Le bouc émissaire

Pope Francis delivers his speech during the Synod of the Families, to cardinals and bishops gathering in the Synod Aula, at the Vatican, on October 6, 2014. AFP PHOTO / ANDREAS SOLARO (Photo credit should read ANDREAS SOLARO/AFP/Getty Images)

Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans l’Église l’autorité cherche des boucs émis­saires pour se dédoua­ner d’un demi-​siècle de pro­pa­ga­tion d’un poi­son des­sé­chant les âmes et les cœurs, inter­di­sant l’eau vive de la grâce de se répandre et de sanctifier.

Cette expres­sion trouve sa source dans un rite de la loi mosaïque don­née par Dieu à Moïse et ins­crite dans le Livre du Lévitique (Lév. 16, 20–22) : « Aaron fera appro­cher le bouc vivant. Il pose­ra ses deux mains sur la tête du bouc vivant et il confes­se­ra sur celui-​ci toutes les ini­qui­tés des fils d’Israël, toutes leurs trans­gres­sions et toutes leurs fautes ; il en char­ge­ra la tête du bouc, et il le remet­tra à un homme pré­po­sé qui l’emmènera au désert. Ainsi le bouc empor­te­ra sur lui toutes leurs ini­qui­tés dans un lieu soli­taire et on le lâche­ra dans le désert. »

Pour le phi­lo­sophe René Girard (in Le Bouc Émissaire, René Girard, éd. Grasset, 1982), le bouc émis­saire est l’ex­pres­sion d’un méca­nisme intrin­sèque au fonc­tion­ne­ment et au déve­lop­pe­ment de toutes les socié­tés humaines. Celles-​ci, selon lui, sont comme pous­sées à l’au­to­des­truc­tion parce que, néces­sai­re­ment, à un moment don­né de son évo­lu­tion, les membres d’une socié­té en arrivent à tous dési­rer un même bien ; un bien qui peut varier selon les socié­tés mais qui a cette constance de ne pou­voir être par­ta­gé et divi­sé à l’in­fi­ni. D’où vio­lences et luttes entre les indi­vi­dus, luttes qui devraient nor­ma­le­ment et néces­sai­re­ment abou­tir à l’au­to­des­truc­tion de ladite société.

Or, tou­jours selon René Girard, un méca­nisme socio­lo­gique se met en place pour empê­cher cette auto­des­truc­tion : c’est le méca­nisme du bouc émis­saire, par réfé­rence au bouc émis­saire du Lévitique.

Ce bouc émis­saire humain, indi­vi­du ou groupe d’in­di­vi­dus, n’est pas tiré au hasard, comme le bouc du Lévitique. Afin d’ex­pul­ser la vio­lence intes­tine de la socié­té à laquelle il appar­tient, il doit en effet cor­res­pondre à cer­tains cri­tères. Premièrement, il faut que la vic­time soit à la fois assez dis­tante du groupe (ou ostra­ci­sée par lui) pour pou­voir être sacri­fiée sans que cha­cun se sente cou­pable de cette vio­lence et en même temps assez proche pour que le groupe se sente libé­ré par ce sacri­fice. Pour les mêmes rai­sons, il faut que le groupe ignore que la vic­time est inno­cente, qu’on la croie cou­pable ou, encore mieux, qu’elle-​même puisse arri­ver à s’es­ti­mer coupable.

Le sacri­fice du bouc émis­saire per­met à la fois de libé­rer l’a­gres­si­vi­té col­lec­tive (exu­toire) et de res­sou­der la com­mu­nau­té autour de la paix retrouvée.

Il y aurait comme quatre phases suc­ces­sives dans ce méca­nisme du bouc émissaire : 

  1. la phase de nais­sance de la crise et de la vio­lence qui lui fait suite ; 
  2. phase de consti­tu­tion d’une foule et d’é­mer­gence d’un bouc émis­saire (on recherche le coupable) ; 
  3. phase de dési­gna­tion du bouc émis­saire et de sa mise à mort sym­bo­lique ou réelle (mise en dehors de la loi de la société) ; 
  4. phase de retour de la paix sociale (jus­qu’à la nou­velle crise… puisque le bien qui était convoi­té n’est tou­jours pas par­ta­gé et divi­sible à l’infini).

