Léon XIII a‑t-​il été, comme on le dit beaucoup, un Pape libéral?, par Mgr Justin Fèvre – 1907

I – Pour répondre clairement à cette question, il faut expliquer d’abord ce qu’on entend par cet adjectif.

D’après la simple rai­son, libé­ral a deux sens prin­ci­paux : 1° il veut dire géné­reux par les idées, par les sen­ti­ments ou par des œuvres ; 2° il signi­fie par­ti­san de la doc­trine qua­li­fiée par le mot de libéralisme.

Dans le pre­mier sens du mot, libé­ral, tout le monde doit l’être, et, en un cer­tain sens, tout le monde l’est, au moins en quelques cir­cons­tances. Toutefois, pour être dis­tin­gué par cette épi­thète, une géné­ro­si­té acci­den­telle ou inté­ri­maire ne suf­fit pas ; il faut être géné­reux habi­tuel­le­ment, par tour­nure d’es­prit, incli­na­tion de sen­ti­ment, domi­nante d’oeuvres ; quelques actes de géné­ro­si­té, comme il y en a dans toute vie, ne suf­fi­raient pas pour être appe­lé libé­ral.

Léon XIII était-​il libé­ral en ce sens ? Oui, Léon XIII était libé­ral en ce sens qu’il y a, dans sa vie et durant son pon­ti­fi­cat, beau­coup d’actes d’une insigne géné­ro­si­té, actes com­man­dés par sa haute situa­tion et aux­quels il ne pou­vait man­quer sans déchoir. Mais était-​il libé­ral en son fond, par incli­na­tion natu­relle, entrain de nature, aban­don gra­cieux du carac­tère ? Non, en ce sens, il n’é­tait pas libé­ral, il était plu­tôt le contraire, ayant été, toute sa vie, homme de pen­sée, de réserve, pui­sant ses ins­pi­ra­tions dans sa tête et ne pre­nant ses déci­sions que sui­vant les ins­pi­ra­tions de sa sagesse. La géné­ro­si­té, comme tout le reste, avait là sa source et n’en décou­lait que sui­vant Tordre de ses conseils.

Léon XIII était-​il libé­ral dans le sens plus étroit de pro­di­ga­li­té pécu­niaire ? Non, encore ; Léon XIII ne vou­lait pas de dettes, il met­tait de Tordre dans ses affaires, et, pour le manie­ment des fonds, il était plu­tôt éco­nome d’argent. Et ceci ne doit point se prendre en mau­vaise part ; l’é­co­no­mie, la rete­nue sont aus­si des ver­tus qui priment la géné­ro­si­té. Une géné­ro­si­té qui ne serait ni éco­nome, ni sage, pren­drait un autre nom.

Maintenant Léon XIII était-​il, par ses doc­trines et par ses actes, poli­ti­que­ment libé­ral dans le sens don­né par la Charte de la Révolution ; ou, seule­ment, dans le sens plus res­treint, expo­sé par Dupanloup, dans son livre de la Pacification reli­gieuse, publié en 1845 ?

Libéral, dans le sens de la Révolution, un Pape ne peut pas l’être en prin­cipe, puisque les prin­cipes de la Révolution ont été condam­nés par Pie VI, comme contraires au bien de la socié­té et de l’Eglise ; et condam­nés, pros­crits plus solen­nel­le­ment par Pie IX, dans le Syllabus, syn­thèse de toutes les erreurs libé­rales, dont Léon XIII lui-​même a plus d’une fois authen­ti­qué les condam­na­tions. Un pape peut être encore moins libé­ral en fait, dans le sens révo­lu­tion­naire ; car les actes de la Révolution, comme tels, sont autant d’at­ten­tats contre la reli­gion, contre l’Eglise et contre le Saint-​Siège Apostolique.

Dans le sens plus res­treint, dans le sens de Dupanloup, dans le sens de récon­ci­lia­tion de l’Eglise avec la socié­té moderne, Léon XIII, de ce sol­li­ci­té pen­dant tout son pon­ti­fi­cat, n’a pas été, non plus, libé­ral. Lisez, avec des yeux de lynx et un” esprit com­pré­hen­sif, tous ses actes, vous n’y trou­ve­rez pas un mot dont puissent se pré­va­loir les par­ti­sans du catho­li­cisme libé­ral. On avait cru un ins­tant, de bons esprits, comme Emile Ollivier et Maurice d’Hulst, avaient paru admettre que l’Encyclique Immortale Deiabon­dait dans le sens de Dupanloup. L’Encyclique Libertas pul­vé­ri­sa ces illu­sions. Non, non, non ; jamais Léon XIII, ni dans sa cor­res­pon­dance pri­vée, ni dans ses actes publics, n’a dit un mot, un seul mot, dont puissent jus­te­ment se pré­va­loir les par­ti­sans du libéralisme.

