Texte de l’entretien de Mgr Fellay : les mariages dans la Fraternité Saint-​Pie X

Que penser des dispositions romaines
concernant les mariages dans la Fraternité Saint-​Pie X ?

Lors d’un voyage aux Etats-​Unis, en avril der­nier, Mgr Bernard Fellay, Supérieur géné­ral de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X, a accor­dé au site amé­ri­cain sspx.org un entre­tien vidéo sur les ques­tions sou­le­vées par la Lettre du car­di­nal Gerhard Ludwig Müller, pré­fet de la Congrégation pour la doc­trine de la foi, sur les mariages dans la Fraternité (4 avril 2017). On pour­ra voir ici cette vidéo en ver­sion ori­gi­nale sous-​titrée en français.

Cet entre­tien, réa­li­sé le 21 avril, ne répond pas direc­te­ment à toutes les objec­tions for­mu­lées depuis la paru­tion de la Lettre du car­di­nal Müller. Il en donne une inter­pré­ta­tion géné­rale qui sera pré­ci­sée de façon argu­men­tée par un Directoire cano­nique à l’usage des prêtres de la Fraternité Saint-​Pie X, comme annon­cé par FSSPX.Actualités le 12 avril.

Soyez gran­de­ment remer­cié, Monseigneur, d’avoir pris le temps sur votre horaire très char­gé pour cette entre­vue. Permettez-​moi quelques ques­tions pour cla­ri­fier de récentes nou­velles reçues de Rome. 

Avec plai­sir.

1) Tout d’abord, les der­nières nou­velles de Rome à pro­pos de la Fraternité concernent les dis­po­si­tions rela­tives à nos mariages. Qu’est-ce que cela signi­fie pour la Fraternité et com­ment cela nous affectera-​t-​il pratiquement ? 

C’est une vaste ques­tion. Laissez-​moi rap­pe­ler un peu le contexte. Depuis des années, une sorte de juris­pru­dence a été éta­blie par l’Eglise offi­cielle, par Rome, qui pré­tend que nos mariages seraient inva­lides. Bien sûr, nous avons suf­fi­sam­ment d’éléments de droit cano­nique pour prou­ver que ce n’est pas le cas. Mais néan­moins, les gens qui veulent rompre – si je peux dire ain­si – leur mariage ont, avec cette dis­po­si­tion offi­cielle, une voie facile pour le faire.

Depuis des années, j’ai essayé de voir avec Rome ce qui pou­vait être fait pour mettre fin à cette situa­tion injuste et fausse. Finalement, après avoir échan­gé dif­fé­rentes idées au cours des années – il y a presque 10 ans que je dis­cute de cela –, est venue l’idée – et c’est cer­tai­ne­ment une ini­tia­tive du Saint-​Père – de dire aux évêques : pour­quoi ne pas recon­naître cette situa­tion comme catho­lique et donc don­ner la délé­ga­tion ? Voilà le contexte.

Maintenant, comme pour beau­coup de docu­ments, il faut lire entre les lignes. Je pense que le but se trouve dans le deuxième para­graphe qui dit aux évêques : les prêtres de la Fraternité, bien que l’Eglise les iden­ti­fie comme irré­gu­liers, sont capables de rece­voir la délé­ga­tion néces­saire pour bénir ou rece­voir les consen­te­ments du mariage. Je pense donc que cela doit être lu comme une nou­veau pas en faveur de la Fraternité, dans les faits ; non pas une ten­ta­tive d’essayer de se mettre la Fraternité « dans la poche » – comme on dit fami­liè­re­ment. Non ! au contraire, c’est une recon­nais­sance que ce que nous fai­sons est catho­lique. D’où le mes­sage aux évêques : « Vous pou­vez don­ner la délé­ga­tion même à ces prêtres ».

Ce qui est très inté­res­sant aus­si, c’est qu’on parle de nos mariages. Et il est dit que, même si les prêtres dio­cé­sains sont délé­gués pour rece­voir les consen­te­ments, la messe est néan­moins célé­brée par un prêtre de la Fraternité. Le fait qu’il y ait une décla­ra­tion claire que la messe célé­brée soit celle de la Fraternité, c’est encore un nou­veau pas dans la bonne direc­tion, car il est dit que ses prêtres non seule­ment peuvent, mais diront la messe. Et évi­dem­ment de la manière appro­priée, donc sans aucune irré­gu­la­ri­té canonique.

