Contribution apaisée à un débat actuel

Seul ce titre et les quelques lignes qui suivent sont de votre prieur M. l’ab­bé Xavier Beauvais. Le reste a été fait par un cer­tain Germain [1] et apporte une contri­bu­tion inté­res­sante à un débat qui demande beau­coup de réflexion.

De plus, la pru­dence comp­tant par­mi ses par­ties inté­grantes la mémoire, il était utile de scru­ter ce pas­sé si riche que nous avons et si grave en consé­quences. Cette mémoire du pas­sé tra­vaille pour l’avenir.

Considérations préalables

Ce qui suit concerne essen­tiel­le­ment les per­sonnes se recon­nais­sant dans le com­bat de la FSSPX et qui l’ont jus­qu’à pré­sent sou­te­nue dans les choix qu’ils ont été ame­nés à faire. D’autres liront pro­ba­ble­ment ce texte : il est bien évident que dès lors qu’ils consi­dèrent que la posi­tion actuelle de la FSSPX est illé­gi­time (schis­ma­tique, non en com­mu­nion avec Rome…) la ques­tion des accords ne peut se poser de la même façon et toutes sortes d’ob­jec­tions sont pos­sibles. Mais le débat, aus­si inté­res­sant soit il, n’est pas le même, puisque l’ac­cord cano­nique devient une néces­si­té en soi. Je n’en­tends pas répondre ici à des objec­tions tirées de l’illé­gi­ti­mi­té de l’ac­tuelle posi­tion de la FSSPX. Personne ne peut nier qu’une paix pra­tique avec Rome aurait des consé­quences majeures, d’où un devoir appro­fon­di de réflexion préa­lable. Certains espèrent beau­coup de cette paix cano­nique. En ce qui me concerne, je tente d’ex­pli­quer ici pour­quoi je la redoute beau­coup plus que je ne l’es­père au point que je la vois comme un désastre pré­vi­sible. La ques­tion n’est ici abor­dée que sous l’angle pru­den­tiel : autre­ment dit, si la fin à atteindre est le retour de l’Eglise à toute la Tradition, qu’at­tendre de ce moyen que seraient des accords avec Rome ? Un tel juge­ment ne sau­rait être com­plet ; je me conten­te­rai ici du point de vue his­to­rique. Un mot à pro­pos de quelques termes employés ici. Ils ris­que­ront sans doute d’en heur­ter quelques uns, qui par­le­ront de rac­cour­ci ou sim­pli­fi­ca­tion ; je les emploie néan­moins pour faci­li­ter cer­tains déve­lop­pe­ments. J’entends par ral­liée toute per­sonne, qui his­to­ri­que­ment a eu l’oc­ca­sion d’i­ni­tier ou de suivre un accord ou une paix avec la révo­lu­tion, pra­tique ou doc­tri­nale. J’entends par révo­lu­tion, le mou­ve­ment défen­dant les idées révo­lu­tion­naires que ce soit sur le plan poli­tique ou reli­gieux (Mgr Suenens n’a-​t-​il pas par­lé du concile comme 89 dans l’Eglise ?), mou­ve­ment contre lequel nous lut­tons depuis plus de deux cents ans. Enfin, j’en­tends par paix les arran­ge­ments poli­tiques, cano­niques ou doc­tri­naux qu’ils soient négo­ciés ou uni­la­té­raux (com­pre­nant donc dedans une éven­tuelle recon­nais­sance cano­nique uni­la­té­rale, en débat actuellement).

Objections historiques

Trois exemples de « paix » his­to­riques me paraissent à bien des égards mon­trer des simi­li­tudes avec la situa­tion actuelle. Le concor­dat de 1801, le ral­lie­ment à la répu­blique en 1892 et le ral­lie­ment de cer­taines com­mu­nau­tés tra­di­tion­nelles en 1988 ou après, pré­sentent autant de situa­tions très dif­fé­rentes. Cependant elles ont pour point com­mun la réa­li­sa­tion d’une paix, qui se veut « stra­té­gique » ou « pra­tique » avec la révo­lu­tion. A par­tir de là, les points de com­pa­rai­son sont tels que la pru­dence oblige à les ana­ly­ser pour appré­cier le bien fon­dé d’une telle stra­té­gie dans le contexte actuel. Ils dépassent d’ailleurs le simple point de vue his­to­rique, il est pos­sible d’en tirer une véri­table « psy­cho­lo­gie » du ralliement.

