Entretien avec Mgr Bernard Fellay, Supérieur général de la FSSPX : La Fraternité Saint-​Pie X et le Préambule doctrinal

Basilique Sainte-Marie-Majeure - 14 mars 2013 - Le Pape François priant devant la chasse de saint Pie V, le lendemain même de son élection, en la chapelle sixtine construite par Sixte V et dédiée à saint Pie V

La Fraternité Saint-​Pie X et le Préambule doctrinal

Pourquoi le Préambule doc­tri­nal que vous a remis le car­di­nal Levada, le 14 sep­tembre der­nier, est-​il entou­ré d’un tel secret aus­si bien de la part de la Congrégation de la foi que de la Fraternité Saint-​Pie X ? Qu’est-​ce que ce silence cache aux prêtres et aux fidèles de la Tradition ?

Cette dis­cré­tion est nor­male pour toute démarche impor­tante ; elle en garan­tit le sérieux. Il se trouve que le Préambule doc­tri­nal qui nous a été remis est un docu­ment qui, comme l’in­dique la note qui l’ac­com­pagne, peut rece­voir des éclair­cis­se­ments et des modi­fi­ca­tions. Ce n’est pas un texte défi­ni­tif. Nous adres­se­rons sous peu une réponse à ce docu­ment en indi­quant avec fran­chise les posi­tions doc­tri­nales qu’il nous paraît indis­pen­sable de tenir. Notre sou­ci constant depuis le début de nos entre­tiens avec le Saint-​Siège — et nos inter­lo­cu­teurs le savent bien — a été de pré­sen­ter en toute loyau­té la posi­tion traditionnelle.

Du côté de Rome, la dis­cré­tion s’im­pose aus­si, car ce texte – même en l’é­tat actuel qui néces­site de nom­breux éclair­cis­se­ments – risque fort de sus­ci­ter l’op­po­si­tion des pro­gres­sistes qui n’ad­mettent pas la simple idée d’une dis­cus­sion sur le Concile, parce qu’ils consi­dèrent que ce concile pas­to­ral est indis­cu­table ou « non-​négociable », comme s’il s’a­gis­sait d’un concile dogmatique.

Malgré toutes ces pré­cau­tions, les conclu­sions de la réunion des supé­rieurs de La Fraternité Saint-​Pie X à Albano le 7 octobre, ont été divul­guées sur Internet, de sources diverses mais concordantes.

Les indis­cré­tions ne manquent pas sur inter­net ! Il est vrai que ce Préambule doc­tri­nal ne peut pas rece­voir notre aval, bien qu’une marge soit pré­vue pour une « légi­time dis­cus­sion » sur cer­tains points du Concile. Quelle est l’é­ten­due de cette marge ? La pro­po­si­tion que je ferai ces jours-​ci aux auto­ri­tés romaines et leur réponse en retour nous per­met­tront d’é­va­luer les pos­si­bi­li­tés qui nous sont lais­sées. Et quelque soit le résul­tat de ces entre­tiens, le docu­ment final qui aura été accep­té ou refu­sé, sera ren­du public.

Mieux faire apparaître les difficultés et les solutions

Ce docu­ment étant peu clair, à vos yeux, le plus simple ne serait-​il pas d’op­po­ser une fin de non-​recevoir à ses auteurs. ?

Le plus simple peut-​être, mais pas le plus hon­nête. Puisque la note qui l’ac­com­pagne pré­voit la pos­si­bi­li­té d’ap­por­ter des cla­ri­fi­ca­tions, il me semble néces­saire de les deman­der au lieu de les refu­ser a prio­ri. Ce qui ne pré­juge en rien de la réponse que nous donnerons.

Comme le débat entre Rome et nous est essen­tiel­le­ment doc­tri­nal et qu’il porte prin­ci­pa­le­ment sur le Concile, mais aus­si parce que ce débat ne concerne pas seule­ment la Fraternité Saint-​Pie X mais bien toute l’Eglise, les pré­ci­sions que nous obtien­drons ou pas, auront le mérite non négli­geable de faire mieux appa­raître où sont les dif­fi­cul­tés et où sont les solu­tions. C’est bien cet esprit qui a constam­ment gui­dé nos entre­tiens théo­lo­giques de ces deux der­nières années.

