Le chemin vers la vérité par le frère Pierre-​Marie O.P.


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Cet articles est paru dans la revue Le Sel de la terre nº 86 (automne 2013).
La revue paraît 4 fois par an (200 et quelques pages pour chaque numé­ro) et contient des articles de doc­trine, de vie spi­ri­tuelle, de civi­li­sa­tion chré­tienne, des recen­sions, des « Nouvelles de Rome », des infor­ma­tions et com­men­taires, etc.
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L’éternelle notion de vérité

SAINT PIE X DISAIT que les moder­nistes « en sont venus à cette folie de per­ver­tir l’é­ter­nelle notion de la véri­té » (Pascendi, § 14). L’éternelle notion de la véri­té est expri­mée par cette défi­ni­tion : « la confor­mi­té de l’in­tel­li­gence avec la réa­li­té – adæ­qua­tio rei et intel­lec­tus ». Nous connais­sons la véri­té quand notre intel­li­gence repré­sente (« rend pré­sente ») en elle-​même et exprime dans son « verbe » la réa­li­té telle qu’elle est. 

Évidemment cela sup­pose que nous puis­sions connaître la réa­li­té telle qu’elle est. Or, pré­ci­sé­ment, c’est ce que refuse la phi­lo­so­phie moderne, depuis Kant, et c’est aus­si ce que refuse le moder­nisme, qui a rem­pla­cé la phi­lo­so­phie tra­di­tion­nelle par la phi­lo­so­phie moderne dont Kant est le prin­ci­pal fondateur. 

Pour la phi­lo­so­phie moderne, nous ne connais­sons pas la réa­li­té telle qu’elle est, mais telle qu’elle nous appa­raît : soit que cette appa­rence ne cor­res­ponde à rien de réel en dehors de l’es­prit (idéa­lisme), soit que cette appa­rence soit le résul­tat d’une trans­for­ma­tion effec­tuée sur l’ob­jet connu par le sujet connais­sant (idéa­lisme miti­gé, appe­lé réa­lisme cri­tique ou illa­tio­nisme).

Le car­di­nal Ratzinger se situe dans cette seconde caté­go­rie. Il affir­mait en l’an 2000 en par­lant de la connais­sance par les sens : 

Déjà dans les visions exté­rieures, il existe un fac­teur sub­jec­tif : nous ne voyons pas l’ob­jet pur, mais celui-​ci nous par­vient à tra­vers le filtre de nos sens, qui doivent accom­plir un pro­ces­sus de tra­duc­tion [1].

Ce que nous voyons, d’a­près le car­di­nal Ratzinger, ce n’est pas « l’ob­jet pur », l’ob­jet tel qu’il est dans la réa­li­té, c’est un pro­duit déjà trans­for­mé par mon acti­vi­té, le résul­tat d’un « pro­ces­sus de traduction ». 

Cette affir­ma­tion du car­di­nal est carac­té­ris­tique de l’i­déa­lisme (je ne connais pas l’ob­jet en soi, mais l’i­dée ou le phé­no­mène, c’est-​à-​dire l’ob­jet tel qu’il m’ap­pa­raît) et, par­tant, du moder­nisme. Saint Pie X dit que telle est la base du modernisme :

La rai­son humaine, enfer­mée rigou­reu­se­ment dans le cercle des phé­no­mènes, c’est-​à-​dire des choses qui appa­raissent, et telles pré­ci­sé­ment qu’elles appa­raissent, n’a ni la facul­té ni le droit d’en fran­chir les limites [2].

La vérité évolutive de l’Église conciliaire

Ne pou­vant jamais sor­tir du cercle des phé­no­mènes pour atteindre la réa­li­té en elle-​même, je ne pour­rai jamais être en confor­mi­té avec elle. Je peux seule­ment m’ap­pro­cher plus ou moins de la réa­li­té. De là plu­sieurs consé­quences, que le pape émé­rite tire lui-​même de façon logique : 

Nous ne pos­sé­dons pas la vérité 

Puisque je ne connais pas la chose telle qu’elle est, il est clair que je ne peux pré­tendre pos­sé­der la véri­té. Je ne pos­sède qu’un point de vue sur la réa­li­té. Seul Dieu peut pré­tendre connaître les réa­li­tés telles qu’elles sont, et donc seul Dieu pos­sède la véri­té. Mieux, il est la Vérité. Pour ma part, je ne peux que m’ap­pro­cher de la véri­té en me lais­sant pos­sé­der par la Vérité. 

