En réponse à l’abbé Paul Aulagnier, par Côme PREVIGNY


En réponse à l’abbé Paul Aulagnier 

Dans un récent entre­tien qu’il accor­dait à l’abbé Aulagnier, Yves Chiron n’hésitait pas à affir­mer froi­de­ment que « la Fraternité Saint-​Pie X [était] et rest[ait] oppo­sée à un accord avec Rome ». Depuis trois mois, on aura pro­fé­ré tous les types de juge­ments hâtifs sur cette socié­té reli­gieuse. « Elle ne veut pas sai­sir la main ten­due par le pape » ; « elle se ren­ferme » ; « elle fait schisme ». Que cer­taines âmes inquiètes ou inquié­tées se laissent gagner par de tels sen­ti­ments de crainte qui ont, somme toute, exis­té depuis la fon­da­tion, est conce­vable, voire com­pré­hen­sible. Monseigneur Lefebvre avait recon­nu en son temps que l’âpreté du com­bat fai­sait inévi­ta­ble­ment vaciller les plus fati­gués. Que nos anciens pas­teurs, à l’image de l’abbé Aulagnier, se laissent gagner par le doute nous pousse à prendre réso­lu­ment la plume et à écrire.

Signera, signera pas ?

Qu’on se le dise, l’œuvre de Monseigneur Lefebvre veut conclure un accord. Elle ne regarde que dans une direc­tion, celle de Rome, et elle a encore, ces der­niers jours, mani­fes­té de diverses manières son atta­che­ment indé­fec­tible au Siège apos­to­lique. Oui, ce ne sera jamais trop de le répé­ter : La Fraternité veut résoudre le dif­fé­rend qui oppo­sait son fon­da­teur aux auto­ri­tés romaines et qui persiste.

Oui, disons-​le une nou­velle fois : Elle sou­haite que sa situa­tion soit régu­la­ri­sée. Jamais elle n’a ima­gi­né être hors de l’Église – le car­di­nal Castrillon Hoyos l’a plu­sieurs fois confir­mé. C’est pour­quoi les consi­dé­ra­tions sur la place qu’elle occu­pe­rait « à l’intérieur » ou « à l’extérieur » paraissent hors de pro­pos. Oui, elle aspire à ce que les condam­na­tions la tou­chant soient reti­rées. Seule Rome peut le faire. Le simple fait qu’elles aient été pro­non­cées dans le cadre d’une abo­li­tion de la messe tra­di­tion­nelle devrait pou­voir faire déduire leur totale obso­les­cence. Veillons et prions.

En revanche, elle a tou­jours clai­re­ment indi­qué que ce qu’on enten­dait par le terme « accord » ne pou­vait repo­ser sur un désac­cord. A quoi rime­rait une col­la­bo­ra­tion pra­tique où elle serait confi­née dans ce qu’elle ne veut pas : sans cesse invi­tée à concé­lé­brer, tou­jours conviée à rela­ti­vi­ser, per­pé­tuel­le­ment confron­tée à ces cas de conscience aux­quels les com­mu­nau­tés Ecclesia Dei ont per­du tant de temps, tant d’énergie, tant de larmes.

La Fraternité Saint-​Pie X, sur la sug­ges­tion des abbés Rifan et Aulagnier, avait, il y huit ans, défi­ni la poli­tique des préa­lables où elle sou­hai­tait que la libé­ra­tion de la messe et la levée des excom­mu­ni­ca­tions viennent consti­tuer le cadre serein pour dis­cu­ter d’accords. Elle se tient à ce qu’elle a défi­ni. Ni plus, bien sûr, mais éga­le­ment ni moins. Ceux qui affirment qu’il n’y aura jamais d’accord sont ceux qui pensent qu’une levée de condam­na­tions par Rome et des dis­cus­sions sur une foi com­mune sont désor­mais impos­sibles. N’y a‑t-​il pas pire signe de désespérance ?

Il est d’ailleurs tout sim­ple­ment faux d’affirmer que le Saint-​Siège vou­lait se limi­ter à lever les excom­mu­ni­ca­tions au mois de juin der­nier. A coup de menaces de schisme, la com­mis­sion Ecclesia Dei vou­lait vrai­ment conclure un accord comme elle en avait fait avec toutes les autres com­mu­nau­tés jusqu’ici : une struc­ture immé­diate agré­men­tée d’un retrait des sanctions.

Sans par­ler des diver­gences doc­tri­nales, c’était déjà faire fi des pierres d’achoppement de 1988 : le sta­tut de Saint-​Nicolas du Chardonnet, le fonc­tion­ne­ment de l’instance devant gérer la Fraternité et les moda­li­tés du renou­vel­le­ment de ses évêques.

Compromis politiques et arcanes diplomatiques

En obser­vant les réac­tions et sug­ges­tions, on est sou­vent por­té à pen­ser que cer­tains catho­liques fran­çais confondent les sphères poli­tiques et reli­gieuses. La diplo­ma­tie, le com­pro­mis, l’intrigue, l’intelligence de l’instant – ou de situa­tion – tout l’arsenal de la chose publique se trouve déver­sé dans celle de l’Église, au plus grand détri­ment de notre Foi.

