Lettre aux Amis et Bienfaiteurs n° 71 – District de France

Lettre aux Amis et Bienfaiteurs N° 71

Chers Amis et Bienfaiteurs,

« SI NOUS n’avions pleine confiance dans la pro­messe remar­quable que Notre-​Seigneur a faite de bâtir son Église sur un fon­de­ment si solide que les portes de l’enfer ne pour­ront jamais pré­va­loir contre elle, dans ce temps où elle est atta­quée de toutes parts par tant d’ennemis, et bat­tue en brèche sur tant de points, nous aurions rai­son de craindre de la voir suc­com­ber. » Catéchisme du Concile de Trente.

Il nous est par­fois repro­ché par nos enne­mis de par­ler trop sou­vent de la crise de l’Église, de ses enjeux et du com­bat doc­tri­nal et pas suf­fi­sam­ment de la vie spi­ri­tuelle. Nous sommes effec­ti­ve­ment pré­oc­cu­pés de devoir défendre la foi contre l’hérésie pour que la vie spi­ri­tuelle demeure encore pos­sible. Et nous crai­gnons en réa­li­té que l’objection que l’on nous fait pro­vienne de l’idée que la vie spi­ri­tuelle, pour pou­voir s’épanouir, doit se tenir éloi­gnée des com­bats géné­rés par la crise de l’Église. Or nous pen­sons que « la paix de Monseigneur Forester » est fac­tice et nous vou­drions mon­trer com­ment la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes ne peut, au contraire, conti­nuer à bien se faire qu’en plein coeur de la bataille pour la défense de l’Église. Je sou­haite d’abord rap­pe­ler que celles qui se trouvent pré­sentes sur la terre, en un temps où l’enfer semble s’y déver­ser entiè­re­ment, reçoivent de Dieu les grâces pro­por­tion­nées à une situa­tion si dif­fi­cile. Et que c’est la crise elle-​même qui est deve­nue en réa­li­té pour elles le grand moyen de l’élévation vers Dieu. Je ter­mi­ne­rai par quelques appli­ca­tions à la situa­tion d’aujourd’hui.

Monseigneur Lefebvre nous a pré­ve­nus le jour des consé­cra­tions épis­co­pales que son oeuvre spi­ri­tuelle s’apparentait à une opé­ra­tion de sur­vie. Nous avons bien com­pris le sens de cette expres­sion : le sacer­doce catho­lique se trou­vait en péril de mort tant qu’un véri­table épis­co­pat catho­lique n’é­tait pas péren­ni­sé. Ce sont bien les quatre évêques sacrés par lui qui ont sor­ti l’Église de ce dan­ger et, depuis, qui ont tel­le­ment contri­bué à la pro­lon­ga­tion de la vie catho­lique ici-​bas. Nous sommes bien des res­ca­pés, qui doivent s’estimer heu­reux d’avoir échap­pé à la mort par la grâce de Dieu, alors que tel­le­ment de catho­liques sont demeu­rés éten­dus sur les champs de bataille du com­bat spirituel.

Cette réa­li­té de la guerre peut sur­prendre et pei­ner cer­taines âmes qui objec­te­ront que notre reli­gion ne peut être empreinte que de la paix et de l’a­mour divin. C’est pour­tant bien une véri­table per­sé­cu­tion que nous avons subie, ces der­nières décen­nies, de la part des auto­ri­tés ecclé­sias­tiques. Elles nous ont fer­mé les églises, inter­dit pen­dant long­temps la célé­bra­tion de la messe dans les sanc­tuaires des lieux de pèle­ri­nages et elles main­tiennent cet inter­dit pour cer­tains d’entre eux jusqu’à main­te­nant. Nous devons subir des sanc­tions que même les enne­mis de l’Église n’a­vaient plus à sup­por­ter alors que notre seul désir n’était que de vivre selon notre foi et unis au Siège de Pierre. Cette guerre, que nous n’avons pas choi­sie, nous n’avons pas vou­lu la mener avec d’autres armes que celles que nous avait confiées Notre-​Seigneur, celles de la foi, de l’espérance et de la cha­ri­té. Aujourd’hui, en pré­sence du déla­bre­ment de « l’Église conci­liaire », nous ne regret­tons pas notre résis­tance car nous avons conscience de lui devoir notre sur­vie spi­ri­tuelle et la trans­mis­sion de la foi à nos enfants.

