Honneur et savoir-​vivre, abbé Xavier Beauvais – Janvier 2015

C’est en reli­sant quelques pro­pos du Père Lacordaire à des jeunes, qu’il m’a sem­blé oppor­tun de livrer à votre médi­ta­tion deux ver­tus pas si éloi­gnées qu’on ne le pense, de la cha­ri­té, je veux dire l’hon­neur et le savoir-​vivre.

Pour une exis­tence catho­lique perdre le sen­ti­ment de l’hon­neur c’est déjà le signe et la réa­li­té d’une grande déca­dence ; ne méri­tons pas ce reproche. n’ou­blions sur­tout pas nos ori­gines, nous sommes en effet un peuple de che­va­liers, héri­tiers de tant de saints, héri­tiers de grands capi­taines, héri­tiers de sainte Jeanne d’arc, cette loyale et lim­pide écuyère fran­çaise. Si nous dégé­né­rons de ces hautes tra­di­tions, la France est morte, ce n’est plus elle qui porte ce grand nom. L’honneur est pour une nation une arma­ture inté­rieure qui laisse place à bien des défauts, voire à des vices, mais qui pré­serve des chutes hon­teuses où le pres­tige natio­nal périrait.

L’honneur n’est pas une vaine glo­riole ; c’est un res­pect de soi et d’au­trui qui est à la base de l’hon­neur. Si l’on devait en don­ner une défi­ni­tion on pour­rait dire que l’hon­neur est une qua­li­té de la per­sonne qui lui vaut sa propre estime et l’es­time d’au­trui. Le juste sen­ti­ment de cette qua­li­té inté­rieure et de son reflet en autrui, c’est le sen­ti­ment de l’hon­neur. Offenser cette qua­li­té c’est perdre l’honneur.

Ecarter le sou­ci de son prix et de l’es­time qui s’y attache, c’est perdre le sen­ti­ment de l’hon­neur. Il ne s’a­git pas de se tenir en dépen­dance de l’o­pi­nion, mais notre valeur morale a besoin de cet appui. Et à plus forte rai­son est-​elle en état de durer si elle compte sur le témoi­gnage d’une conscience éclai­rée et vigi­lante. Renoncer à de tels sou­tiens, c’est sou­vent avoir accep­té sa défaite. La nature des qua­li­tés qui pro­voquent et jus­ti­fient le sen­ti­ment de l’hon­neur est assez variable. Elle est dans une mesure en la dépen­dance de l’é­tat social. A toute époque et à tout stade de la civi­li­sa­tion on observe un déca­lage entre le niveau des ver­tus morales pro­pre­ment dites et celui des qua­li­tés qui pro­voquent l’honneur.

Un acte peut être gra­ve­ment délic­tueux sans tou­cher à l’hon­neur au sens le plus ordi­naire du terme, et un grave man­que­ment à l’hon­neur peut n’être pas gra­ve­ment délic­tueux. Il est par exemple hon­teux de rou­ler sous la table à la fin d’un repas, et c’est beau­coup moins grave que de pro­fé­rer une calom­nie avec élé­gance. Un che­va­lier d’au­tre­fois ne se fût pas sen­ti désho­no­ré par un homi­cide s’il l’a­vait per­pé­tré au cours d’une noble que­relle, et il l’eût été s’il avait été pris en fla­grant délit de jalou­sie ou de men­songe. Est-​ce qu’il y a là une aber­ra­tion, une obnu­bi­la­tion du sens moral ? C’est bien plu­tôt une consé­cra­tion ins­tinc­tive du culte voué par les socié­tés à ce qui main­tient par­mi elles un déco­rum spi­ri­tuel pré­cieux à leur des­ti­née et à leur oeuvre. Il va de soi que l’hon­neur doit être mépri­sé dès qu’il entraîne aux actions cou­pables. Tel est l’hon­neur du duel­liste d’au­tre­fois, ou de l’a­troce ven­det­ta d’au­jourd’­hui. Mais même au regard du mora­liste, autre est la gra­vi­té d’un fait, autre sa honte. Un petit men­songe n’est peut-​être pas bien grave en soi ordi­nai­re­ment, mais il est hon­teux. au point de vue de la tenue géné­rale d’un peuple, de sa res­pec­ta­bi­li­té, la conta­gion du men­songe est sans doute plus néfaste que des entraî­ne­ments de bravaches.