Citons quelques textes du pape démis­sion­naire (aux­quels nous en ajou­te­rons du pape régnant, pour mon­trer la conti­nui­té dans leur pensée) : 

Nous savons bien que la véri­té hors de Dieu n’existe pas comme un en soi. Elle serait alors une idole. La véri­té ne peut se déve­lop­per que dans l’al­té­ri­té qui ouvre à Dieu qui veut faire connaître sa propre alté­ri­té à tra­vers et dans mes frères humains. Ainsi, il ne convient pas d’af­fir­mer de manière excluante : « Je pos­sède la véri­té. » La véri­té n’est pos­sé­dée par per­sonne, mais elle est tou­jours un don qui nous appelle à un che­mi­ne­ment d’as­si­mi­la­tion tou­jours plus pro­fonde à la véri­té [3].

Certes, ce n’est pas nous qui pos­sé­dons la véri­té, mais c’est elle qui nous pos­sède : le Christ qui est la Vérité nous a pris par la main, et sur le che­min de notre recherche pas­sion­née de connais­sance, nous savons que sa main nous tient fer­me­ment [4].

On ne s’empare pas de la véri­té comme d’une chose, on ren­contre la véri­té. Elle n’est pas une pos­ses­sion, elle est une ren­contre avec une Personne. […] La Vérité n’est pas une chose à sai­sir, mais une per­sonne à ren­con­trer : la per­sonne même de Jésus-​Christ. C’est seule­ment en ren­con­trant Jésus qu’il est pos­sible de connaître la Vérité [5].

Le croyant n’est pas arro­gant ; au contraire, la véri­té le rend humble, sachant que ce n’est pas lui qui la pos­sède, mais c’est elle qui l’embrasse et le pos­sède [6].

Tout n’est pas faux dans ces affir­ma­tions des papes, mais il faut recon­naître qu’elles vont dans le sens de la phi­lo­so­phie moderne qui pré­tend qu’on ne peut connaître la réa­li­té telle qu’elle est, et donc qu’on ne peut pré­tendre pos­sé­der la vérité. 

Les deux papes jouent sur le mot véri­té. Ils mélangent la véri­té (avec un petit « v ») qu’on peut connaître et pos­sé­der, avec la Vérité (avec un grand « V ») dont parle Notre-​Seigneur quand il dit : « Je suis la Vérité. » 

On pour­rait leur répondre : « Saints-​Pères, au contraire, plus je suis pos­sé­dé par la Vérité, plus je pos­sède la véri­té. En effet, plus je suis chré­tien, plus j’é­tu­die mon caté­chisme, et plus je pos­sède les véri­tés que Jésus nous enseigne par son Église, et que je pos­sède en toute cer­ti­tude parce que Jésus ne peut ni se trom­per ni nous tromper. » 

Mgr Lefebvre écri­vait, entre la troi­sième et la qua­trième ses­sions du Concile : « La rai­son d’être du magis­tère [de l’Église catho­lique] est la cer­ti­tude de pos­sé­der la Vérité [7]»

On pour­rait dire aujourd’­hui : la carac­té­ris­tique du magis­tère de l’Église conci­liaire est l’af­fir­ma­tion qu’on ne peut pas pos­sé­der la vérité. 

Nous sommes toujours en recherche de la vérité 

Puisque je ne peux pré­tendre pos­sé­der la véri­té, je dois tou­jours être à sa recherche : « C’est pour cela que l’Église la recherche [la véri­té] [8] ».

Ce serait trop peu, si par sa déci­sion pour sa propre iden­ti­té, le chré­tien inter­rom­pait, pour ain­si dire, de sa propre volon­té, le che­min vers la véri­té. […] Le Christ qui est la Vérité nous a pris par la main, et sur le che­min de notre recherche pas­sion­née de connais­sance, nous savons que sa main nous tient fer­me­ment [9].

Cette affir­ma­tion que l’on ne pos­sède pas la véri­té, mais qu’on la recherche tou­jours est une des marques de la nou­velle Église conci­liaire. La théo­lo­gie, par exemple, n’est plus la science qui nous fait connaître des véri­tés sur Dieu, c’est une recherche conti­nuelle, recherche qui ne se ter­mine jamais.