Mais notre posi­tion de sur­vi­vants de ce nau­frage ne doit-​elle pas nous rendre modestes ? Quelles peuvent être nos espé­rances sur­na­tu­relles lorsque tout se trouve détruit et rava­gé de fond en comble et que tout nous pro­jette sans cesse hors de Dieu ? N’est-il pas illu­soire d’imaginer, quand on a frô­lé la mort et qu’elle nous talonne, une vie inté­rieure pro­fonde et sou­cieuse d’union à Dieu ? Nous demeu­rons par­qués sur des ter­rains per­ma­nents d’affrontement et réduits aux urgences de la guerre spi­ri­tuelle. Comment pourrions-​nous, en de telles condi­tions, ambi­tion­ner de gra­vir les som­mets de l’amour divin où sont par­ve­nues les âmes saintes des géné­ra­tions pré­cé­dentes ? Il s’agit de parer au plus pres­sé et de com­men­cer donc par conser­ver la foi et de conti­nuer à la trans­mettre : n’est-ce pas déjà beaucoup ?

Et, en même temps, nous éprou­vons un violent ser­re­ment de coeur. Alors que nous aurions tant besoin de nous délas­ser de nos efforts de résis­tance par la contem­pla­tion des beau­tés célestes, elle serait deve­nue presque inac­ces­sible à nos âmes avant tout anxieuses d’échapper à la conta­mi­na­tion des erreurs ? Nous aurions vou­lu, vivant de nos véri­tés saintes et habi­tés par nos trois Personnes ado­rées, nous perdre dans la prière et goû­ter les pré­ludes de la vision béa­ti­fique mais nous voi­là aus­si­tôt pour­sui­vis par la réa­li­té impla­cable du com­bat, par­tout pré­sente, par­tout pré­gnante. Comment donc conci­lier cette inti­mi­té crois­sante à laquelle nous invite notre Dieu et à laquelle nous aspi­rons, avec un monde qui lui est obs­ti­né­ment contraire ? Est-​il vrai­ment pos­sible, quand il faut tant résis­ter, de trou­ver aus­si la paix divine ?

Car voi­là qua­rante ans que nos géné­ra­tions vivent en guerre. Beaucoup d’entre nous n’ont jamais connu qu’elle et meurent ou mour­ront sans avoir vu le réta­blis­se­ment de la paix de l’Église. Le bon Dieu semble attendre de nous que nous pas­sions notre exis­tence à batailler. Bien sûr, nous ne sommes pas les pre­miers à connaître cette vie de com­bat et nous savons que le catho­lique, par voca­tion, est sol­dat du Christ. Mais notre com­bat est revê­tu du carac­tère infi­ni­ment dou­lou­reux de l’agonie de l’Église à laquelle nous assis­tons et du rejet appa­rent où elle se trouve de l’offrande que nous fai­sons de nous-​mêmes pour elle. Nous ne vou­lons que la ser­vir, nous ne vou­lons qu’être les plus aimants de ses fils et elle paraît repous­ser nos sacri­fices et notre affec­tion. Or voi­là qu’à cette pre­mière épreuve, qui suf­fit à nous tou­cher jusqu’au plus pro­fond de nous-​mêmes, vien­drait encore s’en ajou­ter une seconde, déses­pé­rante celle-​là, qui consis­te­rait en une sorte d’inaptitude radi­cale à nous éle­ver vers Dieu, can­ton­nés à ne pra­ti­quer que les seuls gestes élé­men­taires de sur­vie spirituelle ?

Nous ne pen­sons pas qu’il puisse en être ain­si. Dieu nous a fait le don de la liber­té et il ne s’en est pas repen­ti. Et c’est lorsque semblent s’accumuler les obs­tacles à notre che­mi­ne­ment spi­ri­tuel qu’il mul­ti­plie d’autant les grâces pour sou­te­nir nos âmes éprou­vées. Malgré toute la misère du monde, mal­gré la déna­tu­ra­tion presque totale de la véri­té et l’abaissement consé­cu­tif de la spi­ri­tua­li­té, il demeure aus­si alté­ré de nos âmes que sur le Calvaire. Il nous est infi­ni­ment atten­tif et ne cesse de nous regar­der et de creu­ser de mys­té­rieux sen­tiers pour que nous puis­sions le rejoindre. Si nous sommes embar­ras­sés de la crise, lui s’en joue : « Celui qui habite dans les cieux se rira d’eux, le Seigneur s’en moque­ra » Ps 2, 4. Et sa puis­sance n’est nul­le­ment ren­due incer­taine par son ampleur et sa com­plexi­té : « Tu les bri­se­ras avec un sceptre de fer ; comme un vase de potier, tu les met­tras en pièces » Ps 2, 8.

