Entretien : la FSSPX a entre les mains un trésor

Entretien avec l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur géné­ral de la Fraternité Saint-​Pie X.

Monsieur le Supérieur géné­ral, vous suc­cé­dez à un évêque qui a été à la tête de la Fraternité Saint-​Pie X pen­dant vingt-​quatre ans et qui, de plus, vous a ordon­né prêtre. Quel est votre sen­ti­ment en lui succédant ?

On m’a déjà posé une ques­tion équi­va­lente lorsque j’ai été nom­mé direc­teur du sémi­naire de La Reja où deux évêques m’avaient pré­cé­dé dans cette charge. Disons que, cette fois, c’est un peu plus com­pli­qué ! Mgr Fellay repré­sente une per­son­na­li­té impor­tante dans l’histoire de la Fraternité, puisqu’il l’a diri­gée pen­dant un temps qui cor­res­pond à la moi­tié de son exis­tence. Pendant cette longue période, les épreuves n’ont pas man­qué, et cepen­dant la Fraternité est tou­jours là, por­tant haut l’étendard de la Tradition. Je pense que cette fidé­li­té de la Fraternité à sa mis­sion est d’une cer­taine manière le reflet de la fidé­li­té de mon pré­dé­ces­seur à la sienne. De cela, je tiens à le remer­cier au nom de tous.

Certains ont quand même vou­lu voir en vous une per­son­na­li­té fort dif­fé­rente de celle de votre pré­dé­ces­seur. Y a‑t-​il un point sur lequel vous vous sen­tez vrai­ment différent ?

Je dois avouer – cum gra­no salis – que je déteste irré­mé­dia­ble­ment tous les moyens élec­tro­niques sans excep­tion et sans pos­si­bi­li­té de chan­ger d’avis, alors que Mgr Fellay est un expert en la matière…

Comment voyez-​vous la Fraternité Saint-​Pie X que vous aurez à diri­ger pen­dant douze ans ?

La Fraternité a entre les mains un tré­sor. On a sou­li­gné plu­sieurs fois que ce tré­sor appar­tient à l’Eglise, mais je pense que l’on peut dire qu’il nous appar­tient à nous aus­si de plein droit. Il est à nous et c’est pour cela que la Fraternité est par­fai­te­ment une œuvre d’Eglise. Déjà maintenant !

La Tradition est un tré­sor, mais, pour le gar­der fidè­le­ment, nous devons être conscients que nous sommes des vases d’argile. La clef de notre ave­nir se trouve là : dans la conscience de notre fai­blesse et de la néces­si­té d’être vigi­lants sur nous-​mêmes. Il ne suf­fit pas de pro­fes­ser la foi dans son inté­gra­li­té, si nos vies ne sont pas l’expression fidèle et concrète de cette inté­gra­li­té de la foi. Vivre de la Tradition signi­fie la défendre, lut­ter pour elle, se battre afin qu’elle triomphe d’abord en nous-​mêmes et dans nos familles, pour pou­voir ensuite triom­pher dans l’Eglise tout entière.

Notre vœu le plus cher est que l’Eglise offi­cielle ne la consi­dère plus comme un far­deau ou un ensemble de vieille­ries dépas­sées, mais bien comme l’unique voie pos­sible pour se régé­né­rer elle-​même. Toutefois les grandes dis­cus­sions doc­tri­nales ne seront pas suf­fi­santes pour mener à bien cette œuvre : il nous faut d’abord des âmes prêtes à toutes sortes de sacri­fices. Cela vaut aus­si bien pour les consa­crés que pour les fidèles.

Nous-​mêmes nous devons tou­jours renou­ve­ler notre regard sur la Tradition, non pas d’une façon pure­ment théo­rique, mais d’une manière vrai­ment sur­na­tu­relle, à la lumière du sacri­fice de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ sur la Croix. Cela nous pré­ser­ve­ra de deux dan­gers oppo­sés qui s’entretiennent par­fois l’un l’autre, à savoir : une las­si­tude pes­si­miste voire défai­tiste et un cer­tain céré­bra­lisme desséchant.

Je suis per­sua­dé que nous avons là la clef pour faire face aux dif­fé­rentes dif­fi­cul­tés que nous pou­vons rencontrer.

Y com­pris au pro­blème majeur de la crise dans l’Eglise ?