Ce docu­ment sert de pré­am­bule à un sta­tut cano­nique, n’est-​ce pas là renon­cer impli­ci­te­ment à la feuille de route que vous aviez fixée et qui pré­voyait d’a­bord une solu­tion doc­tri­nale, avant tout accord pratique ?

Il s’a­git bien d’un pré­am­bule doc­tri­nal dont l’ac­cep­ta­tion ou le refus condi­tion­ne­ra l’ob­ten­tion ou non d’un sta­tut cano­nique. La doc­trine ne passe nul­le­ment après. Et avant de nous enga­ger sur un éven­tuel sta­tut cano­nique, nous étu­dions de façon pré­cise ce pré­am­bule avec le cri­tère de la Tradition à laquelle nous sommes fidè­le­ment atta­chés. Car nous n’ou­blions pas que ce sont bien des diver­gences doc­tri­nales qui sont à l’o­ri­gine du dif­fé­rend entre Rome et nous, depuis 40 ans ; les mettre de côté pour obte­nir un sta­tut cano­nique nous expo­se­rait à voir les mêmes diver­gences resur­gir inévi­ta­ble­ment, ren­dant le sta­tut cano­nique plus que pré­caire, tout sim­ple­ment invivable.

Donc, au fond, rien n’a chan­gé après ces deux années d’en­tre­tiens théo­lo­gique entre Rome et la Fraternité SaintPieX ?

Ces entre­tiens ont per­mis à nos théo­lo­giens d’ex­po­ser sans détours les points prin­ci­paux du Concile qui font dif­fi­cul­té à la Iumière de la Tradition de l’Eglise. Parallèlement et peut-​être grâce à ces entre­tiens théo­lo­giques, pen­dant ces deux der­nières années, d’autres voix que les nôtres se sont fait entendre, for­mu­lant des cri­tiques qui rejoignent les nôtres sur le Concile. Ainsi Mg Brunero Gherardini, dans son ouvrage Vatican Il, le débat qui n’a pas eu lieu, a insis­té sur les dif­fé­rents degrés d’au­to­ri­té des docu­ments conci­liaires et sur le « contre-​esprit » qui s’est glis­sé dans le concile Vatican II dès le début. Egalement Mgr Athanasius Schneider e eu le cou­rage de deman­der, lors d’un congrès à Rome fin 2010, un Syllabus condam­nant les erreurs d’in­ter­pré­ta­tion du Concile. Dans le même esprit, l’his­to­rien Roberto de Mattei a bien mon­tré les influences contraires exer­cées sur le Concile, dans son der­nier livre Vatican II, une his­toire jamais écrite. Il fau­drait citer aus­si la Supplique adres­sée à Benoît XVI par ces intel­lec­tuels catho­liques ita­liens qui réclament un exa­men appro­fon­di du Concile.

Toutes ces ini­tia­tives, toutes ces inter­ven­tions mani­festent clai­re­ment que la Fraternité Saint-​Pie X n’est plus seule à voir les pro­blèmes doc­tri­naux que pose Vatican IL Ce mou­ve­ment s’é­tend et il ne s’ar­rê­te­ra plus.

Oui, mais ces études uni­ver­si­taires, ces ana­lyses savantes n’ap­portent aucune solu­tion concrète aux pro­blèmes que pose hic et nunc ce concile.

Ces tra­vaux sou­lèvent les dif­fi­cul­tés doc­tri­nales posées par Vatican II et montrent par consé­quent pour­quoi l’adhé­sion au Concile est pro­blé­ma­tique. Ce qui est un pre­mier pas essentiel,

A Rome même, les inter­pré­ta­tions évo­lu­tives que l’on donne de la liber­té reli­gieuse, les modi­fi­ca­tions qui ont été appor­tés à ce sujet dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique et dans son Compendium, les cor­rec­tions qui sont actuel­le­ment à l’é­tude pour le Code de droit cano­nique… tout cela mani­feste la dif­fi­cul­té que l’on ren­contre lors­qu’on veut s’en tenir aux textes conci­liaires à tout prix, et, de notre point de vue, cela montre bien l’im­pos­si­bi­li­té d’adhé­rer de façon stable à une doc­trine en mouvement.

