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14 février

2e apparition – La sagesse de Marie

Le deuxième « Ave » du prélude – la sagesse de Marie

Les inci­dents de la deuxième Apparition, seraient inex­pli­cables s’ils n’a­vaient valeur sym­bo­lique. On le voit bien à la manière embar­ras­sée et hési­tante dont les his­to­riens les exposent. Certains trouvent plus simple de les pas­ser sous silence. C’est, en effet, une Apparition qui débute d’une manière exquise et qui s’a­chève en épreuve. Elle est mar­quée suc­ces­si­ve­ment de la bien­veillance et de la colère de Dieu. C’est une belle his­toire qui s’an­nonce comme un beau rêve et qui tourne en châ­ti­ment « par la faute d’un seul ». C’est le seul jour où Bernadette n’a­chève pas son chapelet.

La Dame qui, dans le trou de la roche, en gui­dait les péri­pé­ties, vou­lait faire revivre sous nos yeux, en un rac­cour­ci d’une puis­sance et d’une sim­pli­ci­té dont elle a le secret, l’an­tique his­toire du para­dis ter­restre, où sa propre image est évo­quée comme le chef-​d’œuvre de la Sagesse divine. Elle vou­lait nous sug­gé­rer, sous une forme nou­velle des­ti­née à nous les mieux faire entendre, les pen­sées fortes qui doivent occu­per notre esprit lorsque nous réci­tons, dans la pré­face de notre Rosaire, le deuxième Ave du pré­lude, en l’hon­neur de la Sagesse incréée qui s’est expri­mée en Marie sous son mode le plus par­fait. Nous avions recon­nu, dans la pre­mière Apparition la Vierge puis­sante, Celle que la tra­di­tion chré­tienne nous avait pré­ve­nus qu’il fal­lait voir dans la vision de Moïse. La deuxième Apparition va confir­mer que c’est la même « Femme », mais cette fois envi­sa­gée comme Sagesse répa­ra­trice, qui fut mon­trée au pre­mier homme, après sa faute.

« Plus on observe atten­ti­ve­ment la conduite de Bernadette au cours des inci­dents qui pré­cé­dèrent la vision du 14 février, écrit le P. Cros, plus elle nous paraît « harmonieuse ».

L’enfant des Soubirous semble douée d’une sagesse éton­nante, trop dis­pro­por­tion­née avec sa fai­blesse native pour qu’on n’y voie pas l’in­fluence et l’ins­pi­ra­tion de Celle qui, parée de la Sagesse de Dieu, déverse de sa plé­ni­tude sur ceux qui se confient à elle.

Dès le ven­dre­di, Bernadette s’é­tait sen­tie atti­rée vers la Grotte. Toute sage qu’elle fût, le sang d’Eve par­lait en elle. Il lui tar­dait « par curio­si­té », com­me elle l’a­voua plus tard, de reve­nir à Massabielle « pour voir si elle la rever­rait ». Cependant, parce que sa mère le lui avait inter­dit, elle maî­tri­sait son attrait. On ne dis­cute pas l’ordre d’une mère. Elle avait même paru à son entou­rage plus grave, plus posée, « plus sérieuse ».

Le same­di soir, elle était allée racon­ter sa vision du jeu­di à son confes­seur, lequel n’a­vait fait aucun cas de ses récits. Le dimanche matin, l’at­trait inté­rieur fut plus vif. Cependant elle n’en dit tou­jours rien à sa mère. Elle se conten­ta de confier son secret à sa soeur Marie. Marie en par­la à son amie Jeanne Abadie, et toutes deux s’ap­pli­quèrent à plai­der la cause de Bernadette près de la mère Soubirous. Ce fut sans succès.

Au sor­tir de la grand’­messe, une dou­zaine de jeunes filles du quar­tier, que les indis­cré­tions de Marie avaient mises dans la confi­dence, viennent trou­ver Bernardette. « Veux-​tu que nous allions ensemble à la Grotte ? » – « Oh ! je le vou­drais bien, mais ma mère ne le veut pas ». – « Peut-​être accepterait-​elle si nous le lui demandions ? »

Les enfants, toutes réunies après le repas de midi, sol­li­ci­tèrent la per­mis­sion. Très jus­te­ment, la mère Soubirous allé­gua que le Gave lon­geait et bai­gnait les roches Massabielle, qu’il y avait de ce fait du dan­ger, que d’ailleurs l’heure des vêpres était proche et que les folles idées de sa fille ne méri­taient pas qu’on s’ex­po­sât à les man­quer. Mais les petites insis­tèrent ; elles s’en­ga­gèrent à « être sages », à ne pas tom­ber dans le Gave et à reve­nir pour l’heure des vêpres. – La mère Soubirous dit enfin : « Allez deman­der la per­mis­sion à votre père ».

« Nous y allâmes, dit Toinette. Mon père était alors chez Cazenave l’au­ber­giste. Nous le trou­vâmes à l’é­cu­rie, où il soi­gnait les che­vaux. Nous lui deman­dâmes la pre­mis­sion d’al­ler à Massabielle, mais il ne vou­lait pas. M. Cazenave, qui était venu, dit à mon père, quand il eut appris de quoi nous par­lions : « Laissez faire ces petites. Une dame qui porte un cha­pe­let, ce n’est rien de mauvais ».

