Les franciscains de l’Immaculée – 1re partie

Dans une série de deux articles, Fideliter vous pro­pose une enquête sur les fran­cis­cains de l’Immaculée. Cette congré­ga­tion a beau­coup souf­fert de son inté­rêt pour la litur­gie tra­di­tion­nelle. L’histoire de ses sou­bre­sauts est riche d’enseignements.

Il a été beau­coup ques­tion de cette socié­té reli­gieuse depuis 2012 dans les milieux tra­di­tion­nels, d’une part à cause du rap­pro­che­ment de cette socié­té des posi­tions tra­di­tion­nelles, et d’autre part à cause des ennuis qu’ils ont essuyés, semble-​t-​il du fait de ce rap­pro­che­ment. Cet article s’ef­for­ce­ra de pré­sen­ter cette branche fran­cis­caine et de tirer au clair, autant qu’il est pos­sible, l’o­ri­gine de leurs récents déboires. Nous n’af­fir­me­rons rien qui n’ait été régu­liè­re­ment véri­fié à la source ou du moins soi­gneu­se­ment étayé auprès des meilleurs témoins.

La fondation : quelques dates

2 juillet 1970 – Fondation de la pre­mière mai­son des fran­cis­cains de l’Immaculée à Frigento, près d’Avellino, maison-​mère de la congré­ga­tion. Le père Stefano Maria Manelli, fran­cis­cain conven­tuel, dési­rant reve­nir aux sources fran­cis­caines et s’at­ta­cher à l’o­rien­ta­tion mariale du père Kolbe, deman­da et obtint (24 décembre 1969) l’au­to­ri­sa­tion de fon­der une nou­velle branche. Il débu­ta avec le père Gabriele Maria Pellettieri, consi­dé­ré comme cofondateur.

Juridiquement, la nou­velle fon­da­tion est une branche de mineurs conven­tuels, avec pour spé­ci­fi­ci­té une vie plus péni­tente, la rap­pro­chant des capu­cins ; de plus, étaient ins­ti­tu­tion­na­li­sés cer­tains aspects de la spi­ri­tua­li­té mariale du père Kolbe. Le père Manelli com­po­sa une Pratique mariale de vie fran­cis­caine qui devien­dra, avec la règle de saint François, le texte fon­da­men­tal de la légis­la­tion de l’ins­ti­tut. Les voca­tions affluant, la mai­son de Frigento fut éri­gée en novi­ciat (1971) et en sco­las­ti­cat (1976), deve­nant de fait indé­pen­dante de la pro­vince à laquelle elle appartenait.

1er novembre 1982 – Sollicité par des jeunes filles, le père Manelli consti­tua aus­si à cette date un groupe de reli­gieuses. La pre­mière fon­da­tion, aux Philippines, fut recon­nue par l’ar­che­vêque de Manille.

23 juin 1990 – Avec le temps, les dif­fé­rences entre les Frères de Frigento et les conven­tuels s’ac­cen­tua, ces der­niers subis­sant le sort des Ordres « conci­liaires », les pre­miers récol­tant les fruits d’une plus grande fidé­li­té à saint François. Ses supé­rieurs vou­lant mettre fin à l’ex­pé­rience du père Manelli, il fit les démarches néces­saires pour obte­nir l’é­rec­tion d’un ins­ti­tut auto­nome. Malgré les fortes oppo­si­tions des conven­tuels, le père Manelli, avec l’aide d’une dame polo­naise qui connais­sait très bien Jean- Paul II, réus­sit à obte­nir que l’ar­che­vêque de Bénévent éri­geât, le 23 juin 1990, « par déci­sion du Saint-​Père », un nou­vel ins­ti­tut de droit dio­cé­sain, les fran­cis­cains de l’Immaculée. À cette date, les membres de l’ins­ti­tut n’é­taient qu’au nombre de trente.

2 août 1993 – Les reli­gieuses du père Manelli furent elles aus­si éri­gées en ins­ti­tut de droit dio­cé­sain, les « soeurs fran­cis­caines de l’Immaculée », par le père abbé du Mont-Cassin.