Pour ser­rer la ques­tion de plus près, pra­ti­que­ment, Léon XIII n’est-​il pas au moins sus­pect de libé­ra­lisme ? — La réponse dépend du sens don­né au mot pra­ti­que­ment. Le libé­ra­lisme part de ce prin­cipe que la véri­té se suf­fit à elle-​même ; qu’il suf­fit de la dire pour la faire valoir et que son expres­sion pleine et entière suf­fit à la reven­di­ca­tion de ses droits et à l’ac­com­plis­se­ment de ses devoirs. Léon XIII, à coup sûr, a dit la véri­té dans sa plé­ni­tude ; il l’a dite dans la mesure où la sol­li­ci­taient les cir­cons­tances ; il l’a dite par­tout, tou­jours, à temps et à contre­temps, sans aucun autre sou­ci que de faire hon­neur aux devoirs de sa charge. L’a-​t-​il fait pra­ti­que­ment, dans le sens du libé­ra­lisme, pour le savoir, il fau­drait scru­ter ses inten­tions et cela n’est au pou­voir de per­sonne. On voit bien qu’il a dit tout ce qu’il fal­lait dire, qu’il l’a dit comme il fal­lait le dire, avec toute l’exac­ti­tude et la pré­ci­sion dési­rables. Mais rien ne prouve qu’il ait vou­lu que-​cela se fit au pro­fit du libéralisme.

Le der­nier refuge de l’im­pu­ta­tion du libé­ra­lisme contre Léon XIII consis­te­rait à dire que ce Pontife, dans tous ses actes pon­ti­fi­caux, s’est bor­né à l’ex­pres­sion de la véri­té, à renon­cia­tion du droit et du devoir, sans inti­mer, par ordre, de res­pec­ter l’un et d’ac­com­plir l’autre. Mais cela, en fait, ne peut pas se dire ; car Léon XIII a su don­ner des ordres et inti­mer des défenses. La seule chose qui sub­sis­te­rait, en faveur de l’ac­cu­sa­tion, c’est que Léon XIII, spé­cia­le­ment dans ses rap­ports avec le gou­ver­ne­ment fran­çais, a sui­vi un par­ti de conci­lia­tion, depuis le pre­mier jus­qu’au der­nier jour de son .pon­ti­fi­cat. Cette conduite n’est pas un acte de doc­trine, c’est un acte de gou­ver­ne­ment, un acte de souveraineté- Le pape s’est tenu à cette réso­lu­tion de condes­cen­dance, à ce par­ti de tem­po­ri­sa­tion pour des rai­sons qui lui ont paru bonnes, dont l’ef­fet n’a pas répon­du à ses espé­rances, dont l’é­chec a dû empoi­son­ner son âme, sur­tout lorsque, au der­nier jour de son exis­tence, il a pu voir que sa lon­ga­ni­mi­té, sa bon­té, sa sagesse abou­tis­saient à cette loi scé­lé­rate de sépa­ra­tion, qui n’est, de son vrai nom, qu’une loi de sup­pres­sion par oppres­sion, un solen­nel outrage, jeté non seule­ment à la reli­gion catho­lique et à l’Eglise Romaine, mais à tous les faits de l’his­toire, à tous les prin­cipes de la socia­bi­li­té, à toutes les tra­di­tions du genre humain, à toutes les exi­gences de Tordre social, à la conci­lia­tion de l’au­to­ri­té avec la liber­té, et au bon renom de la France. La condes­cen­dance de Léon XIII abou­tit, sous nos yeux, aux pires gâchis et à la qua­si désespérance.

II – Le pape Léon XIII n’a donc été, en aucun sens du mot, un pape libéral ; a‑t-​il été davantage un pape conciliateur ?

