Le District de France : 40 ans déjà ! – Entretien de M. l’abbé Bouchacourt

Le 15 août 1976, le District de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X fut fon­dé. Son actuel supé­rieur nous livre quelques réflexions pour cet anniversaire.

Voici donc qua­rante années que le dis­trict existe. Quelle est votre pre­mière réflexion à cette occasion ?

C’est d’a­bord l’ac­tion de grâces, tout d’a­bord pour l’im­pul­sion don­née par notre fon­da­teur, Mgr Marcel Lefebvre, au moment de l’é­té « chaud », en 1976, et la messe de Lille… tout est par­ti de là. Nous remer­cions le bon Dieu pour la Fraternité qui n’a ces­sé de se conso­li­der par la suite, dans un monde qui se déchris­tia­ni­sait et qui apos­ta­sie. Nous remer­cions éga­le­ment le Ciel pour toutes les béné­dic­tions qu’il a ver­sées sur nous pen­dant ces quatre décennies.

Rien n’au­rait été pos­sible sans ces anciens, prêtres amis, fidèles, asso­cia­tions de laïcs. En par­ti­cu­lier, il ne faut pas oublier ces prêtres qui, dans toutes les régions de France, ont énor­mé­ment souf­fert, pen­dant le concile Vatican II, et ensuite des ravages du moder­nisme. Ici et là, prêtres et fidèles ont d’a­bord main­te­nu la Tradition loca­le­ment. Puis la Fraternité est arri­vée, elle a trou­vé grâce à eux un ter­rain favo­rable, ils l’ont sou­te­nue. De nom­breuses voca­tions sont venues de ces familles.

Quels pro­grès majeurs peut-​on rete­nir de ces qua­rante années d’apostolat ?

Je dirai : la péné­tra­tion en France du catho­li­cisme tra­di­tion­nel par capil­la­ri­té. En effet, le tis­su chré­tien s’é­tait déchi­ré avec le concile. Par le biais de la Tradition, il se recons­ti­tue doucement.

Ce qui est très beau, ce sont d’a­bord les familles. Les parents accueillent géné­reu­se­ment les enfants que le bon Dieu leur envoie, font de gros sacri­fices pour l’é­du­ca­tion de leurs enfants. Peu à peu des foyers authen­ti­que­ment catho­liques se recréent, d’où sortent d’autres foyers, ain­si que des voca­tions reli­gieuses et sacer­do­tales. Les parents reprennent le com­bat de ceux qui les ont précédés.

Les écoles ont éga­le­ment beau­coup fait pro­gres­ser la recon­quête : écoles de la Fraternité Saint-​Pie X, cours des domi­ni­caines ensei­gnantes, etc., qui sont indis­pen­sables pour retis­ser la chré­tien­té, pour recons­ti­tuer, de concert avec les parents, une petite élite catho­lique qui se met à rayon­ner dans la socié­té, dans les métiers (arti­sans, ouvriers, pro­fes­sions diverses). Monsieur Adrien Bourdoise, fon­da­teur du sémi­naire de Saint-​Nicolas-​du- Chardonnet à Paris, disait que les écoles sont le « novi­ciat du christianisme ».

C’est cela, la recons­ti­tu­tion par capil­la­ri­té. Ces petites lumières brillent dans l’obs­cu­ri­té, ravivent l’es­pé­rance. Bien enten­du, le dis­trict a connu l’é­preuve, d’au­tant plus que l’Église subit une tem­pête sans pré­cé­dent, et comme nous sommes dans l’Église, nous sommes aus­si dans la tem­pête. Parmi les épreuves, il y a par exemple la dou­leur de voir le départ de cer­tains confrères. Sur une ligne de crête, cer­tains glissent à droite, d’autres à gauche. Et nous avons une pen­sée et une prière pour tous les membres de la Fraternité qui sont décédés.

L’histoire de la Fraternité est un cha­pe­let d’é­preuves, il en est évi­dem­ment de même pour le dis­trict de France. Mais notre com­mu­nau­té est tou­jours sor­tie ren­for­cée de ces peines.

Quelle est la mis­sion propre à la Fraternité sacer­do­tale Saint-​Pie X ?

Bien avant le début de la crise dans l’Église, Mgr Marcel Lefebvre avait sou­hai­té fon­der une oeuvre pour la for­ma­tion et la sanc­ti­fi­ca­tion des prêtres. Cependant, après le concile Vatican II, lorsque la messe et le sacer­doce ont été mis en péril, il a été conduit à fon­der cette oeuvre, afin de main­te­nir le sacer­doce et la messe traditionnels.