1er jan­vier 1998 – Grâce à un déve­lop­pe­ment rapide, l’ins­ti­tut obtint le droit pon­ti­fi­cal. Les 30 Frères de 1990 étaient deve­nus 122 à cette date. L’augmentation se pour­sui­vit les années sui­vantes : 282 membres (dont 64 prêtres) en 2005, et 352 (dont un peu moins de 200 prêtres) en 2011.

9 novembre 1998 – Les soeurs fran­cis­caines de l’Immaculée furent éri­gées en ins­ti­tut de droit pon­ti­fi­cal. Elles étaient 177 en 2000, 280 en 2005, 306 en 2008.

La place de l’ancienne liturgie

7 juillet 2007 – Publication du motu pro­prio Summorum Pontificum. Jusqu’à cette date, la posi­tion des fran­cis­cains de l’Immaculée sur l’an­cienne litur­gie était assez réser­vée. Avant cette date, per­sonne dans l’ins­ti­tut ne célé­brait selon le vetus ordo.

Le père Manelli aurait refu­sé la demande de cer­tains Pères, qui auraient vou­lu béné­fi­cier des indults de 1984 et 1988. À par­tir du motu pro­prio de Benoît XVI le père Manelli, avec beau­coup d’autres Frères, mani­feste un très grand inté­rêt pour l’an­cienne liturgie.

Le fon­da­teur, dans ses « Orientations géné­rales du cha­pitre de 2008 », exhorte les Frères « à connaître et à faire connaître de plus en plus le patri­moine très pré­cieux du vetus ordo ». En sep­tembre 2008, un des col­la­bo­ra­teurs du père Manelli, le père Massimiliano Zangheratti, est envoyé faire une inter­ven­tion au 1er congrès sur le motu pro­prio à Rome (16–18 septembre).

L’année sui­vante c’est le père Manelli lui-​même qui y par­ti­cipe (16–18 octobre 2009). Les fran­cis­cains de l’Immaculée n’ont jamais adop­té le vetus ordo comme rite propre et sont demeu­rés biri­tua­listes, mais la dif­fu­sion de la litur­gie ancienne est encouragée.

À par­tir de 2009 et jus­qu’en 2012, les ordi­na­tions au dia­co­nat et au pres­by­té­rat se font selon le rite tra­di­tion­nel, ain­si que les prin­ci­pales céré­mo­nies de la vie reli­gieuse. L’initiation à la litur­gie ancienne est gra­duelle du pos­tu­lat au sco­las­ti­cat où toute la litur­gie est tra­di­tion­nelle. Mais en pra­tique, mainte com­mu­nau­té ne croit pas pou­voir renon­cer à la nou­velle messe, à cause des fidèles ; de plus, nombre de membres ne connaissent qu’im­par­fai­te­ment ou pas du tout le latin.

Du côté doc­tri­nal, cer­tains craignent une « dérive tra­di­tion­na­liste ». C’est pour­quoi le rite tra­di­tion­nel est recom­man­dé mais non pas impo­sé. La posi­tion de l’ins­ti­tut à la veille des inter­ven­tions romaines se trouve résu­mée dans une cir­cu­laire de la mai­son géné­rale adres­sée aux membres le 21 novembre 2011 (« Ordonnance litur­gique pour le vetus ordo [1]) »). L’utilisation de l’une ou de l’autre litur­gie est lais­sée à l’é­va­lua­tion de chaque supé­rieur de mai­son, selon les cir­cons­tances tou­chant les Frères et les fidèles. On pousse pour une plus grande dif­fu­sion, mais sans rien imposer.

Cependant l’at­mo­sphère, pour ain­si dire, reste très favo­rable au rite ancien, qui de fait attire plus de voca­tions. Entre la fin de 2007 et la fin de 2012, l’Ordre est pas­sé de 305 à 384 membres, (+26 %), contre +13 % durant les cinq pré­cé­dentes années. Cependant, les avis ne sont pas una­nimes : à côté d’une majo­ri­té favo­rable (cer­tains en arri­vant à consi­dé­rer le novus ordo comme moins par­fait), il existe une mino­ri­té consis­tante, issue de milieux « cha­ris­ma­tiques », qui ne voit pas l’in­té­rêt d’un rite jugé com­pli­qué et peu com­pré­hen­sible. Telle est la situa­tion à la fin de 2011.