Alors mon père se mit à pleu­rer et dit : « Je vous donne un quart d’heure ». Bernadette fit remar­quer que ce n’é­tait pas un temps suf­fi­sant, et obtint davan­tage. Il ne res­tait plus qu’à reve­nir à la mai­son pour aver­tir la mère Soubirous, laquelle, pour ne point se déju­ger, simu­la l’im­pa­tience : « Allez, par­tez, et ne me cas­sez pas la tête. Mais soyez de retour pour l’heure des vêpres ! » Plus tard Louise Casterot, n’é­cou­tant que sa tris­tesse, s’é­crie­ra : « Je le lui avais pour­tant défen­du ». Mais ce cri, qui ne man­quait pas de véri­té, laisse l’o­béis­sance de Bernadette en sa pleine lumière.

II serait dif­fi­cile de rêver en toutes les démarches de l’en­fant, et dans les paroles qui fina­le­ment l’ap­prou­vèrent, pru­dence plus par­faite. Bernadette pou­vait par­tir en toute paix de conscience. Et pour­tant, afin que fût mar­qué dans tous les détails que c’é­tait la divine Comédie de la Sagesse qui se jouait ce jour-​là, elle contint l’empressement de ses com­pagnes. « Nous devons être sages, leur redit-​elle avec gra­vi­té. Il fau­dra prier, là-​bas. Avez-​vous votre cha­pe­let ? » Deux petites filles en étaient dépour­vues. Elles durent aller le chercher.

« Je ne sais pas ce que c’est que cette Dame, dit encore Bernadette. Peut-​être est-​ce quelque chose de méchant ; moi je ne m’en vais pas comme ça. Je veux empor­ter de l’eau bénite ». Elle se munit d’une bou­teille, alla l’emplir au béni­tier de l’é­glise, et ne sor­tit point sans avoir prié.

Voilà donc les enfants en route vers la Grotte. Elles forment deux groupes. L’abbé Petit nomme le pre­mier groupe : « Celles qui étaient prêtes ». Il reprend sans y pen­ser l’ex­pres­sion du Christ, qui nous désigne les Vierges sages « Et quae para­tae erant… » Les autres sont, et dans l’Evangile et dans l’his­toire de Lourdes, les retar­da­taires. Leurs apprêts super­flus de toi­lette s’é­taient trop prolongés.

Les Vierges sages, réci­tant des Ave Maria et por­tant l’eau que le sel de la sagesse a sacra­men­ta­li­sée, s’a­vancent vers le coin de terre para­di­siaque. Et pour qu’au­cune méprise ne soit pos­sible, il n’y a que des enfants[1], car il est dit dans la Sainte Ecriture que c’est aux enfants pré­fé­ra­ble­ment que la sagesse a été communiquée.

A la Grotte, en arri­vant, Bernadette donne le signal et l’exemple de la prière. A genoux, réci­tant le cha­pe­let, les enfants attendent la manifesta­tion du Ciel. Vers la troi­sième dizaine, sou­dain, Bernadette s’é­crie : « La voi­ci ! » « Où donc ? » répondent ensemble ses com­pagnes. « Ici, voyez ! »

Les enfants regardent sans rien voir. « Elle a un cha­pe­let pas­sé au bras droit, conti­nuait Bernadette, et elle vous regarde… Voyez ! Elle salue et elle vous sourit ».

Et, pour mieux mon­trer, elle allait, entiè­re­ment libre de ses mou­ve­ments, pas­ser son bras autour du cou de l’une d’elles et elle poin­tait le doigt vers le trou de la roche, au-​dessus de l’églantier.

L’enfant rem­plie de sagesse décri­vait la Femme pré­des­ti­née. Et l’on ne peut s’empêcher, en l’é­cou­tant qui nous dit : « Voyez, elle est là dans le rocher et elle vous sou­rit », d’en­tendre, à tra­vers ses bal­bu­tie­ments, comme l’é­cho de la Sagesse elle-​même nous mon­trant Marie exis­tant avant que les Gaves aient cou­lé et que les Massabielles aient été assises, « se jouant dans l’orbe du monde et fai­sant ses délices d’être avec les enfants des hommes ».

Et, pour com­prendre ce qui va suivre, il semble bien qu’il faille pareille­ment se repor­ter aux évé­ne­ments qui mar­quèrent le début du monde.

Nous sommes au para­dis ter­restre, avant la faute. Comme dans l’Eden, un fleuve embrasse cette terre privilégiée.

Comme aux temps pri­mi­tifs, le Ciel s’in­cline et des­cend. Il se met à la por­tée de l’homme. Il entre­tient avec lui des rap­ports fami­liers, et l’homme entre de plein pied dans le monde sur­na­tu­rel, sans aucune gêne, avec une par­faite aisance.

Tout est rec­ti­tude, har­mo­nie et sagesse.

Comme au jar­din de délices, un arbre mys­té­rieux était plan­té en son milieu. L’arbre de l’Eden s’ap­pe­lait l’arbre de la science du bien et du mal.