On peut dire donc que c’est à l’oc­ca­sion de la crise que la Fraternité est née, mais pas d’a­bord afin de s’op­po­ser à cette crise. Sa fin pre­mière est la sanc­ti­fi­ca­tion du sacer­doce. Toutefois, parce que cette sanc­ti­fi­ca­tion est empê­chée par les méfaits post­con­ci­liaires, et à cause des mau­vaises nou­veau­tés, la résis­tance au moder­nisme s’est trou­vée au coeur de la Fraternité et y demeure encore aujourd’hui.

Les sémi­naires dans les dio­cèses se vident. On voit ain­si que le concile a atteint l’Église au plus pro­fond. Mais dans nos mai­sons de for­ma­tion, les voca­tions conti­nuent d’en­trer. C’est un « miracle » de la grâce que ces jeunes quittent un monde comme le nôtre pour se don­ner ain­si à Dieu. Il faut rendre grâces pour cela. De la sanc­ti­fi­ca­tion des prêtres découle la qua­li­té des âmes qui viennent à eux, et la valeur de notre pays.

Les sémi­naires, dans la Fraternité sacer­do­tale Saint-​Pie X, ne dépendent pas du supé­rieur du dis­trict où ils se trouvent. Ils sont inter­na­tio­naux et dépendent de la Maison Générale. Cependant, beau­coup de sémi­na­ristes, dans notre sémi­naire de Flavigny-​sur-​Ozerain, sont fran­çais. Pour un supé­rieur de dis­trict de France, Flavigny est comme « la pru­nelle de ses yeux ». C’était pareil en Argentine, où j’ai été supé­rieur de dis­trict aupa­ra­vant : il y avait un sémi­naire près de Buenos Aires, et comme supé­rieur de dis­trict je m’y inté­res­sais beau­coup, pour les mêmes rai­sons. Un sémi­naire, c’est, pour un dis­trict, le signe de l’espérance.

Au sein de la Fraternité, ce dis­trict a‑t-​il une phy­sio­no­mie particulière ?

Aucun dis­trict ne res­semble tout à fait à un autre. Clovis a été bap­ti­sé par saint Rémi. La France a une phy­sio­no­mie et une mis­sion par­ti­cu­lières dans l’Église : elle est comme sa « fille aînée ». Alors bien sûr le dis­trict a aus­si une phy­sio­no­mie par­ti­cu­lière. On peut déjà remar­quer que la résis­tance aux réformes est par­tie de la France. Du reste, notre fon­da­teur était fran­çais. Parmi les pre­miers prêtres de la Fraternité, beau­coup sont fran­çais. Et c’est en France que la réac­tion contre Vatican II a été la plus vive et la plus forte.

C’est un fait que, à l’é­tran­ger, en Amérique du Sud par exemple, on regarde la vie de la Tradition en France, on s’in­té­resse à ce qui s’y passe et à ce qui en sort.

Pourriez-​vous nous pré­sen­ter le dis­trict en quelques mots ? 

C’est comme un magni­fique navire, qui va au grand large, à la conquête des âmes, pour les don­ner à Dieu. D’ardents sol­dats tra­vaillent sur le pont. Il compte envi­ron 160 prêtres, un peu plus de 30 frères. Nos frères sont les auxi­liaires des prêtres et tra­vaillent avec une géné­ro­si­té admi­rable. Le dis­trict est aus­si riche d’une quin­zaine d’o­blates qui aident nos prêtres dans la dis­cré­tion. Et puis voi­ci la cohorte des membres du Tiers-​Ordre, qui sont envi­ron 600. Ces fidèles vivent dans le monde mais prient pour nos prêtres, offrent leur vie, leurs devoirs d’État pour la sanc­ti­fi­ca­tion de leurs pas­teurs. Ils par­ti­cipent aux biens spi­ri­tuels de notre famille.

Les pre­mières asso­ciées du dis­trict, ce sont les Sœurs de la Fraternité qui sont atta­chées à nos prieu­rés, à nos écoles, à nos mai­sons en géné­ral. Cette congré­ga­tion repré­sente une magni­fique aide pour nos prêtres. Elles sont un peu l’âme de nos éta­blis­se­ments, elles prient pour nous, par­ti­cipent à notre apos­to­lat, nous sou­lagent des tâches maté­rielles aussi.

Parmi les com­mu­nau­tés reli­gieuses dis­tinctes de la Fraternité pro­pre­ment dites mais qui sont nos amies, je veux citer en par­ti­cu­lier les com­mu­nau­tés contem­pla­tives ou semi-​contemplatives. Elles ont un rôle capi­tal mais caché. Monseigneur Lefebvre, par­tout où il a été évêque « ordi­naire », a vou­lu des com­mu­nau­tés contem­pla­tives pour atti­rer les grâces sur son dio­cèse. Au risque d’en oublier, je cite­rais les car­mé­lites, les cla­risses, les domi­ni­caines contem­pla­tives, les béné­dic­tines, et aus­si le Trévoux.