16–18 décembre 2010 – Le sémi­naire de l’ins­ti­tut orga­nise à Rome un congrès d’é­tudes sur le Concile qui ras­semble nombre de per­son­na­li­tés impor­tantes liées, d’une manière ou d’une autre, à la mou­vance tra­di­tion­nelle (Yves Chiron, Roberto de Mattei, Mgr Brunero Gherardini, Mgr Athanasius Schneider, l’ab­bé Nicola Bux, Mgr Agostino Marchetto). Si l’on exclut l’in­ter­ven­tion de Mgr Gherardini (et en par­tie celle de de Mattei), toutes les autres se placent dans le sillon de l”« her­mé­neu­tique de la conti­nui­té ». Néanmoins, cela suf­fit pour que le Vatican se mette en alerte. Selon un témoin auto­ri­sé, c’est depuis ce congrès que Rome com­mence à s’in­quié­ter de la « dérive tra­di­tion­nelle » de l’ins­ti­tut. Il semble que le pro­blème soit consti­tué moins par l’a­dop­tion de l’an­cienne litur­gie que par la cri­tique du Concile, même très embryonnaire.

Craignant une dérive appe­lée « crypto- lefeb­vriste », cinq membres, n’ac­cep­tant pas le rap­pro­che­ment avec la Tradition, demandent l’in­ter­ven­tion de la congré­ga­tion pour les Instituts de vie consa­crée. Le Vatican sai­sit l’oc­ca­sion pour jus­ti­fier son intervention.

Pour la pre­mière fois depuis 2008, les ordi­na­tions pres­by­té­rales (mars 2012) sont célé­brées dans le nou­veau rite. Les supé­rieurs se jus­ti­fient en sou­li­gnant le biri­tua­lisme de l’ins­ti­tut, mais des bruits – invé­ri­fiables – font état d’une inter­ven­tion romaine. Il est cer­tain que la dénon­cia­tion du petit groupe a pous­sé les auto­ri­tés à faire marche arrière.

Une visite canonique…

5 juillet 2012 – Ce jour-​là, la congré­ga­tion pour les Instituts de vie consa­crée dili­gente une visite cano­nique des fran­cis­cains de l’Immaculée. La tâche st confiée à Mgr Vito Angelo Todisco. Sans éta­blir de contact direct avec les reli­gieux, le visi­teur envoie un ques­tion­naire à chaque membre, par l’in­ter­mé­diaire des supé­rieurs locaux.

Y est annexé le décret qui ordonne la visite et la jus­ti­fie par les rai­sons sui­vantes : « suite aux ren­sei­gne­ments reçus à pro­pos d’un malaise impor­tant par­mi les reli­gieux de la socié­té des frères fran­cis­cains de l’Immaculée en rai­son du style de gou­ver­ne­ment et des déci­sions récem­ment adop­tées par le supé­rieur géné­ral », la congré­ga­tion a déci­dé une visite cano­nique. Quant à son objet : le visi­teur devra exa­mi­ner « l’é­tat des com­mu­nau­tés visi­tées et la vie de com­mu­nion fra­ter­nelle, le style de gou­ver­ne­ment du supé­rieur géné­ral et ses déci­sions par­ti­cu­liè­re­ment en matière litur­gique, de la for­ma­tion des jeunes reli­gieux et des can­di­dats au sacer­doce, et les rela­tions avec la congré­ga­tion des soeurs fran­cis­caines de l’Immaculée » (c’est nous qui met­tons en italique).

Le visi­teur n’a visi­té que deux ou trois mai­sons et ne s’est pas ren­du au sémi­naire. Le ques­tion­naire a été dis­tri­bué le 1er novembre 2012 (4 mois après la nomi­na­tion du visi­teur) et n’a été envoyé qu’aux pro­fès per­pé­tuels : au début, cer­tains membres igno­raient tota­le­ment l’exis­tence de la visite !