Celui de Lourdes était un rosier, l’arbre sym­bo­lique de cette dévo­tion qui, comme l’en­seigne l’of­fice litur­gique du Très Saint Rosaire, donne, à qui­conque la rumine, toute science et toute sagesse. Et ces deux arbres por­taient un fruit caché dans leur feuillage. Et ces deux fruits étaient « beaux à contem­pler et dési­rables pour acqué­rir l’in­tel­li­gence ». Et tous les deux étaient pareille­ment des fruits réser­vés, aux­quels on ne pou­vait tou­cher sans per­mis­sion divine. Du pre­mier, le Seigneur avait dit : « Tu ne man­ge­ras point et tu ne tou­che­ras point du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal ». Et du second, l’of­fice des Apparitions de Lourdes, inter­pré­tant la Sainte Ecriture, fait dire au Créateur « Celle-​ci est ma colombe, ma toute belle, ma choi­sie ». Elle est, en effet, par son Immaculée Conception, au milieu du jar­din de la créa­tion, la seule âme dont Dieu se soit réser­vé le domaine et qu’il ait pro­té­gée contre l’u­ni­ver­selle souillure.

Comme avant le péché ori­gi­nel enfin, l’homme pos­sé­dait ce pri­vi­lège de connaître la nature des créa­tures qui peu­plaient son jar­din. Il les connais­sait si exac­te­ment que Dieu, dit la Bible, les fai­sait venir vers lui afin qu’il leur don­nât un nom.

Et Bernadette était éga­le­ment munie du moyen infaillible de péné­trer l’i­den­ti­té du per­son­nage mysté­rieux qui habi­tait le domaine de la Grotte.

Elle prend le fla­con d’eau bénite et fait un pas vers le rosier, agite vive­ment la bou­teille, lance plu­sieurs fois en l’air l’eau bénite, qui retombe en gouttes sur les branches pen­dantes et, en même temps, elle dit à la « Dame blanche » : « Si vous venez de la part de Dieu, approchez ».

Et la Dame se plai­sant à ce jeu auguste, s’a­van­çait sur le bord du rocher, sou­riait et tra­çait sur elle le signe de Croix, par lequel elle s’af­fir­mait Fille du Père, Mère du Fils, Epouse du Saint-Esprit.

Entre l’eau de la Sagesse et la fille de la Sagesse de Dieu, il y avait mutuelle sympathie.

Jusqu’ici, tout n’est que charme, lumière et délices. C’est bien une atmo­sphère de para­dis ter­restre. Mais hélas ! à Massabielle comme à l’Eden, une catas­trophe va se pro­duire, et, en un clin d’oeil, la scène va prendre une tour­nure tra­gique.
Au moment où Bernadette asper­geait d’eau bénite le rosier, le groupe des retar­da­taires arri­vait sur le haut du rocher, là où l’on a construit la basi­lique. Mécontentes de n’a­voir pas été atten­dues, elles vou­lurent se ven­ger. La plus espiègle de la bande, celle dont il fal­lait un peu se méfier, en com­pa­gnie de qui Bernadette n’ai­mait pas que sor­tît seule sa soeur Toinette, cria de là-​haut : « Attends ! attends ! Je m’en vais te l’as­som­mer, ta fille blanche ! », et, ce disant, elle fit rou­ler une pierre « grosse comme une livre de pain ». La pierre n’at­tei­gnit point la Dame, mais elle rebon­dit sur le roc contre lequel la voyante était appuyée, et rou­la dans le canal. En tom­bant, elle fit à l’in­té­rieur de la Grotte un grand bruit sourd, qui avait quelque chose d’effrayant.

Sans attendre, le châ­ti­ment de Dieu inter­vint. Le fruit réser­vé de l’arbre mys­tique n’a­vait pas été res­pec­té. Le domaine de Dieu avait subi une gros­sière injure. L’on avait vou­lu « assom­mer » la Dame qui avait affir­mé venir de la part de Dieu, la Vierge, qui réa­li­se­ra au sens spi­ri­tuel la pro­messe trom­peuse du ser­pent : « Vous serez comme des dieux, connais­sant le bien et le mal ».
Par jalou­sie, celle qui était arri­vée trop tard aux noces de la Sagesse avait vou­lu atten­ter au bon­heur des autres. Elle seule pour­tant avait péché. Tout le monde fut frap­pé. « Par le péché d’un seul, tous furent consti­tués pécheurs ». Rom. V‑18. Et les inci­dents qui vont suivre et que les his­to­riens déclarent si « étranges » – n’ont de sens que par le sym­bo­lisme gran­diose que leur jeu évoque et com­mente : le jeu tra­gique du péché originel.

Il n’est pour les com­prendre que de relire le texte de la Genèse. A peine Adam et Eve eurent-​ils lan­cé à la face de Dieu leur insulte cri­mi­nelle, que « leurs yeux s’ou­vrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ». Ils se virent, nus, non pas seule­ment dans leur corps, mais dans leur âme. Sur le champ ils se sen­tirent dépouillés des dons magni­fiques et des pri­vi­lèges dont Dieu avait paré leur royau­té. Leurs yeux s’ou­vrirent, mais ce fut pour consta­ter que la Sagesse s’é­tait reti­rée d’eux.

Et il est écrit pareille­ment dans le livre de Lourdes que, sitôt la chute de la pierre, les yeux de Bernadette s’ou­vrirent de manière déme­su­rée[2], mais elle ne voyait plus rien. L’Apparition s’é­tait déro­bée « comme un éclair ».

« Alors, conti­nue la Bible, ils enten­dirent la voix de Yahveh pas­sant dans le jar­din à la brise du jour, et l’homme et la femme se cachèrent de devant Yahveh, au milieu des arbres du jardin ».

Mais Yahveh appe­la l’homme et lui dit : « Où es-​tu ? » Il répon­dit : « J’ai enten­du ta voix dans le jar­din et j’ai eu peur, car je suis nu, et je me suis caché ».