Sans par­ta­ger la tota­li­té des vues de ce phi­lo­sophe, l’in­té­rêt de cette théo­rie réside dans ce que l’au­to­ri­té, quand elle est dévoyée, cherche à s’y confor­mer. En effet, en cas de crise majeure dans la socié­té, la recherche des cou­pables est bien sou­vent de mise. L’autorité, à tort ou à rai­son selon les cas, se trouve faci­le­ment dési­gnée comme res­pon­sable de la situa­tion. De fait, celle-​ci peut avoir une part non négli­geable dans la crise émer­gente. D’autant plus quand l’i­déa­lisme règne dans les esprits et que l’op­po­si­tion à la loi divine et à la loi natu­relle gou­verne la socié­té et lui donne sa direction.

En cas de crise majeure dans la socié­té, la recherche des cou­pables est bien sou­vent de mise.

Un méca­nisme de défense consiste alors pour elle à offrir en pâture à l’en­semble du groupe, un autre res­pon­sable que l’au­to­ri­té elle-​même. D’où l’é­mer­gence de boucs émissaires.

Du point de vue catho­lique, nous savons que, depuis que Notre Seigneur s’est révé­lé aux hommes, la socié­té qui refuse Notre Seigneur de façon entê­tée « est sem­blable à un homme insen­sé qui a bâti sa mai­son sur le sable. La pluie est tom­bée, les tor­rents sont venus, les vents ont souf­flé et ont bat­tu cette mai­son : elle est tom­bée, et sa ruine a été grande » (Matth. 7, 26–27).

En effet, on ne se moque pas de Dieu, ni de sa Loi, loi natu­relle incluse, sans en subir un jour ou l’autre les consé­quences dès ici-​bas. Le car­di­nal Pie, héraut de la Royauté sociale de Notre Seigneur au 19e siècle, rap­pel­le­ra que « comme les nations font à Dieu, Dieu fait aux nations. La socié­té ignore Dieu, Jésus-​Christ, l’Église ? Eh bien nous ne crai­gnons pas de le dire, par­tout où il exis­te­ra un tel ordre des choses, Dieu répon­dra par cette peine du talion. Le pou­voir qui ignore Dieu, sera igno­ré de Dieu. Or être igno­ré de Dieu, c’est le comble du mal­heur, c’est l’a­ban­don et le rejet le plus absolu. »

La socié­té occi­den­tale moderne est sans doute atteinte de sou­bre­sauts annon­cia­teurs d’une fin proche, consé­quences de son refus du règne de Jésus-​Christ sur les nations. Cette apos­ta­sie, confir­mée par le refus offi­ciel et quasi-​universel de recon­naître ce que l’Europe doit au chris­tia­nisme, a lais­sé la place à un mode de gou­ver­ne­ment com­mu­niste et mar­xiste : la Russie a mal­heu­reu­se­ment répan­du ses erreurs, comme l’an­non­çait Notre Dame à Fatima.

La consé­quence logique est celle décrite par Notre Seigneur et rap­pe­lée par le car­di­nal Pie : le mal­heur s’a­bat sur nous. Et la méca­nique de recherche de res­pon­sables, de boucs émis­saires s’est mise en marche. C’est au dire de René Girard, la seule façon pour une socié­té mori­bonde de repar­tir de l’a­vant, de conti­nuer sur la même voie jus­qu’à une pro­chaine crise. Y arrivera-​t-​elle ? Nul ne peut le pré­dire avec cer­ti­tude évi­dem­ment. Tout est et reste entre les mains de Dieu, nous le savons.

La crise sani­taire actuelle engendre ou, à tout le moins, aide le pro­ces­sus d’au­to­des­truc­tion de la socié­té moderne. La faute à l’a­po­sta­sie dans laquelle la socié­té se main­tient à temps et à contre­temps, refu­sant de reve­nir à Celui qui seul peut la sauver.