Des écri­vains par­tagent les suc­ces­seurs de saint Pierre en deux caté­go­ries : les papes intran­si­geants et les Papes conci­lia­teurs. On ne peut guère nier, en effet, à prendre les pon­ti­fi­cats dans leur ensemble, que les uns ne paraissent incli­ner davan­tage à la conci­lia­tion ; les autres, à l’in­tran­si­geance. Les Papes sont hommes ; ils ont un tem­pé­ra­ment divers et un esprit dif­fé­rent ; ils sont influen­cés plus ou moins par le spec­tacle des évé­ne­ments et par leur com­merce avec les hommes. La résul­tante de leur pon­ti­fi­cat peut être sage­ment appré­ciée, doit faire place à toutes les nuances de juge­ments, depuis l’in­té­gri­té la plus exi­geante jus­qu’à la conci­lia­tion la plus aimable ; mais, à nos yeux, tel n’est pas le sens de la question.

La ques­tion ici posée, n’est pas une ques­tion d’his­toire, c’est une ques­tion dog­ma­tique. La ques­tion est de savoir si un- Pape peut être exclu­si­ve­ment intran­si­geant ou exclu­si­ve­ment conci­lia­teur ; à telle enseigne qu’il soit entiè­re­ment l’un et qu’il ne puisse être aucu­ne­ment l’autre. La ques­tion, ain­si posée, n’a pas de sens. Qu’un Pape comme homme, soit tout ce qu’il vou­dra, dès qu’il devient le suc­ces­seur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-​Christ, il devient, par son titre et par la tra­di­tion du Saint-​Siège, le dépo­si­taire de l’Evangile, le conti­nua­teur légal de ses suc­ces­seurs, l’homme qui doit appli­quer, au gou­ver­ne­ment de l’hu­ma­ni­té, des dogmes immuables et des lois sacrées. En ver­tu de son man­dat divin, le suc­ces­seur de saint Pierre tient la place de Jésus-​Christ : il rem­plit sa fonc­tion, comme la rem­pli­rait Jésus-​Christ, s’il n’é­tait pas remon­té au ciel. Avec cette dif­fé­rence tou­te­fois que Jésus-​Christ était Dieu et homme tout ensemble ; et que le Pape n’est qu’un homme, mais vicaire d’un Dieu. Homme, il en a les fai­blesses et la pec­ca­bi­li­té, vicaire de l’homme-​Dieu, il a reçu les pré­ro­ga­tives de sou­ve­rai­ne­té, d’in­failli­bi­li­té, d’u­ni­té, néces­saires à sa fonc­tion. Comme homme, il peut être conci­lia­teur tant qu’on vou­dra ; comme vicaire de Jésus-​Christ, il ne peut, dans sa fonc­tion publique, qu’en avoir la-​charité et l’in­tran­si­geance. Son infailli­bi­li­té n’en­traîne pas son impec­ca­bi­li­té ; elle implique seule­ment qu’en matière de foi, de moeurs et de dis­ci­pline géné­rale, il ne peut pas tom­ber dans Terreur.

L’infaillibilité doc­tri­nale du sou­ve­rain pon­tife a moins d’é­ten­due que la sou­ve­rai­ne­té de son gou­ver­ne­ment. L’infaillibilité a un objet très limi­té : son exer­cice est d’ailleurs rare ; elle sert plus à défendre la véri­té révé­lée contre les assauts qu’à l’é­tendre par des défi­ni­tions dog­ma­tiques. Le gou­ver­ne­ment unique et sou­ve­rain du Pape est, au contraire, de tous les jours et de toutes les heures. Le Pape a la sol­li­ci­tude de toutes les églises ; son auto­ri­té s’ap­plique, d’une façon directe et immé­diate, à tous les dio­cèses. Par les recours, parles consul­ta­tions, par les évé­ne­ments et inci­dents de la vie quo­ti­dienne, il est ame­né à don­ner, sur chaque chose, des avis, des conseils, des règles de direc­tion. Dans cette appli­ca­tion de chaque jour, il a l’as­sis­tance de Jésus-​Christ et les illu­mi­na­tions du Saint-​Esprit ; l’in­ter­ven­tion du miracle est ordi­naire, habi­tuelle dans son exis­tence. D’autre part, il a le conseil des car­di­naux, l’aide des congré­ga­tions, l’appui des divers dicas­tères. De plus, il reçoit, par visite ou par cor­res­pon­dances, une foule d’in­for­ma­tions à rece­voir ou à contrô­ler. Le Vatican est l’en­droit du monde où l’on sait le mieux ce qui se passe dans tous les coins de l’u­ni­vers. De la fenêtre de sa chambre, un Pape voit le monde entier. Dans ces condi­tions, le Pape pos­sède, avec le gou­ver­ne­ment des âmes et l’ad­mi­nis­tra­tion des affaires, tous les élé­ments d’une sin­gu­lière sagesse. On en voit les marques dans toutes ses réponses. Matériellement, lors­qu’on mesure de l’oeil les mon­ceaux de papiers et d’af­faires, sur quoi doit des­cendre le juge­ment du Pontife Romain, on est, éton­né qu’un seul homme puisse s’y recon­naître ; et l’on admire inva­ria­ble­ment l’ad­mi­rable pru­dence qui pré­side à tous ses conseils.

