Entretien de l’abbé Patrick Groche pour les 25 ans de la Mission S‑Pie X du Gabon

Abbé Patrick Groche, fondateur de la Mission Saint-​Pie du Gabon

Entretien recueilli par M. l’ab­bé Benoît Martin de Clausonne, col­la­bo­ra­teur à la rési­dence du District d’Afrique

TCA : Mon Père, pourriez-​vous nous dire pour­quoi Mgr Lefebvre a vou­lu ins­tal­ler la pre­mière mis­sion de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X au Gabon ? Pourquoi pas au Sénégal ? Pourquoi pas à Madagascar ? Pourtant Monseigneur connais­sait bien ces pays, et bien d’autres encore en Afrique, qui étaient sous sa juri­dic­tion lors­qu’il était délé­gué apos­to­lique du Pape Pie XII.

Père Groche : Avant de prendre sa déci­sion d’im­plan­ter la Fraternité au Gabon, Monseigneur Lefebvre a fait un grand voyage en Afrique, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Gabon. C’était en jan­vier 1985, je m’en sou­viens bien, car il m’a­vait alors deman­dé de l’ac­com­pa­gner avec Monsieur Marcel Pédroni et son épouse. Nous avons ren­con­tré plu­sieurs per­son­na­li­tés comme, au Sénégal le Cardinal THIANDOUM par exemple. Et il est appa­ru que par­mi tous les pays que nous avons visi­tés, c’est le Gabon qui a été le plus accueillant ! Il faut dire aus­si qu’au Gabon « les Lefebvre » étaient bien connus. Le Père Marcel y avait pas­sé 13 années. Le frère aîné de Monseigneur, le Père René, Spiritain lui aus­si, y avait pas­sé près de qua­rante années de sa vie mis­sion­naire. Bâtisseur, grand spor­tif et entraî­neur de foot­ball on avait même don­né son nom au pre­mier stade de la capi­tale : « le stade du Révérend Père Lefebvre ». A Libreville, il y avait Monseigneur François N’DONG, pre­mier Évêque Gabonais, ancien élève du Père Marcel… et qui reçut l’é­pis­co­pat de ses mains ! Mgr N’Dong avait écrit à Monseigneur Lefebvre pour l’in­vi­ter et lui deman­der d’en­voyer des prêtres, il n’y avait presque plus de prêtres au Gabon. Les spi­ri­tains vieillis­sants ren­traient en France. Grâce à l’in­fluence de Mgr N’Dong, Monseigneur Lefebvre a béné­fi­cié d’une audience auprès du Président Omar BONGO ODIMBA à Libreville qui ne vit pas de pro­blème à une future implan­ta­tion au Gabon. Et en signe de recon­nais­sance envers Mgr Lefebvre pour avoir été le pro­fes­seur des trois pre­miers évêques Gabonais, à l’é­poque où il était le Supérieur du grand Séminaire de Libreville, le Président Bongo Odimba lui a offert d’al­ler visi­ter ces anciens élèves évêques. Un jet fut affré­té gra­cieu­se­ment afin que Mgr Lefebvre puisse se rendre chez Mgr Félicien MAKOUAKA évêque de Franceville, dans le sud du pays, et une voi­ture, une grosse Toyota 4x4 s’il vous plaît, fut tout sim­ple­ment offerte en signe de bien­ve­nue, ce qui per­mit à Mgr d’al­ler à N’Djole et Lambaréné où le Père Marcel don­na plu­sieurs années de sa vie sacer­do­tale ! Quelle joie pour Monseigneur de revoir ces lieux où il don­na les pre­mières années de sa vie sacer­do­tale. A notre départ Monseigneur a lais­sé la voi­ture 4x4 à Mgr N’Dong, c’é­tait com­men­cer les rela­tions sur d’ex­cel­lentes fondations…