C’est là aus­si, remarquons-​le en pas­sant, une carac­té­ris­tique de la men­ta­li­té maçon­nique. La maçon­ne­rie pré­tend que la lumière (de la véri­té) sort de la dis­cus­sion. Elle ne doit pas être impo­sée de manière « dogmatique ».

Cela se tra­duit dans les nou­velles méthodes péda­go­giques où l’en­sei­gne­ment du maître est rem­pla­cé par une recherche plus ou moins spon­ta­née de l’élève. 

La vérité doit respecter la liberté 

Puisque je ne connais pas l’ob­jet tel qu’il est, je ne dois pas impo­ser « ma véri­té à l’autre » : j’ai ma vision de la véri­té, mais l’autre a la sienne et je dois res­pec­ter sa liberté. 

La véri­té ne peut être connue et vécue que dans la liber­té, c’est pour­quoi nous ne pou­vons pas impo­ser la véri­té à l’autre ; la véri­té se dévoile seule­ment dans la ren­contre d’a­mour [10].

Autrefois on pen­sait qu’on pou­vait pos­sé­der la véri­té, et par consé­quent qu’on ne devait pas accor­der la liber­té à ceux qui ne la pos­sé­daient pas. On pou­vait seule­ment tolé­rer ces der­niers. « C’était l’er­reur de l’âge confes­sion­nel [11] », selon l’ex­pres­sion du pape émérite. 

Depuis Vatican II nous sommes sor­tis de cette erreur, et nous pou­vons affir­mer sans peur qu’il « est néces­saire de pas­ser de la tolé­rance à la liber­té reli­gieuse [12] ». En effet, la tolé­rance reli­gieuse « demeure limi­tée dans son champ d’ac­tion [13] ».

Maintenant nous pou­vons « tran­quille­ment prendre le large dans la vaste mer de la véri­té [14] », pro­fes­ser la liber­té reli­gieuse, « som­met de toutes les liber­tés [15] ».

La vérité est le fruit du dialogue

Je dois, au contraire, écou­ter l’autre pour béné­fi­cier de son expé­rience de la véri­té. Ainsi, par le dia­logue, nous nous appro­che­rons l’un et l’autre de la vérité. 

La véri­té est, en effet, lógos qui crée un diá-​logos et donc une com­mu­ni­ca­tion et une com­mu­nion [16].

La véri­té ne peut se déve­lop­per que dans l’al­té­ri­té [17].

Ainsi, les deux par­ties, en s’ap­pro­chant pas à pas de la véri­té, avancent et sont en marche vers un plus grand par­tage, fon­dé sur l’u­ni­té de la véri­té [18].

N’ayez pas peur ! 

Autrefois on crai­gnait de se trom­per. On crai­gnait de dia­lo­guer avec les autres reli­gions et de perdre la véri­té. Mais depuis que le moder­nisme est entré dans l’Église (conci­liaire), on sait que l’on ne pos­sède pas la véri­té, mais que c’est elle qui nous pos­sède. On n’a donc rien à craindre. N’importe qui peut par­ler avec n’im­porte qui, peut « ouver­te­ment et sans peur entrer dans tout dialogue » : 

A ce sujet, je dirais que le chré­tien a la grande confiance fon­da­men­tale, ou mieux, la grande cer­ti­tude fon­da­men­tale de pou­voir tran­quille­ment prendre le large dans la vaste mer de la véri­té, sans avoir à craindre pour son iden­ti­té de chré­tien. Certes, ce n’est pas nous qui pos­sé­dons la véri­té, mais c’est elle qui nous pos­sède : le Christ qui est la Vérité nous a pris par la main, et sur le che­min de notre recherche pas­sion­née de connais­sance, nous savons que sa main nous tient fer­me­ment. Le fait d’être inté­rieu­re­ment sou­te­nus par la main du Christ nous rend libres et en même temps assu­rés. Libres : si nous sommes sou­te­nus par lui, nous pou­vons ouver­te­ment et sans peur entrer dans tout dia­logue. Assurés, nous le sommes, car le Christ ne nous aban­donne pas, si nous ne nous déta­chons pas de lui. Unis à lui, nous sommes dans la lumière de la véri­té [19].

Le résul­tat de cet iré­nisme (désir impru­dent de dia­logue et de paix) est que les chré­tiens apos­ta­sient en grand nombre, n’é­tant pas prêts à dia­lo­guer avec des maîtres d’er­reur (mor­mons, témoins de Jehova et autres pro­tes­tants, etc.). 

