L’insolite leçon de Mgr Fernando Ocariz

Lire aus­si : une ques­tion cru­ciale. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize répond à Mgr Fernando Ocariz

Un pré­lat a récem­ment réaf­fir­mé que Vatican II était un pas­sage obli­gé, en don­nant une leçon d’o­béis­sance inso­lite. Quant à nous, en sou­riant comme lui, nous écon­dui­sons ce Concile, qui n’a pas qua­li­fi­ca­tion pour nous assu­jet­tir. Et qui reste cala­mi­teux et cataclysmique.

Mgr Ocariz, vicaire géné­ral de l’Opus Dei, a écrit, le 5 décembre der­nier, dans l’Osservatore Romano, pour exhor­ter à accep­ter les ensei­gne­ments de Vatican II. Selon lui, tout catho­lique doit accep­ter ce concile.

S’il cherche à nous en per­sua­der, c’est sans doute parce que, après le refus qu’ont oppo­sé Mgr Marcel Lefebvre et la Fraternité Saint-​Pie X au Concile, d’autres voix se sont récem­ment éle­vées, même dans la « par­tie offi­cielle » du clergé.

Que dit son article ? Que les ensei­gne­ments du Concile réclament, de la part des catho­liques, des atti­tudes diverses, selon l’au­to­ri­té de ces ensei­gne­ments ; et que, en ce qui concerne les ensei­gne­ments qui relèvent de la reli­gion, on est tenu d’y adhé­rer. Reprenons ces trois points.

Un concile doctrinal ?

Mgr Ocariz n’est pas d’ac­cord avec une idée qui, proteste-​t-​il, cir­cule, et qui vou­drait que, parce que Vatican II est un concile pas­to­ral, il n’en­tend rien ensei­gner quant à la doc­trine catho­lique. Non ! s’in­surge le vicaire géné­ral de l’Opus Dei. Et il explique : le concile a été pas­to­ral, c’est vrai. Mais ce n’est pas pour autant qu’il n’a rien vou­lu dire quant à la doc­trine ; pas­to­ral ne s’op­pose pas à doc­tri­nal. Mgr Ocariz a ici rai­son. Mais qui aurait com­pris les choses autre­ment ? Les forces de la Tradition ? Certainement pas !

Il est en effet indu­bi­table que Vatican II s’est vou­lu pas­to­ral. Jean XXIII l’a dit plu­sieurs fois : le Concile cor­res­pond à un magis­tère « dont le carac­tère est sur­tout pas­to­ral [1] ».

D’un autre côté il est cer­tain que Vatican II a vou­lu ensei­gner des points de doc­trine catho­lique, lors­qu’il a, par exemple, rap­pe­lé que le Christ a envoyé, d’au­près du Père, le Saint-​Esprit [2].

Il est enfin hors de doute, comme le dit Mgr Ocariz, que l’en­sei­gne­ment de la doc­trine « est par­tie inté­grante de la pas­to­rale ». C’est facile à com­prendre : ce qui est pas­to­ral, c’est ce qui appar­tient à la charge de pas­teur. Or, qu’est-​ce qu’être pas­teur, dans le nou­veau Testament ? C’est être prêtre en charge des âmes. Pastoral est donc syno­nyme de sacer­do­tal [3]. Or le sacer­doce, dans l’Église catho­lique, s’exerce dans trois direc­tions au ser­vice des âmes : l’en­sei­gne­ment de la doc­trine ; la direc­tion des consciences ; la sanc­ti­fi­ca­tion par les sacre­ments. L’enseignement de la doc­trine est donc la pre­mière tâche du pas­teur ! Ce n’est donc pas la Fraternité qui peut se sen­tir visée par la cri­tique de Mgr Ocariz.

Qui est-​ce alors ? Les Pères conci­liaires, pensons-​nous. Car ils ont orien­té les esprits vers la confu­sion en décla­rant, le 6 mars 1964 : « Étant don­né le carac­tère pas­to­ral du Concile, il a évi­té de pro­non­cer d’une manière extra­or­di­naire des dogmes com­por­tant la note d’in­failli­bi­li­té [4]. » Le concile a été pas­to­ral, soit. Il a évi­té de défi­nir des dogmes, soit [5]. Mais en quoi le fait d’être pas­to­ral peut ame­ner à ne pas pro­non­cer de dogmes ? Si être pas­to­ral, c’est être orien­té vers les bre­bis, et qu’il est utile aux bre­bis de leur mon­trer ce qu’il faut croire, alors disons le contraire : être pas­to­ral réclame par­fois de défi­nir des dogmes !

