Une Eglise qui marche sur la tête

Monsieur le Supérieur géné­ral, des évé­ne­ments impor­tants sont atten­dus d’ici la fin de l’année, tels que le synode pour l’Amazonie et la réforme de la Curie romaine. Ils auront une réper­cus­sion his­to­rique sur la vie de l’Eglise. Selon vous quelle place tiennent-​ils dans le pon­ti­fi­cat du pape François ?

L’impression que beau­coup de catho­liques éprouvent actuel­le­ment est celle d’une Eglise au bord d’une nou­velle catas­trophe. Si nous fai­sons un retour en arrière, le concile Vatican II lui-​même n’a été pos­sible que parce qu’il était le résul­tat d’une déca­dence qui affec­tait l’Eglise dans les années ayant pré­cé­dé son ouver­ture : un bar­rage a cédé sous la pres­sion d’une force qui était à l’œuvre depuis un cer­tain temps. C’est cela qui per­met le suc­cès des grandes révo­lu­tions, car les légis­la­teurs ne font qu’approuver et sanc­tion­ner une situa­tion qui est déjà un état de fait, au moins en partie.

Ainsi, la réforme litur­gique n’a été que l’aboutissement d’un déve­lop­pe­ment expé­ri­men­tal qui remon­tait à l’entre-deux guerres et qui avait déjà lar­ge­ment péné­tré une par­tie du cler­gé. Plus près de nous, sous ce pon­ti­fi­cat, Amoris læti­tia a été la rati­fi­ca­tion d’une pra­tique mal­heu­reu­se­ment déjà pré­sente dans l’Eglise, notam­ment en ce qui concerne la pos­si­bi­li­té de com­mu­nier pour les per­sonnes qui vivent en état de péché public. Aujourd’hui la situa­tion semble être mûre pour d’autres réformes exces­si­ve­ment graves.

Pouvez-​vous pré­ci­ser votre juge­ment sur l’exhortation apos­to­lique Amoris læti­tia trois ans après sa publication ?

Amoris læti­tia repré­sente, dans l’histoire de l’Eglise de ces der­nières années, ce que Hiroshima ou Nagasaki est à l’histoire moderne du Japon : humai­ne­ment par­lant, les dégâts sont irré­pa­rables. C’est à n’en pas dou­ter l’acte le plus révo­lu­tion­naire du pape François et en même temps celui qui a été le plus contes­té, même en dehors de la Tradition, car il touche direc­te­ment la morale conju­gale, ce qui a per­mis à beau­coup de clercs et de fidèles de déce­ler la pré­sence d’erreurs graves. Ce docu­ment catas­tro­phique a été pré­sen­té à tort comme l’œuvre d’une per­son­na­li­té excen­trique et pro­vo­ca­trice dans ses pro­pos, – ce que cer­tains veulent voir dans le pape actuel. Ce n’est pas exact, et il est inadé­quat de sim­pli­fier ain­si la question.

Vous sem­blez insi­nuer que cette consé­quence était iné­luc­table. Pourquoi êtes-​vous réti­cent à défi­nir le pape actuel comme une per­sonne originale ?

En réa­li­té, Amoris lae­ti­tia est l’un des résul­tats qui, tôt ou tard, devait se pro­duire à la suite des pré­misses posées par le Concile. Déjà le car­di­nal Walter Kasper avait avoué et sou­li­gné qu’à une nou­velle ecclé­sio­lo­gie, celle du Concile, cor­res­pond une nou­velle concep­tion de la famille chré­tienne [1].

