous, plus que les attaques de l’ex­té­rieur, c’est notre propre fai­blesse inté­rieure qui est à craindre. Car un com­bat pro­lon­gé est fati­gant. Il est décou­ra­geant pour un petit groupe d’a­voir constam­ment à se battre contre le cou­rant tout-​puissant des masses et de l’o­pi­nion publique. Pour Mgr Lefebvre il sem­blait logique que la crise de l’é­glise allait durer long­temps et que nous avions à nous pré­pa­rer à un long com­bat contre les doc­trines moder­nistes. Aujourd’hui, ce com­bat dure déjà depuis trente ans, on est fati­gué, on en a assez d’être tou­jours dif­fé­rents et on aspire à l’u­ni­té, à la paix et à la tran­quilli­té. C’est pour­quoi il arrive régu­liè­re­ment que cer­tains prêtres, mais aus­si des fidèles, qui avaient tenu bon, long­temps, dans la tour­mente, deviennent sou­dain faibles et aban­donnent le com­bat de la tra­di­tion – quelles que soient par ailleurs les rai­sons qu’ils invoquent.

Ce fata­lisme reli­gieux conduit à une dimi­nu­tion pro­gres­sive des exi­gences et à l’a­dap­ta­tion, et il est d’au­tant plus com­pré­hen­sible – mais aus­si d’au­tant plus dan­ge­reux ! – qu’é­manent sou­dain de la part des auto­ri­tés romaines des signaux qui rompent un silence de 30 ans. Ici, on sus­pend un prêtre (Hasenhüttl) parce qu’il donne la com­mu­nion à des pro­tes­tants (ce qui pour­tant aujourd’­hui a lieu par­tout au vu et au su des évêques) ; là, le car­di­nal Medina découvre, après une étude appro­fon­die, que l’an­cienne messe n’a jamais été inter­dite, et le car­di­nal Ratzinger vient de confir­mer cette décou­verte dans une inter­view le 5 sep­tembre. Un autre car­di­nal, Castrillon Hoyos, célèbre offi­ciel­le­ment la messe selon le rite tri­den­tin en la Basilique Sainte-​Marie-​Majeure à Rome. Le pape publie une lettre ency­clique sur l’eu­cha­ris­tie qui rap­pelle l’en­sei­gne­ment du Concile de Trente. Ces signes posi­tifs, et il y en a d’autres, annoncent-​ils un tour­nant ? Le croire est cer­tai­ne­ment pré­ma­tu­ré, car comme dit le dic­ton : « une hiron­delle ne fait pas le prin­temps ». Il ne faut pas sur­es­ti­mer l’im­por­tance de ces quelques don­nées posi­tives, mais attendre qu’elles soient sui­vies de faits.

D’aucuns pensent – comme M. l’Abbé Paul Aulagnier (pen­dant de longues années l’un des col­la­bo­ra­teurs les plus proches de Mgr Marcel Lefebvre, et long­temps Supérieur du dis­trict de France) – que la direc­tion de la Fraternité n’est pas assez enthou­siaste envers les offres romaines ; Rome vou­drait « tout nous don­ner », c’est-​à-​dire l’au­to­ri­sa­tion de célé­brer l’an­cienne messe, la recon­nais­sance cano­nique et la levée de l’ex­com­mu­ni­ca­tion ; il nous serait bon d’ac­cep­ter une solu­tion pra­tique, c’est-​à-​dire de pou­voir célé­brer l’an­cienne messe, tout en lais­sant de côté les ques­tions théo­lo­giques et sans juger ni remettre en cause les erreurs modernes (ocu­mé­nisme, doc­trine du salut uni­ver­sel, liber­té reli­gieuse, atteintes de la foi, etc.).