Vous trou­vez quelque part une cer­taine contra­dic­tion dans le texte. C’est évident. Il faut com­prendre que, d’abord, Rome veut affir­mer que nous ne sommes pas encore, à ses yeux, com­plè­te­ment dans l’ordre selon le droit cano­nique. Il en est fait men­tion. Mais cepen­dant : « Traitez-​les nor­ma­le­ment comme s’il n’y avait pas de désordre. » C’est intéressant !

Certainement, vous pou­vez avoir dif­fé­rentes façons d’examiner ce texte ; une manière posi­tive ou une manière pes­si­miste. Mais, en regar­dant le Saint-​Père, en consi­dé­rant com­ment le pape François nous traite depuis un cer­tain temps, il est très clair qu’il s’agit d’un pas bien­veillant envers nous ; non pas un piège, un mau­vais coup caché ou une main­mise. Non ! c’est une volon­té que nous soyons trai­tés cor­rec­te­ment à tous les niveaux.

2) Excellence, vous avez par­lé de contra­dic­tions pos­sibles dans le texte ou même de dif­fé­rentes façons de lire entre les lignes. Certains fidèles qui assistent aux messes de la Fraternité s’attendent peut-​être à devoir main­te­nant accep­ter les prêtres du dio­cèse pour rece­voir leurs consen­te­ments. Et cer­tains d’entre eux semblent mal à l’aise à l’idée qu’un prêtre dio­cé­sain vienne, par exemple, dans une cha­pelle de la Fraternité pour rece­voir leurs consen­te­ments. Que diriez-​vous à ceux qui pensent que cette dis­po­si­tion de Rome n’est qu’un nou­vel obs­tacle pour les fidèles dési­reux de se marier en pré­sence des prêtres de la Fraternité ?

Je pense que lorsque nous abor­dons une situa­tion pra­tique, il est dif­fi­cile de savoir à l’avance ce qui se pas­se­ra. Nous allons essayer de trai­ter avec les évêques ; nous allons essayer de tirer le meilleur par­ti du texte. Nous avons déjà des cas, en par­ti­cu­lier en Argentine, le pays du pape, où l’évêque a sim­ple­ment don­né la délé­ga­tion à nos prêtres[1]. Tout sim­ple­ment. Et nous espé­rons que cela devienne la situa­tion géné­rale. Donc, l’interprétation cor­recte du texte.

Cela n’exclut pas une situa­tion où, par exemple, un évêque se mon­tre­ra obs­ti­né… et insis­te­ra pour impo­ser un prêtre. Nous devrons alors exa­mi­ner la situa­tion concrète. Certainement, comme c’est un mariage de nos fidèles, ils ont leur mot à dire. Et c’est pour­quoi je lis de cette façon le texte : « dans l’impossibilité pour le plan A, allez au plan B » qui consiste à don­ner direc­te­ment la délé­ga­tion aux prêtres de la Fraternité.

Donc, s’il y a des cas où nous nous sen­tons mal à l’aise, nous devons le dire. Et c’est même dans le texte. Probablement nous aurons ici et là quelques dif­fi­cul­tés, mais elles ne sont pas sans solution.

3) Puisque le docu­ment men­tionne la pos­si­bi­li­té que les ordi­naires donnent la délé­ga­tion direc­te­ment [aux prêtres] de la Fraternité, et que vous avez cité des exemples où c’est déjà le cas, com­ment les prêtres de la Fraternité tenteront-​ils d’obtenir cette délé­ga­tion ? Est-​ce du res­sort des prêtres indi­vi­duels, des prieurs locaux, des Supérieurs de dis­trict ou de la Maison géné­rale ? Pouvez-​vous nous éclai­rer sur la façon dont, pra­ti­que­ment, cela se réalisera ? 

Nous indi­que­rons aux dif­fé­rents dis­tricts la façon, la manière de trai­ter. On peut pré­voir dif­fé­rents scé­na­rios. En géné­ral, comme je l’ai dit, nous essaie­rons non pas de trai­ter au cas par cas, mais de par­ve­nir à des règles géné­rales avec les évêques. Et cela signi­fie donc un contact du Supérieur du district.

4) En ce qui concerne ces règles géné­rales, il a été indi­qué dans le docu­ment publié par la Maison géné­rale, qu’un Directoire serait éta­bli pour l’ensemble de la Fraternité. Est-​il pré­ma­tu­ré de com­men­ter ce Directoire ou avez-​vous déjà eu des conver­sa­tions au sujet de ce Directoire ?