Et je ne parle pas des autres com­mu­nau­tés : com­mu­nau­tés reli­gieuses fémi­nines actives (domi­ni­caines ensei­gnantes, Soeurs de Saint-​Jean-​Baptiste dites « du Rafflay », reli­gieuses de Mérigny) et les com­mu­nau­tés mas­cu­lines qui marchent dans le même sens que nous, à Morgon, Bellaigue, Mérigny, Caussade, et celles que, peut-​être, hélas j’oublie.

Il y a aus­si les œuvres pour les fidèles ? 

Effectivement, il ne faut pas oublier les mul­tiples œuvres apos­to­liques qui se déve­loppent dans le dis­trict (Croisade Eucharistique, scouts, MJCF, confré­ries, confé­rence de Saint-​Vincent-​de-​Paul, Milice de Marie, Milice de l’Immaculée…)

On peut men­tion­ner aus­si les grands rendez-​vous annuels de notre dis­trict. Ils sont des occa­sions d’a­pos­to­lat, mais mani­festent aus­si la vita­li­té du tis­su qui se recons­truit ain­si peu à peu. Citons le pèle­ri­nage de Chartres à Paris, qui est vrai­ment un pèle­ri­nage de sacri­fice et, par ce biais-​là, le Ciel a accor­dé de nom­breuses grâces à notre dis­trict. Le pèle­ri­nage de Lourdes est l’oc­ca­sion d’une grande fer­veur, et la sainte Vierge voit y affluer nos malades, nos familles, et gué­rit les plaies de nos âmes. L’Université d’é­té forme de son côté les intel­li­gences et for­ti­fie les volon­tés pour for­mer des âmes apos­to­liques et recon­qué­rir le terrain.

C’est fina­le­ment tout une petite chré­tien­té qui se reconstruit.

Cette recons­truc­tion est aus­si matérielle ? 

Grâce à la géné­ro­si­té des catho­liques de Tradition, la Fraternité a eu les moyens de s’é­tendre et de mul­ti­plier les acqui­si­tions. On compte aujourd’­hui en France 36 prieu­rés, 34 écoles, 13 aumô­ne­ries de mai­sons reli­gieuses, 5 mai­sons de retraites spi­ri­tuelles, un ins­ti­tut uni­ver­si­taire et une mai­son pour nos anciens, le Brémien- Notre-Dame.

Dans le pas­sé, les églises et les paroisses furent construites grâce à la géné­ro­si­té des catho­liques. Il en est de même aujourd’­hui. Tout s’est édi­fié grâce à la Providence, et à la géné­ro­si­té des fidèles. Leur cha­ri­té est par­fois anonyme.

Monsieur l’ab­bé, voi­ci deux ans et demi que vous avez la charge de ce dis­trict. Que vous ins­pire ce pre­mier recul ?

Le supé­rieur de dis­trict est comme le curé de ses prêtres. Son pre­mier devoir est donc de s’oc­cu­per d’eux. De la qua­li­té des prêtres dépend la sain­te­té des fidèles qui leur sont confiés. Tel est mon souci.

Je dois rendre hom­mage à la géné­ro­si­té des confrères, qui se donnent sans comp­ter au ser­vice des âmes. Ils sillonnent la France pour étendre le règne de Jésus-Christ.

Le dis­trict, ce sont des prêtres, des frères, des oblates, et les ouailles qui fré­quentent nos centres de messe. La plu­part sont des Français.

César obser­vait que les Gaulois pas­saient leur temps à se battre entre eux. Deux mille ans plus tard, le peuple est res­té le même de ce côté-​là. Le Français est res­té gau­lois : exi­geant, râleur, aimant la guerre.

Parfois, dans notre pays si com­blé de Dieu pour­tant, tout a ten­dance à par­tir dans tous les sens. Mgr Richard Williamson a résu­mé cela d’une for­mule bien à lui : les Français sont « insup­por­tables mais indis­pen­sables » !

Un peuple aus­si talen­tueux et lut­teur, c’est une richesse mais cela peut don­ner des sueurs froides à un supé­rieur, qui doit cana­li­ser toutes ces éner­gies au ser­vice de Notre-Seigneur.

Si l’on étend son regard à l’Église de France en géné­ral, peut-​on déga­ger un constat pour le pré­sent et des pers­pec­tives pour le futur ? 

L’Église de France est objec­ti­ve­ment en faillite. Des paroisses ferment ou sont réunies. Des églises tombent en ruines, cer­taines sont détruites, d’autres trans­for­mées en rési­dences. Des cou­vents aus­si sont mis en vente.