En effet, le Concile est d’abord ecclé­sio­lo­gique, c’est-à-dire qu’il pro­pose dans ses docu­ments une nou­velle concep­tion de l’Eglise. L’Eglise fon­dée par Notre-​Seigneur ne cor­res­pon­drait plus à l’Eglise catho­lique, tout sim­ple­ment. Elle est plus large : elle englobe les autres confes­sions chré­tiennes. Du coup, les com­mu­nau­tés ortho­doxes ou pro­tes­tantes auraient l’« ecclé­sia­li­té » en ver­tu du bap­tême. En d’autres termes, la grande nou­veau­té ecclé­sio­lo­gique du Concile est la pos­si­bi­li­té d’appartenir à l’Eglise fon­dée par Notre-​Seigneur selon des moda­li­tés et des degrés dif­fé­rents. D’où la notion moderne de com­mu­nion pleine ou par­tielle, « à géo­mé­trie variable », pourrait-​on dire. L’Eglise est deve­nue struc­tu­rel­le­ment ouverte et flexible. La nou­velle moda­li­té d’appartenance à l’Eglise, extrê­me­ment élas­tique et variable, selon laquelle tous les chré­tiens sont unis dans la même Eglise du Christ, est à l’origine du chaos œcuménique.

Ne pen­sons pas que ces nou­veau­tés théo­lo­giques soient abs­traites, elles ont des réper­cus­sions sur la vie concrète des fidèles. Toutes les erreurs dog­ma­tiques qui touchent l’Eglise ont tôt ou tard des effets sur la famille chré­tienne, car l’union des époux chré­tiens est l’image de l’union entre le Christ et son Eglise. A une Eglise œcu­mé­nique, flexible et pan­chré­tienne, cor­res­pond une notion de la famille où les enga­ge­ments du mariage n’ont plus la même valeur, où les liens entre époux, entre un homme et une femme, ne sont plus per­çus ni défi­nis de la même manière : ils deviennent flexibles eux aussi.

Un pape cohérent avec les principes de Vatican II

Pourriez-​vous pré­ci­ser davantage ?

Concrètement, de même que l’Eglise du Christ « pan­chré­tienne » aurait des élé­ments bons et posi­tifs en dehors de l’unité catho­lique, de même il y aurait pour les fidèles des élé­ments bons et posi­tifs aus­si en dehors du mariage sacra­men­tel, dans un mariage civil, et éga­le­ment dans une union quel­conque. De même qu’il n’y a plus de dis­tinc­tion entre une « vraie » Eglise et des « fausses » églises – car les églises non catho­liques sont bonnes quoique impar­faites – toutes les unions deviennent bonnes, car il y a tou­jours quelque chose de bon en elles, ne serait-​ce que l’amour.

Cela veut dire que dans un « bon » mariage civil – notam­ment lorsqu’il est conclu entre per­sonnes croyantes – on peut trou­ver cer­tains élé­ments du mariage chré­tien sacra­men­tel. Non pas que les deux doivent être mis sur un pied d’égalité ; cepen­dant l’union civile n’est pas mau­vaise en soi, mais sim­ple­ment moins bonne ! Jusqu’ici on par­lait d’actions bonnes ou mau­vaises, de vie dans la grâce ou dans le péché mor­tel. Maintenant il ne reste plus que des actions bonnes ou moins bonnes. Des formes de vie épou­sant tota­le­ment l’idéal chré­tien et d’autres qui ne lui cor­res­pondent que par­tiel­le­ment… Pour résu­mer, à une Eglise œcu­mé­nique, cor­res­pond une famille œcu­mé­nique, c’est-à-dire recom­po­sée ou « recom­po­sable », selon les néces­si­tés et les sensibilités.

Avant le concile Vatican II, l’Eglise ensei­gnait que les confes­sions chré­tiennes non-​catholiques étaient hors du giron de la véri­table Eglise, et ne fai­saient donc pas par­tie de l’Eglise de Jésus-​Christ. La doc­trine de la Constitution dog­ma­tique sur l’Eglise, Lumen gen­tium (n. 8), ouvre une voie pour les recon­naître comme des réa­li­sa­tions par­tielles de l’Eglise du Christ. Les consé­quences de ces erreurs sont incal­cu­lables et encore en plein développement.