La vérité est le fruit d’une expérience, d’une rencontre

Nous ne connais­sons pas la chose telle qu’elle est, son essence (ou dans le voca­bu­laire kan­tien, le « nou­mène »), mais nous connais­sons la chose telle qu’elle nous appa­raît, le phé­no­mène, et cette connais­sance se fait dans une expé­rience, un contact avec la réa­li­té qui engage tout notre être.

La foi ne fait pas excep­tion : elle est une connais­sance qui tra­duit une expérience.

Dans un cha­pitre inti­tu­lé « Foi et expé­rience [20] » de son livre Les Principes de la théo­lo­gie catho­lique, le car­di­nal Ratzinger explique que l’ex­pé­rience est la condi­tion de toute connais­sance, et il dis­tingue trois degrés d’ex­pé­rience : l’ex­pé­rience empi­rique, l’ex­pé­rience « expé­ri­men­tale » à la base de la science (où l’homme inter­roge la nature) et l’ex­pé­rience « expé­rien­tielle » ou « exis­ten­tiale » entre des êtres libres. C’est d’une expé­rience à ce troi­sième niveau que naît la foi. 

Plus pré­ci­sé­ment, la foi est l’ex­pé­rience d’une rencontre : 

La foi naît de la ren­contre avec le Dieu vivant, qui nous appelle et nous révèle son amour, un amour qui nous pré­cède et sur lequel nous pou­vons nous appuyer pour être solides et construire notre vie. Transformés par cet amour nous rece­vons des yeux nou­veaux, nous fai­sons l’ex­pé­rience qu’en lui se trouve une grande pro­messe de plé­ni­tude et le regard de l’a­ve­nir s’ouvre à nous. (Lumen fidei, § 4.) 

[Pour les pre­miers chré­tiens] la foi, en tant que ren­contre avec le Dieu vivant mani­fes­té dans le Christ, était une « mère », parce qu’elle les fai­sait venir à la lumière, engen­drait en eux la vie divine, une nou­velle expé­rience, une vision lumi­neuse de l’exis­tence pour laquelle on était prêt à rendre un témoi­gnage public jus­qu’au bout (§ 5). 

On pour­rait mul­ti­plier les cita­tions [21]. Puisque le moder­nisme ne recon­naît pas à l’in­tel­li­gence la capa­ci­té de lire la réa­li­té telle qu’elle est (intus legere, lire à l’in­té­rieur), il doit rejoindre le réel par un autre moyen, au risque, sans cela, de n’a­voir plus aucun contact avec la réa­li­té et de périr dans l’autisme.

La seule solu­tion est d’at­teindre le réel par une expé­rience mal défi­nie qui ouvre la porte au sen­ti­men­ta­lisme (« ma foi, c’est ce que je res­sens ») ou à l’illu­mi­nisme (« le Saint-​Esprit me parle direc­te­ment au coeur »), et dans tous les cas à une foi sub­jec­tive et per­son­nelle : « moi, je crois que… » parce que j’ai fait telle expé­rience, et les autres peuvent croire dif­fé­rem­ment, cela n’a pas d’importance. 

Cette insis­tance sur l’ex­pé­rience est bien carac­té­ris­tique du modernisme : 

Si main­te­nant vous deman­dez sur quoi, en fin de compte, cette cer­ti­tude [de la foi en Dieu] repose, les moder­nistes répondent : sur l’ex­pé­rience indi­vi­duelle […] Et cela est une véri­table expé­rience et supé­rieure à toutes les expé­riences ration­nelles [22].

Et saint Pie X explique que « cela est contraire à la foi catho­lique » en citant cette condam­na­tion de l’Église : 

Si quel­qu’un dit que la Révélation divine ne peut être ren­due croyable par des signes exté­rieurs, et que ce n’est donc que par l’ex­pé­rience indi­vi­duelle ou par l’ins­pi­ra­tion pri­vée que les hommes sont mus à la foi, qu’il soit ana­thème [23].