A ces heures les plus poi­gnantes de notre guerre, l’Agonisant de Gethsémani, qui a tant souf­fert de l’assoupissement de ses amis le lais­sant seul dans la nuit, aurait-​il le coeur à nous rendre la pareille et à se reti­rer avec ennui des âmes meur­tries de mener un com­bat pour lui seul ? Il demeure là, infi­ni­ment com­pa­tis­sant et tendre au fond de nous-​mêmes, nous deve­nant d’autant plus intime que les aban­dons humains se font plus nom­breux et plus tra­giques. A rebours de l’homme, qui ne sait pas ce que sont ses amis deve­nus à l’heure de l’adversité, Dieu ne se fait jamais aus­si proche qu’à ces moments-là.

C’est de Dieu dont nous par­lons. Il révèle sa puis­sance aux hommes en cela qu’Il fait de l’atrocité du com­bat dans lequel ils se trouvent plon­gés et qui devrait les lais­ser hébé­tés et inertes, la porte par laquelle il entre en eux pour les veiller ou veiller avec eux, petite flamme qui ne s’éteint pas, même quand tout a vacillé. Nous qui sommes faits pour jouir de la paix éter­nelle, trouverions-​nous Dieu ailleurs autant qu’en ces épou­sailles géné­reuses des plus forts com­bats entre­pris pour sa gloire ? Le rencontrerions-​nous ain­si même dans les plus mer­veilleux silences que réa­lisent en elles les âmes du fond des taber­nacles ? Les bruits de la guerre finissent par deve­nir tel­le­ment assour­dis­sants que l’on n’entend plus ni rien ni per­sonne — miracle du com­bat chré­tien — et que l’on devient alors mer­veilleu­se­ment apte, au milieu des assauts les plus vio­lents, à écou­ter celui qui nous parle sans aucun bruit.

En consé­quence, ce n’est pas parce que nous vivons en un siècle où tout semble s’être ligué pour la dis­pa­ri­tion de notre reli­gion et que nous devons sans cesse nous gar­der de la conta­gion néo-​moderniste, que nous ne pou­vons plus espé­rer gra­vir les som­mets de la vie chré­tienne. Pour qui veut ne pas périr, il est impé­ra­tif de ne pas se rési­gner à vou­loir seule­ment sur­vivre. Il faut conser­ver la volon­té de vivre et de vivre plei­ne­ment. Notre Dieu veut pour nous ce qu’il a tou­jours vou­lu pour ceux qui nous ont pré­cé­dés dans la foi : nous per­mettre de vivre de lui et nous élan­cer de toute notre âme vers lui, avec autant de vigueur que nos anciens. Il ne lui plaît pas, parce que nous nous trou­vons en un siècle où tout est sali, où tout est avi­li, que nos âmes se résignent à être éga­le­ment un peu sales, à croire la pure­té chi­mé­rique et la grâce elle-​même essouf­flée à fabri­quer encore de la sainteté.

Sa puis­sance éclate au contraire en cela qu’il se sert du concours des forces de dis­so­lu­tion elles-​mêmes pour pro­vo­quer le sur­saut et l’élévation des âmes chré­tiennes. Leur résis­tance leur devient le moyen pro­vi­den­tiel pour échap­per à la tié­deur qui les mena­çait. Et si elle exhale sans doute un goût de poudre à canon, il n’empêche qu’une sève spi­ri­tuelle sur­abon­dante, et qui ne demande qu’à les vivi­fier, est bien réser­vée aux âmes éprouvées.

Il s’agit, pour com­men­cer, d’une obs­ti­na­tion farouche à défendre, à conser­ver, à trans­mettre la foi. C’est pour qu’elle ne périsse pas que nous menons cette lutte achar­née ; pour qu’elle soit encore com­mu­ni­quée aux géné­ra­tions qui nous sui­vront, pour que nous-​mêmes et nos enfants, nous ne nous lais­sions pas ense­ve­lir, à notre tour, par cette déchéance abo­mi­nable qui vou­drait asser­vir tous les hommes ; pour que l’héritage de deux mil­lé­naires de Tradition catho­lique ne dis­pa­raisse pas en fumée parce que nos âmes auront été trop futiles en face du grand devoir où elles se trou­vaient de le trans­mettre à leur tour.

Nos géné­ra­tions portent la res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique de com­mu­ni­quer le tré­sor reçu de Dieu quand tout se ligue pour l’interruption défi­ni­tive de cette trans­mis­sion. En prendre vrai­ment conscience et en mesu­rer les consé­quences suf­fit aujourd’hui à nous per­mettre d’endurer volon­tiers, prêtres et fidèles, des condi­tions incon­for­tables d’existence et nous rendre prêts à accep­ter tous les sacrifices.

Et ce sont pré­ci­sé­ment ces cir­cons­tances si dif­fi­ciles que nous vivons qui nous redisent sans cesse le prix que vaut réel­le­ment la pré­ser­va­tion du tré­sor de notre foi. Qu’il s’agisse des kilo­mètres à par­cou­rir pour trou­ver une messe le dimanche, du mon­tant de la sco­la­ri­té des enfants, des divi­sions graves qui se sont pro­duites au sein de nos familles ou des épi­thètes que l’on bran­dit pour dési­gner notre résis­tance ; tout conspire mer­veilleu­se­ment à nous rap­pe­ler que nous consen­tons tous ces maux pour un bien infini.