Il est trop tôt pour en par­ler. Nous devons éga­le­ment attendre de voir com­ment ce texte venant de Rome va être reçu loca­le­ment. Et nous n’avons pas encore toutes les réponses. Mais vous pou­vez faci­le­ment ima­gi­ner que, avec un tel texte, la plu­part des évêques ne s’embarrasseront pas, car il s’agit d’une ouver­ture envers nous. Et ils vont sim­ple­ment accor­der la délégation.

5) Comment aborderons-​nous la ques­tion du mariage dans des endroits où, par exemple, les évêques ne veulent pas col­la­bo­rer ? Risque-​t-​on d’avoir cer­tains pays ou dio­cèses où les évêques accordent une délé­ga­tion et d’autres pas ? 

A stric­te­ment par­ler, nous pour­rions nous attendre à cela. Il est pos­sible que des évêques s’opposent aux dis­po­si­tions du pape. Nous le savons. Mais je ne le crains pas, parce que [dans ce cas], nous reve­nons à la situa­tion actuelle, pré­vue par le droit cano­nique, qui dit que, s’il y a une grave dif­fi­cul­té – en latin : grave incom­mo­dum –, les futurs époux peuvent pro­cé­der [et se marier]. Ils doivent avoir, dans ce cas, des témoins et un prêtre, s’il y en a un de disponible.

6) Dans le cas où un évêque local serait oppo­sé, y a‑t-​il ou pas un recours pos­sible à Rome pour nous protéger ?

Je dirais que ce n’est pas néces­saire, mais nous exa­mi­ne­rons pro­ba­ble­ment la ques­tion. Nous pou­vons par­ler avec Rome à ce sujet : serait-​il juste d’établir dans de tels cas une autre dis­po­si­tion, si je puis dire ? Quand j’ai par­lé au pape de la situa­tion actuelle où les évêques nous refusent [la délé­ga­tion], il a décla­ré : « Mais je peux la don­ner ! » C’était très inté­res­sant. Comme ultime recours, nous savons que, du côté du pape, il y a cette volonté.

7) Cela peut sem­bler une ques­tion pra­tique ; à la lumière du docu­ment récent, où seront doré­na­vant enre­gis­trés ces mariages ? Dans les prieu­rés et cha­pelles de la Fraternité, dans les paroisses du dio­cèse ou ailleurs ?

Si nous sui­vons l’indication du texte lui-​même, je pense que l’interprétation cor­recte est que nous conti­nuons à ren­sei­gner nos registres, et nous envoyons la noti­fi­ca­tion [du mariage] au dio­cèse. Il se pour­rait que nous envoyions un peu plus que la noti­fi­ca­tion, mais ce n’est pas clair dans le texte.

8) Pour ceux qui sou­haitent se marier, prévoyez-​vous une sorte d’examen pour les conjoints que nous avons pré­pa­rés au mariage ? N’est-il pas étrange qu’un prêtre qui n’a eu aucun rôle dans la for­ma­tion des conjoints devienne le témoin de leur échange de consen­te­ments, sans avoir la moindre idée s’ils sont bien préparés ?

Là encore, je pense que le texte pré­voit que nous pré­pa­rons et exa­mi­nons, et le prêtre local n’est là que pour la céré­mo­nie, comme pour mettre le cachet sur une réa­li­té qui est entiè­re­ment nôtre.

9) Vous y avez déjà répon­du un peu, mais vous pour­riez peut-​être l’expliciter. Vous sem­blez consi­dé­rer qu’il s’agit d’une étape vers la régu­la­ri­sa­tion (cano­nique de la Fraternité), ou au moins d’une marque de bonne volon­té de la part de Rome, plu­tôt qu’une sorte de piège pour nous empê­cher de faire le tra­vail que nous avons fait jusqu’à pré­sent. Pouvez-​vous com­men­ter un peu plus ?

Volontiers ! Je pense que ce n’est pas la pre­mière étape dans cette direc­tion. Je vous ai dit avoir dis­cu­té de cette ques­tion depuis 10 ans déjà. Je parle aus­si avec Rome d’autres pro­blèmes qui deman­de­raient une inter­ven­tion de la plus haute auto­ri­té : les actes sacra­men­tels catho­liques que nous posons et qui seraient recon­nus par Rome. Je constate que cela se pro­duit à dif­fé­rents niveaux et que plus le temps passe, plus cela devient la pra­tique courante.