Tout cela mon­trait des signes pro­vi­den­tiels que c’é­tait bien au Gabon qu’il fal­lait s’ins­tal­ler. Mais ce n’est pas tout, cela c’é­tait disons l’as­pect social et offi­ciel quand au pays, mais en même temps, il y a aus­si l’as­pect spi­ri­tuel, sans doute le plus impor­tant à nos yeux. Voilà ce qui s’est pas­sé : des anciens qui avaient connu le Père Marcel ont vou­lu orga­ni­ser une Messe à Donguila, au lieu même d’une ancienne Mission-​Internat très répu­tée où le Père Marcel fut aus­si supé­rieur. L’organisateur M. Valentin OBAME, avec M. Michel N’DONG, anciens élèves de « Donguila » avaient pré­ve­nu les confrères du célèbre inter­nat. Alors tous ces anciens qui avaient connu le Père Marcel étaient réunis là, à Donguilla, cela repré­sen­tait tout de même une bonne cen­taine de per­sonnes ! Ils ont orga­ni­sé cette Messe, c’é­tait le 17 jan­vier au len­de­main de la Saint Marcel. Et chose extra­or­di­naire : Monseigneur a pu chan­ter la messe alors qu’un quart d’heure avant, Michel N’Dong était venu me deman­der quelle messe on allait chan­ter ! Je demande à Monseigneur, il me dit « on pour­rait chan­ter la Messe de l’Épiphanie », en effet on était pas si loin de la fête, à dix jours près. Alors ils ont pris leurs vieux livres, une répé­ti­tion de cinq minutes et, ils ont chan­té la Messe de l’Épiphanie, en latin et en gré­go­rien, comme on ne l’au­rait jamais chan­té en Europe ! Les fidèles la connais­saient par coeur ! Alors vous voyez, il y avait aus­si ce côté spi­ri­tuel, cet atta­che­ment à la messe ancienne qu’il dési­raient vive­ment et qui nous mon­trait bien, une fois de plus, que c’é­tait un signe de la Providence, comme quoi, on devait s’ins­tal­ler au Gabon.

Quant aux autres pays, au Sénégal Mgr Lefebvre ne vou­lait pas gêner le Cardinal THIANDOUM qui pour­rait nous aider par ailleurs, enfin c’é­tait plu­tôt une posi­tion diplo­ma­tique. Au Cameroun à Yaoundé, on pen­sait ren­con­trer un ancien Père spi­ri­tain, mais hélas on n’a pas pu le voir, il était ren­tré en France pour un congé de mala­die. En Côte d’Ivoire Monseigneur aurait aimé ren­con­trer Monsieur Houphouët Boigny, le Président a l’é­poque. Nous sommes allés jus­qu’a Yamoussoukro pour cela, mais il y avait une Conférence Ministérielle si bien que Monseigneur n’a pas pu le rencontrer.

C’était quand même de bons moments, suivre Monseigneur sur les che­mins qu’il avait par­cou­rus pen­dant plus de onze années quand il était Délégué Apostolique pour toute l’Afrique fran­co­phone. A Yamoussoukro on a ren­con­tré là, un neveu de Mgr, qui était came­ra­man dans une Grande École, mais sur le sujet qui nous pré­oc­cu­pait on voyait bien que la Providence nous atten­dait ailleurs.

TCA : après ce voyage et ces pre­miers signes de la Providence, com­ment c’est pas­sé la fon­da­tion à Libreville ?

Père Groche : Après ce magni­fique voyage, Mgr Lefebvre pen­sa qu’on pour­rait s’ins­tal­ler à Libreville une année plus tard. Alors je suis reve­nu au Gabon au mois d’août de cette même année pour voir d’une façon plus pra­tique les moda­li­tés de notre ins­tal­la­tion. Avec M. Valentin Obame on a com­men­cé à regar­der ce que les agences immo­bi­lières pro­po­saient, quel genre de mai­son on pour­rait louer, dans quel quar­tier ? Et puis déjà je com­men­çais à m’or­ga­ni­ser pour pré­pa­rer notre fon­da­tion car il fal­lait tout appor­ter d’Europe ou presque. Nous avions fixé d’ar­ri­ver au Gabon pour le 16 jan­vier 1986, une année exac­te­ment après le voyage de Monseigneur, ce qui per­met­tait aus­si de mettre cette fon­da­tion sous le patro­nage de Saint Marcel, je pense qu’il n’y a pas besoin d’ex­pli­quer les rai­sons ! Alors voi­là, je suis arri­vé le 14 jan­vier 1986, c’est le Professeur Sélégny et son épouse, parents de notre cher abbé SELEGNY aujourd’­hui Professeur à Ecône, qui ma accueillirent a l’aé­ro­port de Libreville et héber­gé dans leur mai­son. Une fois sur place mon pre­mier tra­vail était donc de trou­ver une case, c e n “était pas chose facile, les prix étaient pro­por­tion­nel­le­ment très éle­vés, c’é­tait avant la grande déva­lua­tion, alors évi­dem­ment tout coû­tait le double de main­te­nant ! On a donc com­men­cé par louer !