Les appli­ca­tions sont celles-​ci : « Il faut jouer à l’intérieur pour ennuyer les évêques » ; « notre influence serait décu­plée si on était recon­nu » ; « il faut savoir tendre la main » ; « on dis­cu­te­ra doc­trine à l’intérieur, etc. »

Nul besoin d’être très intel­li­gent pour trou­ver des argu­ments du même ordre qui invitent, poli­ti­que­ment par­lant, à plus de pru­dence : Qui nous dit qu’une fois réglé le pro­blème de la Fraternité, les auto­ri­tés de l’Église s’intéresseront encore aux desi­de­ra­ta des « tra­dis » ? Qui nous garan­tit que la Curie pro­po­se­ra plus de dis­cus­sion à la FSSPX récon­ci­liée demain qu’aux com­mu­nau­tés Ecclesia Dei aujourd’hui ?

Toujours, dans le même ordre d’idée, quand Monseigneur Rifan se vante à la télé­vi­sion bré­si­lienne de concé­lé­brer ou lorsque les abbés de Tanoüarn et Aulagnier n’hésitent pas à légi­ti­mer leur pré­sence à la messe chris­male, ne constituent-​ils pas, à leur corps défen­dant, un exemple que la FSSPX crain­drait de suivre ? En affir­mant sur les ondes radio­pho­niques que les Musulmans peuvent vivre leur reli­gion à éga­li­té avec toutes les autres, l’abbé Philippe Laguérie ne creuse-​t-​il pas lui-​même le fos­sé qui le sépare de son ancienne socié­té ? En d’autres termes, ceux qui aspirent à une réso­lu­tion pra­tique du pro­blème font-​ils vrai­ment ce qu’il faut pour ras­su­rer la Fraternité ?

Revenons à cette poli­tique ecclé­siale. On parle d’une belle struc­ture dont d’ailleurs per­sonne ne connaît les tenants et abou­tis­sants, pas même la dési­gna­tion juri­dique exacte. Rome semble vou­loir la don­ner à la FSSPX et ce sont tous les fidèles Ecclesia Dei qui en rêvent. Cela per­met­trait effec­ti­ve­ment de mettre fin au pro­blème qui pèse sur les épaules du suc­ces­seur de Pierre depuis vingt ans et de don­ner un sta­tut à la plus grosse enti­té des tra­di­tio­na­listes. N’y a‑t-​il pas, déjà là, un problème ?

Comment ne pas voir que cette admi­nis­tra­tion apos­to­lique qu’ils pro­mettent aux uns, ils ne la don­ne­ront jamais aux autres. Ils ne laissent même pas les com­mu­nau­tés Ecclesia Dei faire l’expérience de la Tradition. Considérez tous ces tra­cas admi­nis­tra­tifs, ces impos­si­bi­li­tés de s’implanter, ces chan­tages de concé­lé­bra­tion pour confier un apos­to­lat : Est-​ce là « faire l’expérience de la Tradition » ?

A cet égard, jamais Monseigneur Lefebvre n’a fait de cette fameuse expres­sion qu’il pro­non­ça, la fin de son com­bat. C’est une cita­tion sor­tie de son contexte de 1976 où l’archevêque deman­dait à Paul VI de reve­nir sur la condam­na­tion du sémi­naire d’Écône. Mais son idéal ne s’est jamais confi­né à faire pro­fi­ter pour quelques-​uns seule­ment de la Tradition catho­lique. La grande pro­fes­sion de foi de 1974 dit tout le contraire. C’est le refus des réformes conci­liaires qu’il y mani­feste clai­re­ment. Il fau­dra bien s’y pen­cher un jour ou l’autre.

Pour l’heure, NN.SS Lefebvre et de Castro Mayer sont tou­jours offi­ciel­le­ment voués aux gémo­nies. A Écône et à Campos, leurs corps pro­fitent d’un repos qui n’a sans doute cure des condam­na­tions qui pèsent tou­jours sur eux. Ces injus­tices per­sis­tantes sont la preuve qu’à Rome, leur com­bat demeure incom­pris, et que, dans les cou­loirs de la Curie, on consi­dère qu’il est tou­jours bon de les condam­ner, eux et la Fraternité Saint-​Pie X. Il doit bien y avoir une raison…

Le fond

Beaucoup de fidèles ont été enthou­sias­més par la venue du pape. Ils ont rai­son. Le suc­ces­seur de Pierre sera tou­jours le bien­ve­nu en France, fille aînée de l’Église. C’est une fier­té de le rece­voir. A cela s’ajoute le fait que Benoît XVI est doux et humble de cœur et qu’il a invi­té les Catholiques, par la force de son exemple et par le poids de cer­tains de ses mots, à retrou­ver la fer­veur, le sens du sacri­fice à tra­vers la Croix du Christ.

Cependant, est-​il encore pos­sible de por­ter un regard nuan­cé sur des pro­pos exté­rieurs ? Doit-​on faire obli­ga­toi­re­ment de Jean-​Paul II un paria et de Benoît XVI un « saint » ? Personnellement, je serais ten­té de dire que son pré­dé­ces­seur a éga­le­ment par­lé en cer­tains lieux de manière pro­fonde et éclai­rée et que lui-​même peut pro­non­cer des dis­cours qui par­fois déconcertent.

