Les Franciscains de l’Immaculée sous surveillance

Une déci­sion romaine tou­chant les Franciscains de l’Immaculée fait grand bruit à Rome, au beau milieu de l’é­té. En effet, suite à une visite apos­to­lique com­men­cée il y a un an, la Congrégation pour les ins­ti­tuts de vie consa­crée et les socié­tés de vie apos­to­lique a pris, avec l’ap­pro­ba­tion expli­cite du pape François, un décret daté du 11 juillet 2013, mais connu seule­ment quelques jours plus tard, décret qui nomme un Commissaire apos­to­lique pour diri­ger les Franciscains de l’Immaculée jus­qu’à la réunion de leur pro­chain Chapitre géné­ral en 2014 et qui impose la messe de Paul VI à tous les membres, sauf auto­ri­sa­tion expresse du Commissaire. 

La Congrégation des Frères Franciscains de l’Immaculée a été fon­dée en 1970 par deux fran­cis­cains, le P. Stefano Manelli et le P. Gabriele Pellettieri . Cette congré­ga­tion a été approu­vée, selon le droit dio­cé­sain, par l’ar­che­vêque de Bénévent, Mgr Carlo Minchiatti, en 1990. Et le 1er jan­vier 1998, elle a été recon­nue de droit pontifical. 

Les Franciscains de l’Immaculée, qui aujourd’­hui comptent envi­ron 400 reli­gieux dans plus de 50 mai­sons, sont à la tête de plu­sieurs sta­tions de radio et de télé­vi­sion dans le monde, ils dirigent plu­sieurs sites et une mai­son d’é­di­tions, Casa Mariana Editrice, qui a publié des dizaines d’ou­vrages, dont le livre de Mgr Brunero Gherardini , Vatican II, un débat à ouvrir . La branche fémi­nine, les Sœurs Franciscaines de l’Immaculée, éri­gée de droit pon­ti­fi­cal la même année que les Frères, regroupe plus de 400 religieuses. 

Or, il y a six ans, à la suite du motu pro­prio Summorum Pontificum (7 juillet 2007) recon­nais­sant que la messe de saint Pie V n’a­vait jamais été abro­gée, la congré­ga­tion des Franciscains de l’Immaculée a com­men­cé à adop­ter de manière habi­tuelle – mais non exclu­sive – la messe tra­di­tion­nelle. C’est pour­quoi la déci­sion romaine sus­cite quelques questions. 

L’historien Roberto de Mattei s’in­ter­roge

« Quelle est l’in­ten­tion de la suprême auto­ri­té ecclé­sias­tique ? Supprimer la Commission Ecclesia Dei et abro­ger le motu pro­prio de Benoît XVI ? Dès lors, il faut le dire expli­ci­te­ment, afin que les consé­quences puissent en être tirées. Et si tel n’est pas le cas, pour­quoi poser un décret inuti­le­ment pro­vo­ca­teur à l’en­contre du monde catho­lique qui se réfère à la Tradition de l’Eglise ? Ce monde connaît une phase de grande expan­sion, sur­tout par­mi les jeunes, et ceci est peut-​être la prin­ci­pale rai­son de l’hos­ti­li­té dont il fait aujourd’­hui l’objet. » 

Ce sont les cinq der­nières lignes du décret du 11 juillet qui pro­voquent le plus d’étonnement : 

« En plus de ce qui est indi­qué ci-​dessus, le Saint Père François a déci­dé que tous les reli­gieux de la congré­ga­tion des Frères Franciscains de l’Immaculée sont tenus de célé­brer la litur­gie selon le rite ordi­naire et que, éven­tuel­le­ment, l’u­sage de la forme extra­or­di­naire ( Vetus Ordo ) devra être expli­ci­te­ment auto­ri­sé (c’est nous qui sou­li­gnons) par les auto­ri­tés com­pé­tentes, pour tous les reli­gieux et/​ou com­mu­nau­tés qui en feront la demande ». 

Et le vati­ca­niste Sandro Magister de souligner : 

« L’étonnement est dû au fait que ce qui est ain­si décré­té contre­dit les dis­po­si­tions prises par Benoît XVI. Celles-​ci n’exigent, pour la célé­bra­tion de la messe selon le rite ancien sine popu­lo , aucune demande préa­lable d’au­to­ri­sa­tion. (…) Et pour les messes cum popu­lo , elles fixent quelques condi­tions, mais tou­jours en assu­rant la liber­té de célé­brer. « En géné­ral, il est pos­sible d’exer­cer, contre un décret pris par une congré­ga­tion du Vatican, un recours devant le Tribunal suprême de la signa­ture apos­to­lique (…), mais si le décret fait l’ob­jet d’une appro­ba­tion du pape sous une forme spé­ci­fique, comme cela semble être le cas dans cette affaire, le recours n’est pas admis. Les Franciscains de l’Immaculée devront se confor­mer à l’in­ter­dic­tion de célé­brer la messe selon le rite ancien à par­tir du dimanche 11 août. » 

Quelles sont les rai­sons de ce décret romain ? Le jour­na­liste Yves Chiron a inter­ro­gé un his­to­rien ita­lien, Fabrizio Cannone, dans Aletheia (n°204 – 31 juillet 2013), sur d’é­ven­tuelles dis­sen­sions à l’in­té­rieur de la com­mu­nau­té des Franciscains de l’Immaculée. Voici sa réponse : 