Amoris læti­tia est le résul­tat inévi­table de la nou­velle ecclé­sio­lo­gie ensei­gnée par Lumen gen­tium, et aus­si de la folle ouver­ture au monde prô­née par la Constitution pas­to­rale sur l’Eglise dans le monde de ce temps, Gaudium et spes [2]

Plateforme, forum, syno­da­li­té, décen­tra­li­sa­tion…, tout cela ne fait que confir­mer la racine ecclé­sio­lo­gique de toutes les erreurs modernes. Dans ce mag­ma informe, il n’y a plus d’autorité supé­rieure. C’est la dis­so­lu­tion de l’Eglise telle que Notre Seigneur l’a éta­blie. En fon­dant son Eglise, le Christ n’a pas ouvert un forum de com­mu­ni­ca­tion, ni une pla­te­forme d’échanges ; il a confié à Pierre et à ses Apôtres la charge de paître son trou­peau, d’être des colonnes de véri­té et de sain­te­té pour conduire les âmes au Ciel.

Comment carac­té­ri­ser cette erreur ecclé­sio­lo­gique par rap­port à la consti­tu­tion divine de l’Eglise fon­dée par Jésus-Christ ?

La ques­tion est vaste, mais Mgr Lefebvre nous four­nit un élé­ment de réponse. Il disait que la struc­ture de la nou­velle messe cor­res­pon­dait à une Eglise démo­cra­tique, et non plus hié­rar­chique et monar­chique. L’Eglise syno­dale telle que la rêve François est vrai­ment de type démo­cra­tique. Il a lui-​même don­né l’image qu’il en avait : celle d’une pyra­mide ren­ver­sée. Pouvait-​on plus clai­re­ment mani­fes­ter ce qu’il entend par la syno­da­li­té ? C’est une Eglise qui marche sur la tête. Mais insis­tons, il ne fait que déve­lop­per les germes déjà pré­sents dans le Concile.

Ne pensez-​vous pas for­cer votre lec­ture de la réa­li­té actuelle, en vou­lant tout rame­ner aux prin­cipes du concile Vatican II, tenu il y a plus de cin­quante ans ?
C’est l’un des plus étroits col­la­bo­ra­teurs de François qui nous donne la réponse. Il s’agit du car­di­nal Maradiaga, arche­vêque de Tegucigalpa et coor­di­na­teur du C6. Voici ce qu’il dit : « Après le concile Vatican II, les méthodes et le conte­nu de l’évangélisation ain­si que l’éducation chré­tienne changent. La litur­gie change. (…) La pers­pec­tive mis­sion­naire change : le mis­sion­naire doit éta­blir un dia­logue évan­gé­li­sa­teur (…). L’action sociale change, ce n’est plus seule­ment la cha­ri­té et le déve­lop­pe­ment de ser­vices, mais aus­si le com­bat pour la jus­tice, les droits humains et la libé­ra­tion… Tout change dans l’Eglise sui­vant le modèle pas­to­ral renou­ve­lé. » Et il ajoute, pour mon­trer dans quel esprit ces trans­for­ma­tions sont accom­plies : « Le pape veut ame­ner la réno­va­tion de l’Eglise à un point où elle devien­dra irré­ver­sible. Le vent qui pousse les voiles de l’Eglise vers la haute mer de sa réno­va­tion pro­fonde et totale est la misé­ri­corde ». [3]

L’on ne peut cepen­dant pas nier que de nom­breuses voix se sont éle­vées contre ces réformes et l’on peut rai­son­na­ble­ment pré­su­mer que cela va conti­nuer dans les pro­chains mois. Comment jugez-​vous ces réactions ?

L’on ne peut que se réjouir de telles réac­tions et d’une prise de conscience pro­gres­sive de la part de beau­coup de fidèles et de quelques pré­lats, que l’Eglise s’approche d’une nou­velle catas­trophe. Ces réac­tions ont l’avantage et le mérite de mon­trer que la voix qui prône ces erreurs ne peut pas être celle du Christ, ni celle du Magistère de l’Eglise. Cela est extrê­me­ment impor­tant et, mal­gré le contexte tra­gique, encou­ra­geant. La Fraternité a le devoir d’être très atten­tive à ces réac­tions, et en même temps d’essayer de leur évi­ter de se four­voyer et de n’aboutir à rien.

Que voulez-​vous dire par là ?