A la Grotte de Lourdes, les mêmes inci­dents se repro­duisent, sans variante. Le spec­tacle des yeux grands ouverts de Bernadette, et sur­tout la rumeur gron­dante qui sui­vit la chute de la pierre et qui avait quelque chose de si inso­lite et de si mys­té­rieux, rem­plirent d’ef­froi les enfants. « Nous eûmes une peur ter­rible, déclarèrent-​elles, nous criâmes et nous nous sau­vâmes ». Ce fut la déban­dade à tra­vers les brous­sailles de Massabielle. Pourtant elles ren­con­trèrent Jeanne Abadie qui, par la per­mission divine, avait tenu le rôle que l’on sait.

« Vilaine, lui dirent-​elles, c’est toi qui as jeté la pierre ! » Et le remords les prit d’a­voir lais­sé Bernadette seule en face de la niche. Ensemble elles redes­cen­dirent. Et nous allons assis­ter à la figu­ra­tion scé­nique du juge­ment condam­na­toire qui fut por­té au début du monde. Le sym­bo­lisme y sera si trans­pa­rent qu’il rejoin­dra sur bien des points la scène de la Bible.

Yahveh dit au ser­pent : « Parce que tu as fait cela, tu es mau­dit entre tous les ani­maux domes­tiques et toutes les bêtes des champs ; tu mar­che­ras sur ton ventre et tu man­ge­ras la pous­sière tous les jours de ta vie. Et je met­trai une ini­mi­tié entre toi et la femme, entre ta race et sa race. Celle-​ci te meur­tri­ra à la tête et tu la bles­se­ras au talon ». Ces paroles, qui annoncent mys­té­rieu­se­ment la répa­ra­tion de la faute, prennent tout leur sens réa­liste et gran­diose, pro­non­cées devant la Grotte de Lourdes.

Les évé­ne­ments de la deuxième Apparition vont pré­ci­ser de quelle manière cette répa­ra­tion s’o­pé­re­ra, et com­ment, par le talon de la femme, le ten­ta­teur mau­dit aura la tête meurtrie.

Les roches Massabielle étaient, en effet, dou­ble­ment le repaire du « ser­pent ». On s’y aven­tu­rait pru­dem­ment, car on savait que les rep­tiles y étaient nom­breux. Mais l’autre ser­pent, celui dont il est ques­tion à la pre­mière page de la Bible, se plai­sant à y contem­pler le four­mille­ment de son image, en avait fait éga­le­ment, de date immé­mo­riale, son antre.

« C’était une grotte mys­té­rieuse, aux légendes sinistres, dit le « Journal de la Grotte » du 18 mai 1913. Le pas­sant la regar­dait avec une cer­taine appré­hen­sion fris­son­nante ; et jamais il ne man­quait de se signer pour se pré­ser­ver de quelque malé­fice satanique ».

La tra­di­tion veut que le bloc car­ré qui se voit dans la niche ne soit pas autre chose qu’une antique pierre sacri­fi­ca­toire. La science, sur ce point, s’ac­corde avec la tra­di­tion. « La com­po­si­tion chi­mique de cette pierre, dit M. de Caumont, dif­fère de celle des parois envi­ron­nantes. Et si on veut sou­te­nir, contre toute vrai­sem­blance, qu’elle pour­rait bien s’être déta­chée de la voûte qui la couvre, au com­men­ce­ment des âges, et avoir modi­fié à la longue sa com­po­si­tion sous l’ac­tion des infil­tra­tions de l’eau et de l’air, ou y avoir été lan­cée au hasard par un cata­clysme, alors, au moins, on convien­dra que, dans sa forme actuelle de pierre sacri­fi­ca­toire, elle a dû être façon­née pour le sacrifice ».

Et saint Paul nous dit : « Quod ido­lis immo­lant dae­mo­niis immo­lant – Ce qu’ils immolent aux idoles, ils l’im­molent aux démons ».

Par consé­quent, à la lettre, les pieds de N.-D. de Lourdes, posés sur cette pierre, meur­tris­saient la tête de Satan. Les anciennes pré­dic­tions qui annon­çaient qu’un « grand pro­dige » s’ac­com­pli­rait à la grotte Massabielle n’é­taient point trompeuses.

C’était le pro­dige de la Femme dont on parle au début du Livre.

On sait par ailleurs com­ment, depuis 1858, Lourdes se pré­sente au monde, avec ses miracles, ses déploie­ments de pro­ces­sions, ses can­tiques d’a­mour, son ardeur entraî­nante de foi publique, comme le triomphe de Marie sur Satan. Chaque Ave Maria du Rosaire – de ces Ave qui, sur les bords du Gave, se pré­ci­pitent et affluent comme une ma­rée mon­tante – est la pro­cla­ma­tion de la vic­toire de la Femme qui, en nous don­nant le fruit de son sein, a répa­ré le geste fatal de l’autre femme qui avait empoi­son­né l’hu­ma­ni­té en lui don­nant à man­ger du fruit mau­dit. Le fruit du Rosier mys­tique ne nous est pas inter­dit. A nous au contraire de le savou­rer pour retrou­ver la Sagesse que nous avait fait perdre le fruit de l’arbre du jardin.