La vérité est vivante

La véri­té étant le fruit de l’ex­pé­rience de celui qui connaît, elle sera vivante, de la vie même de l’homme : « La véri­té n’est pas plus immuable que l’homme lui-​même, car elle évo­lue avec lui, en lui et par lui [24]

En voi­ci un exemple tiré de l’en­cy­clique Caritas in veri­tate du pape Benoît XVI : 

Le Concile est un appro­fon­dis­se­ment de ce magis­tère dans la conti­nui­té de la vie de l’Église. […] Il n’y a pas deux typo­lo­gies dif­fé­rentes de doc­trine sociale, l’une pré-​conciliaire et l’autre post-​conciliaire, mais un unique ensei­gne­ment, cohé­rent et en même temps tou­jours nou­veau. […] Cohérence ne signi­fie pas fer­me­ture, mais plu­tôt fidé­li­té dyna­mique à une lumière reçue. La doc­trine sociale de l’Église éclaire d’une lumière qui ne change pas les pro­blèmes tou­jours nou­veaux qui sur­gissent. Cela pré­serve le carac­tère à la fois per­ma­nent et his­to­rique de ce « patri­moine » doc­tri­nal qui, avec ses carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques, appar­tient à la Tradition tou­jours vivante de l’Église [25].

On pour­rait sans doute admettre dans un cer­tain sens que la Tradition est vivante : parce qu’elle n’est pas enfer­mée dans des livres, mais qu’il y a des per­sonnes vivantes qui vivent de cette Tradition (mais celle-​ci reste en elle-​même immuable, car la Révélation est close à la mort du der­nier Apôtre). 

Mais ce n’est pas dans ce sens que la nou­velle théo­lo­gie pro­clame le carac­tère vivant de la véri­té ou de la Tradition : cela signi­fie pour elle que la véri­té est le fruit d’une expé­rience, d’une inter­ac­tion entre le sujet connais­sant et l’ob­jet connu, et par consé­quence qu’elle évo­lue avec le temps. 

Pour la nou­velle théo­lo­gie, la Révélation n’est pas close avec la mort du der­nier Apôtre ; Benoît XVI nous affirme que « cette concep­tion s’op­pose à une pleine com­pré­hen­sion du déve­lop­pe­ment his­to­rique du chris­tia­nisme mais est même en contra­dic­tion avec les don­nées bibliques » :

L’axiome de la fin de la Révélation avec la mort du der­nier Apôtre était et est encore un des prin­ci­paux obs­tacles, à l’in­té­rieur de la théo­lo­gie catho­lique, qui empêchent la com­pré­hen­sion posi­tive et his­to­rique du chris­tia­nisme. Que cela n’ap­par­tienne pas aux don­nées ori­gi­nelles de la conscience chré­tienne, on peut le démon­trer faci­le­ment du fait que l’on par­lait autre­fois sans hési­ta­tion de l’ins­pi­ra­tion des conciles oecu­mé­niques et pen­dant tout le Moyen Age de révé­la­tion du Saint-​Esprit à tra­vers les­quelles l’Église per­ce­vait des véri­tés qui jus­que­là lui étaient demeu­rées cachées. […] En affir­mant que la Révélation se ter­mine avec la mort du der­nier Apôtre, on conçoit objec­ti­ve­ment la Révélation comme un ensemble de doc­trines que Dieu a com­mu­ni­quées à l’hu­ma­ni­té, et on sou­sen­tend que cette com­mu­ni­ca­tion aurait pris fin un cer­tain jour en éta­blis­sant ain­si une limite défi­nie à cet ensemble de doc­trines révé­lées. Tout ce qui vient après serait ou la consé­quence de cette doc­trine ou un éloi­gne­ment de celle-​ci. Non seule­ment cette concep­tion s’op­pose à une pleine com­pré­hen­sion du déve­lop­pe­ment his­to­rique du chris­tia­nisme mais elle est même en contra­dic­tion avec les don­nées bibliques [26].

On voit mal com­ment ces affir­ma­tions de Benoît XVI peuvent se conci­lier avec la condam­na­tion de cette pro­po­si­tion moder­niste : « La Révélation qui consti­tue l’ob­jet de la foi catho­lique n’a pas été com­plète avec les Apôtres [27]. »

La vérité immuable de l’Église catholique

L’opinion moder­niste de l’é­vo­lu­tion de la véri­té est la source de la crise qui ébranle aujourd’­hui l’Église. 

