Le Pape François a‑t-​il menacé les auteurs de la lettre des 13 Cardinaux?, par Maike Hickson

Note de la rédac­tion de La Porte Latine :
il est bien enten­du que les com­men­taires repris dans la presse exté­rieure à la FSSPX
ne sont en aucun cas une quel­conque adhé­sion à ce qui y est écrit par ailleurs.

Traduction pour La Porte Latine de Mary Carlisle-Molliné


Le pape dans la cha­pelle de la Maison Sainte-Marthe

Au cours du Synode des Évêques sur la famille à Rome en octobre der­nier (1), la révé­la­tion d’une lettre qui expri­mait les inquié­tudes de treize car­di­naux quant aux pro­cé­dés du synode a été un moment déter­mi­nant pour l’é­vè­ne­ment. Comme je l’ai rela­té à l’é­poque, le 8 octobre 2015, un proche du pape lui-​même – Andrea Tornielli, jour­na­liste pour La Stampa – men­tion­na en public pour la pre­mière fois l’exis­tence de la lettre des 13 car­di­naux, que le Pape François avait reçue trois jours aupa­ra­vant de la main du Cardinal George Pell. La pré­oc­cu­pa­tion majeure des car­di­naux était la mani­pu­la­tion du synode dans un sens non ortho­doxe grâce aux nou­velles règles du synode et à l’at­tri­bu­tion des posi­tions syno­dales impor­tantes à des pré­lats dou­teux. Tornielli a par­lé de la lettre pour la dédai­gner, sug­gé­rant que les inquié­tudes des car­di­naux étaient sans fon­de­ment et ne valaient guère mieux qu’une théo­rie de com­plot à laquelle il ne fal­lait pas prê­ter attention.

Le 12 octobre, le vati­ca­niste Sandro Magister, tou­jours bien infor­mé, publia une ver­sion com­plète de la lettre afin de don­ner au public une éva­lua­tion exacte de ce que ces car­di­naux célèbres – dont le chef de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi lui-​même, le Cardinal Gerhard Müller – disaient, et du bien-​fondé ou non de leurs inquié­tudes. (À cette époque, les accré­di­ta­tions de Magister pour la presse du Vatican avaient été révo­quées (2); mais il sem­ble­rait que ses contacts à l’in­té­rieur du Siège Apostolique ne l’é­taient pas.)

Bientôt cir­cu­lait la rumeur que le jour où la lettre fut publiée le Pape François a fus­ti­gé ses auteurs en public. Le pre­mier rap­port du spec­tacle fut publié par le jour­na­liste Roberto d’Agostino, fon­da­teur du site de presse popu­laire ita­lien Dogospia. Le site – connu pour sa façon de par­se­mer les nou­velles de ragots salaces et d’i­mages indé­centes – ne mérite pas que nous incluions un lien depuis notre publi­ca­tion catho­lique. Mais l’his­toire fut bien­tôt reprise par un quo­ti­dien ita­lien de meilleur répu­ta­tion, Il gior­nale. Ces pre­miers rap­ports indi­quaient que pen­dant la soi­rée du 12 octobre, après avoir appris que Magister avait publié la lettre, le Saint Père a eu un accès de colère dans sa rési­dence à la Maison Sainte-​Marthe – en pré­sence de quelques prêtres et évêques. Il aurait crié : « Si c’est le cas, ils [les 13 car­di­naux] peuvent par­tir. L’Église n’a pas besoin d’eux. Je les vire­rai tous ! »

Quand j’ai vu ce rap­port, j’ai contac­té un des édi­teurs avec qui je tra­vaillais et sa réac­tion a été de dire que cela venait d’un site de ragots et qu’il ne croyait pas l’his­toire. Sans autre élé­ment pour m’ap­puyer, je l’ai lais­sée tomber.