Cela signi­fie que, mal­gré cer­taines allé­ga­tions selon les­quelles nous sommes irré­gu­liers, nous sommes trai­tés de plus en plus comme si les choses étaient tout à fait nor­males. Ces der­nières années, tout le monde a enten­du par­ler du pou­voir [don­né aux prêtres de la Fraternité] de confes­ser dans le monde entier. Et non seule­ment vali­de­ment, mais de manière licite ; c’est-à-dire que tout le monde peut, sans pro­blème de conscience, s’adresser aux prêtres de la Fraternité. C’est un exemple.

Un autre exemple, ce sont les ordi­na­tions. L’année der­nière, j’ai reçu une lettre de Rome disant : « Vous pou­vez ordon­ner libre­ment vos prêtres sans la per­mis­sion de l’Ordinaire du lieu. » Donc, si je peux ordon­ner libre­ment, cela signi­fie que l’ordination est recon­nue par l’Eglise, non seule­ment comme valide mais aus­si dans l’ordre. Si je peux le faire libre­ment, il est clair que cela est déjà recon­nu et accep­té. Donc, c’est une étape de plus dans cette accep­ta­tion que nous sommes des « catho­liques nor­maux », en dépit de ce sen­ti­ment sous-​jacent que nous ne sommes tou­jours pas com­plè­te­ment dans l’ordre. Cela se passe de plus en plus ain­si, et ce n’est pas le pre­mier pas. Franchement, je ne vois pas de volon­té d’interférence ou de main­mise, mais sim­ple­ment la recon­nais­sance que ce que nous fai­sons est catholique.

10) Pour chan­ger un peu de sujet, même si je sup­pose que c’est indi­rec­te­ment lié, nous sommes à un peu plus d’un an du pro­chain Chapitre géné­ral de la Fraternité. Pouvez-​vous dire quelque chose sur les pré­pa­ra­tifs en cours et ce que cela signi­fie pour la Fraternité ? Ou est-​il trop tôt pour en parler ? 

Non, je ne pense pas que ce soit trop tôt, nous pou­vons vrai­ment en par­ler. Ce Chapitre aura lieu, que l’on aille de l’avant ou que nous en res­tions là où nous sommes main­te­nant. En tout cas, même si nous étions recon­nus avant [la date pré­vue du Chapitre géné­ral], cela impli­que­rait un Chapitre géné­ral selon nos règles internes. Donc, que ce Chapitre se tienne avant ou à la date pré­vue, il sera de toute façon pour nous l’occasion d’examiner la fidé­li­té à nos sta­tuts, à quel point nous les accom­plis­sons, quels sont les man­que­ments, les points à amé­lio­rer, les ques­tions et pro­blèmes nou­veaux. Je sup­pose que cette nou­velle recon­nais­sance pos­sible de Rome sou­lè­ve­ra, lorsqu’elle se pro­dui­ra, un cer­tain nombre de nou­velles ques­tions, de nou­velles situa­tions. Nous y réflé­chis­sons déjà main­te­nant, mais nous devrons alors édic­ter des lignes direc­trices et des règles pour toute la Fraternité. En tout cas, je pense que ce sera un Chapitre impor­tant et nous le pré­pa­rons, bien sûr ! Un an n’est pas de trop pour le préparer.

11) De manière plus géné­rale, pouvez-​vous nous dire com­ment et où la Fraternité gran­dit le plus dans le monde ? Y a‑t-​il des endroits vrai­ment remar­quables ou par­ti­cu­liè­re­ment impressionnants ?

Disons que nous avons des varia­tions dans notre crois­sance. Ce que je vois, en géné­ral, c’est une crois­sance plus ou moins constante, pas vrai­ment spec­ta­cu­laire. De temps en temps, un groupe nous rejoint, mais c’est vrai­ment rare. Ce sont plu­tôt des per­sonnes indi­vi­duelles qui viennent, qui se joignent à nous, une famille ici ou là. Cela est uni­ver­sel, dans tous les pays où nous sommes ins­tal­lés, sur les six conti­nents, vous trou­vez ce phé­no­mène. Certains endroits connaissent une crois­sance plus grande ou plus intense : des pays comme les Etats-​Unis et cer­tains endroits d’Afrique. Il y a des varia­tions d’un pays à l’autre. Je ne peux donc pas dire avec cer­ti­tude que depuis 10 ans, la Fraternité ait aug­men­té dans un pays plus qu’un autre. C’est toute la Fraternité qui conti­nue de croître, et plus nous gran­dis­sons, plus la pénu­rie de prêtres pour faire face à tous les besoins devient problématique.