Quant au conte­nu du ques­tion­naire, sur 14 ques­tions, 6 concer­naient la for­ma­tion des can­di­dats, le gou­ver­ne­ment du supé­rieur géné­ral, ses rela­tions avec l’ins­ti­tut des Soeurs et les membres de son Conseil. Les 8 autres por­taient sur la litur­gie ancienne.

(q 2) « Quelle est ton opi­nion sur les déci­sions du supé­rieur géné­ral en matière liturgique ?»

(q. 8) « Estimes-​tu que l’in­tro­duc­tion défi­ni­tive de la forme extra­or­di­naire dans l’ins­ti­tut : est un bien ? aide la com­mu­nion entre les membres ? répond aux exi­gences de l’é­van­gé­li­sa­tion ? répond aux exi­gences de spi­ri­tua­li­té de l’homme contem­po­rain ? répond aux dési­rs du supé­rieur géné­ral ? est requise par le concile Vatican II ? répond à la mens du Saint-Père ? »

(q. 9) « Estimes-​tu que l’in­tro­duc­tion de la forme extra­or­di­naire dans l’ins­ti­tut est vou­lue : par le pape ? par le cha­pitre géné­ral ? par le supé­rieur géné­ral ? par le conseil géné­ral ? par le cha­pitre de ta communauté ? »

(q. 10) « Estimes-​tu que l’in­tro­duc­tion de la forme extra­or­di­naire dans l’ins­ti­tut satis­fait ta spiritualité ?»

(q. 11) « Si tu devais choi­sir entre les deux formes (ordi­naire et extra­or­di­naire) pour tous les membres de l’ins­ti­tut, laquelle choisirais-​tu ? pourquoi ?»

(q. 12) « Quel est, à ton avis, l’or­gane de gou­ver­ne­ment auquel les consti­tu­tions des fran­cis­cains de l’Immaculée attri­buent l’in­tro­duc­tion de la forme extra­or­di­naire dans l’institut ?»

(q. 13) « Le supé­rieur géné­ral et son conseil, en émet­tant l” »Ordonnance litur­gique pour le vetus ordo » du 21 novembre 2011 [cf. ci-​dessus], sont-​ils, à ton avis, allés au-​delà des déci­sions du cha­pitre géné­ral de 2008 ? ont-​ils créé des mécon­ten­te­ments dans l’ins­ti­tut ? ou bien ont-​ils appli­qué dans l’ins­ti­tut ce qui était pré­vu par le motu pro­prio Summorum Pontificum, par l’Instruction de la com­mis­sion pon­ti­fi­cale Ecclesia Dei et par les direc­tives du cha­pitre général ?»

(q. 14) « Si le supé­rieur géné­ral et le conseil géné­ral, en émet­tant l” »Ordonnance litur­gique pour le vetus ordo » du 21 novembre 2011, étaient allés au-​delà de ce qui a été éta­bli par le cha­pitre géné­ral de 2008, quel devrait être, à ton avis, l’at­ti­tude des membres de l’ins­ti­tut ? : obéir aveu­gle­ment, parce que… déso­béir, parce que… pen­ser que l’or­don­nance n’o­blige pas, parce que… deman­der la convo­ca­tion d’un cha­pitre géné­ral extra­or­di­naire, parce que…»

Finalement, le ques­tion­naire pro­po­sait des solu­tions. Quatre alter­na­tives étaient pos­sibles, il fal­lait cocher l’une d’entre elles :

1) « En sub­stance tout va bien. »

2) « Il existe des pro­blèmes qui peuvent être réso­lus par le cha­pitre géné­ral ordinaire. »

3) « Il existe de graves pro­blèmes qui peuvent être réso­lus par un cha­pitre géné­ral extraordinaire. »

4) « Il existe de très graves pro­blèmes requé­rant la nomi­na­tion d’un com­mis­saire (mise sous tutelle).»