Après avoir fait le tour de Libreville sans rien trou­ver de satis­fai­sant, l’hô­tesse de l’Agence qui me condui­sait me par­la d’une autre mai­son, mais avec des réti­cences car le pro­prié­taire était paraît-​il très dur en affaire et que ça dépas­se­rait trop notre bud­get. Alors curieux comme je suis, j’ai quand même deman­dé à voir cette mai­son ! Et au fur et à mesure que je péné­trais dans cette mai­son à un étage, je voyais ce qu’on pou­vait y faire… cepen­dant j’a­vais été pré­ve­nu, le pro­prié­taire était très dur en affaires, alors j’ai dit à la dame : « on peut tou­jours lui deman­der, il peut peut-​être bais­ser un peu, moi mon­ter un peu et puis on va peut-​être finir par s’en­tendre ! » La dame n’é­tait pas du tout convain­cue, mais elle se fit quand même mon inter­mé­diaire. Alors les trac­ta­tions com­men­cèrent… Il se trou­vait que ce pro­prié­taire, Monsieur Lubin N’TOUTOUME, était le « Grand Maire » des Maires de tous les arron­dis­se­ments de Libreville, et nous avons su plus tard, qu’il était aus­si parent avec Mgr N’Dong ! Grâce à St Joseph, il a accep­té de bais­ser le prix, j’ai accep­té de mon­ter… et on a pu s’ins­tal­ler au bout de trois semaines et c’est là où nous sommes implan­tés depuis 25 ans ! M. N’Toutoume était un per­son­nage très inté­res­sant, haut en cou­leur. Il nous a même défen­dus devant l’Archevêque de Libreville. Quand l’Archevêque, feu Mgr Anguillé, a su que nous étions son loca­taire, il a essayé de nous évin­cer, mais M. N’Toutoume lui a répon­du avec son franc-​parler : « vous êtes des ingrats car ce que vous êtes aujourd’­hui, c’est grâce à Mgr Lefebvre que vous l’êtes ». Oui, Il nous a bien défendus !

TCA : Mon Père, c’est au moment des fon­da­tions qu’il faut poser les buts pré­cis, pourriez-​vous nous dire quel était le but de la mis­sion au Gabon, et com­ment la mis­sion s’est ensuite développée ?

Père Groche : Puisque la pre­mière fina­li­té de la Fraternité c’est les sémi­naires. Monseigneur rece­vait des cour­riers de plu­sieurs jeunes inté­res­sés par la Fraternité. Notre pre­mier objec­tif une fois arri­vés au Gabon a été de voir com­ment on pou­vait déve­lop­per cette oeuvre du sémi­naire en Afrique. On a vou­lu com­men­cer par là, mais par notre simple pré­sence, évi­dem­ment de plus en plus de Librevillois sont venus nous voir et, ils étaient tou­jours plus nom­breux à assis­ter à nos Messes le dimanche et aus­si en semaine… Et puis les sémi­na­ristes qui sem­blaient inté­res­sés ne venaient pas tous néces­sai­re­ment du Gabon, ils s’an­non­çaient du Togo et des pays avoi­si­nants, par pru­dence, il fal­lait, les visi­ter pour mieux les connaître avant de les faire venir, cela pre­nait du temps pour étu­dier ces voca­tions, et presque tous n’é­taient pas « ad hoc » ! Notre pre­mier but ne deve­nait pas secon­daire, mais il fal­lait bien d’a­bord s’oc­cu­per de toutes ces âmes qui venaient à nous dans le même temps, c’é­tait une prio­ri­té de néces­si­té. Car c’est là, à la mis­sion que les vraies voca­tions se révéleront.