Mais en décembre der­nier il y eut d’autres inci­dents qui me rap­pe­lèrent le sujet. J’ai d’a­bord reçu un mail d’un ami prêtre qui, après une visite récente en Italie, me disait que pen­dant sa visite il avait enten­du par­ler de l’in­ci­dent à la Maison Sainte Marthe par plu­sieurs sources. Ce prêtre me mit en contact avec un autre prêtre – un Italien – que j’ap­pel­le­rai le Père Giuseppe pour pré­ser­ver son ano­ny­mat. C’était le P. Giuseppe lui-​même qui avait racon­té l’in­ci­dent à mon ami prêtre. Voici sa réponse à mes questions :

« Bonjour ! En effet, il sem­ble­rait que l’in­ci­dent soit vrai. J’ai enten­du plu­sieurs sources secon­daires qui connaissent des per­sonnes qui étaient pré­sents dire que le Saint Père eut un accès ter­rible dans la salle à man­ger de la Maison Sainte-​Marthe, devant des évêques, des prêtres, des sémi­na­ristes et beau­coup d’autres. Il sem­ble­rait qu’il ait crié : « Tout pou­voir m’a été don­né ! C’est moi qui com­mande ici. Ces car­di­naux se prennent pour qui ? Je leur enlè­ve­rai leur cha­peaux rouges. » Il était tel­le­ment furieux qu’il a failli s’é­va­nouir ; cer­tains disent qu’il a failli avoir une crise car­diaque. Les gens étaient cho­qués et la nou­velle s’est répan­due comme une traî­née de poudre dans cer­tains cercles à Rome. »

En tant que jour­na­liste, je vou­lais des sources plus sur­es, alors j’ai deman­dé au P. Giuseppe s’il vou­lait bien contac­ter celles de ses sources qui avaient elles-​mêmes des sources directes. Quelques uns d’entre eux, j’ai deman­dé, voudraient-​ils bien écrire avec soin et exac­ti­tude ce qu’ils avaient vu, même de façon anonyme ?

La réponse una­nime fut un « Non » reten­tis­sant. Tous ces témoins ocu­laires sem­blaient avoir trop peur pour écrire même un récit ano­nyme de ce qu’il s’é­tait pas­sé ! Le P. Giuseppe ne vou­lait pas lâcher. Il avait plu­sieurs contacts qui vivent à la Maison Sainte-​Marthe. Surement ils avaient dû être pré­sents dans la salle à man­ger quand le Pape François a par­lé, ou au moins entendre par­ler de ce qu’il s’é­tait pas­sé ? Leur réponse ne fut pas de le nier, mais seule­ment de chan­ger le sujet. Leur réti­cence à le confir­mer était par­lante, mais leur refus de le nier l’é­tait encore plus.

Pourtant, le P. Giuseppe m’a assu­ré que l’his­toire de l’ac­cès de colère pon­ti­fi­cal est main­te­nant connue par­tout à Rome, une ville « où il n’y a aucun secret ; c’est trop petit pour ça. » Plus tard j’ai men­tion­né l’his­toire à une reli­gieuse de ma connais­sance qui ne vit pas loin de Rome et qui a beau­coup de contacts impor­tants et sûrs au Vatican. Elle m’a immé­dia­te­ment répon­du : « Oh, oui, j’en ai enten­du par­ler aus­si. » Elle m’a dit qu’un autre prêtre lui avait racon­té l’his­toire « juste après la fin du synode ».

Avant de publier cet article, j’en ai envoyé une copie à deux sources bien-​informées à Rome pour qui j’ai beau­coup de res­pect. L’une d’entre elles m’a confir­mé que lui aus­si a enten­du l’his­toire de dif­fé­rentes per­sonnes mais qu’il n’a pu trou­ver per­sonne qui veuille bien don­ner un récit en per­sonne. Il consi­dère l’his­toire comme pro­bable et conforme au carac­tère et à la conduite du Pape François. Il m’a dit, et je le cite ici de façon ano­nyme mais avec sa permission :

« J’ai enten­du le même genre de choses de sources dif­fé­rentes ; mais je n’ai pu trou­ver per­sonne qui veuille bien en par­ler. Confidentiellement : je pense qu’il est très pro­bable que l’in­ci­dent soit vrai, compte tenu du carac­tère du pape et du type de réac­tions publiques qu’il a eu plus tard. »

L’autre source, Marco Ansaldo du quo­ti­dien ita­lien libé­ral La Repubblica, pen­sait que l’ar­ticle était écrit avec pré­ci­sion, mais il dou­tait des paroles du Pape François tel que le P. Giuseppe les citait, disant que cela ne res­sem­blait pas au Pape François et ajou­tant que le Pape François n’a­gi­rait pas ain­si même en colère. (Le P. Giuseppe, comme nous le savons, tenait ces paroles de sources secon­daires, alors il est pro­bable que même si l’his­toire est vraie, elles ne soient pas exac­te­ment celles qui furent dites, mais plu­tôt une des­crip­tion du ton.) Ansaldo m’a écrit :

