Entre erreur et inconséquence

Réunis à Lourdes du 5 au 10 novembre der­nier, les évêques de France ont trai­té de la ques­tion de la pédophilie.

Le 7 mai 2019, le pré­sident de la Conférence des Évêques de France, Mgr de Moulins-​Beaufort, avait esti­mé que cette ques­tion était un « pro­blème sys­té­mique » « mal trai­té pen­dant longtemps ».

Pourquoi une telle dif­fi­cul­té à affron­ter cette éprou­vante ques­tion ? Entre erreur et incon­sé­quence, retour sur quelques principes.

La Porte Latine

Le 5 avril 2016, Mgr Stanislas Lalanne a été inter­ro­gé sur les ondes de RCF —Radios chré­tiennes fran­co­phones— au sujet de la pédo­phi­lie. Sujet brû­lant s’il en est après les semaines de lyn­chage média­tique orches­tré contre le Card. Barbarin. A la ques­tion de savoir s’il s’agit d’un péché, l’évêque de Pontoise a répondu :

« La pédo­phi­lie est un mal. Est-​ce que c’est de l’ordre du péché ? Ça, je ne sau­rai le dire, c’est dif­fé­rent pour chaque per­sonne. Mais c’est un mal et la pre­mière chose à faire, c’est de pro­té­ger les vic­times ou les éven­tuelles victimes. »

La réac­tion des audi­teurs, des médias et Mme Najat Vallaud-​Belkacem ne s’est pas fait attendre : Mgr Lalanne a été som­mé de cla­ri­fier sa posi­tion. Ce qu’il a fait le soir même dans un com­mu­ni­qué qui pré­ci­sait entre autres :

« La pédo­phi­lie, dans tous les cas, est un péché objec­ti­ve­ment grave, “un crime atroce qui offense Dieu et blesse la digni­té de la per­sonne humaine créée à son image” (Benoît XVI). La ques­tion dif­fi­cile qui se pose pour chaque cas, c’est le degré de conscience et donc de res­pon­sa­bi­li­té de celui qui com­met des actes aus­si atroces. Dans tous les cas, l’acte est gra­ve­ment condamnable. »

Notons au pas­sage le pha­ri­saïsme des sup­pôts de l’inquisition laïque. Pour s’en convaincre, il suf­fit de rem­pla­cer « pédo­phi­lie » par « homo­sexua­li­té » dans la réponse ini­tiale de l’évêque. Ainsi modi­fiés, ses pro­pos n’auraient pas man­qué de pro­vo­quer un tol­lé chez ses cen­seurs… mais en sens contraire.

Un soutien inattendu

À trois jours près, le pré­lat fran­çais aurait pu trou­ver un sou­tien de poids à ses décla­ra­tions. En effet, dans l’exhortation apos­to­lique publiée le 8 avril 2016, on lit sous la plume du pape :

« A cause des condi­tion­ne­ments ou des fac­teurs atté­nuants, il est pos­sible que, dans une situa­tion objec­tive de péché —qui n’est pas sub­jec­ti­ve­ment impu­table ou qui ne l’est pas plei­ne­ment— l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse éga­le­ment gran­dir dans la vie de la grâce et dans la cha­ri­té, en rece­vant à cet effet de l’aide l’Église. » (Pape François, Exhortation apos­to­lique Amoris læti­tia, 19 mars 2016, n° 305)

Quant à cette aide de l’Église, le docu­ment pré­cise que « dans cer­tains cas, il peut s’agir aus­si de l’aide des sacre­ments » (Ibid., note 351).
Comme le com­mu­ni­qué épis­co­pal, l’exhortation pon­ti­fi­cale dis­tingue avec rai­son la dimen­sion objec­tive et la dimen­sion sub­jec­tive du péché. Il arrive en effet qu’un acte objec­ti­ve­ment désor­don­né ne soit pas sub­jec­ti­ve­ment impu­table. C’est le cas lorsque la vio­lence, la crainte, l’ignorance ou la convoi­tise dimi­nuent ou sup­priment la dimen­sion volon­taire de l’acte.

Mais, pour n’être pas impu­table, l’acte mau­vais en devient-​il bon, au point de per­mettre l’accès aux sacre­ments comme le sug­gère Amoris læti­tia ?

Sincérité et vérité

Pour répondre à la ques­tion, exa­mi­nons le cas d’un scien­ti­fique qui cal­cule la tra­jec­toire d’une fusée. Il est pos­sible que le savant se trompe dans ses cal­culs et que son erreur ne soit due ni à sa paresse ni à sa négli­gence, mais à sa fatigue cau­sée par un sur­croît de tra­vail. Que l’erreur ne soit pas mora­le­ment impu­table, est-​ce suf­fi­sant pour rendre justes des cal­culs faux et pro­gram­mer la tra­jec­toire cor­recte de la fusée ? Certainement pas. En fait, l’erreur ayant été consta­tée, la tra­jec­toire sera recal­cu­lée avant le lan­ce­ment de la fusée. Ici, pas plus qu’ailleurs, sin­cé­ri­té ne rime pas avec vérité.