Division dans le concile…

Mgr Ocariz conti­nue en divi­sant le conte­nu du Concile en trois caté­go­ries. Il y a d’a­bord les ensei­gne­ments rele­vant de la doc­trine catholique :

1. Enseignements déjà défi­nis comme dogmes aupa­ra­vant par le Magistère infaillible de l’Église : Vatican II ne fait que les rap­pe­ler, comme lors­qu’il déclare que les évêques catho­liques sont les suc­ces­seurs des apôtres [6]. Le catho­lique doit les faire siens par la ver­tu de foi. Ce point ne fait pas de dif­fi­cul­té [7].

2. Enseignements qui n’ont pas été défi­nis aupa­ra­vant et qui ne sont pas non plus défi­nis par le Concile (qui n’use pas de l’in­failli­bi­li­té). Il y a ensuite une troi­sième catégorie :

3. Considérations qui ne relèvent pas de la doc­trine, par exemple des « des­crip­tions de l’é­tat de la socié­té, sug­ges­tions, exhor­ta­tions, etc. », comme lorsque le Concile observe que « les condi­tions de vie de l’homme moderne, au point de vue social et cultu­rel, ont été pro­fon­dé­ment trans­for­mées [8] ». Mgr Ocariz avoue que l’on n’est pas obli­gé d’y adhérer.

De ces trois caté­go­ries, nous retien­drons la deuxième (2°), sur laquelle le pré­lat s’é­tend et donc qu’il faut discuter.

Les « nouveautés »

Il est clair que le Concile enseigne, dans le domaine reli­gieux, de nom­breux points qui n’ont jamais été défi­nis par le Magistère infaillible avant Vatican II. Il y en a de deux sortes :

1. Ce qui, sans avoir été défi­ni, a été tout de même ensei­gné avant le Concile.

2. Ce qui n’a été, ni défi­ni, ni même ensei­gné avant Vatican II, et que Mgr Fernando Ocariz appelle des « nou­veau­tés d’ordre dotri­nal » [9]. La liber­té reli­gieuse entre dans cette catégorie.

À pro­pos de ces ensei­gne­ments qui appar­tiennent à ce qu’on appelle le Magistère non infaillible mais authen­tique, Mgr Ocariz se demande quelle doit être l’at­ti­tude des fidèles. Doivent-​ils y croire, par la ver­tu de foi ? Non, puisque l’adhé­sion de la foi exige que l’on soit abso­lu­ment cer­tain de la véri­té de ce qui est ensei­gné, et cette abso­lue cer­ti­tude ne peut avoir lieu que si, pré­ci­sé­ment, le Magistère est infaillible. Alors, com­ment doit-​on se comporter ?

On doit le rece­voir en y appor­tant un « assen­ti­ment reli­gieux de l’in­tel­li­gence ». Comme l’ex­prime Mgr Ocariz : « Cette adhé­sion ne se pré­sente pas comme un acte de foi, mais plu­tôt d’o­béis­sance (…).»

Ce point est exact : ce n’est pas parce que l’Église enseigne quelque chose sans exer­cer son pri­vi­lège de l’in­failli­bi­li­té, que les fidèles doivent consi­dé­rer cet ensei­gne­ment pour peu de chose ! Les âmes doivent rece­voir cet ensei­gne­ment comme cer­tai­ne­ment vrai, mais pas d’une cer­ti­tude abso­lue : d’une cer­ti­tude seule­ment condi­tion­née, en ce sens que l’on doit adhé­rer à cet ensei­gne­ment « à la condi­tion que l’Église ne décrète pas quelque chose d’autre, avec une auto­ri­té égale ou même supé­rieure », selon Joachim Salaverri [10].

Or, si l’on suit Mgr Ocariz – et c’est sur ce point qu’il ne dit pas tout ce qu’il fau­drait dire –, on doit dans tous les cas adhé­rer à cet ensei­gne­ment et le consi­dé­rer comme vrai. Selon lui, lorsque ces points ensei­gnés de façon non infaillible semblent cau­ser des dif­fi­cul­tés quant à leur conti­nui­té avec la Tradition, il convient de « repous­ser » toute ten­ta­tive d’in­ter­pré­ta­tion qui revien­drait à une incom­pa­ti­bi­li­té avec la Tradition.