Tout un cha­cun, qui a cares­sé ou caresse l’illu­sion d’une paix pra­tique pour­ra se deman­der s’il s’y recon­nait. Je ne ferai ici qu’é­bau­cher cer­tains traits, il y aurait un livre à écrire. Il faut bien sûr se gar­der d’être trop sché­ma­tique. Il est dif­fi­cile de savoir pré­ci­sé­ment ce qui se serait pas­sé si dans chaque cas l’Eglise avait refu­sé la paix pro­po­sée. Il est impos­sible de refaire l’his­toire au condi­tion­nel. Il faut, notam­ment, mettre à part le cas du concor­dat ; valait-​il mieux une époque de per­sé­cu­tion pour l’Église de France ou la paix napo­léo­nienne ? Que serait-​t-​il adve­nu si le pape avait refu­sé le concor­dat ? Il faut recon­naître qu’à vue humaine dans ce cas pré­cis il est impos­sible de répondre. Il est dif­fi­cile de por­ter un juge­ment défi­ni­tif sur ce qui a consti­tué, de fait, la pre­mière paix pra­tique avec la révo­lu­tion. En revanche, inévi­tables ou pas, que ce soit en 1801, en 1892, ou en 1988 il y a le bilan bien réel des consé­quences de ces paix. De ce point de vue aus­si tout n’est pas si simple ; dans les exemples cités, il y a aus­si eu des consé­quences posi­tives, quoique par­tielles, tou­jours tem­po­raires et au final mineures par rap­port à des effets glo­ba­le­ment néga­tifs. Certes, le concor­dat a per­mis une cer­taine renais­sance de l’Eglise en France (bien plus rela­tive qu’on ne le pré­sente sou­vent, il n’est qu’à citer les chiffres des ordi­na­tions : 6 000 esti­mées annuel­le­ment avant la révo­lu­tion, 2 350 au plus haut au XIXème siècle (1830), pour une popu­la­tion net­te­ment plus nombreuse).

Le ral­lie­ment de 1892 a eu de manière mar­gi­nale à son com­men­ce­ment et avant l’ar­ri­vée des gou­ver­ne­ments radi­caux, quelques (très modestes) effets béné­fiques sous le gou­ver­ne­ment Méline en 1895.

Les com­mu­nau­tés ral­liées, après 1988 ont per­mis à cer­tains fidèles de connaître la messe saint Pie V, les plus cohé­rents d’entre eux arri­vant ensuite jus­qu’à la FSSPX. C’est vrai, il faut le recon­naître et le prendre en compte, par sou­ci d’exac­ti­tude et pour ne pas tom­ber dans la cari­ca­ture. Mais c’est avec le même sou­ci d’exac­ti­tude qu’on doit recon­naître que ces quelques effets posi­tifs sont bien peu de chose par rap­port à un bilan fon­da­men­ta­le­ment néga­tif. Pourtant chaque fois nom­breux sont ceux qui ont mili­té pour ces paix et qui de ce fait, en se sépa­rant des « intran­si­geants » en ont ren­du pos­sible l’ap­pli­ca­tion. Plutôt que de refaire l’his­toire de ces accords, ce qui a déjà été fait et ne pour­rait tenir en quelques lignes, il est inté­res­sant d’es­sayer de décryp­ter les moti­va­tions pro­fondes, puis l’é­vo­lu­tion de ceux qui ont été les défen­seurs puis, sou­vent, les vic­times (consen­tantes). On note ain­si qu’à chaque fois, cette paix semble agir comme une ten­ta­tion sous appa­rence de bien.

Une tentation…

La ten­ta­tion est le res­sort le plus dif­fi­cile à cer­ner car c’est aus­si le moins avouable, mais éga­le­ment, à y regar­der de plus près, le plus pro­fond et le plus puis­sant. La plu­part du temps, elle ne s’a­voue pas à l’in­té­res­sé lui même, qui a besoin d’un retour sur soi pour la recon­naître hon­nê­te­ment. Dans tous les cas elle n’est, bien enten­du, jamais publi­que­ment avouée par ceux qui y cèdent, que ce soit consciem­ment ou inconsciemment.