Toute héré­sie, par les attaques qu’elle dirige contre un dogme, engendre chez les catho­liques les plus aimants de leur foi un mou­ve­ment ins­tinc­tif à se grou­per autour de lui pour le défendre, et les amènent ain­si à l’approfondir et à s’en nour­rir. Il en résulte que les orien­ta­tions spi­ri­tuelles des âmes se trouvent néces­sai­re­ment sous l’influence des luttes menées par l’Église contre les erreurs du temps. Leur sanc­ti­fi­ca­tion ne s’opère pas dans une sorte d’isolement spi­ri­tuel de l’époque où elles vivent mais dans un enga­ge­ment inté­rieur, sou­vent très dou­lou­reux, à s’unir pro­fon­dé­ment aux mou­ve­ments les plus intimes de la défense de l’Église et de sa vie mili­tante. Et ce n’est qu’au prix de l’acceptation d’une telle pos­ture que les âmes s’élèvent.

N’est-ce pas encore cette crise qui nous a contraint à reprendre notre caté­chisme et à appro­fon­dir les véri­tés que nous aurions sinon sur­vo­lées ? L’inquiétude pro­vo­quée par les nou­veau­tés dans l’enseignement dis­pen­sé par les prêtres nous a obli­gés à réflé­chir, à scru­ter notre foi. L’oecuménisme et les appau­vris­se­ments de la nou­velle litur­gie nous ont por­tés à mieux appré­cier, par contraste, com­bien la messe de tou­jours était nour­ris­sante et savou­reuse. Il a jailli du triste spec­tacle de l’immense misère spi­ri­tuelle, tout un renou­veau de la géné­ro­si­té des âmes qui a sus­ci­té des voca­tions expia­trices pour la chute des consa­crés et pour les apos­ta­sies sans nombre qui se sont pro­duites. Et tou­jours, en toile de fond, la com­pas­sion pro­vo­quée par l’affaiblissement et l’humiliation de notre mère, l’Église.

La crise nous contraint à nous his­ser à un niveau de pen­sées et de sen­ti­ments qui, natu­rel­le­ment, nous dépasse : c’est ain­si que nous ne ces­sons pas de croire à la divi­ni­té de l’Église quand tout nous laisse pen­ser qu’elle ne se relè­ve­ra pas des coups reçus de ses chefs ; que nous n’avons de cesse de prier pour le pape et pour les évêques alors que nous subis­sons de si grandes injus­tices de leur part. Que notre atta­che­ment à la foi nous est repro­ché comme un signe cer­tain de manque de cha­ri­té, lorsque la cha­ri­té est condam­née à dis­pa­raître si la foi n’est plus trans­mise. Bien que nous demeu­rions tel­le­ment éloi­gnés de l’héroïsme que demandent de telles cir­cons­tances, nous sommes comme accu­lés par le bon Dieu à pro­duire ces actes dif­fi­ciles et répé­tés de foi, d’espérance et de charité.

Et cepen­dant, comme nous devons veiller sur nous-​mêmes car un sen­ti­ment trom­peur d’invulnérabilité cherche à s’insinuer dans nos coeurs ! Nous ne sommes pas loin de nous dire par­fois comme Pierre : « Quand même tous seraient scan­da­li­sés à votre sujet, moi je ne serai jamais scan­da­li­sé » (Mt 26, 33). Nous sommes en effet demeu­rés fidèles à la foi de tou­jours, même au sein de la tour­mente conci­liaire. Nous avons sup­por­té, et nous sup­por­tons jusqu’à pré­sent, d’avoir été ban­nis des églises et consi­dé­rés comme des parias par la hié­rar­chie : « Officiellement, nous sommes consi­dé­rés comme des déso­béis­sants, comme des gens qui ne se sou­mettent pas à ce cou­rant libé­ral. C’est vrai. Nous ne nous sou­met­tons pas à ce cou­rant libé­ral et alors nous sommes pour­sui­vis. Et cette situa­tion est vrai­ment pénible » (Monseigneur Lefebvre, le 21.12.1984). Nous avons erré de grange en garage et de garage en gre­nier pour ne jamais accep­ter cette nou­velle messe qui a tari le flot de la trans­mis­sion de la foi. Les quelques clo­chers que nous avons recon­quis l’ont été de haute lutte. Notre vie, jusqu’à aujourd’hui, n’a été qu’une guerre conti­nuelle pour ne pas nous lais­ser déro­ber ces tré­sors spi­ri­tuels, les seuls aux­quels nous tenons vraiment.