Tout d’abord, il faut noter que ces réac­tions se heurtent sys­té­ma­ti­que­ment à un « mur de gomme » et il faut avoir le cou­rage de se deman­der pour­quoi. Pour don­ner un exemple, quatre car­di­naux avaient expri­mé leurs dubia au sujet d’Amoris læti­tia. Cette réac­tion avait été remar­quée par plu­sieurs et saluée comme le com­men­ce­ment d’une réac­tion qui allait pro­duire des résul­tats durables. En réa­li­té, le silence du Vatican a lais­sé cette cri­tique sans réponse. Entre-​temps, deux de ces car­di­naux sont morts et le pape François est pas­sé aux autres pro­jets de réforme dont nous venons de par­ler, – ce qui fait que l’attention se déplace sur des sujets nou­veaux, en lais­sant, par la force des choses, la bataille sur Amoris læti­tia en plan, oubliée, et le conte­nu de cette exhor­ta­tion semble de fac­to acquis.

Pour com­prendre ce silence du pape, il ne faut pas oublier que l’Eglise issue du Concile est plu­ra­liste. C’est une Eglise qui ne se fonde plus sur une Vérité éter­nelle et révé­lée, ensei­gnée d’en haut, par l’autorité. Nous avons devant nous une Eglise qui est à l’écoute et donc néces­sai­re­ment à l’écoute de voix qui peuvent diver­ger entre elles. Pour faire une com­pa­rai­son, dans un régime démo­cra­tique, il y a tou­jours une place, au moins appa­rente, pour les oppo­si­tions. Celles-​ci font en quelque sorte par­tie du sys­tème car elles montrent que l’on peut dis­cu­ter, avoir une opi­nion dif­fé­rente, qu’il y a de la place pour tout le monde. Cela, bien évi­dem­ment, peut favo­ri­ser le dia­logue démo­cra­tique, mais non le réta­blis­se­ment d’une Vérité abso­lue et uni­ver­selle, et d’une loi morale éter­nelle. Ainsi l’erreur peut être ensei­gnée libre­ment, à côté d’une oppo­si­tion réelle mais struc­tu­rel­le­ment inef­fi­cace et inca­pable de remettre les véri­tés à leur place. C’est donc du sys­tème plu­ra­liste lui-​même qu’il faut sor­tir, et ce sys­tème a une cause, le concile Vatican II.

D’après vous, que devraient faire ces pré­lats ou ces fidèles qui ont à cœur l’avenir de l’Eglise ?

Tout d’abord, il fau­drait qu’ils aient la luci­di­té et le cou­rage de recon­naître qu’il y a une conti­nui­té entre les ensei­gne­ments du Concile, des papes de l’époque post-​conciliaire et le pon­ti­fi­cat actuel. Citer le magis­tère de « saint » Jean-​Paul II par exemple pour s’opposer aux nou­veau­tés du pape François est un très mau­vais remède, d’emblée voué à l’échec. Un bon méde­cin ne sau­rait se conten­ter de quelques points de suture pour fer­mer une bles­sure, sans d’abord éva­cuer l’infection qui se trouve à l’intérieur de la plaie. Loin de nous de mépri­ser ces efforts, mais en même temps, c’est une ques­tion de cha­ri­té d’indiquer où réside la racine des problèmes.

Pour don­ner un exemple concret de cette contra­dic­tion, il suf­fit de citer un nom entre tous, celui du car­di­nal Müller. Il est indé­nia­ble­ment le plus viru­lent aujourd’hui contre Amoris læti­tia, l’Instrumentum labo­ris, le pro­jet de réforme de la Curie. Il uti­lise des expres­sions très fortes, jusqu’à par­ler de « rup­ture avec la Tradition ». Et pour­tant, ce car­di­nal qui trouve à pré­sent la force de dénon­cer publi­que­ment ces erreurs est le même qui a vou­lu impo­ser à la Fraternité Saint-​Pie X − en conti­nui­té avec ses pré­dé­ces­seurs et ses suc­ces­seurs à la Congrégation pour la Doctrine de la foi − l’acceptation de tout le Concile et du magis­tère post-​conciliaire. Indépendamment de la Fraternité et de ses posi­tions, cette cri­tique qui ne s’attache qu’aux symp­tômes sans remon­ter à leur cause, repré­sente un illo­gisme des plus dom­ma­geables et des plus déroutants.