Cette ten­ta­tion peut avoir des res­sorts et formes dif­fé­rents selon les contextes et les époques, avec cepen­dant comme point com­mun le plus fon­da­men­tal à chaque fois, la las­si­tude du com­bat. Ce peut être tout sim­ple­ment le confort d’une vie pai­sible enfin retrou­vée pour le chouan ou le pay­san ven­déen (1801).

Ce peut être une car­rière poli­tique plus brillante pour des dépu­tés monar­chistes tenants d’une cause qui appa­raît presque per­due à la fin du XIXème siècle, ou plus lar­ge­ment la pers­pec­tive de la fin d’une mar­gi­na­li­sa­tion au sein de la socié­té pour les élec­teurs catho­liques et monar­chistes (1892).

Ce peut être encore les hon­neurs retrou­vés ou recher­chés, les ami­tiés recons­ti­tuées, la peur de la mar­gi­na­li­sa­tion (mai 1988). Ce peut être enfin, aujourd’­hui, la fin des per­sé­cu­tions ver­bales, la pres­sion sociale et mon­daine, des modes de vie et d’être plus relâ­chés au jour le jour, à moins qu’il ne s’a­gisse de tout cela à la fois …

…sous apparence de bien.

Il est d’au­tant plus dif­fi­cile de démas­quer ces ten­ta­tions que paral­lè­le­ment elles se cachent der­rière une illu­sion ou une appa­rence de bien : pen­ser que la paix retrou­vée ren­dra à l’Église son rayon­ne­ment d’an­tan (1801), pen­ser que les fran­çais vont majo­ri­tai­re­ment élire un gou­ver­ne­ment catho­lique (1892) (alors même qu’il avaient depuis déjà deux décen­nies la pos­si­bi­li­té de le faire en éli­sant des dépu­tés monar­chistes…), pen­ser qu’ayant res­pec­té la néces­si­té d’é­vi­ter un schisme on réus­si­ra à rame­ner l’Église conci­liaire de l’in­té­rieur vers la Tradition (alors même qu’on sera condam­né au silence, voire à la com­pro­mis­sion active) (1988).

L’apparence de bien est bâtie, consciem­ment ou incons­ciem­ment avec une argu­men­ta­tion fac­tice. Le rai­son­ne­ment spé­cieux qui en est issu laisse pen­ser que la vic­toire sera faci­li­tée par une paix pra­tique avec la révo­lu­tion. On y croit d’au­tant plus volon­tiers qu’en son for interne on est dis­po­sé à céder à la ten­ta­tion. Elle per­met de se jus­ti­fier, tant vis-​à-​vis de soi-​même que vis-​à-​vis des autres, à tel point qu’on finit par s’en convaincre. C’est d’ailleurs une néces­si­té morale de croire à cette illu­sion pour évi­ter de res­sen­tir la par­tie la moins avouable de ses moti­va­tions. Il n’est bien enten­du pas ques­tion de juger les par­ti­sans d’une paix avec Rome ou même toute per­sonne éprou­vant quelque hési­ta­tion. Cependant, tout un cha­cun qui réflé­chit hon­nê­te­ment sur le sujet pour­ra se poser la question.