Le Credo n’est-​il plus suffisant pour être reconnu comme catholique ?

A vos yeux, qu’est-​ce qui est aujourd’­hui stable doctrinalement

La seule doc­trine ne varie­tur c’est bien évi­dem­ment le Credo, la pro­fes­sion de foi catho­lique. Le concile Vatican II s’est vou­lu pas­to­ral ; il n’a pas défi­ni de dogme. Il n’a pas ajou­té aux articles de foi : « Je crois en la liber­té reli­gieuse, en l’œ­cu­mé­nisme, en la col­lé­gia­li­té…» Le Credo ne serait-​il plus suf­fi­sant aujourd’­hui pour être recon­nu comme catho­lique ? N’exprime-​t-​il plus toute la foi catho­lique ? Exige-​t-​on main­te­nant de ceux qui aban­donnent leurs erreurs et rejoignent l’Eglise catho­lique qu’ils pro­fessent leur foi en la liber­té reli­gieuse, l’œeu­mé­nisme ou la col­lé­gia­li­té ? Pour nous fils spi­ri­tuels de Mgr Lefebvre qui s’est tou­jours défen­du de faire une Eglise paral­lèle et qui s’est tou­jours vou­lu fidèle à la Rome éter­nelle, nous n’a­vons aucune dif­fi­cul­té à adhé­rer plei­ne­ment à tous les articles du Credo.

Dans ce contexte, peut-​il y avoir une solu­tion à la crise dans l’Eglise ?

A moins d’un miracle, il ne peut pas y avoir de solu­tion ins­tan­ta­née. Vouloir que Dieu donne la vic­toire, sans deman­der aux hommes d’armes de livrer bataille, pour reprendre l’ex­pres­sion de sainte Jeanne d’Arc, c’est une forme de déser­tion. Vouloir la fin de la crise sans se sen­tir concer­né ou impli­qué, c’est ne pas aimer vrai­ment l’Eglise. La Providence ne nous dis­pense pas d’ac­com­plir notre devoir d’é­tat là où elle nous a pla­cés, d’as­su­mer nos res­pon­sa­bi­li­tés et de répondre aux grâces qu’elle nous accorde.

La situa­tion pré­sente de l’Eglise dans nos pays autre­fois chré­tiens, c’est la chute dra­ma­tique des voca­tions : quatre ordi­na­tions à Paris en 2011, une seule dans le dio­cèse de Rome pour 2011–2012 ; c’est la raré­fac­tion alar­mante des prêtres tel ce curé dans l’Aude qui a 80 clo­chers ; ce sont des dio­cèses exsangues au point qu’il fau­dra dans un très proche ave­nir les regrou­per en France, comme on a déjà regrou­pé les paroisses… En un mot, la hié­rar­chie ecclé­sias­tique est à la tête de struc­tures, aujourd’­hui, sur­di­men­sion­nées pour des effec­tifs en baisse constante, ce qui est pro­pre­ment ingé­rable, et pas seule­ment au plan éco­no­mique… Il fau­drait, pour don­ner une image, main­te­nir en état un couvent conçu pour 300 reli­gieuses, alors qu’elles ne sont plus que 3. Est-​ce que cela peut durer ain­si encore 10 ans ?

De jeunes évêques et prêtres qui héritent de cette situa­tion prennent conscience de plus en plus de la sté­ri­li­té de 50 ans d’ou­ver­ture au monde moderne. Ils n’en rejettent pas la faute uni­que­ment sur la laï­ci­sa­tion de la socié­té, ils s’in­ter­rogent sur les res­pon­sa­bi­li­tés du Concile qui a ouvert l’Eglise sur ce monde en pleine sécu­la­ri­sa­tion. Ils se demandent si l’Eglise pou­vait s’a­dap­ter à ce point à la moder­ni­té, sans en adop­ter l’esprit.

Ces évêques et ces prêtres se posent ces ques­tions, et cer­tains nous les posent… dis­crè­te­ment, comme Nicodème. Nous leur répon­dons qu’il faut savoir si, face à une telle pénu­rie, la Tradition catho­lique est : une simple option ou une solu­tion néces­saire ? Répondre que c’est une option, c’est mini­mi­ser voire nier la crise dans l’Eglise, et vou­loir se conten­ter des mesures qui ont déjà fait la preuve de leur inefficacité.