Le crime, certes, nous rend cou­pables. L’avilissement nous anni­hile. L’homme sans hon­neur ne compte plus. S’il en prend son par­ti, il se sui­cide, et si c’est le groupe social qui en vient là, c’est un sui­cide col­lec­tif. Dieu pré­serve la France d’une telle dégra­da­tion et à cet effet qu’il en pré­serve notre jeu­nesse. Un jeune homme ou une jeune fille qui ne rou­git plus d’un acte vil a lais­sé tom­ber de son front l’au­réole qui en était la parure. Le voit-​on man­quer de parole pour un oui ou pour un non ; igno­rer même ce que c’est qu’une parole don­née et reçue entre gens qui se res­pectent eux-​mêmes et qui se res­pectent l’un l’autre ; est-​il accou­tu­mé aux tri­che­ries, aux lâchages sour­nois, aux petites bas­sesses qui rap­portent ou per­mettent de se tirer d’af­faire ; le voit-​on hur­ler avec les loups et se gau­dir des bas­sesses d’au­trui quand elles réus­sissent, trou­ver très bien qu’on tra­hisse et qu’on se par­jure parce que c’est l’in­té­rêt de la pas­sion égoïste ou par­ti­sane, est-​il de ceux qui, en des temps dif­fi­ciles, pour tous se débrouillent aux dépens des autres ou de l’ordre public, ou du pays en souf­france, que faire d’un tel jeune homme ou d’une telle jeune fille pour le salut de l’Eglise ou de la patrie ? Et si cela se répand, la tur­pi­tude gagne vite dut-​on gar­der quelque appa­rence de res­pec­ta­bi­li­té dans l’al­lure et dans les paroles.

L’honneur dit saint Thomas d’Aquin est de tous les biens le plus pré­cieux par­mi ceux qui ne tiennent pas à la conscience même.

Il y a de grandes ver­tus qui n’ont pas de grands noms : la pro­bi­té, la sin­cé­ri­té, la fidé­li­té, la sim­pli­ci­té, la per­sé­vé­rance tran­quille. Il y a aus­si des dis­po­si­tions morales qui ne sont pas des ver­tus, mais qui entre­tiennent avec la ver­tu, des liens si mul­tiples et si étroits qu’elles pré­valent en quelque façon sur les ver­tus mêmes, comme l’a­mi­tié véri­table au dire de saint Thomas d’Aquin. On peut dire la même chose du savoir-​vivre. Le savoir-​vivre est une façon d’a­gir en toute chose de manière à ne jamais bles­ser les vraies conve­nances, non pas les conve­nances mon­daines, à ne jamais négli­ger les égards dus à cha­cun, et, au posi­tif, de manière à se rendre agréable et utile sans attendre l’o­bli­ga­tion expresse, comme par une natu­relle dis­po­si­tion à plaire et à ne jamais gêner ou moles­ter autrui.

Sociale par excel­lence cette dis­po­si­tion rend plus faciles les rap­ports, c’est aus­si par là qu’elle se rap­proche de la cha­ri­té, et la récom­pense de celui qui en fait sa règle, c’est qu’il en recueille lui-​même les effets, impo­sant qua­si­ment à son ambiance ce qu’il pra­tique avec fidé­li­té, fer­mant la bouche aux inso­lents, obli­geant à la cour­toi­sie les mal­ap­pris que son exemple impres­sionne, récol­tant de la joie où il a semé la bien­veillance et de la grâce. Tout cela paraît très inno­cent, me direz-​vous ! Pas tant que cela si ce savoir-​vivre n’est pas pure mon­da­ni­té ou sima­grée. Car pour faire face à un tel pro­gramme il faut une per­pé­tuelle domi­na­tion sur soi-​même, une patience à toute épreuve à l’é­gard des défauts d’au­trui, une volon­té de par­don­ner, de prendre en bien ce qui peut être pris en bien et de fer­mer par­fois les yeux sur tout le reste sans impor­tance ; une déci­sion bien arrê­tée de faire pas­ser la com­mo­di­té du pro­chain avant la sienne propre, l’hon­neur à rendre avant la faci­li­té de s’es­qui­ver, le ser­vice à consen­tir avant le ser­vice à deman­der ou la tran­quilli­té à garan­tir, la réserve déli­cate avant la réac­tion spon­ta­née d’un carac­tère qui se libère d’une irri­ta­tion par un coup de boutoir.

Vous le voyez, tout cela n’est pas inno­cent et engage beau­coup de ver­tus, beau­coup d’exi­gences morales si l’homme bien né fait ain­si place au rustre poli­cé que cha­cun porte en soi-​même. Si on ne com­mence pas dans la jeu­nesse à com­battre un égoïsme un peu incons­cient et une spon­ta­néi­té anar­chique, on risque fort de tom­ber dans un égoïsme fixé et enra­ci­né tel­le­ment contraire à la vie reli­gieuse, tel­le­ment contraire à la vie matri­mo­niale ; les temps aujourd’­hui s’y prêtent, ils sont à la faci­li­té dédai­gneuse de toute règle, impa­tiente de toute dis­ci­pline. On y constate un déman­tè­le­ment et une dis­so­cia­tion de la vie inté­rieure dont nos gestes au dehors sont le témoi­gnage. C’est ain­si qu’on ver­ra nombre de jeunes employer un lan­gage gros­sier, pra­ti­quer l’ir­res­pect à l’é­gard des anciens et des femmes, gar­der leurs aises et mener leur tapage sans sou­ci d’un voi­si­nage appe­lant de la réserve ou de l’hon­neur, repous­ser avec vio­lence des obser­va­tions jus­ti­fiées d’un homme d’âge, gar­der leur quant-​à-​soi au lieu de se prê­ter à autrui, inter­ve­nir dis­crè­te­ment dans des conver­sa­tions, ne céder que de mau­vaise grâce à une com­mo­di­té, une place, un petit avan­tage que le res­pect deman­de­rait de sacri­fier, voire même à affi­cher inso­lem­ment leur droit à ne s’oc­cu­per que d’eux-​mêmes et à gar­der ce qu’ils appellent leur liber­té. Qu’y a‑t-​il de chré­tien dans tout cela ?