Dieu avait pré­dit que le ser­pent n’ac­cep­te­rait pas pas­si­ve­ment sa défaite. Son écra­se­ment ne devait point l’empêcher de redres­ser la tête et d’es­sayer de bles­ser le talon qui le meur­tri­rait. L’on ver­ra com­ment, à la pre­mière Apparition qui sui­vit la pro­messe de la quin­zaine, c’est-​à-​dire l’acte offi­ciel d’oc­cu­pa­tion de la Grotte, il essaie­ra d’ef­frayer la voyante. « Sauve-​toi ! sauve-​toi ! » lui criera-​t-​il d’un rugis­se­ment stri­dent et rageur. Ce fut lui qui dut prendre la fuite devant un simple fron­ce­ment de sour­cil de la Dame…

On ne le revit plus durant les Apparitions sui­vantes. Mais il revint quand elles eurent cessé.

Il s’é­ver­tua en une suprême et per­fide ten­ta­tive pour les contre­faire. Il ira tendre ses pièges dans les prai­ries, sur les che­mins et même dans les vil­lages voi­sins[3]. Par la voix de ses vision­naires, il réuni­ra des mul­ti­tudes, plus spé­cia­le­ment à Fontet, et il leur crie­ra : « Laissez Lourdes où seuls gué­rissent les corps. Ici est l’Immaculée-​Conception ; ici est le Lourdes des âmes ».

Il revint sur­tout abu­ser les esprits, exac­te­ment der­rière la niche où appa­rais­sait la nou­velle Eve ; et c’est alors sur­tout que les évé­ne­ments de Lourdes illus­trent lit­té­ra­le­ment le texte de la Bible : « Et tu la bles­se­ras au talon ».

L’on sait que la Grotte de Massabielle où l’au­tel est dres­sé, a la forme d’un grand four d’une pro­fon­deur d’en­vi­ron quatre mètres. La voûte est à 2,60 m. au-​dessus du sol.

A cette voûte prend nais­sance une espèce de cou­loir qui s’en­fonce en mon­tant dans l’in­té­rieur du roc, par une pente assez rapide. Pour arri­ver à l’ex­tré­mi­té de ce cou­loir, on est obli­gé de faire bien péni­ble­ment un par­cours de 4 mètres, en ram­pant « à la manière du lézard dans son trou ». Là un espace ovale de 2,60 m. de dia­mètre se découvre pour se rétré­cir encore, et conti­nuer quelques mètres plus loin.

C’est ce lieu de ténèbres que le démon choi­sit pour exer­cer ses sour­noises pan­to­mimes. Il y atti­rait des femmes et des jeunes filles qui, sous son emprise, devaient, pour le rejoindre, mon­ter sur l’au­tel et se glis­ser à plat ventre dans le boyau. « Tu mar­che­ras sur ton ventre et tu man­ge­ras la pous­sière cha­cun des jours de ta vie ».

Il s’y mon­trait sous des aspects variés repro­dui­sant quelque inci­dent des Apparitions ou quelque scène des mys­tères du Rosaire, mais tou­jours d’une manière irres­pec­tueuse et inju­rieuse pour la Mère de Dieu. Il pre­nait par exemple l’as­pect d’une jeune fille d’une dizaine d’an­nées, dont les che­veux bou­clés tom­baient sur le sein, et près d’elle, se tenait un homme avec une longue barbe et vêtu d’ha­bits dorés. On lui deman­dait qui il était. Il répon­dait : « Je suis la Conception ». Et ses voyantes le com­pli­men­taient « Sainte Vierge que vous êtes jolie ! Quels beaux che­veux vous avez ! »

Mais ce qui carac­té­ri­sait les vision­naires, c’é­tait leur com­mune et égale hor­reur des roses et des cha­pe­lets bénits et le même culte pour les cha­pe­lets non bénits. Ils disaient que la Sainte Vierge n’ai­mait pas les roses. Ils récla­maient les rosaires des spec­ta­teurs, les jetaient dans le Gave, et s’en­fuyaient à toutes jambes.

Tout cela n’é­tait que trop signé du « singe de Dieu » et de l’en­ne­mi de la Femme. Néanmoins les esprits étaient dérou­tés, et pen­dant quelque temps, on oublia l’humble Bernadette pour ne s’oc­cu­per que des vision­naires. Le curé de Lourdes lui-​même écri­vait à l’é­vê­ché au sujet de l’une d’entre elles, Marie Cazenave : « Cette fille offre toute espèce de garantie ».

Pourtant, la véri­té fini­ra par triom­pher. Aux talons de l’Immaculée, le ser­pent aura rugi et se sera déme­né en vain. Son écra­se­ment final n’en sera que plus hon­teux pour lui et plus glo­rieux pour « la Femme ».
Après la chute, le ser­pent ne fut pas le seul à rece­voir un châtiment.

Yahveh s’a­dres­sant à Eve lui dit : « Je mul­ti­plie­rai tes souf­frances et spé­cia­le­ment celles de ta gros­sesse ; tu enfan­te­ras des fils dans la dou­leur ; ton désir se por­te­ra vers ton mari et il domi­ne­ra sur toi. » Puis il dit à l’homme : « Le sol est mau­dit à cause de toi. C’est par un tra­vail pénible que tu en tire­ras ta nour­ri­ture, tous les jours de ta vie. Il te pro­dui­ra des épines et des char­dons et tu man­ge­ras l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu man­ge­ras du pain, jus­qu’à ce que tu retournes à la terre, parce que c’est d’elle que tu as été pris ; car tu es pous­sière et tu retour­ne­ras en poussière ».