Conséquences

L’accord pas­sé, un seul sou­ci va gui­der l’ac­tion des ral­liés : celui de main­te­nir coûte que coûte l’ac­cord, la paix avec les révo­lu­tion­naires. Si l’ac­cord échoue c’est la preuve de l’er­reur qui a été com­mise, c’est le retour for­cé vers ceux qui ont refu­sé de mar­cher, qui sont deve­nus le repous­soir dont on ne cesse de vou­loir se démar­quer (les schis­ma­tiques de la FSSPX, mais aus­si les monar­chistes intran­si­geants, ou encore les chouans irré­duc­tibles qui conti­nuent de s’op­po­ser à Napoléon). Les évêques concor­da­taires, choi­sis par Napoléon, sont pieds et poings liés. Le dépu­té ral­lié ne peut plus défendre les inté­rêts de l’Eglise et com­battre cer­taines lois, sous peine de cas­ser l’al­liance avec les répu­bli­cains. Le prêtre Ecclesia Dei vit dans la peur des consé­quences d’une pré­di­ca­tion contre le concile. L’efficacité de toute action est comme para­ly­sée par ce sou­ci de sau­ve­gar­der la paix. Là où l’ex-​combattant deve­nu ral­lié, avait toute liber­té pour agir autre­fois, le ral­lié d’au­jourd’­hui doit tou­jours cal­cu­ler, sou­pe­ser, com­po­ser et s’ef­frayer de toute ini­tia­tive trop clai­re­ment hos­tile à la révo­lu­tion. Comme gage de bonne volon­té, et pour don­ner davan­tage de soli­di­té à l’ac­cord, les ral­liés se trouvent for­cés d’en­cen­ser les auto­ri­tés révo­lu­tion­naires. Ce sont les louanges sans cesse répé­tées des évêques concor­da­taires à Napoléon « res­tau­ra­teur de l’Eglise en France » for­cé­ment ils lui doivent tous leur place : c’est la défense achar­née de la démo­cra­tie désor­mais vue comme seul régime légi­time pos­sible. Sangnier, Piou : c’est la papo­lâ­trie des com­mu­nau­tés ral­liées à l’é­gard d’un Jean-​Paul Il ou d’un Benoît XVI. En retour les ral­liés ne gagnent pas pour autant la confiance des auto­ri­tés révo­lu­tion­naires qui, méfiantes, demandent de nou­veaux gages. La réa­li­sa­tion de l’illu­sion qui avait jus­ti­fié l’ac­cord est comme para­ly­sée, repous­sée à plus tard, une fois la confiance des révo­lu­tion­naires gagnée et l’ac­cord défi­ni­ti­ve­ment soli­di­fié. Cette illu­sion qui était le motif offi­ciel de l’ac­cord, devient une stra­té­gie de plus en plus floue dont la réa­li­sa­tion concrète est sans cesse repous­sée ou réduite à presque rien, au nom de la pru­dence tra­ves­tie par des rai­sons pure­ment humaines.

A la place du com­bat contre la révo­lu­tion et les auto­ri­tés révo­lu­tion­naires, fait place un silence assour­dis­sant, ponc­tué tout au plus de quelques demandes ou textes timides et édul­co­rés. L’évêque concor­da­taire qui doit tout à Napoléon, se trouve bien embar­ras­sé pour cri­ti­quer les articles orga­niques qui consti­tuent dès 1802 un empié­te­ment consi­dé­rable sur les garan­ties appor­tées par le concor­dat. Le dépu­té ral­lié est téta­ni­sé pour cri­ti­quer la poli­tique anti­clé­ri­cale du gou­ver­ne­ment ; toute oppo­si­tion le ferait sus­pec­ter de crypto-​monarchisme. Le père Louis-​Marie de Blignières presse, ‑avec suc­cès – dom Gérard de ne pas remettre le petit mémo­ran­dum de l’ab­bé Schaeffer sur « Dignitatis Humanae » au car­di­nal Ratzinger ; « Vous allez tout mettre par terre en remet­tant ce texte ! ». Et dom Gérard cède ! (résul­tat, dix ans plus tard, le Barroux par l’in­ter­mé­diaire du père Basile [2] défen­dra désor­mais la conti­nui­té de « Dignitatis Humanae » et du magis­tère traditionnel).