12) En ce qui concerne les prêtres, quelle est la ten­dance des prêtres pro­ve­nant de dio­cèses ou de congré­ga­tions reli­gieuses, et qui s’intéressent à la Fraternité ? Leur nombre a‑t-​il aug­men­té ou dimi­nué depuis François ? Pouvez-​vous nous par­ler de leurs motifs et pour­quoi ils choi­sissent la Fraternité par­mi dif­fé­rentes options ?

Oui, il me semble qu’il n’y a pas beau­coup de chan­ge­ment avant et après l’élection du pape François. Peut-​être un peu plus, mais j’hésiterais à être très abso­lu. Je pense que c’est une ten­dance plus pro­fonde pour tenir à la seule per­sonne du pape. Il y a des prêtres, en effet, qui s’approchent de nous. Vous avez des niveaux dif­fé­rents ou des atti­tudes dif­fé­rentes. Certains prêtres nous approchent pour deve­nir membres, mais beau­coup ne veulent pas néces­sai­re­ment deve­nir membres. Ils veulent être amis, ils veulent apprendre de nous a litur­gie sacrée, d’une part, mais plus encore la doctrine.

Il y a envi­ron deux ans en Italie, j’étais devant un groupe de prêtres amis, envi­ron 30 prêtres et je leur ai deman­dé : qu’attendez-vous de nous ? J’étais presque cer­tain qu’ils diraient : « Eh bien, apprenez-​nous à dire la messe ». Ce ne fut pas la réponse. Leur réponse : la doc­trine. C’est ce qu’ils attendent. Et c’est plus pro­fond, bien sûr : sans doc­trine qui explique la messe, la messe peut être belle… mais ce qui la rend solide, c’est la doc­trine qui s’exprime, qui vient de la messe. Et si vous avez une bonne et solide connais­sance de cette théo­lo­gie, la litur­gie est encore plus néces­saire, si je puis dire.

Et c’est ce que vous voyez un peu par­tout. Je vois des prêtres qui nous approchent, non pas seule­ment pour la messe : pour beau­coup plus ! Ils veulent apprendre la tra­di­tion. Beaucoup d’entre eux, lorsqu’ils découvrent la messe, sont frus­trés. Ils se sentent trom­pés. Et ils disent : « Ce sont des tré­sors, nos tré­sors, et ils nous ont été cachés ! » Mais ils ne conservent pas cet état de frus­tra­tion, et ils appré­cient vrai­ment la Tradition ; ils veulent en vivre.

13) Excellence, en par­lant d’une autre ques­tion plus uni­ver­selle, Amoris læti­tia a engen­dré énor­mé­ment de confu­sion et de contro­verse depuis sa paru­tion l’année der­nière. D’une part, on pour­rait dire qu’il est encou­ra­geant de voir cer­tains se réveiller dans cette crise de l’Eglise ; d’autre part, les résul­tats pas­to­raux de ce docu­ment sont vrai­ment rava­geurs. Il y en a même qui affirment que la Fraternité a été trop faible dans sa cri­tique d’Amoris læti­tia. Quelles sont vos réflexions sur ce docu­ment et sur la contro­verse qu’il a engendrée ?

A l’époque, j’ai écrit au pape François, et nous avions pré­pa­ré un texte pour aler­ter les car­di­naux, une lettre écrite par nos trois évêques. Mais, – je ne dirai pas « mal­heu­reu­se­ment », car ce ne serait pas le mot juste – mais quatre car­di­naux ont pris l’initiative (des Dubia) juste avant l’envoi de notre lettre. C’est pour­quoi il n’y a jamais eu beau­coup de bruit [autour de notre lettre], parce que tout était déjà fait ! Notre lettre donc est res­tée dans un tiroir.