Les temps de la civi­li­sa­tion étaient plus heu­reux même chez les païens. Si un jeune grec était res­té assis auprès d’un vieillard debout, on l’eût expul­sé de la cité. Si un jeune romain avait agi de la même façon à l’é­gard d’une matrone, on lui eût appli­qué le fouet. Attention donc à cette men­ta­li­té qui consi­dère tout cela comme étant vieux jeu ; tenons plu­tôt notre vie en main, confor­mé­ment aux prin­cipes de décence, de res­pect, de juste hié­rar­chie des gens et des choses. un jeune homme qui n’a cure de tout cela ne fera point un homme de coeur, et les tâches sociales ne trou­ve­ront pas bien zélé celui qui ne sait rien retran­cher de ses aises.

Il ne s’a­git pas ici de cata­logues en matière de savoir-​vivre, non, notre pro­pos ici est moral, c’est pour­quoi de ce point de vue, le côté for­mel du savoir-​vivre a peu d’im­por­tance, si ce n’est comme signe. au fond ce qui importe ce n’est pas le savoir-​vivre, mais le bien-​vivre ; mais les deux sont connexes.

Le pro­blème est ici de savoir si l’homme qui se tient au bord de son fau­teuil par res­pect, se contente de ce signe, ou s’il est vrai­ment dis­po­sé à rendre ser­vice. Dans le pre­mier cas, il obéit exté­rieu­re­ment au savoir-​vivre ; dans le second, il accède au bien-​vivre, ce qui est tout autre chose. Savoir-​vivre c’est la réa­li­té dont le savoir bien-​vivre mon­dain est le sym­bole. Cela ne devrait jamais être sépa­ré sous peine de tom­ber dans un pur for­ma­lisme. Mais l’un sou­tient natu­rel­le­ment l’autre, la forme exi­geant le fond pour se jus­ti­fier, le fond ayant pour consé­quence des atti­tudes agréables et utiles à tous, parce que telle est sa nature, comme élé­ment de socia­bi­li­té, aus­si bien que de rec­ti­tude, de sagesse et de cha­ri­té chrétienne.

Bien-​vivre et savoir bien vivre est une science et un art, incom­pa­ra­ble­ment plus pré­cieux que n’im­porte quelle autre dis­ci­pline humaine. C’est par l’é­du­ca­tion de soi­même qu’on y pour­voit. Cela ne se passe pas de géné­ra­tion en géné­ra­tion dans des groupes sélec­tion­nés, comme les bonnes manières, cela se conquiert âme par âme ; ce n’est pas un héri­tage, c’est une haute récom­pense de l’effort.

Certains pensent que c’est là une vio­lence faite à notre moi.

C’était l’es­prit soixante-​huitard qui a tout faus­sé ou nous a don­né à croire que la mora­li­té consis­tait en cer­taines consignes qui, sous le nom de lois, pèse­raient sur nous du dehors, ne visant qu’à nous gêner et nous contraindre. La véri­té est tout autre. La mora­li­té est une loi au sens où le savant dit : la chute des corps est une loi ; l’i­ner­tie dans le repos ou le mou­ve­ment est une loi. Il s’a­git du com­por­te­ment des choses, et, pour nous, de la façon dont notre être est invi­té à agir libre­ment, au dedans et au dehors, comme il ferait si la nature, au lieu de lui confier son propre des­tin, s’en était char­gée elle-​même. nous sommes entou­rés d’êtres offrant ce der­nier cas.

L’oiseau fait son nid et l’a­beille sa ruche aus­si néces­sai­re­ment qu’une pierre tombe ; mais s’ils étaient libres, construiraient-​ils d’une autre manière, et leur espèce s’en porterait-​elle mieux ? Nous sommes de libres construc­teurs, de libres agis­sants pour nous-​mêmes et pour la cité, mais nous avons une loi de notre action ; la réflexion nous la révèle, la doc­trine catho­lique, la révé­la­tion dans ses deux sources nous la sou­lignent avec auto­ri­té, et le suc­cès de notre vie et de nos rap­ports la sanctionne.

Retenez donc bien l’im­por­tance de l’hon­neur et du savoir-​vivre dans votre vie chrétienne.

Abbé Xavier Beauvais

Extrait de l’Acampado n° 100 de jan­vier 2015