Le car­di­nal Ottaviani avait bien com­pris le dan­ger. Aussi, en traitait-​il dès le pre­mier cha­pitre du sché­ma de Deposito Fidei [28]. Ce sché­ma était cer­tai­ne­ment le plus impor­tant de ceux qui avaient été pré­pa­rés pour le concile Vatican II. En effet le rôle de l’Église, sur­tout dans le cadre d’un concile oecu­mé­nique, est de défendre la vraie foi et de l’en­sei­gner pure de toute tache.

L’Église ne peut abso­lu­ment pas rem­plir sa mis­sion reçue d’en haut d’en­sei­gner, de sanc­ti­fier et de gou­ver­ner en sorte d’être le sel de la terre et la lumière du monde (voir Mt 5, 13–14), si elle ne conserve pur et invio­lé le dépôt de la foi [29].

Le car­di­nal Ottaviani avait réuni une com­mis­sion com­pre­nant les meilleurs théo­lo­giens pour pré­pa­rer un texte où seraient expo­sés les points les plus impor­tants de la doc­trine catho­lique face aux erreurs actuelles. Ce sché­ma fut dis­tri­bué aux Pères conci­liaires avant le début des tra­vaux, mais ne fut jamais dis­cu­té dans l’au­la. Il dis­pa­rut avec les autres sché­mas pré­pa­ra­toires lorsque le clan libé­ral prit la direc­tion du Concile. 

Le pre­mier cha­pitre de ce sché­ma était consa­cré à « la connais­sance de la véri­té ». Cela est signi­fi­ca­tif : la prin­ci­pale erreur de notre époque consiste à refu­ser la notion tra­di­tion­nelle de la véri­té, à savoir la confor­mi­té de l’es­prit avec la réa­li­té telle qu’elle est en elle-​même. Aussi le sché­ma affirmait-il : 

L’Église, colonne et fon­de­ment de la véri­té (voir 1 Tm 3, 15), enseigne que l’homme, par sa nature, jouit de la sublime facul­té d’at­teindre la véri­té, tan­dis que, si cette apti­tude est exclue, la rai­son humaine elle-​même est détruite, bien plus la Révélation et la foi péris­sent. […] L’Église, ensei­gnée par l’Esprit de véri­té, recon­naît avec fer­me­té que l’homme jouit de la facul­té de connaître par l’in­tel­li­gence les choses telles qu’elles sont et d’é­non­cer à leurs sujets des pro­po­si­tions qui ne sont pas sou­mises au chan­ge­ment [30].

En cela le Concile n’au­rait fait que répé­ter l’en­sei­gne­ment de la phi­lo­so­phie pérenne (la phi­lo­so­phie d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin) : 

La pen­sée de tous les temps, fon­dée sur la saine rai­son, et la pen­sée chré­tienne en par­ti­cu­lier sont conscientes de devoir main­te­nir le prin­cipe essen­tiel : la véri­té est l’ac­cord du juge­ment avec l’être des choses déter­mi­né en lui­même [31].

Le pape Pie XII, dans la même allo­cu­tion, explique l’er­reur si répan­due aujourd’­hui de l’i­déa­lisme miti­gé selon lequel notre connais­sance serait le résul­tat d’une trans­for­ma­tion effec­tuée sur l’ob­jet connu par le sujet connaissant :

Il règne encore aujourd’­hui une concep­tion selon laquelle le mes­sage que la réa­li­té objec­tive donne d’elle-​même pénètre dans l’es­prit comme à tra­vers une len­tille et, en cours de route, se modi­fie qua­li­ta­ti­ve­ment et quan­ti­ta­ti­ve­ment. On parle, en ce cas, de pen­sée dyna­mique, qui imprime sa forme à l’ob­jet, par oppo­si­tion à la pen­sée sta­tique qui le reflète sim­ple­ment, à moins que, par prin­cipe, on ne pré­tende que la pre­mière est le seul type pos­sible de connais­sance humaine.

Cette concep­tion de la connais­sance est bien celle du pape Benoît XVI, comme nous l’a­vons vu. 

Le pape Pie XII conti­nue en mon­trant la consé­quence de cette concep­tion de la connais­sance sur le concept de vérité : 

La véri­té serait alors en fin de compte l’ac­cord de la pen­sée per­son­nelle avec l’o­pi­nion publique ou scien­ti­fique du moment. 

Si on applique cela dans un contexte ecclé­sias­tique, on dira que la véri­té est l’ac­cord de la pen­sée per­son­nelle avec le sens de la foi de l’Église, expri­mée par le magis­tère vivant. Donc, la véri­té aujourd’­hui, par exemple, c’est la liber­té reli­gieuse ensei­gnée par Vatican II et le magis­tère conciliaire. 