En fait, nous fai­sons tout ce que nous pou­vons avec ceux qui élèvent leurs voix. Je pense qu’il est impor­tant que les gens remarquent que nous ne sommes plus les seuls à nous plaindre, à dénon­cer, à atta­quer ces situa­tions mau­vaises qui nuisent aux âmes. C’est une des rai­sons pour les­quelles, ici et là, je ne parle pas tout de suite, lais­sant leurs voix appa­raître, et ne mélan­geant pas la mienne aux leurs. Parce qu’en géné­ral, lorsque nous fai­sons cela, ils sont dis­qua­li­fiés, car la ten­dance à nous dis­qua­li­fier est encore très pré­sente dans l’Eglise moderne. Et donc, lais­ser entendre leurs voix, pour toute l’Eglise, est pro­ba­ble­ment mieux. Tout le monde sait de toute façon ce que nous pen­sons, nos posi­tions. Cela n’a pas chan­gé, tout le monde le sait.

Alors tant qu’il y a des voix dans l’Eglise qui parlent dans la bonne direc­tion, dire que, un jour ou l’autre, j’ai par­lé plus fai­ble­ment, ne change rien dans l’ensemble, dans le grand com­bat qui est tou­jours là. Cela est tout à fait clair ! Cela ne signi­fie abso­lu­ment pas que j’ai amol­li notre dis­cours, par cal­cul poli­tique, afin de ne pas com­pro­mettre la pos­si­bi­li­té d’un accord – ce qui n’est pas la bonne expres­sion, plu­tôt : une recon­nais­sance cano­nique –, cela n’est tout sim­ple­ment pas vrai. Celui qui est atten­tif et regarde tout ce que j’écris et dis, pour­ra recon­naître que je ne fais que conti­nuer. Nous sommes tou­jours les mêmes.

Et j’insiste à Rome pour dire que nous sommes ain­si, et que nous ne chan­ge­rons pas. Nous sommes peut-​être un peu moins polé­miques dans nos attaques contre les per­sonnes. Mais notre motif n’est pas l’obtention d’un gain pour nous seule­ment. Ce que nous recher­chons, c’est le moyen le plus effi­cace d’obtenir un bien­fait pour toute l’Eglise. Parfois en don­nant sim­ple­ment un argu­ment, on obtient davan­tage qu’en l’aboyant. Il faut regar­der les cas. Nous sommes tou­jours dans un com­bat, nous le savons, et ce n’est cer­tai­ne­ment pas fini. Ce n’est pas seule­ment pour le plai­sir de se battre, mais parce que nous appar­te­nons à l’Eglise militante.

14) En conclu­sion, une ques­tion plus simple : vous êtes ici à St. Mary’s, KS, pour des confir­ma­tions. St. Mary’s est évi­dem­ment la plus grande paroisse et école de la Fraternité aux Etats-​Unis. Quelles sont vos impres­sions ou vos réflexions sur St. Mary’s ?

J’admire le tra­vail de la Divine Providence en ce lieu sanc­ti­fié avant nous par les Jésuites. C’était le sco­las­ti­cat des Jésuites. Dans l’église, qui n’est plus là, qui a brû­lé, nous savons que plus de 1000 prêtres ont été ordon­nés. Ce n’est pas seule­ment un lieu très saint, mais un lieu très sacer­do­tal. Et comme la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion de la Fraternité est le sacer­doce, c’est un bon rappel.

Et je peux dire que nous sommes en train de récol­ter. Nous essayons de semer bien sûr, mais nous récol­tons le fruit du tra­vail des bons ouvriers qui nous ont pré­cé­dés dans le champ du Seigneur. Nous admi­rons sans aucun doute, et remer­cions Dieu pour ces beaux fruits de la vie de la Tradition, qui se voyait par­tout avant.

Pour conser­ver à cet entre­tien son carac­tère propre, le style oral a été maintenu.

[1] Il s’agit de Mgr Eduardo Eliseo Martín, évêque de Rosario, en Argentine En France, Mgr Alain Planet, évêque de Carcassonne et Narbonne, Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-​Toulon, et Mgr Luc Ravel, arche­vêque de Strasbourg, ont adop­té des dis­po­si­tions sem­blables. NDLR française.

Sources : FSSPX.news /​FSSPX /​USA – Traduit de l’anglais – DICI n°356 du 26/​05/​17 /​La Porte Latine du 25 mai 2017

FSSPX Premier conseiller général

De natio­na­li­té Suisse, il est né le 12 avril 1958 et a été sacré évêque par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988. Mgr Bernard Fellay a exer­cé deux man­dats comme Supérieur Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X pour un total de 24 ans de supé­rio­rat de 1994 à 2018. Il est actuel­le­ment Premier Conseiller Général de la FSSPX.