Quels sont les sujets impor­tants aujourd’hui ? Les voca­tions, la sanc­ti­fi­ca­tion des prêtres, le sou­ci des âmes. La situa­tion dra­ma­tique de l’Eglise ne doit pas avoir un tel impact psy­cho­lo­gique sur nos esprits que nous ne soyons plus à même de nous acquit­ter de nos devoirs. La luci­di­té ne doit pas être para­ly­sante : lorsqu’elle devient telle, elle se trans­forme en ténèbres. Envisager la crise à la lumière de la Croix nous per­met de gar­der la séré­ni­té et de prendre du recul, séré­ni­té et recul qui sont tous deux indis­pen­sables pour nous garan­tir un juge­ment sûr.

La situa­tion pré­sente de l’Eglise est celle d’un déclin tra­gique : chute des voca­tions, du nombre de prêtres, de la pra­tique reli­gieuse, dis­pa­ri­tion des habi­tudes chré­tiennes, du sens de Dieu le plus élé­men­taire, qui se mani­festent – hélas ! – aujourd’hui par la des­truc­tion de la morale naturelle…

Or la Fraternité pos­sède tous les moyens pour gui­der le mou­ve­ment du retour à la Tradition. Plus pré­ci­sé­ment, nous avons à faire face à deux exigences :

- d’un côté, pré­ser­ver notre iden­ti­té en rap­pe­lant la véri­té et en dénon­çant l’erreur : « Prædica ver­bum : ins­ta oppor­tune, impor­tune : argue, obse­cra, incre­pa, prêche la parole, insiste à temps et à contre­temps, reprends, menace, exhorte » (2 Tm 4, 2) ;

- de l’autre, « in omni patien­tia, et doc­tri­na, avec une entière patience et tou­jours en ins­trui­sant » (ibi­dem) : atti­rer à la Tradition ceux qui che­minent dans cette direc­tion, les encou­ra­ger, les intro­duire peu à peu au com­bat et à une atti­tude tou­jours plus cou­ra­geuse. Il y a encore des âmes authen­ti­que­ment catho­liques qui ont soif de la véri­té, et nous n’avons pas le droit de leur refu­ser le verre d’eau fraîche de l’Evangile par une atti­tude indif­fé­rente ou hau­taine. Ces âmes finissent sou­vent par nous encou­ra­ger nous-​mêmes par leurs propres cou­rage et détermination.

Ce sont deux exi­gences com­plé­men­taires que nous ne pou­vons dis­so­cier l’une de l’autre, en pri­vi­lé­giant soit la dénon­cia­tion des erreurs issues de Vatican II, soit l’assistance due à ceux qui prennent conscience de la crise et qui ont besoin d’être éclai­rés. Cette double exi­gence est pro­fon­dé­ment une, puisqu’elle est la mani­fes­ta­tion de l’unique cha­ri­té de la vérité.

Prêcher la parole, à temps et à contretemps, avec une entière patience et toujours en instruisant

Comment se tra­duit concrè­te­ment cette aide aux âmes assoif­fées de vérité ?

Je pense qu’il ne faut pas mettre de limites à la Providence qui nous don­ne­ra au cas par cas des moyens adap­tés aux dif­fé­rentes situa­tions. Chaque âme est un monde à elle seule, elle a der­rière elle un par­cours per­son­nel, et il faut la connaître indi­vi­duel­le­ment pour être en mesure de lui venir effi­ca­ce­ment en aide. Il s’agit avant tout d’une atti­tude fon­da­men­tale que nous devons culti­ver chez nous, d’une dis­po­si­tion préa­lable à venir en aide, et non pas d’un sou­ci illu­soire d’établir le mode d’emploi uni­ver­sel qui s’appliquerait à chacun.

Pour don­ner des exemples concrets, nos sémi­naires accueillent actuel­le­ment plu­sieurs prêtres exté­rieurs à la Fraternité – trois à Zaitzkofen et deux à La Reja – qui veulent voir clair dans la situa­tion de l’Eglise et qui sur­tout sou­haitent vivre leur sacer­doce dans son intégralité.

C’est par le rayon­ne­ment du sacer­doce et uni­que­ment par lui que l’on ramè­ne­ra l’Eglise à la Tradition. Nous devons impé­ra­ti­ve­ment ravi­ver cette convic­tion. La Fraternité Saint-​Pie X aura bien­tôt quarante-​huit ans d’existence. Par la grâce de Dieu, elle a connu une expan­sion pro­di­gieuse dans le monde entier ; elle a des œuvres qui croissent par­tout, de nom­breux prêtres, dis­tricts, prieu­rés, écoles… La contre­par­tie de cette expan­sion est que l’esprit de conquête ini­tial s’est inévi­ta­ble­ment affai­bli. Sans le vou­loir, nous sommes de plus en plus absor­bés par la ges­tion des pro­blèmes quo­ti­diens engen­drés par ce déve­lop­pe­ment ; l’esprit apos­to­lique peut en pâtir ; les grands idéaux risquent de s’affadir. Nous sommes à la troi­sième géné­ra­tion de prêtres depuis la fon­da­tion de la Fraternité en 1970… Il faut retrou­ver la fer­veur mis­sion­naire, celle que nous a insuf­flée notre fondateur.