Voilà com­ment ça s’est pas­sé : un homme est arri­vé, il s’ap­pe­lait Jean-​François. C’est l’ab­bé Karl qui le reçoit « C’est ici les pères de Mgr Lefebvre ? », « oui bon­jour Monsieur », « Mon Père je me donne à vous », c’é­tait franc comme l’or ! « A oui ! Monsieur, qui êtes-​vous ? » – « Ah ben, je suis un ancien de la mis­sion, j’aime la messe en latin ». Ce fan d’Oyem avait enten­du par­ler de Monseigneur Lefebvre, et puis… nous avons fait connais­sance. En ren­trant chez lui, il s’est arrê­té chez M. Daniel BIBANG, il lui a dit « il y a des Pères de Mgr Lefebvre qui sont là, avec la messe comme autre­fois, comme on a connu… » Alors est arri­vé M. Daniel dans l’après-​midi, c’é­tait le deuxième fidèle ! Qui depuis a don­né le pre­mier prêtre gabo­nais à la Fraternité.

Ensuite sont venus d’autres hommes, mais alors il n’y avait que des hommes et des hommes de bien, s’il vous plaît. Un jour je pose la ques­tion : « Mais ici il n’y a que des hommes ? Il n’y a pas de femmes ? » – « Si si si, mon Père atten­dez un peu elles vont venir ». Alors j’ai com­pris qu’au Gabon, les choses sérieuses se trai­taient d’a­bord entre hommes et ensuite on envoie les femmes avec les enfants. Aujourd’hui il y a beau­coup plus de femmes que d’hommes, on est débor­dé ! Tant mieux.

Alors petit à petit on a com­men­cé la Messe dans cette mai­son que j’a­vais louée à M. N’Toutoume. Ce qui lui ser­vait de bureau deve­nait notre ora­toire, ensuite les fidèles venant de plus en plus nom­breux, on a du pas­ser au salon qui était pro­lon­gé par une ter­rasse toute vitrée, si pra­tique, que les fidèles, même dehors pou­vaient suivre la messe à tra­vers les vitres. Après il a fal­lu ouvrir le rideau qui sépa­rait la salle à man­ger de la cha­pelle pour que les fidèles puissent éga­le­ment assis­ter à la Messe ins­tal­lés dans le réfec­toire… Nous étions très à l’é­troit quand l’i­dée est venue, c’é­tait pour la semaine sainte juste avant la pâque 1987, de tendre des bâches au des­sus de la cour. On a emprun­té ces bâches à l’ar­mée Française et on les a éten­dues pour pro­lon­ger le garage où on avait dres­sé l’Autel. Plus tard on a fait un toit métal­lique… et c’est deve­nu notre pre­mière cha­pelle qui s’est agran­die par la suite quand nous sommes deve­nus pro­prié­taires des lieux !

Le Père Karl Sthelin, diacre alle­mand, est arri­vé trois semaines après moi, début février, avec une grande quan­ti­té de bagages lui aus­si. Mais pour en mettre plus dans ses valises il s’é­tait enfi­lé trois pan­ta­lons pour voya­ger. Je ne vous dis pas com­bien il a souf­fert de la cha­leur à son arri­vée à l’aé­ro­port de Libreville : +30° et 98 pour cent d’hu­mi­di­té… il a failli tom­ber dans les pommes chez les Sélégny qui nous rece­vait à dîner le soir de son arri­vée qua­si triom­phale. Le Père Loïc Duverger ordon­né le 29 juin par Mgr Lefebvre est arri­vé pour le 15 août de cette fameuse année 1986. Ainsi la Mission Saint Pie X a com­men­cé tout de suite avec deux prêtres et un diacre et c’é­tait très fort ! Si tous les prieu­rés pou­vaient com­men­cer de la sorte, comme ce serait heu­reux, les implan­ta­tions seraient plus fortes ! C’était une vraie béné­dic­tion d’a­voir tout de suite deux prêtres et un diacre, sur­tout un diacre musi­cien qui savait chan­ter le gré­go­rien et qui, avec beau­coup de qua­li­tés, pou­vait aider les prêtres pour le caté­chisme, la pré­di­ca­tion, por­ter les com­mu­nions, bap­ti­ser. Il était très appré­cié, et encore main­te­nant, les fidèles de Libreville n’ou­blient pas le Père Karl.