Peut-​on dire, par exemple, que les dis­cours de Benoît XVI à Paris res­sem­blaient à ceux de Monseigneur Lefebvre, comme le sug­gère l’abbé Aulagnier ?

La lec­ture du dis­cours pro­non­cé par le pape à la com­mu­nau­té juive doit nous conduire à un non caté­go­rique. L’appel aux « frères aimés dans la foi » pour remer­cier les Juifs de France de « leur pres­ti­gieuse contri­bu­tion à son patri­moine spi­ri­tuel » avant de les saluer par un « Shabbat Shalom » ne peut se retrou­ver ni dans la lettre ni dans l’esprit du pré­lat d’Écône. Il en va de notre hon­nê­te­té ou de notre luci­di­té que de le reconnaître.

Et comme la lex cre­den­di va de pair avec la lex oran­di, nous ne sau­rions tran­si­ger ni sur la foi ni sur la litur­gie, ni même consi­dé­rer que les efforts entre­pris pour celle-​ci devraient se tarir. Le Motu Proprio doit être consi­dé­ré avec cou­rage comme une étape, non comme un « cou­ron­ne­ment » dans l’essoufflement. La moindre cha­pelle de Paris ou d’Île-de-France ne peut s’acheter, même au prix d’une assis­tance annuelle à un rite « équi­voque » et qui « favo­rise tou­jours l’hérésie pro­tes­tante » (1) pour reprendre les très récents pro­pos de l’abbé Aulagnier. A cet égard, une assis­tance pas­sive à une céré­mo­nie fami­liale n’a pas la por­tée de l’assistance d’un prêtre à une messe célé­brée selon le NOM. Quels fâcheux ensei­gne­ments en tire­raient ses fidèles ?

Nos yeux ne nous trompent pas. Tout n’est pas comme avant. Une saine volon­té d’écoper la barque qui prend l’eau de toutes parts, les débuts d’une lutte contre le rela­ti­visme, une cer­taine renais­sance litur­gique semblent récon­for­ter les cœurs. Mais, sans ces­ser ce tra­vail fas­ti­dieux mais, ô com­bien conso­lant, qui consiste à éco­per, il est de notre devoir le plus grave de poin­ter du doigt les trois grandes cre­vasses qui ont per­cé la coque de ce bateau et qui, quant à elles, demeurent béantes. Elles s’appellent : col­lé­gia­li­té, œcu­mé­nisme, liber­té reli­gieuse. Tous les efforts accu­mu­lés seraient vains si, dans un pre­mier temps, on avait refu­sé de prendre conscience des dégâts qu’elles pro­voquent sur l’Église et qu’il fal­lait répa­rer cette coque depuis long­temps endom­ma­gée en ces trois endroits pré­cis. Prions pour que la prière éle­vée par ces messes tra­di­tion­nelles qui sont de plus en plus sou­vent célé­brées sur la terre hâte la venue de ce moment de néces­saire réhabilitation.

Pour conclure, qu’il me soit enfin per­mis de citer ce conseil que Mgr Lefebvre adres­sait jadis à ses prêtres qui per­daient confiance dans ces temps de pro­fond brouillard :

« Nous déplo­rons d’au­tant plus le départ de cer­tains de nos membres. Sans doute, cela est dû aux cir­cons­tances dans les­quelles nous vivons, cir­cons­tances où le doute s’ins­taure par­tout, où les esprits sont trou­blés, cir­cons­tances aus­si qui veulent que, étant d’une cer­taine manière un corps de com­bat de pre­mière ligne, faci­le­ment, ceux qui sont en pre­mière ligne devien­dront des francs-​tireurs, croi­ront avoir une mis­sion par­ti­cu­lière. Mais il est dan­ge­reux de se consti­tuer en francs-​tireurs. On peut non seule­ment ne pas accom­plir la volon­té de Dieu, ne pas accom­plir la volon­té de nos supé­rieurs, mais on peut aus­si détruire invo­lon­tai­re­ment, sans doute, l’œuvre que le Bon Dieu nous demande d’ac­com­plir. Et s’ils peuvent être excu­sés, d’une cer­taine manière, par le fait que nous sommes très dis­per­sés, que phy­si­que­ment, nous sommes très éloi­gnés les uns des autres dans ce minis­tère qui absorbe notre acti­vi­té, cepen­dant, étant don­né les années qu’ils ont pas­sé dans cette mai­son, étant don­né les liens qui les unis­saient à la Fraternité […], nous prions Dieu afin qu’ils com­prennent que leur place est dans la Fraternité, que leur acti­vi­té sacer­do­tale doit s’exer­cer dans l’in­té­rieur de la Fraternité. »

Côme PREVIGNY

(1) Abbé Aulagnier, entre­tien pour Aletheia n° 131, 18 sep­tembre 2008. Dans ce même article, l’abbé Aulagnier légi­time sa pré­sence à la messe chris­male le Jeudi Saint en la cathé­drale de Versailles.