Un accord pré­ma­tu­ré, soit une union seule­ment pra­tique avec Rome, sans faire inter­ve­nir les causes qui sont à l’o­ri­gine de la crise de la foi, ne serait pas seule­ment dan­ge­reux mais faux. A com­bien de groupes et de com­mu­nau­tés la hié­rar­chie offi­cielle n’a-​t-​elle pas fait de pro­messes, et tous ont dû déchan­ter, et finir par accep­ter la nou­velle messe, accep­ter le concile Vatican II dans son ensemble, et même jus­ti­fier « l’es­prit d’Assise » ? Rome ne veut pas tout nous don­ner parce qu’elle ne le peut pas. Elle ne peut même pas impo­ser ses propres ordon­nances et réformes. Ces ordon­nances une fois publiées ne changent rien à la pra­tique dans les dio­cèses et les paroisses. Par exemple, qu’a donc chan­gé la publi­ca­tion de l’en­cy­clique sur l’eu­cha­ris­tie ? Les évêques moder­nistes n’y voient qu’un appel à la pour­suite de l’o­cu­mé­nisme, et déjà l’an­nonce de quelques pres­crip­tions plus détaillées (inter­dic­tion de la danse pen­dant la messe, inter­dic­tion aux filles de ser­vir la messe) amène un véri­table sou­lè­ve­ment dans les églises locales. Comment Rome pourrait-​elle auto­ri­ser par­tout la célé­bra­tion de l’an­cienne messe, si les moder­nistes ne se sou­cient pas le moins du monde de lui obéir ? Même si Rome nous pro­met de grandes choses, elle ne peut tenir ses pro­messes devant la pres­sion des évêques locaux et de la base moderniste.

Il faut s’abs­te­nir de toute eupho­rie naïve et res­ter objec­tif en pre­nant en compte, en plus de ces pré­ten­dus « signaux posi­tifs », d’autres signaux qui montrent clai­re­ment que la hié­rar­chie offi­cielle ne renonce pas aux erreurs modernes. Ainsi, à la ques­tion de savoir si on pou­vait pen­ser que Rome « avait ten­du la main à Ecône », un autre car­di­nal, le domi­ni­cain gene­vois Georges Cottier, répondait :

« C’est tout à fait faux. Il y a bien sûr des per­sonnes qui cherchent à faire de l’o­cu­mé­nisme à l’in­té­rieur de l’é­glise catho­lique. Mais il est exclu de reve­nir en arrière. Ecône, c’est la néga­tion de Vatican II : c’est une attaque contre la litur­gie, l’o­cu­mé­nisme et la liber­té reli­gieuse. En Suisse cela a divi­sé beau­coup de familles en Valais, alors que c’est un mou­ve­ment sur­tout typique d’un cer­tain milieu social fran­çais. Mais ce n’est pas ce problème-​là qui va déter­mi­ner la poli­tique de l’église. »

Si le théo­lo­gien de la Maison pon­ti­fi­cale, qui veille sur la doc­trine et les écrits pon­ti­fi­caux, dit qu’Ecône n’est pas un thème de la poli­tique romaine, il faut être bien naïf pour par­ler actuel­le­ment « d’une atti­tude tota­le­ment nou­velle » envers nous.

Une deuxième rai­son montre qu’il serait pré­ma­tu­ré d’en­vi­sa­ger un accord et une solu­tion pra­tique avec Rome. Sous le pon­ti­fi­cat actuel, l’é­glise romaine s’est excu­sée dans une cen­taine de décla­ra­tions des « péchés » com­mis par l’é­glise dans le pas­sé. Mais ni le pape ni la majo­ri­té des car­di­naux et des évêques ne semblent être en mesure d’a­vouer ouver­te­ment qu’a­vec le concile, à la faveur d’une nou­velle théo­lo­gie, une rup­ture a été opé­rée dans l’é­glise, rup­ture qui a conduit à l’ac­tuelle crise de l’é­glise : perte de la foi, dis­pa­ri­tion des voca­tions, des ins­ti­tu­tions ecclé­sias­tiques ; des­truc­tion de la litur­gie, des églises, de l’i­den­ti­té de l’é­glise, des mis­sions. Bien enten­du, un chan­ge­ment dans l’é­glise n’a­mé­lio­re­ra pas tout d’un seul coup. Mais pour sor­tir d’une impasse, il faut recon­naître qu’elle existe. Ce qui ne semble pas encore être le cas. C’est pour cela que sans nous rési­gner à cette situa­tion et sans vou­loir non plus prendre des risques de façon pré­ma­tu­rée, nous devons plu­tôt uti­li­ser toutes nos forces pour res­ter fidèles à la vraie foi et pour accom­plir nos devoirs de chré­tiens avec un amour tou­jours plus pur.

Gardons confiance et lais­sons Dieu déci­der à quel moment il met­tra de l’ordre dans son sanc­tuaire et condui­ra l’é­glise à un renouveau.

Abbé Niklaus Pflüger, Supérieur du District de Suisse