Il y a bien deux conceptions de la vérité. 

– Celle de l’Église catho­lique : L’Église, ensei­gnée par l’Esprit de véri­té, recon­naît avec fer­me­té que l’homme jouit de la facul­té de connaître par l’in­tel­li­gence les choses telles qu’elles sont et d’é­non­cer à leurs sujets des pro­po­si­tions qui ne sont pas sou­mises au changement. 

– Et celle d’une véri­té vivante et évo­lu­tive, que nous avons retrou­vée dans les textes des deux der­niers papes. 

Les dis­cus­sions doc­tri­nales qui ont eu lieu de 2009 à 2011 entre la Fraternité Saint-​Pie X et les auto­ri­tés romaines n’ont fait que consta­ter l’é­cart entre la doc­trine tra­di­tion­nelle et la nou­velle doc­trine issue du Concile. L’accord est impos­sible, parce que d’un côté on affirme (avec « la pen­sée de tous les temps fon­dée sur la saine rai­son, et la pen­sée chré­tienne en par­ti­cu­lier ») que la véri­té « n’est pas sou­mise au chan­ge­ment » et, de l’autre côté, on est per­sua­dé que la véri­té est vivante et doit s’a­dap­ter à l’homme d’aujourd’hui. 

Accord impos­sible, donc, tant que les auto­ri­tés romaines res­te­ront fidèles à leur modernisme.

Frère Pierre-​Marie O.P.

Source : Sel de la Terre n° 86

Appendice : Y a‑t-​il une seule vérité ?

D’après les affir­ma­tions des papes Benoît XVI et François, il semble bien qu’il n’y ait qu’une seule Vérité. Nous ne pou­vons pos­sé­der la véri­té, mais nous devons être pos­sé­dés par la Vérité qui est le Christ. Et dans la mesure où nous le ren­con­trons, nous connais­sons la Vérité. 

Saint Thomas d’Aquin, il y a près de huit siècles, s’é­tait déjà posé la ques­tion : « Y a‑t-​il une seule véri­té, selon laquelle toutes choses sont vraies ? » (I, q. 16, a. 6). Il répond en distinguant : 

– « Si nous par­lons de la véri­té en tant qu’elle est dans l’in­tel­li­gence » – la véri­té dans son sens pre­mier, comme adé­qua­tion de l’in­tel­li­gence avec la réa­li­té –, alors « il y a, en plu­sieurs intel­li­gences créées, plu­sieurs véri­tés », chaque intel­li­gence pos­sé­dant des juge­ments adé­quats à la réalité. 

– « Si nous par­lons de la véri­té selon qu’elle est dans les choses » – la véri­té dans un sens secon­daire, en tant qu’une chose est conforme à l’i­dée qu’on en a (on parle de vrai et de faux cuir, de vraie et de fausse mon­naie) –, « alors toutes choses sont vraies par une seule et pre­mière véri­té », c’est-​à-​dire que toutes les choses sont conformes aux idées que Dieu s’en fait. 

Ainsi il y a deux sens au mot vérité : 

– la véri­té logique, celle d’un juge­ment conforme à la réa­li­té, est défi­nie comme adæ­qua­tio rei et intel­lec­tus (I, q. 16, a. 1), la confor­mi­té de l’in­tel­li­gence avec la réalité ; 

– la véri­té onto­lo­gique, qui est la confor­mi­té de la réa­li­té avec l’i­dée qu’on s’en fait. La véri­té logique est réel­le­ment dans l’in­tel­li­gence, pos­sé­dée par l’in­tel­li­gence. Elle se mul­ti­plie : nous avons dans notre intel­li­gence autant de véri­tés que nous avons de juge­ments vrais.

La véri­té onto­lo­gique, en revanche, ne se mul­ti­plie pas. Il y a plu­sieurs êtres, mais il ne sont vrais ou faux que par rap­port à une seule Vérité, celle du modèle qui est reproduit.