Et nous pou­vons donc pen­ser, en rai­son de cette très longue résis­tance tis­sue de tant de sacri­fices, que nous nous trou­vons comme à l’abri de glis­ser et de tom­ber à notre tour ; qu’il est donc pos­sible, sans risque réel et parce que nous avons tou­jours main­te­nu le com­bat, de nous octroyer cer­taines faci­li­tés que des évo­lu­tions de la crise rendent aujourd’hui pos­sibles ; que notre expé­rience de cette guerre spi­ri­tuelle, seul bain connu de notre âme depuis tou­jours ou depuis si long­temps, nous garan­tit d’être tou­jours fidèles ; que nous avons été de bons sol­dats cou­ra­geux et que le Motu Proprio annonce pour bien­tôt ce moment heu­reux où il sera enfin recon­nu que nous avons eu rai­son de faire les choix qui ont été les nôtres.

Mais nous ne sommes pas invul­né­rables. La crise dans l’Église évo­lue, devient plus com­plexe, prend des tour­nures nou­velles. Le Motu Proprio du pape Benoît XVI consti­tue une étape qui va certes comp­ter pour la libé­ra­tion de la messe et pour la res­pi­ra­tion du Corps mys­tique. Mais il doit être clair, jus­te­ment pour ne pas se perdre après avoir tenu si long­temps, que cet acte du pape ne résout pas la crise.

Il ne la résout pas puisqu’il consi­dère les deux messes comme des formes toutes deux valables d’un même rite : « Il n’est pas conve­nable de par­ler de ces deux ver­sions du Missel Romain comme s’il s’agissait de « deux Rites ». Il s’agit plu­tôt d’un double usage de l’unique et même rite. » (Lettre qui accom­pagne le Motu Proprio de Benoît XVI aux évêques). Non seule­ment il estime qu’« il n’y a aucune contra­dic­tion entre l’une et l’autre édi­tion du Missale Romanum » mais il pré­vient aus­si que « l’exclusion totale du nou­veau rite ne serait pas cohé­rente avec la recon­nais­sance de sa valeur et de sa sain­te­té ». De telles affir­ma­tions montrent suf­fi­sam­ment que le Motu Proprio ne peut être consi­dé­ré autre­ment que comme une étape objec­ti­ve­ment fran­chie d’un pro­ces­sus dont le terme — qui ne doit être autre que le retour à la seule vraie messe — n’est, quant à lui, pas dési­ré. Il en résulte un cli­mat de confu­sion où la reprise de l’ancienne messe risque de ne signi­fier que rare­ment un retour à la bonne doctrine.

Cette situa­tion qui suit le Motu Proprio nous oblige donc, plus que jamais, à com­prendre que la ruine de l’Église ne tient pas uni­que­ment à la ques­tion litur­gique. Aussi impor­tante qu’elle soit, elle demeure seconde par rap­port à la véri­té théo­lo­gique dont elle n’est qu’une tra­duc­tion. La mécon­nais­sance de la défense de la foi ou l’opinion qu’il s’agit là de pro­blèmes éloi­gnés ne concer­nant qu’une poi­gnée d’intellectuels, lais­se­rait alors accroire que la crise de l’Église est désor­mais ter­mi­née et rem­plie la glo­rieuse mis­sion de la Fraternité Saint-​Pie X.

A ce moment de notre com­bat, la crise agit donc de nou­veau comme un signe de contra­dic­tion. Pour com­prendre le com­bat de la Fraternité, il est deve­nu impé­rieux de ne plus igno­rer la teneur de cette mésen­tente doc­tri­nale cru­ciale qui l’oppose à Rome. Elle seule per­met d’adhérer réel­le­ment à son refus d’une « récon­ci­lia­tion » qui aurait été conclue avant que la véri­té ait recou­vré tous ses droits. « Il y en a qui seraient prêts à sacri­fier le com­bat de la foi en disant : Rentrons d’abord dans l’Église ! Faisons tout pour ren­trer dans le cadre offi­ciel, public de l’Église. Taisons notre pro­blème dog­ma­tique. Taisons notre com­bat. Ne par­lons plus de la malice de la messe. Fermons la bouche, ne disons plus rien. Ne soyons pas oppo­sés à cela. Ne disons plus rien sur les ques­tions de la liber­té reli­gieuse, des Droits de l’homme, de l’oecuménisme. Taisons-​nous, taisons-​nous, et puis comme cela nous pour­rons ren­trer dans le cadre de l’Église et, une fois que nous serons à l’intérieur de l’Église, vous allez voir, on va pou­voir com­battre, on va pou­voir faire ceci, on va pou­voir faire cela… C’est abso­lu­ment faux ! On ne rentre pas dans un cadre, et sous des supé­rieurs, en disant que l’on va tout bous­cu­ler lorsqu’on sera dedans alors qu’ils ont tout en mains pour nous jugu­ler ! Ils ont toute l’autorité » (Monseigneur Lefebvre, le 21.12.1984).