Un cer­tain vide se fait. L’islam en pro­fite, s’é­veille, comble le vide. Mais ce qui fait le lit de l’is­lam, c’est la tié­deur des chré­tiens, la démis­sion des catho­liques, l’im­mo­ra­li­té qui se répand par­tout, l’a­po­sta­sie de la socié­té. Comme signe de cette apos­ta­sie, je remarque les lois mor­ti­fères adop­tées par l’État : avor­te­ment, divorce, mariage contre nature

Ce qui est dra­ma­tique, c’est que les auto­ri­tés de l’Église res­tent muettes. C’est un désert d’é­lites. Les chefs n’é­mergent plus.

Dans ce contexte, le rôle de la Fraternité est d’être comme le grain de séne­vé de l’Évangile. Nos mai­sons doivent être de petits grains de séne­vé qui vivent de la messe (elle est émi­nem­ment apos­to­lique) et tâchent de recons­truire ce qui a été détruit ; des pôles de résis­tance, mais aus­si de recon­quête. Il faut espé­rer que, grâce à cette lente recon­quête, le bon Dieu sus­cite un jour, du sein de nos fidèles, des âmes capables de redres­ser la situa­tion : prêtres, reli­gieux, chefs catholiques.

Un petit mot à pro­pos des élec­tions pré­si­den­tielles qui approchent ?

Comme chaque fois, les can­di­dats sont nom­breux pour le poste. Mais, quel que soit son « bord poli­tique », un can­di­dat qui n’a pas l’in­ten­tion d’a­bro­ger les lois iniques de l’a­vor­te­ment, de l’u­nion contre nature, etc., est condam­né à l’é­chec. Car ces lois attirent la malé­dic­tion sur notre pays. Il faut espé­rer qu’un jour un homme d’État pren­dra cette route-​là. Ce n’est pas impos­sible, même si c’est humai­ne­ment difficile.

Il faut espé­rer qu’un jour l’au­to­ri­té sera réta­blie en France. Mais une res­tau­ra­tion de l’au­to­ri­té poli­tique sera illu­soire si elle n’est pas accom­pa­gnée par l’Église régé­né­rée, et celle-​ci ne pour­ra être régé­né­rée que par la Tradition. La langue de bois des poli­tiques trouve un écho dans la langue de buis de nos évêques. Ces der­niers sont deve­nus inau­dibles. Quelle responsabilité !

Pourriez-​nous nous par­ler de l’a­ve­nir et don­ner quelques recommandations ?

La ten­ta­tion est aujourd’­hui de se décou­ra­ger : « à quoi bon ? », « tout est fichu ! » Cette ten­ta­tion est notre pire enne­mi. Ne bais­sons pas les bras. Avec l’aide de Dieu, tout est pos­sible, nous pour­rions dire aus­si « Yes, we can », « Oui, nous pou­vons », cette fois pour le bien.

Notre patron, notre Père qui est au Ciel, est tout-​puissant. Il veille sur ses enfants. Si nous fai­sons notre tra­vail, il se ser­vi­ra de nous pour étendre son royaume.

Je demande aux fidèles d’être unis der­rière leurs prêtres, de les sou­te­nir. Qu’ils se forment, éga­le­ment. Fideliter et les édi­tions Clovis sont un ins­tru­ment pri­vi­lé­gié pour y par­ve­nir. Il importe éga­le­ment de faire connaître les « fenêtres » de notre socié­té que sont et la Porte Latine.

Quand se ter­mi­ne­ra la crise qui secoue l’Église ? Nous ne le savons pas, mais qu’im­porte ? Travaillons, soyons sur le pont, les pieds sur terre et la tête au Ciel. Prions, fai­sons prier les enfants pour les voca­tions. Notre petite armée alors rem­por­te­ra la vic­toire, avec la grâce de Dieu et l’aide de Notre-Dame.

Abbé Christian Bouchacourt, Supérieur du District de France de la FSSPX

Entretien recueilli par M. l’ab­bé Philippe Toulza pour Fideliter n° 234 de novembre-​décembre 2016

Sources : Fideliter

À l’oc­ca­sion des 40 ans du District de France, un docu­men­taire a été réa­li­sé. Ce court-​métrage de 15 minutes retrace l’es­sor de la Tradition sur le sol fran­çais, ponc­tué par ces grands évé­ne­ments que furent la messe de Lille en août 1976, alors que nais­sait le dis­trict, et les jubi­lés du fon­da­teur de la Fraternité Saint-​Pie X, en 1979 et en 1989, à Paris.

FSSPX Second assistant général

Né en 1959 à Strasbourg, M. l’ab­bé Bouchacourt a exer­cé son minis­tère comme curé de Saint Nicolas du Chardonnet puis supé­rieur du District d’Amérique du Sud (où il a connu le car­di­nal Bergoglio, futur pape François) et supé­rieur du District de France. Il a enfin été nom­mé Second Assistant Général lors du cha­pitre élec­tif de 2018.