L’opposition des évêques

Mais même si la Fraternité Saint-​Pie X obte­nait de Rome un sta­tut cano­nique, elle ne pour­rait mal­gré tout offrir aucune solu­tion sur le ter­rain, car les évêques s’y oppo­se­raient, comme Iis l’ont fait pour le Motu Proprio sur la messe tra­di­tion­nelle.

Cette oppo­si­tion des évêques vis-​à-​vis de Rome s’est expri­mée de façon sourde mais effi­cace à l’é­gard du Motu Proprio sur la messe tri­den­tine, et elle conti­nue de se mani­fes­ter obs­ti­né­ment de la part de cer­tains évêques à pro­pos du pro mul­tis du canon de la messe, que Benoît XVI, confor­mé­ment à la doc­trine catho­lique, veut voir tra­duit par « pour beau­coup » et non plus par « pour tous », connue dans la plu­part des litur­gies en langue ver­na­cu­laire. En effet, cer­taines confé­rences épis­co­pales per­sistent à main­te­nir cette tra­duc­tion fausse, encore tout récem­ment en Italie.

Ainsi le pape lui-​même fait l’ex­pé­rience de cette dis­si­dence de plu­sieurs confé­rences épis­co­pales, sur ce sujet et sur beau­coup d’autres, ce qui peut lui per­mettre de com­prendre aisé­ment l’op­po­si­tion farouche que la Fraternité Saint-​Pie X ren­con­tre­ra indu­bi­ta­ble­ment de la part des évêques dans leurs dio­cèses. On dit Benoît XVI per­son­nel­le­ment dési­reux d’une solu­tion cano­nique ; il lui fau­dra aus­si vou­loir prendre les moyens qui la ren­dront réel­le­ment efficace.

Est-​ce en rai­son de la gra­vi­té de la crise pré­sente que vous avez lan­cé une nou­velle croi­sade du rosaire ?

En deman­dant ces prières, j’ai sur­tout vou­lu que les prêtres et les fidèles soient plus inti­me­ment unis à Notre-​Seigneur et à sa Sainte Mère, par la réci­ta­tion quo­ti­dienne et la médi­ta­tion pro­fonde des mys­tères du rosaire. Nous ne sommes pas dans une situa­tion ordi­naire qui nous per­met­trait de nous conten­ter d’une médio­cri­té rou­ti­nière. La com­pré­hen­sion de la crise actuelle ne repose pas sur les rumeurs col­por­tées par inter­net, pas plus que les solu­tions ne relèvent de l’as­tuce poli­tique ou de la négo­cia­tion diplo­ma­tique, il faut avoir sur cette crise un regard de foi. Seule la fré­quen­ta­tion assi­due de Notre Seigneur et de Notre Dame per­met­tra de gar­der entre tous les prêtres et les fidèles atta­chés à la Tradition cette uni­té de vue que la foi sur­na­tu­relle pro­cure. C’est ain­si que nous ferons bloc dans cette période de grande confusion,

En priant pour l’Église, pour la consé­cra­tion de la. Russie, comme l’a deman­dé la Sainte Vierge à Fatima, et pour le triomphe de son Cœur Immaculé, nous nous éle­vons au-​dessus de nos aspi­ra­tions trop humaines, nous dépas­sons nos craintes trop natu­relles. Ce n’est qu’à cette hauteur-​là que nous pour­rons vrai­ment ser­vir l’Église, dans l’ac­com­plis­se­ment du devoir d’é­tat qui est confié à cha­cun de nous.

Menzingen, le 28 novembre 2011

Source : FSSPX/​MG – DICI du 28/​11/​11

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De natio­na­li­té Suisse, il est né le 12 avril 1958 et a été sacré évêque par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988. Mgr Bernard Fellay a exer­cé deux man­dats comme Supérieur Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X pour un total de 24 ans de supé­rio­rat de 1994 à 2018. Il est actuel­le­ment Premier Conseiller Général de la FSSPX.