La charité de vouloir « transmettre ce que nous avons reçu »

On objecte sou­vent que la Fraternité ne sait que cri­ti­quer ? Que propose-​elle positivement ? 

La Fraternité ne cri­tique pas de façon sys­té­ma­tique ou a prio­ri. Elle n’est pas une « râleuse » pro­fes­sion­nelle. Elle a une liber­té de ton qui lui per­met de par­ler ouver­te­ment, sans craindre de perdre des avan­tages qu’elle n’a pas… Cette liber­té est indis­pen­sable dans les cir­cons­tances actuelles.

La Fraternité a sur­tout l’amour de l’Eglise et des âmes. La crise pré­sente n’est pas que doc­tri­nale : les sémi­naires ferment, les églises se vident, la pra­tique sacra­men­telle chute de façon ver­ti­gi­neuse. Nous ne pou­vons res­ter spec­ta­teurs, les bras croi­sés, et nous dire : « tout cela prouve que la Tradition a rai­son ». La Tradition a le devoir de venir en aide aux âmes, avec les moyens que lui donne la sainte Providence. Nous ne sommes pas mus par une fier­té orgueilleuse, mais pous­sés par la cha­ri­té de vou­loir « trans­mettre ce que nous avons reçu » (1 Co 15, 3). C’est ce que nous tâchons hum­ble­ment de faire par notre tra­vail apos­to­lique quo­ti­dien. Mais celui-​ci est insé­pa­rable de la dénon­cia­tion des maux dont souffre l’Eglise, pour pro­té­ger le trou­peau aban­don­né et dis­per­sé par de mau­vais pasteurs.

Qu’est-ce que la Fraternité espère des pré­lats et des fidèles qui com­mencent à voir clair, afin de don­ner une suite posi­tive et effi­cace à leurs prises de position ?

Il faut avoir le cou­rage de recon­naître que même une bonne prise de posi­tion doc­tri­nale ne suf­fi­ra pas, si elle n’est pas accom­pa­gnée d’une vie pas­to­rale, spi­ri­tuelle et litur­gique cohé­rente avec les prin­cipes que l’on veut défendre, car le Concile a inau­gu­ré une nou­velle manière de conce­voir la vie chré­tienne, cohé­rente avec une nou­velle doctrine.

Si la doc­trine est réaf­fir­mée dans tous ses droits, il faut pas­ser à une vie catho­lique réelle et conforme à ce que l’on pro­fesse. Sans quoi telle ou telle décla­ra­tion ne res­te­ra qu’un évé­ne­ment média­tique, d’une durée limi­tée à quelques mois, voire quelques semaines… Concrètement, il faut pas­ser à la Messe tri­den­tine et à tout ce que cela signi­fie ; il faut pas­ser à la Messe catho­lique et en tirer toutes les consé­quences ; il faut pas­ser à la Messe non œcu­mé­nique, à la Messe de tou­jours et lais­ser cette Messe régé­né­rer la vie des fidèles, des com­mu­nau­tés, des sémi­naires, et sur­tout la lais­ser trans­for­mer les prêtres. Il ne s’agit pas de réta­blir la Messe tri­den­tine, parce qu’elle est la meilleure option théo­rique ; il s’agit de la réta­blir, de la vivre et de la défendre jusqu’au mar­tyre, parce qu’il n’y a que la Croix de Notre-​Seigneur qui puisse sor­tir l’Eglise de la situa­tion catas­tro­phique dans laquelle elle se trouve.

Portæ infe­ri non præ­va­le­bunt adver­sus eam !

Les portes de l’enfer ne pré­vau­dront pas contre elle !