Que nombre de per­sonnes vivent dans une situa­tion objec­tive de péché sans se rendre compte de la gra­vi­té de leur état, c’est pos­sible. Que cette igno­rance puisse être com­pa­tible avec l’état de grâce, c’est éga­le­ment envi­sa­geable —pour­vu que l’ignorance ne soit pas elle-​même volon­taire. Mais, du carac­tère non cou­pable de cette igno­rance, Dieu seul est témoin. Aussi, les ministres du Christ ne sauraient-​ils admi­nis­trer les sacre­ments de la péni­tence et de l’eucharistie à ceux qui per­sistent à vivre publi­que­ment dans une situa­tion objec­tive de péché. En l’absence d’éléments contraires, ils doivent sup­po­ser que l’agir exté­rieur cor­res­pond à l’intention pro­fonde de celui qui agit. Ils veille­ront donc à éclai­rer les consciences obs­cur­cies, à obte­nir les cor­rec­tions néces­saires et à dis­po­ser les âmes à la digne récep­tion des sacrements.

Aucun pas­teur ne sau­rait s’accommoder d’une situa­tion où il faut pré­su­mer de la bonne foi et de l’ignorance invin­cible du pécheur pour que celui-​ci fasse son salut. Si une telle pré­somp­tion était de mise, pour­quoi le bon pas­teur se mettrait-​il en quête de la bre­bis per­due ?
En réa­li­té, « si Jésus a été bon pour les éga­rés et les pécheurs, il n’a pas res­pec­té leurs convic­tions erro­nées, quelque sin­cères qu’elles parussent ; il les a aimés pour les ins­truire, les conver­tir et les sau­ver » (Saint Pie X, Encyclique Notre charge apos­to­lique, 25 août 1910).

Retour à Vatican II

La confu­sion sous-​jacente à l’exhortation apos­to­lique Amoris læti­tia affleu­rait déjà dans la décla­ra­tion sur la liber­té religieuse.

Résumant la doc­trine de ses pré­dé­ces­seurs, Pie XII ensei­gnait que « ce qui ne répond pas à la véri­té et à la morale n’a objec­ti­ve­ment aucun droit à l’exis­tence, ni à la pro­pa­gande, ni à l’ac­tion » (Discours à des juristes ita­liens, 6 décembre 1953).

L’exercice public des faux cultes ne peut donc se pré­va­loir d’aucun droit, même s’il peut par­fois faire l’objet d’une tolé­rance. Bref, l’erreur —même non impu­table— reste un mal qui ne fonde aucun droit dans l’espace public.

Inversement, le concile Vatican II « déclare que la per­sonne humaine a droit à la liber­té reli­gieuse », ce qui signi­fie « qu’en matière reli­gieuse nul ne doit être for­cé d’agir contre sa conscience ni empê­ché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en pri­vé comme en public, seul ou asso­cié à d’autres » (Dignitatis humanæ, n° 2).

D’une tolé­rance ponc­tuelle et pru­den­tielle, on est pas­sé à un droit natu­rel fon­dé sur la digni­té humaine. L’exercice public de n’importe quel culte —vrai ou faux— est désor­mais consi­dé­ré comme un bien, puisqu’il est fait l’objet d’un droit. La men­tion des justes limites qui doivent en enca­drer la réa­li­sa­tion le confirme, car le mal est tou­jours à évi­ter alors que le bien doit être pra­ti­qué avec poids et mesure.

Paradoxalement, Jean-​Paul II —pour­tant chantre de la liber­té reli­gieuse— rap­pelle dans l’encyclique Veritatis splen­dor que le mal com­mis à cause d’une igno­rance invin­cible ou d’une erreur de juge­ment non cou­pable, s’il n’est pas impu­table à la per­sonne qui le com­met, « n’en demeure pas moins un mal, un désordre par rap­port à la véri­té sur le bien. En outre, le bien non recon­nu ne contri­bue pas à la pro­gres­sion morale de la per­sonne qui l’accomplit : il ne lui confère aucune per­fec­tion et ne l’aide pas à se tour­ner vers le Bien suprême » (n° 63).

Là où le pape François fait preuve de logique en appli­quant le même rai­son­ne­ment faux à la liber­té reli­gieuse et à la com­mu­nion des divor­cés rema­riés, Jean-​Paul II fait preuve d’inconséquence en refu­sant d’appliquer à l’exercice public des cultes faux le même rai­son­ne­ment vrai qu’à la situa­tion des divor­cés remariés.

Puissent ceux qui sai­sissent aujourd’hui la confu­sion dont est grosse l’exhortation apos­to­lique en tirer les consé­quences pour la liber­té reli­gieuse ensei­gnée par Vatican II.

Abbé François Knittel, prêtre de la FSSPX

Sources : La Lettre de Saint Florent n° 222 de juin 2016 /​La Porte Latine du 15 novembre 2019