Notes de bas de page

  1. — « Le Message de Fatima » sur http://www.vatican.va.[]
  2. — Saint PIE X, Pascendi, 8 sep­tembre 1907, § 6.[]
  3. — BENOÎT XVI, exhor­ta­tion apos­to­lique post-​synodale Ecclesia In Medio Oriente du 14 sep­tembre 2012, § 27.[]
  4. — BENOÎT XVI, Discours à l’oc­ca­sion de la pré­sen­ta­tion des voeux de Noël de la curie romaine le 21 décembre 2012, ORLF 3 jan­vier 2013, p. 10.[]
  5. — FRANÇOIS, audience géné­rale, 15 mai 2013, ORLF 16 mai 2013, p. 3.[]
  6. — FRANÇOIS, Lumen fidei, 29 juin 2013, § 34.[]
  7. — Mgr Marcel LEFEBVRE, Itinéraires 95, juillet-​août 1965, p. 75.[]
  8. — BENOÎT XVI, Caritas in veri­tate, 29 juin 2009, § 9.[]
  9. — BENOÎT XVI, dis­cours du 21 décembre 2012 (ORLF 3 jan­vier 2013, p. 10).[]
  10. — BENOÎT XVI, Ecclesia in Medio Oriente, 14 sep­tembre 2012, § 27.[]
  11. — BENOÎT XVI, dis­cours à Erfurt – le couvent de Luther – le 23 sep­tembre 2011.[]
  12. — BENOÎT XVI, Ecclesia in Medio Oriente, 14 sep­tembre 2012, § 27.[]
  13. — BENOÎT XVI, ibid., § 27.[]
  14. — BENOÎT XVI, dis­cours du 21 décembre 2012 (ORLF 3 jan­vier 2013, p. 10).[]
  15. — BENOÎT XVI, Ecclesia in Medio Oriente, 14 sep­tembre 2012, § 26.[]
  16. — BENOÎT XVI, Caritas in veri­tate, 29 juin 2009, § 4.[]
  17. — BENOÎT XVI, Ecclesia in Medio Oriente, 14 sep­tembre 2012, § 27.[]
  18. — BENOÎT XVI, dis­cours du 21 décembre 2012 (ORLF 3 jan­vier 2013, p. 10).[]
  19. — BENOÎT XVI, ibid.[]
  20. — Joseph RATZINGER, Les Principes de la théo­lo­gie catho­lique, Paris, Téqui, 2005, p. 384–398.[]
  21. — Le mot « expé­rience » se trouve 21 fois dans l’en­cy­clique Lumen fidei, le mot « ren­contre » aus­si. Le record semble être déte­nu par le mot « amour » (145 fois). En revanche, les mots « péché », « dogme » et « héré­sie » sont absents.[]
  22. — Saint PIE X, Pascendi, 8 sep­tembre 1907, § 15.[]
  23. — Concile Vatican I, DS 3033. Voir Pascendi, 8 sep­tembre 1907, § 6.[]
  24. — Proposition 58 du décret Lamentabili contre le moder­nisme de saint Pie X (3 juillet 1907).[]
  25. — BENOÎT XVI, Caritas in veri­tate, 29 juin 2009, § 4.[]
  26. — Joseph RATZINGER, Natura e com­pi­to del­la teo­lo­gia – Il teo­lo­go nel­la dis­pu­ta contem­po­ra­nea, sto­ria e dog­ma, Milan, Jaca Book, 2e éd., 2005, p. 119–120, tra­duc­tion par nos soins.[]
  27. — Proposition moder­niste condam­née par le décret Lamentabili, 3 juillet 1907 (DS 3421).[]
  28. — « Schema consti­tu­tio­nis dog­ma­ticæ de depo­si­to fidei pure cus­to­dien­do » (Schéma d’une consti­tu­tion dog­ma­tique au sujet du dépôt de la foi à conser­ver dans sa pure­té), Acta Synodalia Sacrosancti Concilii OEcumenici Vaticani II, Volumen I (Periodus pri­ma), Pars IV (Congregationes gene­rales XXXI-​XXXVI), Typis poly­glot­tis Vaticanis, 1971, p. 653 et sq.[]
  29. — Introduction du sché­ma de Deposito Fidei.[]
  30. — « Pari fir­mi­tate sem­per agno­vit homi­nis intel­lec­tum facul­tate dita­ri veri­tates neces­sa­rias et immu­ta­biles asse­quen­di et de illis pro­po­si­tiones enun­tian­di quae muta­tio­ni non sint obnoxiæ » (§ 4).[]
  31. — PIE XII, Allocution à des méde­cins, le 7 sep­tembre 1953.[]