Ces deux sen­tences condam­na­toires – por­tées contre la femme et l’homme – vont se trou­ver mimées à la Grotte d’une manière impressionnante.

Avec les enfants apeu­rées et prises de remords, reve­nons vers Bernadette, comme Adam et Eve après s’être cachés revinrent vers le Seigneur qui les appe­lait. La voix de Dieu ne va point redire le ver­dict, mais dans la per­sonne même de là voyante, nous allons consi­dé­rer, inter­dits, les divers désastres que le péché ori­gi­nel a cau­sés dans la na­ture humaine.

Nous avons vu com­ment avant la chute de la pierre, elle sem­blait toute péné­trée de cette rec­ti­tude morale dont jouis­saient nos pre­miers parents, et com­ment son audience avec le monde sur­na­tu­rel sem­blait lui être conna­tu­relle. Fait impor­tant à noter en effet, et qui jus­qu’i­ci est demeu­ré inex­pli­qué, – le Père Cros écrit : « l’on demeure fort sur­pris devant l’é­tran­ge­té de ce phé­no­mène » – Bernadette se pos­sède plei­ne­ment, et c’est dans cette pos­ses­sion d’elle-​même qu’elle revoit l’Apparition.

Elle ne s’ex­ta­sie pas. Elle ne subit pas cette sus­pen­sion des sens qui, à l’Apparition pré­cé­dente par exemple, la ren­dait étran­gère au monde : mémoire, intel­li­gence, volon­té, ouïe, vue, parole, mou­ve­ments, tout s’exerce libre­ment en elle. C’est avec le même esprit assu­ré et calme qu’elle contemple la Dame et qu’elle converse avec ses compagnes.

Mais subi­te­ment, à l’ins­tant même où tombe la pierre – disons : où le péché est com­mis – tout en elle est bouleversé.

Non seule­ment, comme je l’ai dit, ses yeux s’ouvrent étran­ge­ment, pour consta­ter d’ailleurs qu’ils ne voient plus rien – « et ils virent qu’ils étaient nus » – mais elle entre en extase, elle perd conscience d’elle-​même, elle n’a plus le libre contrôle de ses mou­ve­ments, son âme ne com­mande plus à son corps. Son visage se fixe en une expres­sion cada­vé­rique. Les témoins disent en termes iden­tiques : « Elle était blême… ses yeux res­taient col­lés en haut… Nous la croyions morte… il sem­blait que la pierre l’a­vait tuée… les larmes cou­laient de ses yeux… Nous étions effrayées… Nous pleu­rions toutes… » Toinette Soubirous s’é­crie : « Ma soeur devient imbécile ».

Les larmes et la mort sont entrées dans le monde par le péché – le péché a détruit l’har­mo­nieux ‑équi­libre entre la rai­son et les sens – la chair n’est plus sou­mise à l’es­prit, elle demeure comme figée dans la concu­pis­cence du fruit défen­du – l’homme pécheur est pri­vé de la grâce et des dons prê­ter­na­tu­rels dont il était pri­mi­ti­ve­ment paré – il a per­du l’a­mi­tié de son Dieu – il est dans un état ‑de déchéance – il est un roi détrô­né : c’est à toutes ces véri­tés de foi qu’il faut son­ger pour com­prendre l’é­tat de Bernadette.

Là pour­tant ne va point se bor­ner l’en­sei­gne­ment de l’Apparition. Il serait incom­plet si l’homme et la femme n’é­taient point repré­sen­tés à Massabielle. Ne reçurent-​ils pas dis­tinc­te­ment leur châ­ti­ment ? Rassurons-​nous. Un homme va inter­ve­nir dans le drame sacré. Cet homme sera meu­nier. Nous ver­rons la sueur cou­ler sur son visage. A la lettre, se véri­fie­ra le châ­ti­ment d’Adam : « Tu man­ge­ras ton pain à la sueur de ton front ».

Les com­pagnes de Bernadette essayèrent de l’en­traî­ner. Elles n’y par­vinrent pas. Elles allèrent cher­cher du secours. Ce fut Antoine Nicolau, le meu­nier du mou­lin de Savy, qui répon­dit à l’ap­pel et qui des­cen­dit vers le Gave.

Il vit Bernadette à genoux, « blême, les yeux en larmes, très ouverts et arrê­tés vers la niche », de même qu’obs­ti­né­ment le regard des hommes demeure fixé sur le fruit du jar­din qui pour­tant a dis­pa­ru. « Il eut peine et plai­sir à la fois, au point que toute la jour­née il eut le coeur tou­ché en y pen­sant ». Parce qu’il fal­lait que fût accom­pli ce qui est écrit dans le Livre, que l’homme serait le maître de la femme et qu’il domi­ne­rait sur elle, et parce qu’il fal­lait pareille­ment que fût expri­mée l’ex­pul­sion du para­dis ter­restre. « Je la pris par le bras droit, dit Antoine Nicolau, elle résis­tait pour demeu­rer ; ses yeux res­taient col­lés en haut ; pas un gémis­se­ment, mais après la résis­tance, une res­pi­ra­tion un peu pres­sée. Je la rele­vai par un bras, et puis par l’autre ; ma mère prit un bras. En la rele­vant, je lui essuyai les yeux, et je lui mis la main sur les yeux, pour l’empêcher de voir. J’essayai aus­si de lui faire cour­ber la tête ; mais elle la rele­vait et rou­vrait les yeux avec le sou­rire. Nous l’amenâ­mes vers le petit sen­tier. Les filles sui­vaient. Il y eut grand’­peine pour lui faire gra­vir le sen­tier, ma mère tenant une main et moi l’autre, nous deux ti­rant en avant, et ma tante et les filles venant après. Elle fai­sait effort pour des­cendre, sans cepen­dant par­ler ; il fal­lait être vigou­reux pour l’en­traî­ner ; tout seul, bien que très fort, j’y aurais eu grand tra­vail. En mon­tant, le visage demeu­ra blême, et les yeux éga­le­ment ouverts et fixés en haut. Arrivé au pla­teau, je suais… Des larmes cou­laient conti­nuel­le­ment… Je lui met­tais de temps en temps la main devant les yeux, et j’es­suyais les larmes… j’é­tais triste et effrayé ».