Pour nous, face à la puis­sance de l’en­ne­mi, dans ce com­bat qui fina­le­ment nous dépasse, il faut au moins tout faire pour refu­ser de pas­ser pour les boucs émis­saires. Non pas en « chan­geant de camp » et se met­tant dans celui de la foule cher­chant des res­pon­sables, mais en dénon­çant les men­songes et les erreurs ; en conti­nuant à agir selon la doc­trine sociale de Notre Seigneur Jésus-​Christ ; en agis­sant per­son­nel­le­ment de façon ver­tueuse face à l’ir­ré­li­gion et l’im­mo­ra­li­té ambiante ; en refu­sant d’être du monde tout en vivant dans ce monde. Et si par mal­heur Dieu per­met­tait que nous soyons consi­dé­rés, mal­gré tout, comme des boucs émis­saires, ne dou­tons pas qu’il nous don­ne­ra les moyens, en temps vou­lus, pour conti­nuer à vivre et nous sanc­ti­fier dans cette situation.

Face à la puis­sance de l’en­ne­mi, dans ce com­bat qui fina­le­ment nous dépasse, il faut au moins tout faire pour refu­ser de pas­ser pour les boucs émissaires.

Ce qui est peut-​être un peu plus éton­nant de nos jours, ce sont les évè­ne­ments qui touchent l’Église, épouse de Notre Seigneur, pro­té­gée par les pro­messes qu’il a faites que « les portes de l’Enfer ne pré­vau­dront pas contre elle » ; pro­messes qui ne peuvent être contre­dites car, si « la terre et le ciel pas­se­ront, les paroles de Notre Seigneur ne pas­se­ront point. »

Aussi incroyable que cela puisse paraître en effet, dans l’Église éga­le­ment, l’au­to­ri­té cherche des boucs émis­saires pour se dédoua­ner d’un demi-​siècle de pro­pa­ga­tion d’un poi­son des­sé­chant les âmes et les cœurs, inter­di­sant l’eau vive de la grâce de se répandre et de sanctifier.

Malgré l’illu­sion que cer­tains entre­tiennent encore d’une Église en bonne san­té et vivi­fiante, la réa­li­té est bien autre et, si l’Église n’é­tait pas pro­té­gée par les pro­messes indé­fec­tibles du Christ, on ne voit pas com­ment elle pour­rait sur­vivre à la crise actuelle.

Aux yeux du pape, la res­pon­sa­bi­li­té de la situa­tion catas­tro­phique de l’Église, dans la mesure où il admet cette situa­tion, ce qui n’est pas si évident que cela, ne peut être due à l’o­rien­ta­tion actuelle, issue du concile Vatican II. Alors il fus­tige tous azi­muts le clé­ri­ca­lisme, le refus de l’autre, le repli sur soi, l’at­ta­che­ment insen­sé à ses yeux à des modes de pen­sée et des rites pas­sées et révo­lues. Les fau­tifs, les boucs émis­saires sont alors néces­sai­re­ment à trou­ver dans ceux qui tiennent à la doc­trine pérenne de l’Église, à la « Messe de toujours ».

Est-​ce que le retour de cet ostra­cisme envers la Tradition va réus­sir à relan­cer l’Église post-​conciliaire vers encore plus de moder­nisme et d’hé­ré­sies plus ou moins consciem­ment expri­mées ? C’est sans comp­ter sur Jésus-​Christ, le divin fon­da­teur de cette Église et l’at­ta­che­ment qu’il lui porte : « le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-​même pour elle, afin de la sanc­ti­fier, après l’a­voir puri­fiée dans l’eau bap­tis­male, avec la parole, pour la faire paraître, devant lui, cette Église, glo­rieuse, sans tache, sans ride, ni rien de sem­blable, mais sainte et imma­cu­lée » (Eph. 5, 25–27).

Si Notre Seigneur per­met et per­met­tra tou­jours l’é­mer­gence comme l’a­néan­tis­se­ment des nations et des gou­ver­ne­ments, il n’en va pas de même de l’Église.

Dans cet autre com­bat, qui lui aus­si fina­le­ment nous dépasse, tant il est tita­nesque, il faut d’a­bord conti­nuer à « croire à l’Église » comme le rap­pe­lait le R.P. Calmel il y a cin­quante ans de cela (lire l’ar­ticle Croire à l’Église). Il faut ensuite conti­nuer à se nour­rir des Sacrements et de la sainte Messe dans ces îlots que sont nos prieu­rés et nos chapelles.

Source : La Trompette de Saint-​Vincent n° 27