TCA : Mon Père, de nom­breux prêtres ont don­né de leur sacer­doce à la Mission de Libreville, pour­quoi êtes-​vous res­tés concen­trés sur la mis­sion de Libreville ? N’aurait-​il pas été pos­sible d’en envoyer ailleurs et d’é­tendre ain­si le tra­vail mis­sion­naire de la Fraternité ?

Père Groche : On est res­tés sur la mis­sion parce que d’a­bord il y avait une grande affluence de fidèles, et en même temps un grand nombre d’en­fants au caté­chisme. Il est évident que si l’on veut bien for­mer les fidèles et les enfants au caté­chisme, pour les bien pré­pa­rer à rece­voir les sacre­ments, le bap­tême, la com­mu­nion, la confir­ma­tion, il faut leur don­ner des cours régu­liè­re­ment, au moins deux fois par semaine. Si on veut s’oc­cu­per des malades, il faut leur appor­ter la com­mu­nion le plus sou­vent pos­sible. Si bien qu’on ne peut pas aller par­tout, faire des sauts de puce et négli­ger l’a­pos­to­lat qu’il faut faire en pro­fon­deur si l’on veut que la grâce du bon Dieu tra­vaille réel­le­ment à la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes. De plus les voyages coûtent cher en Afrique et, le cli­mat étant assez éprou­vant on ne peut pas se dis­per­ser et se rui­ner la san­té en quelque temps. Je me sou­viens d’une retraite où l’ab­bé Schmidberger avait dit « ce n’est pas de mar­tyrs dont on a besoin, c’est de confes­seurs, parce que cela dure plus long­temps » ! Nous avions bien com­pris son pro­pos, il n’é­tait pas contre le mar­tyre, mais il vou­lait qu’on se ménage pour aller loin. Eh bien je crois que c’é­tait l’ex­pé­rience qui par­lait, il fal­lait qu’on reste à Libreville sou­vent et long­temps pour faire un tra­vail en pro­fon­deur. Monseigneur m’a­vait dit « Il nous faut faire une belle et solide mis­sion afin qu’elle puisse être un modèle pour les autres pays »

Mais n’ou­bliez pas tout de même que depuis le Gabon on a visi­té occa­sion­nel­le­ment le Nigeria et le Cameroun, le Togo, le Bénin, le Ghana, la Côte d’Ivoire et même le Sénégal ! Personnellement je suis allé dans tous les pays de l’Afrique de l’Ouest.