« Depuis un cer­tain temps il y avait des diver­gences entre les membres de l’Institut. Des diver­gences essen­tiel­le­ment de deux types. D’abord, il y a eu des cri­tiques tou­jours plus fortes contre le Fondateur et supé­rieur géné­ral, qui a eu depuis peu 80 ans, et que cer­tains jugent ne plus être en mesure de bien suivre les mul­tiples acti­vi­tés et le déve­lop­pe­ment de l’Institut. (…) La seconde cri­tique interne s’est fait jour après le motu pro­prio de 2007 : si la majo­ri­té des prêtres a accep­té le docu­ment et en a fait un large usage, tou­jours néan­moins en res­pec­tant la pas­to­rale dio­cé­saine, cer­tains reli­gieux ont vu d’un mau­vais œil cette sup­po­sée “tri­den­ti­ni­sa­tion”, peut-​être inat­ten­due. La cause selon moi signi­fi­ca­tive est que l’Institut est peut-​être l’u­nique au monde, au moins par­mi ceux qui ont une cer­taine impor­tance numé­rique, à avoir vou­lu pas­ser, au moins pour les célé­bra­tions internes à la com­mu­nau­té, à la litur­gie tra­di­tion­nelle : et cela, je le répète, à la plus grande joie du plus grand nombre des prêtres, simples frères, reli­gieuses et laïcs du tiers-​ordre. Signe qu’il devait exis­ter et qu’il existe un lien entre leur spi­ri­tua­li­té et la spi­ri­tua­li­té typique du rite tra­di­tion­nel. Certains prêtres n’ont pas accep­té cette évo­lu­tion, pour­tant pré­vue par le texte même du motu pro­prio, et ont com­men­cé une fronde contre le P. Manelli, contre le co-​fondateur P. Gabriele et les autres membres du Conseil. D’où la visite cano­nique, le décret et la nomi­na­tion d’un Commissaire. Et Fabrizio Cannone de conclure : cette mesure semble une mesure de puni­tion, en ce sens que l’é­ven­tuel gou­ver­ne­ment défi­cient des Supérieurs et le sup­po­sé manque de sen­sus Ecclesiae, sont des choses dif­fé­rentes et éloi­gnées de la forme litur­gique adop­tée. Qui plus est, dans ce cas, on constate aus­si les nom­breux fruits de jeunes voca tions. » 

Interrogé sur ce décret, le P. Federico Lombardi, direc­teur de la Salle de presse du Saint-​Siège, a décla­ré qu’il s’a­gis­sait d’une déci­sion visant à répondre à des pro­blèmes spé­ci­fiques et à des ten­sions au sein de la com­mu­nau­té des Frères fran­cis­cains de l’Immaculée, et il a assu­ré qu’il ne s’a­gis­sait pas de contre­dire le motu pro­prio Summorum Pontificum libé­ra­li­sant l’u­sage de l’an­cien rite. 

C’est dans ce contexte que l’on appre­nait, le same­di 2 août, que la Commission pon­ti­fi­cale Ecclesia Dei avait un nou­veau secré­taire. En effet, le pape venait de nom­mer à ce poste Mgr Guido Pozzo, arche­vêque de Bagnoregio en Italie qui était jusque là Aumônier du pape, et qui avait déjà occu­pé cette charge de juillet 2009 à novembre 2012. 

Selon le car­di­nal Jean-​Pierre Ricard, arche­vêque de Bordeaux, membre de la Congrégation pour la doc­trine de la foi et de la Commission Ecclesia Dei, le rap­pel « de quel­qu’un qui connaît très bien les dos­siers » per­met­tra à cette com­mis­sion de « béné­fi­cier de son expé­rience et de son savoir », à un moment où elle est confron­tée à plu­sieurs sujets cru­ciaux. Dans La Croix du 5 août, le car­di­nal Ricard consi­dère qu’au sujet de la Fraternité Saint-​Pie X l’heure est au « constat d’un échec des négo­cia­tions, des ren­contres et des dia­logues » ; la récente décla­ra­tion de ses évêques, à l’oc­ca­sion du 25e anni­ver­saire des ordi­na­tions épis­co­pales (Voir DICI n°278 du 05/​07/​13), « consti­tue une fin de non-​recevoir ». Le « nou veau » secré­taire de la Commission Ecclesia Dei pour­rait être à même de « savoir si l’on peut désen­sa­bler quelques dos­siers », alors que Mgr Gerhard Müller, pré­sident de la Congrégation de la foi, « com­prend plus dif­fi­ci­le­ment » le refus de la Fraternité Saint-​Pie X de recon­naître tout le concile Vatican II, et que Mgr Augustine Di Noïa, vice-​président de la Commission Ecclesia Dei depuis le 26 juin 2012, « ne peut que consta­ter la com­plexi­té du dossier ». 

A Rome, un obser­va­teur atten­tif du dos­sier nous fait savoir que sur le rap­pel de Mgr Pozzo « il n’y a pas encore d’ex­pli­ca­tions offi­cieuses ou offi­cielles. La seule conclu­sion qu’on peut en tirer, est que pour l’ins­tant il n’y a pas d’in­ten­tion de faire dis­pa­raître cette com­mis­sion, comme cer­tains en avaient fait cou­rir le bruit. Les fortes réac­tions pro­vo­quées par le décret concer­nant les Franciscains de l’Immaculée ont sur­pris plus d’un res­pon­sable romain. Attendons la suite… Car nous sommes au mois d’août, beau­coup sont en vacances, et il est dif­fi­cile d’a­voir des infor­ma­tions sûres. » 

Sources : Apic/​IMedia/​Aletheia/​LaCroix/​news.va/corrispondenzaromana.it/chiesa.espressonline.it/sources privées–DICI n° 280 du 09/​08/​13