D’autres témoins, plus spé­cia­le­ment Fanny Nicolau, nous livrent de nou­velles pré­ci­sions. Tandis que le meu­nier tenait Bernadette, elle fai­sait des bonds, elle s’é­lan­çait en avant en pous­sant de petits cris : « Ah ! Ah ! » Il sem­blait qu’un « objet » étrange la « pour­sui­vait ». Et c’est vers cet objet que se por­tait son désir.

La plu­part des his­to­riens écrivent que c’est la Dame du rocher qui accom­pa­gnait ain­si sa voyante, pour la conso­ler de la vio­lence qu’on lui impo­sait. Mais pour le sou­te­nir décem­ment, ils se voient obli­gés de taire ou d’al­té­rer les docu­ments[4]. Aucune parole de Bernadette d’ailleurs ne nous auto­rise à le croire[5].

Et l’as­pect agi­té qu’elle mon­tra durant le par­cours de la Grotte jus­qu’au mou­lin ne nous per­met pas de le pen­ser[6]. Il n’y avait plus dans son atti­tude ce calme si lumi­neux et si har­mo­nieux que l’on devait obser­ver aux autres Apparitions[7]. La lueur de son regard si lar­ge­ment ouvert avait quelque chose de sin­gu­lier et de pénible [8], au point que Nicolau, dans l’ef­froi qu’il confesse, ne peut s’empêcher de lui dire : « Baisse les yeux, petite drôle ! Tu vois quelque chose qui n’est pas joli ! » C’est exac­te­ment le même signale­ment que nous décou­vri­rons plus tard chez les vision­naires. Eux aus­si, incons­cients de leurs actes, feront des gestes désordonnés.

Les yeux fixés sur un objet mys­té­rieux, ils se pré­ci­pi­te­ront comme pour le sai­sir[9], en pous­sant le même cri que Bernadette.

Cet état si étrange de Bernadette ne peut s’ex­pli­quer que par l’im­pres­sion­nante réa­li­té qu’elle doit figu­rer en ce moment. Le péché ori­gi­nel n’a pas seule­ment pri­vé Adam de l’a­mi­tié divine. Il l’a pla­cé d’une cer­taine manière sous le pou­voir de Satan, de sorte que, dit saint Thomas, jus­qu’à ce qu’é­clate la vic­toire du Christ, aucun homme ne fut capable de lui échap­per. La Reine de la Sagesse ne va pas hési­ter à nous le signifier.

Ne nous affli­geons pas du rôle qu’elle fait jouer à sa voyante, puis­qu’il vise à notre édi­fi­ca­tion[10].

Rappelons-​nous donc, en pesant cha­cun des mots de la Bible, de quels châ­ti­ments péni­ten­tiels furent res­pec­ti­ve­ment frap­pés Adam et Eve. Remettons-​nous en mémoire ce qu’en­seigne la théo­lo­gie sur les consé­quences du péché ori­gi­nel, et nous com­pren­drons le gran­diose sym­bo­lisme du groupe qui s’é­loigne de la Grotte. Le meu­nier qui gra­vit la col­line au milieu des ronces et des char­dons, et le front ruis­se­lant de sueur, pei­nant pour entraî­ner Bernadette, c’est l’homme de tous les temps, condam­né, pour avoir écou­té la femme, à en être le sou­tien, et dont la rude exis­tence est comme enchaî­née au gain du pain quotidien.

Et Bernadette, celle qui aujourd’­hui du sein de son éter­ni­té, remer­cie Dieu d’a­voir été choi­sie com­me figu­rante du drame, dar­dant ses yeux vers un objet étrange dont elle ne peut les déta­cher et qui cause sa peine, « vio­len­tée » par l’homme, « tiraillée » par la mère de cet homme et par les enfants qui la suivent, deve­nue si lourde qu’elle ne peut se traî­ner et que tout à l’heure on devra l’é­tendre sur un lit, c’est pareille­ment la femme après sa faute, gra­vis­sant son Calvaire, tel qu’il est annon­cé dans la Genèse.

Ce cal­vaire, va-​t-​il donc être éter­nel et ne rece­voir aucun adou­cis­se­ment ? Non !

Tout à l’heure, Bernadette va « recou­vrer ses esprits » et reprendre son état nor­mal, au moment même où elle passe le seuil de la mai­son du meu­nier. Bethléem ne signifie-​t-​il pas « mai­son du pain » ?… Et n’est-​ce pas, à Bethléem que la femme se réha­bi­li­te­ra en enfan­tant le vain­queur du démon ? Sans doute, la répa­ra­tion de la chute ne va point lui res­ti­tuer ses anciens privilèges.