Abbé Davide Pagliarani, Supérieur général
Menzingen, le 12 sep­tembre 2019, fête du saint Nom de Marie

Source : Maison Générale de la FSSPX

Notes de bas de page

  1. Walter Kasper, Entretien du 7 mai 2014, Commonwealmagazine.org : « Le pre­mier mariage est indis­so­luble. (. .. )Le second mariage n’est pas un mariage au sens chré­tien, et je serais contre de le célé­brer à l’é­glise. Mais il y a des élé­ments d’un mariage. Je com­pa­re­rais cela à la façon dont l’Eglise catho­lique consi­dère d’autres Eglises. L’Eglise catho­lique est la véri­table Eglise du Christ, mais il y a d’autres Eglises qui ont des élé­ments de la véri­table Eglise, et nous recon­nais­sons ces élé­ments. De la même manière, pouvons-​nous dire, le vrai mariage est le mariage sacra­men­tel. Et le deuxième n’est pas un mariage dans le même sens, mais il a des élé­ments de mariage : les par­te­naires prennent soin l” un de l’autre, ils sont exclu­si­ve­ment liés l’un à l’autre, il y a une inten­tion de per­ma­nence. Nous devons res­pec­ter d e telles situa­tions, comme nous le fai­sons avec les pro­tes­tants. »[]
  2. Cette consti­tu­tion est imbue de la pri­mau­té de la conscience, prône le per­son­na­lisme et insi­nue l’in­ver­sion des fins du mariage.)). Et de fait, avec Amoris læti­tia, le mariage chré­tien res­semble de plus en plus au mariage tel que la moder­ni­té le conçoit et le profane.

    Ainsi l’enseignement objec­ti­ve­ment dérou­tant du pape François n’est pas une excrois­sance étrange, mais bien la consé­quence logique des prin­cipes posés au Concile. Il en tire des conclu­sions ultimes… pour le moment.

    Cette doc­trine nou­velle sur l’Eglise s’est-elle mani­fes­tée par un concept théo­lo­gique particulier ?

    Après le Concile, la notion de Peuple de Dieu a rem­pla­cé celle du Corps mys­tique du Christ. Elle est omni­pré­sente dans le nou­veau Code de droit canon publié en 1983. Mais un inflé­chis­se­ment s’est opé­ré en 1985. Il est appa­ru que le terme « Peuple de Dieu » deve­nait encom­brant, parce qu’il auto­ri­sait des dérives vers la théo­lo­gie de la libé­ra­tion et le mar­xisme. Il a été rem­pla­cé par une autre notion, éga­le­ment tirée du Concile : l’ecclé­sio­lo­gie de com­mu­nion, qui per­met une appar­te­nance à l’Eglise extrê­me­ment élas­tique ; avec elle tous les chré­tiens sont unis dans la même Eglise du Christ, mais plus ou moins, ce qui fait que le dia­logue œcu­mé­nique est deve­nu babé­lique, comme à la ren­contre d’Assise en 1986. A l’image du poly­èdre qu’affectionne le pape François : « une figure géo­mé­trique qui a de nom­breuses facettes dif­fé­rentes. Le poly­èdre reflète la confluence de toutes les diver­si­tés qui, dans celui-​ci, conservent leur ori­gi­na­li­té. Rien ne se dis­sout, rien ne se détruit, rien ne domine rien. » ((Discours aux par­ti­ci­pants à la Rencontre mon­diale des mou­ve­ments popu­laires, 28 octobre 2014.))

    Voyez-​vous cette même racine ecclé­sio­lo­gique à l’origine des réformes annon­cées dans l’Instrumentum labo­ris du pro­chain synode sur l’Amazonie, ou dans le pro­jet de réforme de la Curie romaine ?

    Tout se ramène, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, à une fausse notion de l’Eglise. Encore une fois, le pape François ne fait que tirer les ultimes conclu­sions des pré­misses posées au Concile. Concrètement, ses réformes pré­sup­posent tou­jours une Eglise à l’écoute, une Eglise syno­dale, une Eglise atten­tive à la culture des peuples, à leurs attentes et exi­gences, sur­tout aux condi­tions humaines et natu­relles, propres à notre temps et tou­jours chan­geantes. La foi, la litur­gie, le gou­ver­ne­ment de l’Eglise, doivent s’adapter à tout cela, et en être le résultat.