Le conseil géné­ral de l’ins­ti­tut, avec son pro­cu­reur géné­ral, dénonce [2] les irré­gu­la­ri­tés de la visite à la congré­ga­tion pour les Instituts de vie consa­crée, qui n’in­ter­vient cepen­dant pas. Quatre points sont à rele­ver dans cette dénonciation :

1. « La for­ma­tion du visi­teur est inadé­quate : il n’est ni reli­gieux, ni expert en litur­gie, ni expert en droit canon. De plus, il est un vieil ami des Frères « contes­ta­taires » et par­ta­geait déjà leurs cri­tiques contre le fondateur. »

2. « La déci­sion de pro­cé­der seule­ment par ques­tion­naire écrit, en évi­tant la visite des com­mu­nau­tés et des sémi­naires eux-​mêmes, mal­gré nos invi­ta­tions répétées. »

3. « Le conte­nu du ques­tion­naire qui, outre qu’il sug­gère une ver­sion ten­dan­cieuse de la situa­tion dans l’ins­ti­tut, est far­ci de ques­tions dif­fi­ciles pour la majo­ri­té de nos confrères. »

4. « L’interdiction faite aux supé­rieurs d’ex­pli­quer ces ques­tions aux Frères moins ins­truits, pour évi­ter « toute inter­fé­rence » (cf. lettre du visi­teur du 12 novembre), qui a favo­ri­sé l’in­ter­fé­rence des Frères « cri­tiques » sur ces Frères moins ins­truits, influen­çant néga­ti­ve­ment leurs réponses. »

Nomination d’un commissaire

11 juillet 2013 – La congré­ga­tion pour les Instituts de vie consa­crée nomme un com­mis­saire au gou­ver­ne­ment des fran­cis­cains de l’Immaculée. Le décret note que cette déci­sion a été prise à la suite des résul­tats de la visite cano­nique et que son but est de « sau­ve­gar­der et pro­mou­voir l’u­ni­té interne des ins­ti­tuts reli­gieux et la com­mu­nion fra­ter­nelle, une for­ma­tion conve­nable à la vie reli­gieuse et consa­crée, l’or­ga­ni­sa­tion des acti­vi­tés apos­to­liques, la droite ges­tion des bien tem­po­rels ».

Le com­mis­saire dési­gné est le père Fidenzio Volpi, capu­cin, qui assume le gou­ver­ne­ment géné­ral de l’ins­ti­tut. Les membres de la mai­son géné­rale, y com­pris le fon­da­teur, sont des­ti­tués et rem­pla­cés par des col­la­bo­ra­teurs du père Volpi. Le décret est approu­vé in for­ma spe­ci­fi­ca par le pape, ce qui empêche tout recours à une ins­tance supé­rieure. De plus il se ter­mine (in cau­da vene­num) par une dis­po­si­tion sin­gu­lière sur la litur­gie : « Le Saint- Père François a dis­po­sé que tout reli­gieux de la congré­ga­tion des frères fran­cis­cains de l’Immaculée est tenu à célé­brer la litur­gie selon le rite ordi­naire et que l’u­ti­li­sa­tion éven­tuelle de la forme extra­or­di­naire (vetus ordo) devra être expli­ci­te­ment auto­ri­sée par les auto­ri­tés com­pé­tentes pour chaque reli­gieux et/​ou com­mu­nau­té qui la demandera. »

27 juillet 2013 – Le père Volpi pré­sente sa mis­sion par une lettre cir­cu­laire. Citant lon­gue­ment le pape François, il rap­pelle le devoir de sen­tire cum Ecclesia : « il n’est pas pos­sible qu’une consa­crée et un consa­cré ne sentent pas avec l’Église ». Les fran­cis­cains de l’Immaculée sont donc accu­sés de ne pas sen­tir avec l’Église (conci­liaire). C’est une confir­ma­tion pos­te­ven­tum que Rome a agi pour des rai­sons doctrinales.

19 sep­tembre 2013 – Le secré­taire de la congré­ga­tion pour les Instituts de vie consa­crée, Mgr José Rodriguez Carballo, auto­rise la publi­ca­tion de cer­tains résul­tats du questionnaire.