En revanche, cha­cun peut désor­mais plei­ne­ment céder à la moti­va­tion obs­cure du ral­lie­ment, c’est-​à-​dire la ten­ta­tion elle-​même, pour ain­si dire en toute impu­ni­té, d’au­tant plus qu’elle n’ap­pa­raît pas direc­te­ment pec­ca­mi­neuse, et que les bar­rières qui empê­chaient d’y suc­combe sont levées. Le fait d’y céder sera le pre­mier pas qui amè­ne­ra plus ou moins rapi­de­ment à épou­ser les idées de la révo­lu­tion. Exemple, 1802 : le pay­san ven­déen est réins­tal­lé dans sa ferme et peut enfin savou­rer une tran­quilli­té retrou­vée, qui plus est avec la béné­dic­tion de son curé, fût-​il un ancien réfrac­taire. Il « subit » les exhor­ta­tions de son évêque prê­chant le res­pect des auto­ri­tés tem­po­relles consti­tuées sous le régime du concor­dat. La fin du com­bat au sens phy­sique, entraîne petit à petit, paral­lè­le­ment, l’af­fai­blis­se­ment du com­bat au niveau spi­ri­tuel et moral, puis enfin au niveau doc­tri­nal ou idéo­lo­gique. Progressivement l’an­cien sol­dat, et sur­tout les géné­ra­tions qui le suivent, deviennent plus per­méables aux dis­cours qui leur sont dis­pen­sés. Cela, d’au­tant plus faci­le­ment que les gou­ver­ne­ments révo­lu­tion­naires, mal­gré des ten­sions de plus en plus vives au fur et à mesure que le siècle avance, béné­fi­cient tou­jours de la recon­nais­sance offi­cielle de l’Eglise.

Vers la fin du XIXème siècle, une poli­tique clai­re­ment anti­clé­ri­cale fait son retour. Mais les des­cen­dants des pay­sans ven­déens, en 1882 ou en 1905 n’ont plus la force de s’y oppo­ser mora­le­ment et phy­si­que­ment comme leurs ancêtres, alors que leur reli­gion se trouve à nou­veau per­sé­cu­tée. Les meilleurs se conten­te­ront de mani­fes­ter de façon plus ou moins mus­clée au moment des inven­taires, tan­dis qu’une pro­por­tion non négli­geable de ces mêmes pay­sans, des­cen­dants des chouans, aura élu ces gou­ver­ne­ments ouver­te­ment anti­clé­ri­caux. Sans même s’en rendre compte, ils seront pas­sés dans le camp de la révo­lu­tion. 1892 : à la fin du XIXème, les ex-​députés monar­chistes tra­vaillent main­te­nant main dans la main avec leurs adver­saires d’hier ; ils peuvent désor­mais pen­ser à leur car­rière au sein de l’ac­tion libé­rale popu­laire ou des chré­tiens démo­crates. Certains poussent la « bonne volon­té » jus­qu’à voter les lois anti­clé­ri­cales de sépa­ra­tion de l’Eglise et de l’Etat, ou des inven­taires, pous­sant à son paroxysme la logique du ral­lie­ment. Quant aux élec­teurs catho­liques, les voi­là plei­ne­ment inté­grés dans cette socié­té de la fin du XIXème siècle. Désormais, ils voient la répu­blique comme un régime accep­table, bien­tôt res­pec­table, sinon le seul légi­time, ras­su­rés en cela par le pape, l’é­vêque, le curé et le virage de bon nombre de leurs chefs poli­tiques d’hier.

Certes, ce n’est pas ce que veut ni dit Léon XIII, ni cer­taines élites catho­liques qui, au départ, jouent la carte du ral­lie­ment comme pure stra­té­gie poli­tique. Beaucoup de fidèles doivent se sen­tir mal à l’aise en défen­dant des idées et un régime dont ils étaient les adver­saires hier. Mais per­sonne n’est là pour les mettre en garde et les invi­ter à redou­bler de pru­dence envers la nature révo­lu­tion­naire des ins­ti­tu­tions répu­bli­caines : for­cé­ment, comme leurs pré­dé­ces­seurs un siècle avant, comme leurs suc­ces­seurs un siècle après, les clercs par­ti­sans du ral­lie­ment sont bâillon­nés sous peine de voir la stra­té­gie du ral­lie­ment condamnée.