    L’Eglise syno­dale tou­jours à l’écoute, consti­tue la der­nière évo­lu­tion de l’Eglise col­lé­giale, prô­née par Vatican II. Pour don­ner un exemple concret, selon l’Instrumentum labo­ris, l’Eglise doit être à même d’assumer et faire siennes des élé­ments tels que les tra­di­tions locales sur le culte des esprits et les méde­cines tra­di­tion­nelles ama­zo­niennes, qui font appel à de soi-​disant « exor­cismes ». Ces tra­di­tions indi­gènes étant enra­ci­nées dans un sol qui a une his­toire, il en découle que ce « ter­ri­toire est un lieu théo­lo­gique, il est une source par­ti­cu­lière de la révé­la­tion de Dieu ». C’est pour­quoi il faut recon­naître la richesse de ces cultures autoch­tones, car « l’ouverture non sin­cère à l’autre, de même qu’une atti­tude cor­po­ra­tiste, qui ne réserve le salut qu’à sa propre foi, détruisent cette même foi ». On a l’impression qu’au lieu de lut­ter contre le paga­nisme, la hié­rar­chie actuelle veut en assu­mer et incor­po­rer les valeurs. Et les arti­sans du pro­chain synode se réfèrent à ces « signes des temps », chers à Jean XXIII, qu’il faut scru­ter comme des signes du Saint-Esprit.

    L’Eglise du Christ n’est pas un forum ni une plateforme

    Et plus spé­ci­fi­que­ment, quant à la Curie ?

    De son côté, le pro­jet de réforme de la Curie prône une Eglise qui res­semble beau­coup plus à une entre­prise humaine qu’à une socié­té divine, hié­rar­chique, dépo­si­taire de la Révélation sur­na­tu­relle, dis­po­sant du cha­risme infaillible de gar­der et d’enseigner à l’humanité la Vérité éter­nelle jusqu’à la fin des temps. Il s’agit, comme le dit expres­sé­ment le texte du pro­jet, d’opérer « la mise à jour (aggior­na­men­to) de la Curie », « sur la base de l’ecclésiologie de Vatican II ». Dès lors on n’est guère sur­pris de lire sous la plume des car­di­naux char­gés de cette réforme : « La Curie agit comme une sorte de pla­te­forme et un forum de com­mu­ni­ca­tion par rap­port aux Eglises par­ti­cu­lières et aux Conférences des évêques qui ont besoin de telles expé­riences. La Curie recueille les expé­riences de l’Eglise uni­ver­selle et, à par­tir de ces der­nières, elle encou­rage les Eglises par­ti­cu­lières et les Conférences des évêques… Cette vie de com­mu­nion don­née à l’Eglise a le visage de la syno­da­li­té… Peuple des fidèles, Collège épis­co­pal, Evêque de Rome sont à l’écoute les uns des autres, et ils sont tous à l’écoute du Saint-​Esprit… Cette réforme est éta­blie dans l’esprit d’une « saine décen­tra­li­sa­tion »… L’Eglise syno­dale consiste à ce que « le Peuple de Dieu che­mine ensemble »… Ce ser­vice de la Curie à la mis­sion des évêques et à la com­mu­nio ne se fonde pas sur une atti­tude de vigi­lance ou de contrôle, ni même de prise de déci­sions en tant qu’autorité supé­rieure… » ((« Le conte­nu du pro­jet de réforme de la Curie : un ecclé­sio­lo­gie revi­si­tée », L’Homme nou­veau, 23 mai 2019.[]

  3. « L’Eglise de la misé­ri­corde avec le pape François », 20 jan­vier 2015, www.scu.edu.[]

Supérieur Général FSSPX

M. l’ab­bé Davide Pagliarani est l’ac­tuel Supérieur Général de la FSSPX élu en 2018 pour un man­dat de 12 ans. Il réside à la Maison Générale de Menzingen, en Suisse.