31 jan­vier 2014 – Dans une confé­rence de presse, Mgr Carballo déclare : « La mise sous tutelle des fran­cis­cains de l’Immaculée est com­men­cée après une visite apos­to­lique durant laquelle 74 % des membres ont décla­ré par écrit vou­loir une inter­ven­tion urgente du Saint-​Siège pour résoudre les pro­blèmes internes de l’ins­ti­tut, en pro­po­sant soit un cha­pitre géné­ral extra­or­di­naire, pré­si­dé par un repré­sen­tant du dicas­tère, soit l’at­tri­bu­tion du gou­ver­ne­ment de l’ins­ti­tut à un com­mis­saire par le Saint-​Siège. » La com­pa­rai­son du chiffre don­né par Mgr Carballo avec les résul­tats publiés sur le site des fran­cis­cains de l’Immaculée, montre que seule­ment 45 % des reli­gieux étaient favo­rables soit à un cha­pitre géné­ral extra­or­di­naire soit à une mise sous tutelle. De plus, 30 % des frères pro­fès n’ont pas répon­du au ques­tion­naire, la plu­part pour pro­tes­ter contre les méthodes de la visite. Par consé­quent, le nombre réel de pro­fès favo­rables au cha­pitre géné­ral extra­or­di­naire ou à une mise sous tutelle ne dépasse pas 25 %. Il faut ajou­ter qu’en­vi­ron 170 autres membres de l’ins­ti­tut, de voeux tem­po­raires, n’ont pas pu don­ner leur avis. L’on peut conclure que la grande majo­ri­té de l’ins­ti­tut était sub­stan­tiel­le­ment d’ac­cord avec son fondateur.

Face à la déci­sion de la mise sous tutelle, la mai­son géné­rale réagit par un acte d’o­béis­sance : dans un com­mu­ni­qué, le père Manelli déclare « obéir au Saint-​Père et espé­rer que cette obéis­sance amène de plus grandes grâces ».

Entretemps les milieux et les per­son­na­li­tés liés à la messe ancienne, ain­si que des jour­na­listes connus, réagissent à la déci­sion romaine. On s’é­tonne de la sévé­ri­té mon­trée envers les fran­cis­cains de l’Immaculée. De plus, on exprime la pré­oc­cu­pa­tion que les res­tric­tions concer­nant la messe ancienne ne soient que le pre­mier pas vers une remise en ques­tion de Summorum Pontificum. Impressionné par l’é­ten­due de la pro­tes­ta­tion, le Vatican explique, par la bouche du père Federico Lombardi (2 août 2013), que la déci­sion a été moti­vée par des pro­blèmes spé­ci­fiques à l’ins­ti­tut et n’au­ra pas de consé­quence sur la libé­ra­li­sa­tion du rite ancien.

Le gouvernement du commissaire

Le père Volpi n’a jamais caché ses inten­tions. Dans une confé­rence tenue aux membres au début de son man­dat, il a clai­re­ment dit qu’il était là « pour détruire et recons­truire ».

23 août 2013 – Le com­mis­saire nomme le père Alfonso Bruno – chef moral de la contes­ta­tion – secré­taire géné­ral de l’ins­ti­tut. Cette nomi­na­tion révèle que l’in­ten­tion de Rome est d’im­po­ser les vues d’un par­ti mino­ri­taire. Ajoutons que ce Père, tout en ayant deman­dé la visite cano­nique et la mise sous tutelle, avait signé la lettre de pro­tes­ta­tion du conseil géné­ral contre la visite cano­nique adres­sée à la congré­ga­tion pour les Instituts de vie consa­crée. Peu après, il signi­fiait à la même congré­ga­tion qu’il ne par­ta­geait pas la protestation…

31 août 2013 – Le père Volpi dif­fuse un mes­sage à l’oc­ca­sion des pro­fes­sions per­pé­tuelles. D’après lui, « un des pro­blèmes cen­traux vient de la menace d’une cer­taine auto­ré­fé­ren­tia­li­té, c’est-​à-​dire du désir de sou­li­gner à tout prix sa propre par­ti­cu­la­ri­té. (…) Cela arrive quand on confond la fin avec les moyens, en consi­dé­rant que les textes, les conseils, les atti­tudes ou les paroles des fon­da­teurs sont plus impor­tants que l’en­sei­gne­ment du Magistère ou les textes bibliques eux-mêmes. »