La lec­ture des livres de Monseigneur Lefebvre et des régu­lières mises au point de Monseigneur Fellay s’avère ici indis­pen­sable pour arri­ver à bien mesu­rer l’étendue et la gra­vi­té des ques­tions posées. Pour faire court, je dirai qu’il n’y a aucun « accord » envi­sa­geable tant que les prin­cipes au nom des­quels ont été accep­tés les réunions inter­re­li­gieuses d’Assise, le bai­ser d’un pape au Coran, les dif­fé­rentes visites dans les mos­quées et les syna­gogues telles qu’elles se sont dérou­lées, la béné­dic­tion d’un autre pape par un rab­bin n’auront pas été relé­gués aux oubliettes de l’Église. Or ces scan­dales qui n’ont ces­sé de se suc­cé­der les uns après les autres trouvent les fon­de­ments de leur jus­ti­fi­ca­tion théo­lo­gique dans les textes du Concile.

Le Motu Proprio nous oblige fina­le­ment, encore plus qu’avant, à nous situer au coeur du débat : Vatican II, par son décret sur la liber­té reli­gieuse en par­ti­cu­lier, a déci­dé le décou­ron­ne­ment de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Monseigneur Lefebvre, lui au contraire, a don­né comme titre à son livre le plus impor­tant : Ils l’ont décou­ron­né. Ces deux posi­tions sont irré­con­ci­liables l’une avec l’autre. Et nous avons sous nos yeux, dans nos pays, si nous avons du mal à per­ce­voir la per­ver­si­té de ces nou­veaux prin­cipes, l’illustration mani­feste de la déchéance qui a sui­vi le divorce — consa­cré par le Concile — de nos ins­ti­tu­tions poli­tiques avec l’Église.

C’est pour­quoi, avant même d’être celui de la messe, le com­bat de la Fraternité est celui des droits divins de Notre-​Seigneur : elle reven­dique qu’ils soient de nou­veau recon­nus et pro­cla­més : « Alors cette guerre qui s’est faite à l’intérieur de l’Église conti­nue. Il ne faut pas croire que c’est fini. Il ne faut pas croire, parce que nous assis­tons à quelques mesures et quelques rap­pels qui sont plus conformes à l’esprit tra­di­tion­nel, que le com­bat est ter­mi­né ! Ce com­bat de la foi, dans lequel nous avons été pris, nous a fait prendre comme déci­sion de ne pas accep­ter les réformes post-​conciliaires, parce qu’elles sont faites dans cet esprit oecu­mé­nique et libé­ral. Et donc, tout ce qui est fait dans cet esprit du libé­ra­lisme, condam­né par les papes, ne peut pas être accep­té, parce que c’est contraire à notre foi, contraire au bien de l’Église, contraire au salut des âmes et contraire à la vie humaine, sociale et chré­tienne, à la vie de la socié­té » (Monseigneur Lefebvre, le 21.12.1984).

Et, si je suis par­ve­nu à m’expliquer, un nou­veau jaillis­se­ment spi­ri­tuel se pro­dui­ra donc, plus magni­fique que jamais, de ce que nos âmes, amou­reuses de l’honneur mépri­sé de Notre-​Seigneur, se seront pos­tées sur les cré­neaux de la défense de son Règne. Elles ne s’élèveront et ne peuvent s’élever que dans cette seule mesure où elles se refusent à être situées ailleurs qu’au plein coeur d’un com­bat de posi­tions qui, seul en retour, leur four­nit la garan­tie de se trou­ver au coeur de l’Église.En consé­quence, il doit être éga­le­ment évident, pour tous ceux qui savent quelle est la bataille de Monseigneur Lefebvre, que la jus­tice la plus élé­men­taire inter­dit de nouer « des accords » si la mémoire de celui à qui nous devons tout — autant qu’il est pos­sible de tout devoir à un homme — n’a pas été lavée des injus­tices et des peines subies. L’existence même de la Commission Ecclesia Dei, dres­sée sur la condam­na­tion de nos évêques, qui regroupe ceux « qui ont aban­don­né le mou­ve­ment de Monseigneur Lefebvre » (inter­view du car­di­nal Castrillón Hoyos, 06.08.2007) se trouve viciée dès l’origine. Accepter d’en être est une gifle à la mémoire d’une per­sonne qui nous est sacrée. Ce n’est point là affaire de sus­cep­ti­bi­li­té. Chacun peut com­prendre que nous serions, tout au contraire, des fils bien indignes et bien ingrats, et que nous pêche­rions gra­ve­ment contre l’honneur et contre la pié­té filiale, si nous admet­tions une régu­la­ri­sa­tion cano­nique de notre situa­tion sans plus nous sou­cier de notre fon­da­teur. L’origine même de cette com­mis­sion pon­ti­fi­cale, comme sa déno­mi­na­tion invi­tant tex­tuel­le­ment les fidèles à s’af­fran­chir du com­bat des seuls évêques qui ont osé se lever pour défendre la doc­trine tra­di­tion­nelle, nous est odieuse et suf­fit à la dis­cré­di­ter à nos yeux.