Au Gabon même, la mis­sion de Four-​Place, dans un vil­lage à 150 km de Libreville. Dans ce vil­lage il n’y avait jamais eu d’é­glise catho­lique, les prêtres n’y étaient pas allés depuis plus de 30 ans, l’ar­che­vêque de Libreville n’y avait jamais mis les pieds… alors les catho­liques, se trou­vant désem­pa­rés, aban­don­nés, un jour ils sont venus nous voir pour nous dire « venez vous occu­per de nous », ce que nous avons fait. Et c’est le Père Damien Carlile qui s’est occu­pé de cet apos­to­lat de brousse, en com­men­çant sous les tôles d’une bien triste case au bord de la route où quand un gru­mier pas­sait il fal­lait s’ar­rê­ter de prê­cher. Alors dans cette baraque où nous disions la Messe, les fidèles venaient tou­jours plus nom­breux, mais aus­si, un jour, le curé du vil­lage voi­sin est venu et même l’ar­che­vêque est venu… pour nous dis­cré­di­ter et par­ler contre nous ! Les fidèles, émus, ont cru l’ar­che­vêque, le curé leur a pro­mis monts et mer­veilles, qu’il allait s’oc­cu­per d’eux tous les dimanches, et tout et tout. Alors les fidèles nous ont dit « voi­là, le curé va venir, ne venez plus, quoi ». Cela a dû durer 4 ou 5 dimanches… et puis à nou­veau ils furent aban­don­nés par leur curé. Au bout de six mois de patience, mécon­tents et scan­da­li­sés, une nou­velle ambas­sade des fidèles est reve­nue nous voir en disant « Mon Père par­don, il faut reve­nir, l’ar­che­vêque nous a par­lé contre vous, on s’est fait avoir, avec le curé ils nous ont men­ti. » Alors à mon tour j’ai envoyé une ambas­sade, des per­son­na­li­tés de notre mis­sion pour voir si c’é­tait sérieux, et en effet le chef du vil­lage les a bien accueillis. Ils sont reve­nus en disant « Mon Père c’est sérieux ! et ils vous donnent un ter­rain vous pou­vez y aller ». J’y suis donc retour­né, et en effet, tout le vil­lage était là pour m’ac­cueillir, ils ont don­né un ter­rain sur lequel il y avait une ruine et sur laquelle on a construit la cha­pelle exis­tante. La cha­pelle St Patrick car ce jour-​là, c’é­tait un 17 mars ! Et main­te­nant on est ins­tal­lé là depuis plus de douze ans. Ce vil­lage de plus de 700 âmes s’é­tend sur un rayon d’au moins trente kilo­mètres, il est donc très épar­pillé, les vil­la­geois sont des plan­teurs de bananes et comme il y a très peu de terre ils sont obli­gés de se dépla­cer tou­jours plus loin pour assu­rer les plan­ta­tions. Si bien, que le prêtre char­gé de cette cha­pelle va main­te­nant toutes les trois semaines, y reste 4 jours à la mai­son St Jacques de Four Place que nous avons construite depuis et de là, il va célé­brer la sainte messe et don­ner du caté­chisme à une tren­taine de kilo­mètres, en pleine brousse, à La Rembwé.

Enfin je pour­rais par­ler aus­si des voca­tions que le Gabon a déjà don­nées pour la Tradition catho­lique : quatre prêtres dans la Fraternité, trois frères, quatre reli­gieuses éga­le­ment : 2 soeurs dans la Fraternité, une chez les soeurs de « Sisi-​Nono » en Italie et une au Rafflay, cela repré­sente tout de même onze voca­tions ! Et ce n’est pas fini, des jeunes se préparent.. !

TCA : Mon Père, après 23 ans pas­sés au Gabon comme mis­sion­naire, vous venez de faire un bref séjour à Libreville, quel est le mes­sage que vous don­nez aux Gabonais aujourd’hui ?

Père Groche : D’abord, rendre grâces au Bon Dieu, parce que les Gabonais ont été bénis depuis les 25 ans que nous y sommes. Huit prêtres habi­tuel­le­ment à leur ser­vice, quatre à la mis­sion, quatre à l’é­cole, trois frères, cinq reli­gieuses ! Et cette école, le Juvénat du Sacré Coeur pour le pri­maire et le secon­daire, hélas seule­ment jus­qu’en troi­sième, qui a été diri­gée d’une main de maître, c’est le cas de le dire, pen­dant 18 ans par le Père Patrick Duverger, et qui y a lais­sé vrai­ment toute sa sueur, et heu­reu­se­ment bien secon­der par ses col­la­bo­ra­teurs. C’est une lourde épreuve que de conduire une école ! Surtout sous un cli­mat équa­to­rial comme au Gabon !