Le genre de vie des fran­cis­cains de l’Immaculée s’at­ta­chait aux pra­tiques d’a­vant le concile ; lorsque le père Volpi parle du Magistère il faut sous-​entendre : le magis­tère conci­liaire en tant qu’il s’op­pose au magis­tère pas­sé. Et la volon­té de se dis­tin­guer des autres revient au désir de res­ter fidèle à la concep­tion tra­di­tion­nelle de la vie reli­gieuse aban­don­née par tous. Le père Volpi veut donc un retour à l’ordre conciliaire.

15 novembre 2013 – Les supé­rieurs du sémi­naire théo­lo­gique de l’ins­ti­tut, proches du fon­da­teur et de la mou­vance tra­di­tion­nelle, sont éloi­gnés et rem­pla­cés par d’autres qui sont fidèles à la nou­velle orien­ta­tion. Le père Lanzetta, cou­pable d’a­voir ouvert, dans ses publi­ca­tions, un débat sur Vatican II (dans des termes extrê­me­ment pru­dents et encore très éloi­gnés des conclu­sions non seule­ment de la Fraternité Saint-​Pie X, mais aus­si d’un Mgr Gherardini) est sanctionné.

8 décembre 2013 – Devant l’im­pos­si­bi­li­té de rem­pla­cer tous les pro­fes­seurs du sémi­naire, le sco­las­ti­cat est fer­mé, et les études sus­pen­dues jus­qu’à nou­vel ordre. De plus, on inter­dit à tous les Frères de publier quoi que ce soit et de col­la­bo­rer avec des revues. Pour jus­ti­fier cette déci­sion, on invoque des rai­sons doc­tri­nales et théo­lo­giques, jamais pré­ci­sées dans le détail, mal­gré les instances.

Dans la lettre ordon­nant cette fer­me­ture, le père Volpi se plaint de la déso­béis­sance de Frères, qui vivraient dans une « crainte révé­ren­cielle des auto­ri­tés dépo­sées ». Il se réfère à une « cam­pagne média­tique » orga­ni­sée sur inter­net contre la déci­sion romaine. « Je me suis deman­dé la rai­son d’un tel inté­rêt [des laïcs] pour la situa­tion [de l’ins­ti­tut], et je suis arri­vé à la conclu­sion que l’ins­ti­tut était deve­nu le champ de bataille d’une lutte entre des cou­rants de la Curie et sur­tout des oppo­si­tions au nou­veau pon­ti­fi­cat du pape François. Ce n’est pas un hasard que Mgr Fellay en parle. »

En pra­tique, après avoir dis­po­sé que les ordi­na­tions seront sus­pen­dues pen­dant un an, le père Volpi pour­suit : « De plus, les can­di­dats qui sont en for­ma­tion devront sous­crire per­son­nel­le­ment une accep­ta­tion for­melle du novus ordo comme expres­sion authen­tique de la tra­di­tion litur­gique de l’Église et donc de la tra­di­tion fran­cis­caine (sans pré­ju­dice de ce qui est per­mis par le motu pro­prio Summorum Pontificum, une fois que l’ac­tuelle dis­po­si­tion dis­ci­pli­naire d’in­ter­dic­tion – ad hoc et ad tem­pus pour l’ins­ti­tut – sera révo­quée) et des docu­ments du concile Vatican II, selon l’au­to­ri­té qui leur est accor­dée par le Magistère. Ceux qui n’ac­ceptent pas ces dis­po­si­tions seront immé­dia­te­ment ren­voyés de l’ins­ti­tut. » Des membres consul­tés ont affir­mé que la congré­ga­tion et le pape étaient au cou­rant des déci­sions du com­mis­saire et les approu­vaient. De plus, les Frères ont maintes fois envoyé des pro­tes­ta­tions aux dif­fé­rents dicas­tères romains et au pape lui-​même. Sans résultat.