Dans cette crise qui fait souf­frir tant de fidèles atta­chés à la Tradition, com­ment conce­voir les rela­tions entre Rome et la Fraternité ?

Là aus­si, nous devons tâcher de conser­ver un regard sur­na­tu­rel, en évi­tant que cette ques­tion ne se trans­forme en obses­sion, car toute obses­sion assiège sub­jec­ti­ve­ment l’esprit et l’empêche d’atteindre la véri­té objec­tive qui est son but.

Plus spé­cia­le­ment aujourd’hui, nous devons évi­ter la pré­ci­pi­ta­tion dans nos juge­ments, sou­vent favo­ri­sée par les moyens modernes de com­mu­ni­ca­tion ; ne pas nous lan­cer dans le com­men­taire « défi­ni­tif » d’un docu­ment romain ou d’un sujet sen­sible : sept minutes pour l’improviser et une minute pour le mettre en ligne… Avoir un « scoop », faire le « buzz » sont les nou­velles exi­gences des médias, mais ils pro­posent ain­si une infor­ma­tion très super­fi­cielle et – ce qui est pire – à long terme, ils rendent impos­sible toute réflexion sérieuse et pro­fonde. Les lec­teurs, les audi­teurs, les spec­ta­teurs s’inquiètent, s’angoissent… Cette anxié­té condi­tionne la récep­tion de l’information. La Fraternité a trop souf­fert de cette ten­dance mal­saine et – en der­nière ana­lyse – mon­daine, que nous devons tous essayer de cor­ri­ger d’urgence. Moins nous serons connec­tés à l’Internet, plus nous retrou­ve­rons la séré­ni­té de l’esprit et du juge­ment. Moins nous aurons d’écrans, plus nous serons à même d’effectuer une appré­cia­tion objec­tive des faits réels et de leur por­tée exacte.

Dans nos relations avec Rome, il ne s’agit pas d’être durs ou laxistes, mais simplement réalistes

S’agissant de nos rela­tions avec Rome, quels sont les faits réels ?

Depuis les dis­cus­sions doc­tri­nales avec les théo­lo­giens romains, on peut dire que nous avons devant nous deux sources de com­mu­ni­ca­tion, deux types de rela­tions qui s’établissent sur des plans qu’il faut bien distinguer :

1 – une source publique, offi­cielle, claire, qui nous impose tou­jours des décla­ra­tions avec – sub­stan­tiel­le­ment – les mêmes conte­nus doctrinaux ;

2 – l’autre qui émane de tel ou tel autre membre de la Curie, avec des échanges pri­vés inté­res­sants conte­nant des élé­ments nou­veaux sur la valeur rela­tive du Concile, sur tel ou tel autre point de doc­trine… Ce sont des dis­cus­sions inédites et inté­res­santes qui sont à pour­suivre cer­tai­ne­ment, mais qui n’en demeurent pas moins des dis­cus­sions infor­melles, offi­cieuses, pri­vées, alors que sur le plan offi­ciel – mal­gré une cer­taine évo­lu­tion du lan­gage – les mêmes exi­gences sont tou­jours rappelées.

Certes nous pre­nons bonne note de ce qui est dit en pri­vé de façon posi­tive, mais là ce n’est pas véri­ta­ble­ment Rome qui parle, ce sont des Nicodème bien­veillants et timides, et ils ne sont pas la hié­rar­chie offi­cielle. Il faut donc s’en tenir stric­te­ment aux docu­ments offi­ciels, et expli­quer pour­quoi nous ne pou­vons pas les accepter.