1995 : des com­mu­nau­tés Ecclesia Dei défendent désor­mais avec achar­ne­ment les textes du concile (Le Barroux, avec dom Basile défend « Dignitatis Humanae »). Suffisamment de clercs ou de revues ont décrit cette tra­jec­toire, pour qu’il soit besoin d’y reve­nir ici. Une grande par­tie des « ral­liés », notam­ment les masses, adoptent très vite les moeurs puis les idées révo­lu­tion­naires ; ce sont sou­vent ceux dont les modes de vie s’en rap­pro­chaient le plus avant, et à qui ne seront plus rap­pe­lés les prin­cipes de doc­trine et de pru­dence. En effet, qui était là en 1802 pour rap­pe­ler que la signa­ture du concor­dat n’empêchait pas Napoléon d’être atta­ché aux prin­cipes de la révo­lu­tion et d’en conti­nuer l’oeuvre insi­dieu­se­ment ? Certainement pas l’é­pis­co­pat concor­da­taire qui lui était tout acquis. Qui en 1892, dans les milieux ral­liés, était là pour expli­quer aux élec­teurs que le ral­lie­ment prê­ché par Léon XIII n’é­tait qu’une tac­tique tem­po­raire pour chris­tia­ni­ser le régime répu­bli­cain « de l’in­té­rieur » ? Qui en 1988, dans les milieux Ecclesia Dei avait encore suf­fi­sam­ment de liber­té de parole pour expli­quer que le refus des sacres ne signi­fiait pas l’ac­cep­ta­tion de la nou­velle messe et des textes du concile ? Rappels pénibles aupa­ra­vant mais qui aidaient à se main­te­nir dans la voie droite, deve­nus impos­sibles, au-​moins publi­que­ment, au nom de la sau­ve­garde de l’accord.

Bon nombre passent très vite du ral­lie­ment pra­tique au ral­lie­ment idéo­lo­gique c’est à dire doc­tri­nal. Ce renie­ment est sou­vent pré­cé­dé ou accom­pa­gné d’un relâ­che­ment moral, dû aux contacts per­ma­nents avec les modes de vie des révo­lu­tion­naires, ce qui est une autre consé­quence du ral­lie­ment. Ce relâ­che­ment moral faci­lite le chan­ge­ment doc­tri­nal car, « A force de ne pas vivre comme on pense on finit par pen­ser comme on vit ».

Cependant, une mino­ri­té de ral­liés, sans pas­ser aus­si vite dans le camp révo­lu­tion­naire, se tait. Les meilleurs ne rap­pellent leurs idées que si fai­ble­ment et si sub­ti­le­ment qu’ils deviennent inau­dibles. Ces der­niers ne repré­sentent après quelques années qu’un pour­cen­tage très mino­ri­taire des ral­liés qui avaient accep­té l’ac­cord à ses débuts, les autres sont deve­nus révo­lu­tion­naires. A ce stade une toute petite par­tie fait peut-​être demi-​tour, quand les évé­ne­ments les éclairent (1999 : crise de la fra­ter­ni­té saint Pierre. 1905 : sépa­ra­tion de l’Eglise et de l’Etat) ; mal­heu­reu­se­ment, il ne s’a­gi­ra que de cas iso­lés, trop tard pour faire réflé­chir effi­ca­ce­ment les plus faibles, qui depuis long­temps sont des révo­lu­tion­naires (au sens idéo­lo­gique du terme qui peut prendre selon les époques les déno­mi­na­tions de « bona­par­tistes » (1802), « répu­bli­cains » (1892) ou « conci­liaires » (ces der­nières décen­nies). Les der­niers ral­liés, trop orgueilleux pour recon­naître l’im­passe dans laquelle ils sont, conti­nue­ront à se taire et ver­ront la géné­ra­tion qui suit épou­ser plei­ne­ment les idées révo­lu­tion­naires, faute d’a­voir pu leur rap­pe­ler effi­ca­ce­ment les prin­cipes, pour les avoir fait gran­dir en contact per­ma­nent avec de fausses doc­trines et pour les avoir fait vivre en contact per­ma­nent avec des modes de vie et des façons d’être plus relâchés.