Entrée dans la « mai­son du pain », les larmes conti­nue­ront de cou­ler au point, dit un témoin, « qu’on aurait dit qu’on avait jeté une écuelle d’eau dans son tablier ». Sans doute une « pro­ces­sion de gens » est des­cen­due de Lourdes et s’est attrou­pée autour de la jeune fille, que l’on blâme publi­que­ment « de faire ain­si cou­rir tout le monde », alors que les cloches de la paroisse sonnent l’ap­pel des Vêpres. Mais son aspect n’a plus rien qui effraie. « Elle a retrou­vé ses cou­leurs ». Le spec­tacle de son afflic­tion pro­voque la pitié. Après avoir joué à la Grotte le rôle d’Eve d’a­vant la faute, puis sur le che­min, figu­ré l’é­tat de la femme avant le Christ, elle repré­sente main­te­nant la femme d’au­jourd’­hui qui, après nous avoir frus­trés du para­dis ter­restre et méri­té de ce fait d’être condam­née aux larmes sans répit, s’est rache­tée et s’est rele­vée en nous déli­vrant par Marie de l’Esprit du mal.

On sait com­ment la Bible clô­ture le récit de la chute : « Et Yahveh chas­sa l’homme et il mit à l’Orient du jar­din d’Eden les Chérubins et la flamme de l’é­pée tour­noyante, pour gar­der le che­min de l’arbre de vie ».

Symboliquement, c’est de la même manière que s’a­chève l’é­vé­ne­ment du 14 février. La mère de Bernadette – celle qui aux yeux de l’en­fant repré­sen­tait la divine volon­té – en appre­nant ce qui s’é­tait pas­sé, s’a­ban­don­na à la colère. Elle s’ar­ma d’une hous­sine, mon­ta au mou­lin de Savy, et allant droit à sa fille : « Drôlesse, lui dit-​elle, je te l’a­vais défen­du. Désormais tu n’i­ras plus à la Grotte ! » Qu’on se ras­sure ! Bernadette y retour­ne­ra. Car la Dame du rocher, après s’être mon­trée puis­sante et sage, doit faire écla­ter son troi­sième privilège.

Jeudi pro­chain, à Massabielle, elle nous com­men­te­ra le mys­tère de sa miséricorde.

Troisième appa­ri­tion

Notes de bas de page

  1. Toinette Soubirous, alors âgée de 12 ans, dira : « Elles étaient un peu plus grandes ou un peu plus petites que moi ». Et elle ajoute super­be­ment : « Nous étions toutes pauvres ».[]
  2. Voir le témoi­gnage d’Antoine Nicolau et plus spé­cia­le­ment celui de Justine Soubis. « Bernadette avait les yeux grands ! Nous eûmes peur en la voyant comme ça ».[]
  3. Lire sur ce sujet si igno­ré, parce que trop délais­sé par les his­to­riens, le deuxième tome de l’ou­vrage du P. Cros, « Histoire de N. D. de Lourdes d’a­près les docu­ments et les témoins ».[]
  4. Un grand nombre d’his­to­riens passent sous silence ce qu’il advint après la chute de la pierre. Les autres semblent gênés de repro­duire des témoi­gnages dont la signi­fi­ca­tion leur échappe. L’Abbé Bonner, par exemple, qui cite la dépo­si­tion d’Antoine Nicolau, omet ces mots : « J’étais triste et effrayé ».[]
  5. Quand, arri­vée au mou­lin, on lui deman­da : « Que vois-​tu dans ce trou-​là ? » Elle répon­dit : « Je vois une très belle dame. Elle tient un cha­pe­let au bras et elle a les mains jointes ». Mais ayant per­du tout sen­ti­ment d’elle-​même durant le che­min, et tout, selon elle, s’é­tant ter­mi­né à la Grotte, elle vou­lait par­ler de la vision qu’elle y avait eue.[]
  6. On connaît le cri­tère infaillible de dis­cri­mi­na­tion du surna­turel. Pour qu’un phé­no­mène soit jugé divin, il faut y dis­cer­ner une har­mo­nie sans dis­cor­dance. Là où se ren­contre un désordre, l’es­prit du mal se tra­hit.[]
  7. Tout en polé­mi­quant pour atté­nuer l’ap­pa­rence désor­don­née des scènes qui suivent la chute de la pierre, le Père Cros est obli­gé de les recon­naître « moins réglées » et « moins lumi­neuses ».[]
  8. Lire le témoi­gnage de Romain Pimorin, p. 147[]
  9. Lire ce que raconte 1e Père Cros sur les vision­naires d’Ossen et d’Ornex – Tome II – pages 237 et 249[]
  10. Le Père Cros lui-​même est bien près de recon­naître que sur le che­min de la Grotte au mou­lin, Bernadette fut le jouet des pres­tiges de l’Esprit du mal, trans­fi­gu­ré en per­son­nage de lumière. Il ne rejette cette hypo­thèse que pour des « consi­dé­ra­tions d’or­dre moral et théo­lo­gique ». « Selon les lois com­munes de la Pro­vidence de Dieu, écrit-​il, l’homme et sur­tout le chré­tien ne sau­rait guère tom­ber aux mains de l’en­ne­mi, s’il ne s’é­carte pas de la ligne du devoir. Ce prin­cipe ne sau­rait être contes­té. Mais le 14 février, à Lourdes, « les lois com­munes » durent le céder à un inté­rêt supé­rieur.[]