Mais enfin, pour ceci, le Pape n’est pas infaillible ; il juge selon sa sagesse ; elle est grande, elle est pri­vi­lé­giée, elle excite dans tous les siècles l’ad­mi­ra­tion de l’his­toire. Mais enfin, par la force des choses, Par cette part d’in­cer­ti­tude et d’obs­cu­ri­té inhé­rente aux affaires humaines, elle peut n’at­teindre pas tou­jours à la per­fec­tion et avoir des ombres. Il n’y a peut-​être pas de pape dans la vie duquel on ne puisse trou­ver des effa­ce­ments ou des lacunes. C’est le fait des choses humaines ; ce serait mer­veille qu’il n’y en eut pas ; mais s’il s’en ren­contre, cela ne tourne ni contre l’ins­ti­tu­tion, ni contre l’homme. Cela est ain­si parce que cela ne peut pas être autrement.

De là ces juge­ments divers que, de très bonne foi et en toute équi­té, les his­to­riens portent sur les Papes des dif­fé­rents siècles. Les his­to­riens aus­si peuvent se trom­per ; ils peuvent, dans leurs récits, exa­gé­rer les choses en bien ou en mal”; mais, où ils ne se trompent pas, en prin­cipe, c’est quand ils admettent des pers­pec­tives diverses et des appré­cia­tions dif­fé­rentes. S’ils peuvent se trom­per sur le détail, ils ne se trompent pas sur le point qui consiste avoir les choses sous des aspects dif­fé­rents, à por­ter des juge­ments divers, en appro­chant, comme les asymp­totes, tou­jours de la ligne, sans peut-​être l’at­teindre jamais.

Nous ne posons pas ici la ques­tion d’er­reur maté­rielle. Il est sûr que tout his­to­rien peut igno­rer quelque chose et s’a­bu­ser lui-​même. Nous disons seule­ment que si, en pra­tique, dans les choses humaines, il n’y a pas de bien abso­lu, on ne peut y atteindre qu’une per­fec­tion rela­tive, qui laisse place à des desi­de­ra­ta, mais sans impli­quer condam­na­tion d’un pou­voir dont la per­fec­tion, cer­tai­ne­ment très grande, ne peut pas atteindre tou­jours, pour chaque chose, au som­met de la perfection.

L’infaillibilité du Pape ne com­porte pas de pos­si­bi­li­té d’er­reur ; le gou­ver­ne­ment du Pape ne peut pas n’en pas com­por­ter, dans une faible mesure, sans doute, mais enfin dans une mesure quel­conque. Ce défaut, inhé­rent aux choses humaines, néces­saire, fatal, n’at­teint pas l’au­réole qui ceint le front des Pontifes Romains. Les Pontifes Romains sont les démiurges de l’hu­ma­ni­té ; leur qua­li­té de vicaires de Jésus-​Christ, prou­vée par l’in­failli­bi­li­té de leurs déci­sions, est prou­vée aus­si par l’in­va­riable pru­dence de leur gou­ver­ne­ment. On y voit bien la marque de l’homme : on y voit mieux encore le signe de Dieu. Ce qui est des humains met même la part de Dieu en plus vif relief et en plus écla­tante splen­deur. Les Zoïles qui nient cela sont les taupes de l’his­toire ; ils ne voient pas clair et déclament follement.

III – Ces principes sont incontestables ; il faut les examiner maintenant dans la pratique ; et, pour ne pas nous perdre dans le vague, les concréter dans un événement contemporain.