Alors au bout de 25 ans je crois que les Gabonais peuvent rendre grâces pour ce que le Bon Dieu a fait pour eux. Ce que le Bon Dieu n’a pas encore fait pour le Cameroun, ce qu’il n’a pas fait pour la Côte d’Ivoire, ce qu’il n’a pas fait pour le Sénégal, cela s’est fait à Libreville ! Et c’est un peu la répé­ti­tion de ce qui s’est fait autre­fois lorsque les pre­miers mis­sion­naires spi­ri­tains sont arri­vés dans ces terres. Le Père Libermann a envoyé les pre­miers mis­sion­naires et le Père Bessieux est arri­vé à Libreville, et c’est après, depuis Libreville que les mis­sion­naires par­taient au Cameroun au Congo et dans les autres pays. Ils ont même fait escale à Libreville pour se rendre au Kenya à l’est de l’Afrique. Car le Kenya a été évan­gé­li­sé par les spi­ri­tains fran­çais bien que ce soit alors une colo­nie anglaise. Libreville était , disons, la plaque tour­nante pour l’Afrique cen­trale et de l’ouest ! Cela pour­rait bien être la répé­ti­tion pour les futures oeuvres catho­liques tra­di­tion­nelles, comme cela va être bien­tôt le cas au Nigéria et au Cameroun, si le Bon Dieu le veut ? Oui c’est sûr , ces 25 ans doivent être une vraie et une pro­fonde action de grâces pour les Gabonais, comme pour nous prêtres, frères et soeurs de la Fraternité Saint Pie X .

Car c’est une oeuvre je crois pro­vi­den­tielle comme on l’a dit au début et qui fait que des âmes géné­reuses se sont don­nées à fond à la cause de la Messe, à la cause du caté­chisme, à la cause des sacre­ments, à la cause du gré­go­rien, à la cause de l’Église Catholique qu’ils avaient connue autre­fois et qu’ils vou­laient voir conti­nuer comme avant, comme elle a tou­jours fait, pour que règnent au Gabon, et par­tout en Afrique, Notre Seigneur Jésus-​Christ et sa Très Sainte Mère.

Certains me diront « mais il n’y a pas d’é­coles pour les filles ? Vous n’a­vez rien fait pour elles ? » C’est vrai, j’ai pour­tant deman­dé aux domi­ni­caines de St Pré et de Fanjeaux… mais ce n’est pas encore l’heure du Bon Dieu. Il faut prier pour cette cause que je pense très impor­tante, si nous vou­lons avoir de bonnes et saintes mères catho­liques. C’est à elles que revient en pre­mier lieu l’é­du­ca­tion catho­lique de leurs enfants.

TCA : Merci Mon Père, pour le mot de la fin, pourriez-​vous nous dire la pre­mière anec­dote qui vous revient à l’i­dée quand vous pen­sez au Gabon ?

Père Groche : Je me sou­viens, d’une vieille dame qui habi­tait au PK 52 qui se sen­tait mou­rir et vou­lait rece­voir les der­niers sacre­ments, voir le prêtre avant de mou­rir… Alors je vais là-​bas, je vois cette vieille dame qui était allon­gée dans sa cui­sine, à l’ex­té­rieur de la mai­son, je la croyais mou­rante ! Je la confesse, je lui donne l’extrême-​onction et j’a­vais appor­té aus­si le via­tique. Et voi­là que tout d’un coup, elle se met assis sur son gra­bat, et elle me dit « atten­dez mon Père, je reviens ». Elle part dans sa mai­son, et elle revient trois minutes après avec une belle robe blanche, comme pour une pre­mière com­mu­nion ! Et en fait c’é­tait sa der­nière com­mu­nion car huit jours après je venais faire son enter­re­ment ! Voilà un témoi­gnage de la foi des gens, de ce qu’ils avaient connu et de ce qu’ils vou­laient pos­sé­der toujours.

Un autre fait pour finir : je deman­dais à Mgr François NDONG, pour­quoi il avait tenu à ce que se soit Mgr Lefebvre qui lui confé­ra l’é­pis­co­pat ? Mgr NDONG m’a répon­du que « pour lui, Monseigneur Lefebvre avait tou­jours été un modèle de prêtre ! »

Qu’il en soit ain­si pour nous tous, avec la grâce de Dieu Notre Seigneur !

Interview extrait de Tradition catho­lique en Afrique n° 10 de juin 2012