Les der­niers docu­ments offi­ciels – par exemple, la lettre du car­di­nal Müller de juin 2017 – mani­festent tou­jours la même exi­gence : le Concile doit être accep­té préa­la­ble­ment, et après il sera pos­sible de conti­nuer à dis­cu­ter sur ce qui n’est pas clair pour la Fraternité ; ce fai­sant, on réduit nos objec­tions à une dif­fi­cul­té sub­jec­tive de lec­ture et de com­pré­hen­sion, et on nous pro­met de l’aide pour bien com­prendre ce que le Concile vou­lait vrai­ment dire. Les auto­ri­tés romaines font de cette accep­ta­tion préa­lable une ques­tion de foi et de prin­cipe ; elles le disent expli­ci­te­ment. Leurs exi­gences aujourd’hui sont les mêmes qu’il y a trente ans. Le concile Vatican II doit être accep­té dans la conti­nui­té de la tra­di­tion ecclé­siale, comme une par­tie à inté­grer dans cette tra­di­tion. On nous concède qu’il peut y avoir des réserves de la part de la Fraternité qui méritent des expli­ca­tions, mais en aucun cas un refus des ensei­gne­ments du Concile en tant que tels : c’est du Magistère pure­ment et simplement !

Or le pro­blème est là, tou­jours au même endroit, et nous ne pou­vons pas le dépla­cer ailleurs : quelle est l’autorité dog­ma­tique d’un Concile qui s’est vou­lu pas­to­ral ? Quelle est la valeur de ces prin­cipes nou­veaux ensei­gnés par le Concile, qui ont été appli­qués de manière sys­té­ma­tique, cohé­rente et en par­faite conti­nui­té avec ce qui avait été ensei­gné par la hié­rar­chie qui fut res­pon­sable à la fois du Concile et du post-​Concile ? Ce Concile réel, c’est le Concile de la liber­té reli­gieuse, de la col­lé­gia­li­té, de l’œcuménisme, de la « tra­di­tion vivante »…, et il n’est mal­heu­reu­se­ment pas le résul­tat d’une mau­vaise inter­pré­ta­tion. Preuve en est que ce Concile réel n’a jamais été rec­ti­fié ni cor­ri­gé par l’autorité com­pé­tente. Il véhi­cule un esprit, une doc­trine, une façon de conce­voir l’Eglise qui sont un obs­tacle à la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes, et dont les résul­tats dra­ma­tiques sont sous les yeux de tous les hommes intel­lec­tuel­le­ment hon­nêtes, de tous les gens de bonne volon­té. Ce Concile réel, qui cor­res­pond à la fois à une doc­trine ensei­gnée et à une pra­tique vécue, impo­sée au « Peuple de Dieu », nous nous refu­sons à l’accepter comme un concile sem­blable aux autres. C’est pour­quoi nous en dis­cu­tons l’autorité, mais tou­jours dans un esprit de cha­ri­té, car nous ne vou­lons pas autre chose que le bien de l’Eglise et le salut des âmes. Notre dis­cus­sion n’est pas une simple joute théo­lo­gique et, de fait, elle porte sur des sujets qui ne sont pas « dis­cu­tables » : c’est la vie de l’Eglise qui est ici en jeu, indis­cu­ta­ble­ment. Et c’est sur cela que Dieu nous jugera.

Voilà donc dans quelle pers­pec­tive nous nous en tenons aux textes offi­ciels de Rome, avec res­pect mais aus­si avec réa­lisme ; il ne s’agit pas d’être de droite ou de gauche, dur ou laxiste : il s’agit sim­ple­ment d’être réaliste.

Que faire en attendant ?

Je ne puis répondre qu’en évo­quant quelques prio­ri­tés. D’abord, avoir confiance en la Providence qui ne peut pas nous aban­don­ner et qui nous a tou­jours don­né des signes de sa pro­tec­tion et de sa bien­veillance. Douter, hési­ter, deman­der d’autres garan­ties de sa part consti­tue­rait un grave manque de gra­ti­tude. Notre sta­bi­li­té et notre force dépendent de notre confiance en Dieu : je pense que nous devrions tous nous exa­mi­ner à ce sujet.

De plus, il faut chaque jour redé­cou­vrir le tré­sor que nous avons entre nos mains, se rap­pe­ler que ce tré­sor nous vient de Notre-​Seigneur lui-​même et qu’il lui a coû­té son Sang. C’est en nous repla­çant régu­liè­re­ment devant la gran­deur de ces réa­li­tés sublimes que nos âmes res­te­ront dans l’adoration de manière habi­tuelle, et se for­ti­fie­ront comme il faut pour le jour de l’épreuve.