« Dieu dit Léon XIII, dans l’Encyclique Immortale Dei, a divi­sé le gou­ver­ne­ment humain entre deux puis­sances : la puis­sance ecclé­sias­tique et la puis­sance civile ; celle-​là pré­po­sée aux choses divines, celle-​ci pré­po­sée aux choses humaines. Chacune d’elles en son genre est sou­ve­raine ; cha­cune est ren­fer­mée dans des limites par­fai­te­ment déter­mi­nées et tra­cées en confor­mi­té de la rai­son et de son but spé­cial. Il y a donc comme une sphère cir­cons­crite, dans laquelle chaque puis­sance exerce son droit jure pro­prio. Chacune a sa sou­ve­rai­ne­té et aucune des deux n’est tenue d’o­béir à l’autre, dans les limites où cha­cune d’elles est enfer­mée par sa consti­tu­tion, pour la ges­tion des inté­rêts qui sont de sa compétence. »

D’après cet ensei­gne­ment du Pape, il faut main­te­nir la dis­tinc­tion du domaine poli­tique et du domaine reli­gieux ; mais il faut main­te­nir en même temps leurs rap­ports néces­saires, et à rai­son de leur objet dis­tinct et de leur fin, coor­don­ner l’une à l’autre dans leurs rela­tions. « S’il est vrai, dit l’ab­bé Barbier, que la poli­tique n’est et ne peut être que l’application de la morale au gou­ver­ne­ment du. pays, dans les Etats chré­tiens, et si la morale est essen­tiel­le­ment liée à la reli­gion, il s’en­suit avec évi­dence que l’Eglise, le Pape, gar­dien de la morale et de la reli­gion, ont, à ce titre, un droit d’in­ter­ven­tion dans la poli­tique. Ce droit, l’Eglise le tient du triple pou­voir doc­tri­nal, légis­la­tif et judi­ciaire, inhé­rent à sa consti­tu­tion divine. Aucun catholique.ne peut le contes­ter, ni s’y sous­traire. C’est par usage de ce droit que le sou­ve­rain pon­tife Léon XIII, dans sa Lettre aux Français, rap­pe­lait l’o­bli­ga­tion d’ac­cep­ter le gou­ver­ne­ment éta­bli, de se sou­mettre aux lois justes éma­nant de lui et le devoir des catho­liques de s’é­le­ver au-​dessus des divi­sions des par­tis, afin de concen­trer leurs efforts dans, la résis­tance, à la conju­ra­tion anti-​religieuse » [1].

La mora­li­té des actes civiques, et poli­tiques est sou­mise direc­te­ment au Pape, mais la poli­tique pon­ti­fi­cale et ses direc­tions diplo­ma­tiques ne se réclament de cette auto­ri­té qu’au­tant qu’elles visent et atteignent le rap­port de la poli­tique avec la- morale et la reli­gion. Hors de là, elles n’o­bligent nul­le­ment en conscience. « Cette poli­tique, dit encore l’ab­bé Barbier, ces direc­tions, se réfèrent à des ques­tions de tac­tique ; elles varient avec les temps, les lieux, les cir­cons­tances, les hommes et sont sujettes à des méprises même chez des Papes les plus éclairés. »

En dehors de son minis­tère propre, un Pape est en affaires constantes et en, négo­cia­tions quo­ti­diennes, pour objets de son res­sort, avec tous les gou­ver­ne­ments de la terre. Quant au Pape Léon XIII, après le règne intran­si­geant de Pie IX, il incli­nait, dès 1878, à plus de ména­ge­ments envers les pou­voirs poli­tiques et l’o­pi­nion libé­rale. En France, par­ti­cu­liè­re­ment, il conseilla le ral­lie­ment à la forme répu­bli­caine. Mais il eut soin de faire remar­quer trois choses :

1° qu’il n’en­ten­dait pas outre­pas­ser les limites posées par ses pré­dé­ces­seurs quant à la valeur res­pec­tive des formes poli­tiques ; 2° qu’il ne vou­lait inquié­ter per­sonne dans son for inté­rieur et vou­lait, au contraire, res­pec­ter les convic­tions tra­di­tion­nelles des anciennes familles ; et 3° qu’il dis­tin­guait entre la consti­tu­tion et la légis­la­tion, que, par consé­quent, les catho­liques fran­çais, obser­va­teurs fidèles et exem­plaires de la consti­tu­tion répu­bli­caine, devaient employer toutes les res­sources de leur génie, de leur zèle et de leur cou­rage, à com­battre la légis­la­tion anti-​chrétienne des sec­taires actuel­le­ment au pou­voir. On peut même dire sans for­cer la note, que, par ses diverses inter­ven­tions, le Pape vou­lait ména­ger, aux catho­liques, leur acces­sion au pou­voir, et, par consé­quent, ren­ver­ser les sec­taires francs-maçons.