C’est à l’aune de ces consi­dé­ra­tions que l’on peut envi­sa­ger de répondre à une ques­tion qui nous est régu­liè­re­ment posée depuis la paru­tion du Motu Proprio : pouvons-​nous assis­ter à ces messes de saint Pie V qui sont désor­mais célé­brées dans quelques paroisses ? Pouvons-​nous y écou­ter les ser­mons ? Y com­mu­nier ? Envoyer serei­ne­ment nos enfants pour y rece­voir le caté­chisme ou pour se confesser ?

Je répon­drai par la for­mule : « La messe : oui ; mais pas la messe sans la doc­trine ». Il faut être cer­tain que le prêtre qui a repris la messe a éga­le­ment retrou­vé l’intégrité de la véri­té catho­lique. L’on ne peut se conten­ter d’approximations doc­tri­nales, d’à peu près théo­lo­gique. Lorsque l’autorisation de célé­brer la messe de saint Pie V selon le pre­mier indult de 1984 a été concé­dée, Monseigneur Lefebvre avait for­te­ment décon­seillé d’y assis­ter en rai­son de cet affai­blis­se­ment ou de cette alté­ra­tion de la foi qui pou­vait pro­ve­nir de la pré­di­ca­tion. Il regret­tait que cer­tains « ne dépassent pas le pro­blème de la messe. La messe de saint Pie V est dite, maté­riel­le­ment, donc le pro­blème est réso­lu. Il n’y a plus de pro­blème. » (Monseigneur Lefebvre, le 14.1.1986).

N’estimons pas que notre for­ma­tion, même bonne, nous place au-​dessus de ces dan­gers : d’autres, et en grand nombre, n’y ont pas résis­té. Il me semble que l’histoire des socié­tés qui dépendent de la Commission Ecclesia Dei démontre élo­quem­ment qu’il est hélas pos­sible, après l’adoration du Christ cou­ron­né par la litur­gie, d’assister à son décou­ron­ne­ment par la pré­di­ca­tion. Je ne veux pas dire que l’on perd la foi en écou­tant, une fois en passant,
un ser­mon impré­gné des erreurs modernes. Cependant, il est bien néces­saire d’avoir conscience des trois points suivants :

-Tout d’abord, l’humilité d’une âme doit natu­rel­le­ment l’incliner à se défier d’elle-même et à ne pas prendre le risque de se lais­ser trou­bler ou déstabiliser.

-Même si elle pense qu’elle ne risque rien, elle doit cepen­dant mesu­rer ce qu’elle n’a sans doute pas reçu et qu’elle aurait pu rece­voir en assis­tant à la messe dans une cha­pelle où l’enseignement doc­tri­nal est vrai­ment communiqué.

-Il lui faut éga­le­ment se rap­pe­ler que les hommes sont enclins à se ras­su­rer au sujet de ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire en regar­dant ce que font les autres, sur­tout s’ils leur portent une cer­taine estime. C’est ain­si. De la per­mis­sion que l’un prend pour lui-​même, il résulte que d’autres font de même et l’effet s’en trouve mul­ti­plié. Et si l’on estime son esprit suf­fi­sam­ment acé­ré pour trier et ne conser­ver que la véri­té, en sera-​t-​il de même pour ceux que l’on aura entraî­nés dans son sillage ?

Cette réponse ne nous empêche pas par ailleurs d’aider, d’encourager, de favo­ri­ser chez ces prêtres tout ce qui peut aller dans le sens de la Tradition : four­nir les bons livres litur­giques par exemple, en offrir d’autres qui expliquent le com­bat doc­tri­nal que nous menons, mettre des prêtres en rela­tion avec ceux de la Fraternité, etc. Il faut arri­ver à leur mon­trer que cette messe qu’ils veulent désor­mais célé­brer est l’expression d’une doc­trine et d’une spi­ri­tua­li­té oppo­sées à celles qu’ils ont enten­dues pen­dant leurs années de séminaire.