Nous devons aus­si avoir un sou­ci crois­sant pour l’éducation des enfants. Il faut avoir bien en vue le but que nous vou­lons atteindre et ne pas avoir peur de leur par­ler de la Croix, de la pas­sion de Notre-​Seigneur, de son amour pour les petits, du sacri­fice. Il faut abso­lu­ment que les âmes des enfants soient sai­sies déjà dès leur plus jeune âge par l’amour de Notre-​Seigneur, avant que l’esprit du monde ne puisse les séduire et les ravir. Cette ques­tion est abso­lu­ment prio­ri­taire et si nous n’arrivons pas à trans­mettre ce que nous avons reçu, c’est le signe que nous n’en sommes pas suf­fi­sam­ment convaincus.

Enfin, nous devons lut­ter contre une cer­taine paresse intel­lec­tuelle : c’est bien la doc­trine qui donne sa rai­son d’être à notre com­bat pour l’Eglise et pour les âmes. Il faut faire un effort pour actua­li­ser notre ana­lyse des grands évé­ne­ments actuels, à la lumière de la doc­trine pérenne, sans nous conten­ter du « copier-​coller » pares­seux que l’Internet – encore une fois –favo­rise mal­heu­reu­se­ment. La sagesse met et remet tout en ordre, à chaque moment, et chaque chose trouve sa place exacte.

La croisade de la messe voulue par Mgr Lefebvre est plus actuelle que jamais

Que peuvent faire les fidèles plus particulièrement ?

A la messe, les fidèles découvrent l’écho de l’eph­phe­ta, « ouvre-​toi », pro­non­cé par le prêtre au bap­tême. Leur âme s’ouvre une fois de plus à la grâce du Saint Sacrifice. Même tout petits, les enfants qui assistent à la messe sont sen­sibles au sens sacré que mani­feste la litur­gie tra­di­tion­nelle. Surtout, l’assistance à la messe féconde la vie des époux, avec toutes ses épreuves, et lui donne un sens pro­fon­dé­ment sur­na­tu­rel, car les grâces du sacre­ment de mariage découlent du sacri­fice de Notre-​Seigneur. C’est l’assistance à la messe qui leur rap­pelle que Dieu veut se ser­vir d’eux comme coopé­ra­teurs de la plus belle de ses œuvres : sanc­ti­fier et pro­té­ger l’âme de leurs enfants.

Lors de son jubi­lé de 1979, Mgr Lefebvre nous avait invi­tés à une croi­sade de la messe, car Dieu veut res­tau­rer le sacer­doce et, par lui, la famille, atta­quée aujourd’hui de toutes parts. Sa vision était alors pro­phé­tique ; de nos jours elle est deve­nue un constat que cha­cun peut faire. Ce qu’il pré­voyait, nous l’avons main­te­nant sous les yeux :

« Que nous reste-​t-​il donc à faire, mes bien chers frères ? Si nous appro­fon­dis­sons ce grand mys­tère de la messe, je pense pou­voir dire que nous devons faire une croi­sade, appuyée sur le Saint Sacrifice de la messe, sur le Sang de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ ; appuyée sur ce roc invin­cible et sur cette source inépui­sable de grâces qu’est le Saint Sacrifice de la messe. Et cela nous le voyons tous les jours. Vous êtes là parce que vous aimez le Saint Sacrifice de la messe. Ces jeunes sémi­na­ristes, qui sont à Ecône, aux Etats-​Unis, en Allemagne, sont venus dans nos sémi­naires pré­ci­sé­ment pour la sainte messe, pour la sainte messe de tou­jours qui est la source des grâces, la source de l’Esprit-Saint, la source de la civi­li­sa­tion chré­tienne. C’est cela le prêtre. Alors il nous faut faire une croi­sade, croi­sade appuyée pré­ci­sé­ment sur cette notion de tou­jours, du sacri­fice, afin de recréer la chré­tien­té, refaire une chré­tien­té telle que l’Eglise la désire, telle que l’Eglise l’a tou­jours faite avec les mêmes prin­cipes, le même sacri­fice de la messe, les mêmes sacre­ments, le même caté­chisme, la même Ecriture sainte » (Sermon de Mgr Lefebvre à l’oc­ca­sion de son jubi­lé sacer­do­tal, le 23 sep­tembre 1979 à Paris, Porte de Versailles).

Cette chré­tien­té doit se refaire au quo­ti­dien, par l’accomplissement fidèle de notre devoir d’état, là où le bon Dieu nous a pla­cés. Certains déplorent, à juste titre, que l’Eglise et la Fraternité ne soient pas ce qu’elles devraient être. Ils oublient qu’ils ont les moyens d’y remé­dier, à leur place, par leur sanc­ti­fi­ca­tion per­son­nelle. Là, cha­cun est Supérieur géné­ral… Pas besoin d’un Chapitre pour être élu, il faut chaque jour sanc­ti­fier cette por­tion de l’Eglise dont on est maître abso­lu : son âme !