Suivez mon regard : si, par exemple, Vatican II enseigne que tout homme a droit à la liber­té de culte, quelle que soit sa reli­gion (même si c’est l’is­lam), alors les catho­liques, même s’ils ne sont pas tenus d’y croire de foi divine (ouf !), et même si cet ensei­gne­ment leur paraît incon­ci­liable avec les ensei­gne­ments de Pie IX, de Léon XIII ou de Pie XII, ces catho­liques, donc, doivent repous­ser toute ten­ta­tion inté­rieure de juger cette théo­rie de la liber­té reli­gieuse comme fausse. Dès lors que Rome, inter­prète « authen­tique » du Concile, a inter­pré­té ces pas­sages comme conformes à la Tradition, alors il convient de chas­ser toute idée contraire.

L’erreur ne peut être imposée

L’exigence que nous impose ain­si Mgr Ocariz est injuste. Les théo­lo­giens qui, avant lui, ont appro­fon­di la ques­tion de ce fameux « assen­ti­ment interne » de l’es­prit, ont envi­sa­gé l’hy­po­thèse d’une erreur dans les décrets du Magistère authen­tique d’une tout autre façon.

Selon Forget, par exemple : « C’est un prin­cipe géné­ral qu’on doit obéis­sance aux ordres d’un supé­rieur, à moins que, dans un cas concret, l’ordre n’ap­pa­raisse mani­fes­te­ment injuste ; pareille­ment, un catho­lique est tenu d’adhé­rer inté­rieu­re­ment aux ensei­gne­ments de l’au­to­ri­té légi­time, aus­si long­temps qu’il ne lui est pas évident qu’une asser­tion par­ti­cu­lière est erro­née [11]. » Edmond Dublanchy explique : « Si, dans un cas par­ti­cu­lier, des doutes qui paraissent bien fon­dés arrêtent l’in­tel­li­gence et empêchent son adhé­sion à l’en­sei­gne­ment pro­po­sé, on doit, pour mettre un terme à cette situa­tion d’es­prit, sou­mettre ses doutes à des guides capables d’é­clai­rer l’in­tel­li­gence ou les sou­mettre à l’au­to­ri­té elle-​même [12]

Selon Antoine Straub, vis-​à-​vis de ce genre de décrets non infaillibles, le « fils de l’Église, qui sait que ce décret n’est pas péremp­toire » doit être « dis­po­sé de telle façon, qu’il ne vou­drait pas main­te­nir son assen­ti­ment, si l’Église, par une sen­tence infaillible, jugeait autre­ment que ce décret affirme, ou bien si lui-​même s’a­per­ce­vait que la chose affir­mée par le décret répugne à la véri­té. En effet il se peut, par acci­dent, que l’é­dit appa­raisse à quel­qu’un [1°] ou bien cer­tai­ne­ment faux [2°] ou bien oppo­sé à la solide rai­son, de telle sorte que la force de la rai­son ne soit nul­le­ment écra­sée sous le poids de l’au­to­ri­té sacrée [de l’Église]. Eh bien, puisque c’est une obéis­sance rai­son­nable qui est deman­dée, si la pre­mière hypo­thèse [1°] se pro­duit, il sera licite de ne pas assen­tir au décret, et si c’est la seconde [2°], il sera licite de dou­ter, ou même d’es­ti­mer que la thèse qui s’é­loigne de l’é­dit sacré est encore pro­bable, mais il ne sera pas pour autant per­mis de la contre­dire publi­que­ment, en rai­son de la révé­rence qui est due à l’au­to­ri­té sacrée… mais il fau­dra gar­der le silence qu’on appelle « obsé­quieux », ou expo­ser avec humi­li­té la dif­fi­cul­té au tri­bu­nal sacré, ou recou­rir au juge­ment infaillible d’un tri­bu­nal supé­rieur [13]…»

Pour résu­mer la parole de ces théo­lo­giens, si le catho­lique s’a­per­çoit qu’un ensei­gne­ment non infaillible de l’Église est mani­fes­te­ment faux :

1. Il est licite de « sus­pendre son assen­ti­ment ». C’est le choix de la Fraternité.

2. Il faut en réfé­rer à l’au­to­ri­té en émet­tant ses doutes. C’est éga­le­ment ce à quoi la Fraternité s’est employée encore tout récemment.

3. Ce recours à l’au­to­ri­té doit se faire en pri­vé et avec res­pect. Le recours date des ses­sions du Concile (dont le carac­tère est pri­vé), pen­dant les­quelles Mgr Lefebvre s’est dépen­sé sans comp­ter pour faire valoir, auprès du pape, l’ins­pi­ra­tion libé­rale des textes conci­liaires. Mais l’au­to­ri­té refu­sant de se jus­ti­fier sur l’in­com­pa­ti­bi­li­té du concile avec le Magistère anté­rieur (elle ne fait qu’ap­pe­ler à l’o­béis­sance), notre résis­tance est deve­nue publique et si, à telle ou telle occa­sion, le res­pect n’a pas été par­fai­te­ment sauf, cela laisse intact le droit de ne pas assen­tir aux exo­tismes du Concile. Et après tout que l’on honore aus­si le mérite de la contestation !