Et puisque la messe tra­di­tion­nelle est l’ex­pres­sion par excel­lence de la Tradition de l’Église, il est du devoir de la Fraternité de conti­nuer son oeuvre en faveur de la péren­ni­té de la messe. Une réap­pro­pria­tion de ce tré­sor par un grand nombre de prêtres — aus­si sou­hai­table et légi­time qu’elle puisse être — ne doit pas être accom­pa­gnée de la pra­tique fort dom­ma­geable qui a pour­tant pré­va­lu ces der­nières décen­nies, et qui consiste à alté­rer les règles litur­giques au gré des com­mo­di­tés et des aspi­ra­tions des com­mu­nau­tés. Notre oeuvre doit donc main­te­nir un foyer de rec­ti­tude litur­gique tout autant que de droi­ture doc­tri­nale. Sur ce plan éga­le­ment, la doc­trine tra­di­tion­nelle doit être ren­due à l’Église avant que la litur­gie ne soit livrée à un pro­ces­sus évolutif.

Il faut donc conti­nuer notre route avec per­sé­vé­rance. Nous aime­rions bien voir le terme de cette crise mais nous ne devons pas confondre le désir que nous avons d’en voir la fin avec la réa­li­té. Quelles que soient ses imper­fec­tions, le Motu Proprio nous montre que le com­bat de longue haleine de la Fraternité porte ses fruits, que le Saint-​Esprit agit mys­té­rieu­se­ment, comme mal­gré les hommes. Ne l’oublions pas : il y a encore peu d’années, aucun d’entre nous n’aurait ima­gi­né pos­sible un docu­ment pon­ti­fi­cal aus­si favo­rable à la vraie messe. Le voi­là paru, il nous est un encou­ra­ge­ment à pen­ser que notre com­bat doc­tri­nal fini­ra un jour, lui aus­si, par être pris en compte.

Dès lors, ayons confiance : il vien­dra néces­sai­re­ment le temps où les erre­ments doc­tri­naux du Concile seront balayés. L’insistance du Saint-​Père à expli­ci­ter le prin­cipe de l’her­mé­neu­tique de la conti­nui­té, tant au sujet du Concile à l’occasion de son dis­cours à la Curie du 22 décembre 2005, qu’au sujet de la messe de Paul VI dans la lettre qui accom­pagne le Motu Proprio, est ren­due néces­saire par le devoir de les dis­cul­per des ravages qui les ont immé­dia­te­ment sui­vis. Mais leur défense aus­si insis­tante consti­tue déjà un aveu de fai­blesse, sans suf­fire pour autant à les sau­ver du cou­pe­ret des faits, car c’est à ses fruits que l’on juge de l’arbre.

Ne nous lais­sons donc pas émou­voir par les cri­tiques et les reproches qui nous sont adres­sés. La Fraternité, dans la jungle de la crise, se trouve en tête de colonne à devoir manier le coupe-​coupe pour déga­ger une piste encore catho­lique en pleine luxu­riance de trans­gres­sions ou d’al­té­ra­tions doc­tri­nales. Certains estiment vouée à l’échec sa ten­ta­tive, face à la force des erreurs qui auraient ain­si défi­ni­ti­ve­ment triom­phé de l’Église. D’autres la consi­dèrent comme inso­lente de per­sis­ter, presque toute seule, sur un tel iti­né­raire. Les uns et les autres, tout en pro­fi­tant de ses avan­cées, la conspuent d’autant plus qu’ils pour­raient être sus­pec­tés de suivre, même de loin, les traces de son layon.

Nous avons par­lé de notre cher com­bat mais nous avons bien conscience que ce com­bat de l’honneur et pour l’honneur de Dieu nous dépasse infi­ni­ment et ne nous appar­tient pas. Nous sommes des ser­vi­teurs inutiles aux­quels le bon Dieu a don­né le pri­vi­lège, comme à Simon de Cyrène, de coopé­rer à l’oeuvre de sa Rédemption. Mais ce com­bat, il en a confié mys­té­rieu­se­ment le soin à sa Mère parce que sa vic­toire sur l’hérésie et sur l’enfer sera encore plus glo­rieuse pour lui s’il en a triom­phé par elle. Il n’est le nôtre que parce qu’il est le sien et c’est donc vers elle que nous devons nous tour­ner pour lui deman­der de nous gar­der par­tout et tou­jours fidèles : « Sois fidèle jusqu’à la mort et je te don­ne­rai la cou­ronne de vie » Ap 2, 10.

Chers Amis et Bienfaiteurs de la Fraternité, je vous pré­sente tous mes voeux à l’occasion de la fête de Noël et je vous porte tous dans ma prière auprès du Coeur Douloureux et Immaculé de Marie.

Abbé Régis de CACQUERAY , Supérieur du District de France