Application à la situation actuelle

Comparaison n’est pas rai­son ai-​je mar­qué plus haut et on trou­ve­ra cer­tai­ne­ment beau­coup de dif­fé­rences entre aujourd’­hui et les situa­tions pas­sées. Cependant, pour pas­ser outre les leçons de l’his­toire et s’en­ga­ger sans crainte dans la voie d’une paix pra­tique, la Prudence exi­ge­rait qu’on prouve une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre la situa­tion actuelle et les trois situa­tions anté­rieures. Or les simi­li­tudes avec les situa­tions anté­rieures l’emportent bien au contraire et de très loin. Quel par­ti­san actif d’un « accord » peut dire, au fond de lui-​même qu’il est tota­le­ment indemne du genre de ten­ta­tions décrites plus haut (fin des per­sé­cu­tions ver­bales pour cer­tains, pres­sion sociale et mon­daine pour d’autres, ou encore relâ­che­ment dans les modes de vie et d’être plus faciles à embras­ser au jour le jour, levée d’un scru­pule, ou tout cela à la fois…) ? A côté de la ten­ta­tion, il y a aus­si l’illu­sion, aus­si puis­sante qu’en 1988, « trans­for­mer l’Eglise de l’in­té­rieur », qui ne sonne pas très dif­fé­rem­ment de « chris­tia­ni­ser la répu­blique » ou de « L’Eglise libre dans un état libre » ou encore de « l’Eglise res­tau­rée par l’empereur ». A chaque fois, de jure ou de fac­to, même lien de subor­di­na­tion avec les révo­lu­tion­naires, même com­plexe de devoir conti­nuer à s’op­po­ser à ceux qui nous ont ten­du la main et nous ont fait si magna­ni­me­ment cadeau de l’ac­cord. Qui peut nier que tout cela, on ne le retrouve pas cette fois ?

La FSSPX n’é­chap­pant pas à cette évo­lu­tion, les fidèles y échap­pe­ront encore moins. Il est déjà bien dif­fi­cile de trans­mettre le flam­beau à l’heure actuelle, alors que, mal­gré les rap­pels insis­tants et les bar­rières mises en place, tant de fidèles se com­pro­mettent avec les modes de vie et les pra­tiques contem­po­rains. Dans le contexte d’un accord, beau­coup de digues seront rom­pues et les contacts avec le monde conci­liaire ren­dront la pres­sion inte­nable notam­ment sur la géné­ra­tion d’a­près. Cédant sur le plan com­por­te­men­tal, ils céde­ront ensuite sur le plan doc­tri­nal et litur­gique. Le cou­rant, qui emporte faci­le­ment 80 % de la pre­mière géné­ra­tion « signa­taire », empor­te­ra à terme iné­luc­ta­ble­ment la tota­li­té de la géné­ra­tion sui­vante, sauf Grâce particulière.

De tels accords sont d’au­tant plus frus­trants qu’ils se pro­duisent sou­vent à un moment où cer­taines vic­toires sont à por­tée de main, où encore un peu de fer­me­té pour­rait enfin payer. Par exemple, Napoléon avoua que trois ans ne se seraient pas pas­sés après 1802 et l’é­ven­tuel échec de ses pour­par­lers avec Pie VII, qu’il lui aurait tout « cédé », tant il avait besoin de l’Eglise pour sta­bi­li­ser la socié­té au len­de­main de la révo­lu­tion. Plus récem­ment, il est cer­tain que le mes­sage de la FSSPX, s’il n’é­tait pas brouillé comme il l’est aujourd’­hui, aurait cer­tai­ne­ment beau­coup plus de por­tée auprès des milieux ral­liés ou conser­va­teurs, à l’heure du pape François I et des troubles qu’il sème dans leurs milieux. L’histoire n’est pas le seul élé­ment d’un juge­ment prudentiel.

Pourtant, force est de recon­naître que dans la situa­tion actuelle elle plaide de toute évi­dence contre une paix cano­nique avec Rome.

Sources : Germain-​Forum Catholique /​Acampado n° 116 de juin 2016

Notes de bas de page

  1. Germain a pro­duit ce texte sur le Forum catho­lique de Xavier Arnaud en date du 8 mai 2016 sous le titre « Objections à une paix cano­nique avec Rome »[]
  2. Lire à ce sujet : Liberté reli­gieuse – Réponse de l’ab­bé J‑M Gleize au Pére Basile du Barroux : une impos­sible conti­nui­té – 14 novembre 2014.[]