4. Le Magistère actuel, chaque fois qu’il a réaf­fir­mé le carac­tère tra­di­tion­nel de tout le Concile, ne l’a jamais fait dans des condi­tions d’in­failli­bi­li­té : par suite, appuyés sur le Magistère tra­di­tion­nel et infaillible d’a­vant Vatican II, nous conti­nuons de refu­ser les nouveautés.

Mgr Fernando Ocariz, en excluant la pos­si­bi­li­té que le Magistère authen­tique, quand il s’ex­prime sur la Révélation ou bien quand il inter­prète des ensei­gne­ments qu’il a lui même pro­fé­rés par ailleurs, puisse se trom­per, fait de ce Magistère authen­tique un Magistère infaillible et demande une obéis­sance aveugle syno­nyme de péché.

Parce que le Magistère non infaillible peut errer, il n’est pas impos­sible qu’il dise que la socié­té doit être non confes­sion­nelle, ou bien que Dieu bénit l’is­lam. Alors non seule­ment nous avons le droit de ne pas le rece­voir, mais en outre il nous est « phy­si­que­ment » impos­sible de faire autrement !

Abbé Philippe Toulza †, Directeur des Editions Clovis-Fideliter

Extrait du Fideliter n° 206 de mars-​avril 2012

Notes de bas de page

  1. Allocution au Sacré-​Collège, 23 décembre 1962, Documentation catho­lique n° 1931, col. 101.[]
  2. Ad Gentes, § 4.[]
  3. Et donc tous les conciles, dans l’Église, sont pas­to­raux.[]
  4. DC n° 1466 (6 mars 1966), col. 418–420.[]
  5. Le pro­pos n’est pas ici de cri­ti­quer le refus de défi­nir.[]
  6. Lumen Gentium, § 20.[]
  7. Certaines ana­lyses anti­con­ci­liaires assez récentes sou­tiennent que Vatican II ne relève aucu­ne­ment du Magistère de l’Église (ni infaillible ni authen­tique). C’est une thèse. Mais même en ne se ran­geant pas à elle, le refus des nou­veau­tés est jus­ti­fiable, comme cet article s’ef­force de le mani­fes­ter.[]
  8. Gaudium et Spes, § 54.[]
  9. Il les légi­time en rap­pe­lant que le Magistère ne fait pas que répé­ter la Révélation, mais qu’il a aus­si la facul­té d’ap­pro­fon­dir la connais­sance de celle-​ci par déve­lop­pe­ment homo­gène. À par­tir du moment où l’on appro­fon­dit, on découvre des pro­fon­deurs jus­qu’i­ci cachées. C’est pour­quoi l’au­teur parle de nou­veau­tés. Mais, répondons-​nous, cette opé­ra­tion consiste à rendre plus clair ce qui était confus, ou plus expli­cite ce qui était impli­cite, ou plus actuel ce qui était vir­tuel. Cela ne consti­tue pas, à pro­pre­ment par­ler, des « nou­veau­tés ». Le mot de « nou­veau­té », par lui-​même, exprime une « nou­velle chose », et non l’as­pect mécon­nu d’une « ancienne chose ».[]
  10. De Ecclesia Christi, BAC, Madrid, 1962, § 666 (tra­duc­tion par nos soins).[]
  11. « Congrégations romaines », Dictionnaire de théo­lo­gie catho­lique, col. 1108. Nous citons volon­tiers cet ouvrage, plus acces­sible que d’autres aux lec­teurs.[]
  12. « Infaillibilité du pape », DTC, 1709–1714. Voir éga­le­ment Louis Billot, De Ecclesia Christi, Université pon­ti­fi­cale gré­go­rienne, Rome, 1827, p. 448, en par­ti­cu­lier la fin de la note 1.[]
  13. In Salaverri, op. cit. Lucien Choupin et Salaverri admettent qu’il puisse y avoir des « rai­sons contre le décret abso­lu­ment évi­dentes », et demandent d’en réfé­rer « avec la révé­rence due à la sainte Congrégation ». Choupin admet qu’en un tel cas, on sus­pende son assen­ti­ment et qu’on s’en tienne au « silence obsé­quieux ».[]