Mgr Lefebvre pour­sui­vait : « Nous devons recréer cette chré­tien­té, et c’est vous, mes bien chers frères, vous qui êtes le sel de la terre, vous qui êtes la lumière du monde (Mt 5, 13–14), vous aux­quels Notre-​Seigneur Jésus-​Christ s’adresse, en vous disant : « Ne per­dez pas le fruit de mon Sang, n’abandonnez pas mon Calvaire, n’abandonnez pas mon sacri­fice ». Et la Vierge Marie, qui est tout près de la Croix, vous le dit aus­si. Elle, qui a le cœur trans­per­cé, rem­pli de souf­frances et de dou­leurs mais aus­si rem­pli de joie de s’unir au sacri­fice de son divin Fils, vous le dit aus­si. Soyons chré­tiens, soyons catho­liques ! Ne nous lais­sons pas entraî­ner par toutes ces idées mon­daines, par tous ces cou­rants qui sont dans le monde et qui nous entraînent vers le péché, vers l’enfer. Si nous vou­lons aller au Ciel, nous devons suivre Notre-​Seigneur Jésus-​Christ ; por­ter notre croix et suivre Notre-​Seigneur Jésus-​Christ ; l’imiter dans sa Croix, dans sa souf­france et dans son sacrifice ».

Et le fon­da­teur de la Fraternité Saint-​Pie X lan­çait une croi­sade des jeunes, des familles chré­tiennes, des chefs de famille, des prêtres. Il insis­tait avec une élo­quence qui nous touche tou­jours, qua­rante ans après, car nous voyons com­bien ce remède s’applique aux maux présents :

« L’héritage que Jésus-​Christ nous a don­né, c’est son sacri­fice, c’est son Sang, c’est sa Croix. Et cela, c’est le ferment de toute la civi­li­sa­tion chré­tienne et de ce qui doit nous mener au Ciel. (…) Gardez ce tes­ta­ment de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ ! Gardez le sacri­fice de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ ! Gardez la messe de tou­jours ! Et alors vous ver­rez la civi­li­sa­tion chré­tienne refleurir ».

Quarante ans après nous ne pou­vons pas nous déro­ber à cette croi­sade ; elle réclame une ardeur encore plus exi­geante et un enthou­siasme encore plus ardent au ser­vice de l’Eglise et des âmes. Comme je le disais au début de cet entre­tien, la Tradition, est nôtre, plei­ne­ment, mais cet hon­neur crée une grave res­pon­sa­bi­li­té : nous serons jugés sur notre fidé­li­té à trans­mettre ce que nous avons reçu.

Monsieur le Supérieur géné­ral, avant de ter­mi­ner, permettez-​nous une ques­tion plus per­son­nelle. Est-​ce que la charge qui vous est tom­bée sur les épaules le 11 juillet der­nier, ne vous a pas effrayé ?

Oui, je dois recon­naître que j’ai eu un peu peur et que j’ai même hési­té dans mon cœur avant de l’accepter. Nous sommes tous des vases d’argile et cela vaut aus­si pour celui qui est élu Supérieur géné­ral : même s’il s’agit d’un vase un peu plus visible et un peu plus gros, il n’est pas pour autant moins fragile.

C’est seule­ment la pen­sée de la Très Sainte Vierge qui m’a per­mis de vaincre la crainte : je mets ma confiance en elle seule, et je le fais tota­le­ment. Elle n’est pas d’argile parce qu’elle est d’ivoire, elle n’est pas un vase fra­gile parce qu’elle est une tour inex­pug­nable : tur­ris ebur­nea. Elle est comme une armée ran­gée en ordre de bataille, ter­ri­bi­lis ut cas­tro­rum acies ordi­na­ta, et qui sait par avance que la vic­toire est le seul résul­tat pos­sible de tous ses com­bats : « A la fin mon Cœur imma­cu­lée triomphera ».

Sources : Fsspx.news /​La Porte Latine du 12 octobre 2018

Supérieur Général FSSPX

M. l’ab­bé Davide Pagliarani est l’ac­tuel Supérieur Général de la FSSPX élu en 2018 pour un man­dat de 12 ans. Il réside à la Maison Générale de Menzingen, en Suisse.