« J’ai lu votre article, qui est inté­res­sant et pré­cis dans la façon de rela­ter. L’histoire de la gêne du pape en ce qui concerne la lettre écrite par les 13 car­di­naux pour­rait être fiable. Mais ce qui me semble faux ce sont les paroles de François citées par le Père [Giuseppe]. Bergoglio ne s’ex­prime pas de cette manière. Ce ne sont pas ses paroles habi­tuelles. Jamais. Aussi le com­por­te­ment décrit n’est pas le sien, même s’il pou­vait être en colère. »

Toute cette his­toire, quoique lar­ge­ment cor­ro­bo­rée par plu­sieurs sources bien pla­cées pour savoir, a été impos­sible à véri­fier de façon défi­ni­tive. Il sem­ble­rait qu’en­core une fois une atmo­sphère de peur et de crainte de repré­sailles papales empêche les gens de vou­loir rap­por­ter ce qu’ils ont vu. Nous savons que le Pape François n’a pas peur de se faire des enne­mis ; il a été décrit comme auto­cra­tique ; son ren­voi du Cardinal Burke après la défense de celui-​ci de l’en­sei­gne­ment catho­lique tra­di­tion­nel sur le mariage a été vu comme une « puni­tion » ; et nous avons évi­dem­ment vu l’at­mo­sphère de crainte d’un châ­ti­ment papal décrite ailleurs, peut-​être le plus mémo­ra­ble­ment dans la Lettre ouverte au Pape François com­po­sée par un ancien membre haut pla­cé de la Curie et publiée récem­ment. Un autre témoi­gnage impor­tant publié récem­ment par Sandro Magister fut aus­si écrit par un auteur ano­nyme, de peur des repré­sailles contre son témoignage.

Quelle est la véri­té dans cette affaire ? Pourquoi y a‑t-​il eu autant de peur et de timi­di­té, autant d’au­to­cen­sure et de réticence ?

Le Vatican a tou­jours été une source de rumeurs et d’in­trigues, où les his­toires poli­tiques obs­cur­cissent jus­qu’à la plé­ni­tude de la véri­té qui se trouve, peut-​être para­doxa­le­ment, uni­que­ment dans la foi catho­lique. Les réponses à ces ques­tions méritent d’être connues, non pas pour satis­faire un besoin de vains com­mé­rages, mais parce qu’elles indiquent direc­te­ment la direc­tion que prend l’Église sous le pon­ti­fi­cat actuel, et donne un aper­çu de ce qu’é­tait réel­le­ment le pro­gramme du Synode, et de qui était der­rière. Elles pour­raient très bien nous aider aus­si à com­prendre pour­quoi les évêques sont aus­si peu nom­breux à par­ler contre les choses plus trou­blantes qui se sont pas­sées à Rome depuis le 13 mars 2013.

Pour que la véri­té sorte, des hommes de cou­rage doivent s’a­van­cer. Reste-​t-​il de tels hommes à Rome ? (3)

Dr Maike Hickson (4)

Sources : onepeterfive.com/Catholicism.org/Traduction LPL du 25 jan­vier 2016

Notes de LPL

(1) Voir notre dos­sier sur le synode sur la famille d’oc­tobre 2014 et octobre 2015
(2) Le Père Lombardi, porte-​parole du Vatican, a sanc­tion­né Sandro Magister et a ten­té de mini­mi­ser la por­tée de cette lettre.
(3) Note de la rédac­tion : l’ar­ticle ori­gi­nal a été mis à jour pour inclure deux cita­tions (la pre­mière d’une source ano­nyme, la deuxième de Marco Ansaldo), ain­si qu’un lien à un article de Sandro Magister publié récem­ment. Le reste du texte n’a pas été modifié.
(4) Maike Hickson, née en Allemagne, a étu­dié l’his­toire et la lit­té­ra­ture fran­çaise à l’Université de Hanovre et a vécu plu­sieurs années en Suisse où elle a pas­sé sa thèse de doc­to­rat. Elle est mariée au Dr Robert Hickson. Elle écrit de nom­breux articles reli­gieux dans des revues euro­péennes et amé­ri­caines dont : Catholicism.org, LifeSite, The Wanderer, Culture Wars, Catholic Family News, Christian Order, A pro­pos et Zeit-Fragen.