23 décembre 2013 – Trois cou­vents sus­pects de tra­di­tio­na­lisme, situés dans le dio­cèse d’Albenga-​Imperia, sont fer­més par déci­sion du com­mis­saire. On sait que l’é­vêque, Mgr Mario Oliveri, favo­ri­sait l’an­cien rite.

27 décembre 2013 – Une lettre (signée Frater Vigilius) d’un membre des fran­cis­cains de l’Immaculée cir­cule sur inter­net, dénon­çant la situa­tion de l’ins­ti­tut sous le com­mis­saire. Son récit est confir­mé par le témoi­gnage d’autres Frères et par divers documents.

Toutes les acti­vi­tés de for­ma­tion spi­ri­tuelle et théo­lo­gique (nom­breuses aupa­ra­vant) sont désor­mais sus­pen­dues. Le com­mis­saire est accu­sé de n’a­voir aucun soin de la for­ma­tion des Frères : il se borne à émettre des décrets et à repro­cher aux membres d’être insu­bor­don­nés ou « lefeb­vristes ». « Le mot d’ordre est : obéir sans réfléchir. »

Des nom­breuses demandes de pou­voir célé­brer à nou­veau la messe ancienne, presque aucune n’a été accep­tée (excep­tion faite lorsque la demande était appuyée par un groupe de fidèles selon le Motu pro­prio). Le rite tra­di­tion­nel a dis­pa­ru des mai­sons de formation.

Les membres de l’ins­ti­tut ne peuvent plus com­mu­ni­quer avec le père Manelli : cette inter­dic­tion est abso­lue, radi­cale, et per­sonne n’en connaît les rai­sons. De plus, les Frères non seule­ment ne peuvent plus publier, mais même ache­ter et dif­fu­ser les publi­ca­tions de leur propre mai­son d’é­di­tion (gérée désor­mais par la branche féminine).

Le mou­ve­ment laïc de l’ins­ti­tut (tiers-​ordre et autres degrés d’af­fi­lia­tion) est pra­ti­que­ment sup­pri­mé : les Frères ne pour­ront plus s’en occu­per, sauf per­mis­sion spé­ciale du com­mis­saire. Les télé­phones et les ordi­na­teurs sont contrô­lés par un sys­tème élec­tro­nique, de sorte que le com­mis­saire peut être au cou­rant de tout ce qui se dit. À l’in­té­rieur de l’ins­ti­tut, l’am­biance est très mau­vaise : la confiance entre les membres se dété­riore ; on craint les déla­teurs qui pour­raient rap­por­ter même les plai­san­te­ries sur les supé­rieurs au com­mis­saire, avec de graves consé­quences pour les « coupables ».

Peu après, une nou­velle lettre nous apprend que les Frères ne pour­ront plus se dépla­cer d’un couvent à un autre sans la per­mis­sion écrite du com­mis­saire. Cela pour défa­vo­ri­ser les contacts entre les Frères « rebelles ». Pareillement, sans per­mis­sion il leur est défen­du d’u­ti­li­ser le bré­viaire ou le rituel de 1962, de célé­brer la messe (même novus ordo) chez les Sœurs, d’ef­fec­tuer cer­taines acti­vi­tés d’a­pos­to­lat habi­tuelles dans l’ins­ti­tut (par exemple une jour­née de for­ma­tion et de prière mariale pour les fidèles dans les paroisses et les sanctuaires).

Telle est la situa­tion de l’ins­ti­tut au len­de­main de la mise sous tutelle. Dans le pro­chain numé­ro de Fideliter, nous racon­te­rons les réac­tions à cette mise sous tutelle, venues de l’ex­té­rieur et de l’in­té­rieur de l’ins­ti­tut, ain­si que l’é­pi­logue encore inache­vé de cette histoire.

Abbé Arnaud Sélégny†, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X

Sources : Fideliter n° 238 de juillet-​août 2017

Notes de bas de page

  1. Approuvée et décla­rée conforme à la mens du Saint-​Père par un res­crit de la com­mis­sion Ecclesia Dei (14 avril 2012[]
  2. Lettre du 29 mai 2013[]