On ne peut pas, sans aveu­gle­ment posi­tif et sans injure for­melle, attri­buer, au Pape Léon XIII, l’in­ten­tion, même loin­taine, défa­vo­ri­ser les sec­taires oppor­tu­nistes ou radi­caux. La République, en effet, telle qu’ils l’en­tendent, n’est pas une forme de gou­ver­ne­ment démo­cra­tique et popu­laire ; c’est, pour eux, un dogme, une créance impie, en tant qu’elle affirme son oppo­si­tion irré­duc­tible, non seule­ment aux idées et aux sen­ti­ments de l’Evangile ; mais encore aux véri­tés pre­mières de la reli­gion natu­relle et de la phi­lo­so­phie. Leur République, c’est un sym­bole gros­sier, athée et maté­ria­liste, que la franc-​maçonnerie impose comme base à notre légis­la­tion. Depuis trop long­temps, telle est bien la forme sous laquelle la République se pré­sente ; elle veut impo­ser, à une nation libre et chré­tienne, un gou­ver­ne­ment pour lequel le pou­voir n’est rien, s’il ne sert à main­te­nir la domi­na­tion into­lé­rante d’une secte, qui ne tient aucun compte des convic­tions reli­gieuses de l’homme, qui ne veut lais­ser à la reli­gion aucune place ni dans les par­ti­cu­liers, ni dans les familles, ni dans la socié­té française.

On ne peut, dis-​je, sans faire injure à Léon XIII, le sup­po­ser capable de conni­ver, si peu que ce soit, aux agis­se­ments de ces êtres bas et scé­lé­rats, dont le règne est un atten­tat conti­nu contre les ins­ti­tu­tions pri­mor­diales du genre humain. Que, par crainte du pis et espoir du mieux, il ait omis de leur résis­ter aus­si promp­te­ment, aus­si entiè­re­ment, aus­si radi­ca­le­ment, qu’il le fal­lait, c’est pos­sible. Mais il ne s’a­bu­sait pas sur la per­ver­si­té de leurs idées, sur l’énormité de leurs lois, sur le peu d’es­poir de leur rési­pis­cence. S’il cares­sa l’es­poir qu’un mou­ve­ment de fond catho­lique, une saute de vent, un retour quel­conque, pou­vait chan­ger la force des choses, c’est une illu­sion qui trom­pa ses espé­rances ; mais la faute n’en est pas au Pape.

La faute en est à tous ces fri­co­teurs poli­tiques qui se coif­faient bra­ve­ment de la pro­tec­tion du Pape, et qui, en France, sous pré­texte de suivre les consignes pon­ti­fi­cales, les faus­sèrent constam­ment et les firent diver­ger, pour s’as­su­rer les béné­fices d’un déraille­ment natio­nal. Qu’un de Mun et quelques autres aient essayé, sur le ter­rain de poli­tique pure, de réac­tion et de contre-​révolution, ils en avaient le droit et peut-​être aus­si le devoir. L’insuccès ne prouve rien contre la licite et la pro­bi­té de leur ini­tia­tive. Mais d’autres furent moins loyaux ; sans cou­leur d’o­béir au Pape, de suivre les conseils du Pape, d’as­su­rer le suc­cès de sa poli­tique, ils se fabri­quaient tout sim­ple­ment des opi­nions de droit com­mun et de divers centres par quoi, loin de ser­vir la cause chré­tienne, ils la des­ser­vaient. Nous avons vu ce triste jeu se pour­suivre, pen­dant des années ; je me demande s’il ne se pour­suit pas encore sous Pie X, pen­dant que les sec­taires achèvent de démo­lir l’Eglise et de perdre la France.

Mais impu­ter de telles aber­ra­tions à l’hé­roïque Pie X et au tem­po­ri­sa­teur Léon XIII, non, non, non. Ces agis­se­ments ne sont pas leur fait, et ne sau­raient être leur faute. C’est la faute et le crime des sec­taires de droite dont la répu­blique et la démo­cra­tie ne sont guère, au fond, que des machi­na­tions de l’en­fer, mais d’un enfer plus imbé­cile que méchant, per­vers tout de même. Nous ne vou­lons pas per­son­na­li­ser ce débat.

JUSTIN FÈVRE, Protonotaire apostolique.

Source : La Porte Latine

Notes de bas de page

  1. Rome et Faction libé­rale popu­laire, p. 10.[]