Paul VI : le triomphe du libéralisme

Par l’introduction du libre-​examen dans la genèse de l’acte de foi, Luther a faus­sé la notion de liber­té pour la pla­cer au-​dessus de toute auto­ri­té ecclé­sias­tique. On connaît la fameuse bou­tade de Boileau : « Tout pro­tes­tant est pape, Bible à la main ».

Le libéralisme

Issue du pro­tes­tan­tisme, la phi­lo­so­phie dite des Lumières admit cette fausse liber­té conçue comme une indé­pen­dance. Elle ne vou­lut recon­naître que la véri­té atteinte par la rai­son — écar­tant ain­si l’ordre sur­na­tu­rel — pour fina­le­ment s’affranchir de tout abso­lu. La seule « véri­té » qui demeure est le refus de tout ordre que l’homme n’a pas éta­bli : le libé­ra­lisme conduit au scep­ti­cisme. En consé­quence, il se dresse farou­che­ment contre l’Église, dépo­si­taire de la Révélation et garante de la loi natu­relle. Son oppo­si­tion avec le catho­li­cisme est radicale.

Il s’est pour­tant trou­vé des hommes qui, au XIXème siècle, ont ten­té de conci­lier l’Église avec la socié­té issue de la phi­lo­so­phie libé­rale. Ce fut la nais­sance du « catho­li­cisme libé­ral » qui n’est pas tant une doc­trine qu’une atti­tude pra­tique d’accueil favo­rable aux idées de la Révolution. L’incohérence de ce sys­tème gît dans la coexis­tence de la foi catho­lique — qui pro­fesse la divi­ni­té du Christ et de sa reli­gion — avec une franche coopé­ra­tion à l’établissement d’un monde où l’homme n’aurait d’autre règle que la paix sociale. Cette atti­tude conci­liante — et somme toute bien com­mode — devant les per­sé­cu­teurs de l’Église se devait tout de même de trou­ver un argu­ment qui la légi­ti­me­rait. Il fut vite trou­vé. Selon ces réfor­ma­teurs, la véri­té ne réclame plus d’aide pour éclai­rer les esprits ; le bien par­vient tou­jours à s’imposer ; l’évangile peut rayon­ner par sa seule force au sein d’une huma­ni­té deve­nue « adulte » ; Notre-​Seigneur n’a plus besoin du trône que la chré­tien­té lui avait offert. En d’autres termes, le catho­lique libé­ral est confiant que sous le règne de la liber­té, l’Église retrou­ve­ra toute sa gloire. Luther avait com­men­cé en exa­gé­rant les consé­quences du péché ori­gi­nel, le catho­li­cisme libé­ral nie son exis­tence, au moins en pratique.

On connaît les noms des pre­miers catho­liques libé­raux : Lamennais, Montalembert, Mgr Dupanloup. Malgré les condam­na­tions des papes jusqu’à Pie XII, leur nombre n’a ces­sé de croître. Que dire du pape Paul VI ?

Témoignage du Cardinal Daniélou

Paul VI était-​il libé­ral ? Il est bien déli­cat de juger d’une auto­ri­té et cer­tains n’hésitent pas à accu­ser de « libé­ra­lisme » toute per­sonne qui tente de le faire. L’insoumission à l’autorité n’est-elle pas, comme nous venons de le voir, une de ses carac­té­ris­tiques ? Pourtant dans le cas du pape Paul VI, c’est un de ses amis, le car­di­nal Daniélou, qui l’écrit dans ses Mémoires : « Il est évident que Paul VI est un pape libé­ral. » Cette cita­tion est inté­res­sante non seule­ment par ce qu’elle affirme, mais aus­si par le prin­cipe qu’elle sug­gère. Quand une chose est évi­dente, il n’y a pas de « libé­ra­lisme » à la recon­naître. C’est l’inverse qui serait vrai. En l’occurrence, la cir­cons­pec­tion qu’impose le res­pect dû à l’autorité doit prendre en compte la réa­li­té du scan­dale des fidèles après le Concile Vatican II. Devant l’autodestruction de l’Église, de nom­breux catho­liques sont per­plexes et plu­sieurs pensent qu’il n’y a plus de pape. Monseigneur Lefebvre, s’appuyant sur le juge­ment du car­di­nal Daniélou, a tou­jours pro­po­sé une solu­tion « beau­coup plus com­plexe [que le sédé­va­can­tisme], pénible et dou­lou­reuse » : Paul VI était bien pape, mais il était for­te­ment mar­qué par le libéralisme.

Que le pape Paul VI ait repris l’idéal du catho­li­cisme libé­ral du XIXème siècle, une seule cita­tion suf­fi­ra pour l’établir. Mais d’autres faits per­met­tront de mettre en évi­dence que l’attitude libé­rale lui était fami­lière : il affir­mait les prin­cipes mais pour les reje­ter dans le gou­ver­ne­ment concret de l’Église.

Le mot de Lamennais

Lamennais en pré­sen­tant son jour­nal l’Avenir expli­quait que la foi catho­lique avait per­mis de déve­lop­per dans les âmes le vrai sen­ti­ment du droit. Parlant de l’Église, il décla­rait : « Tous les amis de la reli­gion doivent com­prendre qu’elle n’a besoin que d’une seule chose : la liber­té ». On connaît la for­mule de son ami, le comte de Montalembert, au congrès mali­nois de 1863 : « L’Église libre au sein d’un État libre, voi­là mon idéal ». En 1864 Pie IX condam­na ce libé­ra­lisme par son ency­clique Quanta cura. Il y citait son pré­dé­ces­seur Pie VII qui lui-​même repre­nait saint Léon : « La puis­sance royale n’est pas uni­que­ment confé­rée pour le gou­ver­ne­ment de ce monde, mais par-​dessus tout pour la pro­tec­tion de l’Église ». Pie IX reprit l’expression de l’utopie libé­rale pour la condam­ner. Non, dit le pape, il n’est pas vrai que « le meilleur gou­ver­ne­ment est celui où l’on ne recon­naît pas au pou­voir l’obligation de répri­mer, par la sanc­tion des peines, les vio­la­teurs de la reli­gion catho­lique, si ce n’est lorsque la tran­quilli­té publique le demande. »

Or il n’est pas dou­teux que la pen­sée de Paul VI était celle de Lamennais. Dans le mes­sage aux gou­ver­nants, à la clô­ture du Concile, il assu­ma sa for­mule : « Que demande-​t-​elle de vous, cette Église… aujourd’hui ? Elle vous l’a dit dans un des textes majeurs de ce Concile : elle ne vous demande que la liber­té. »

Quelques faits du pontificat de Paul VI

L’incohérence du libé­ra­lisme catho­lique pro­voque une véri­table tor­ture morale chez ses adeptes puisqu’il affirme ce qu’il ne per­met pas de faire dans la réa­li­té. La tris­tesse qui se lisait sur le visage de Paul VI ne trouve-​t-​elle pas son expli­ca­tion dans cette atti­tude contra­dic­toire qu’illustreront les exemples suivants ?

Dans le dis­cours d’ouverture de la deuxième ses­sion du concile Vatican II — la pre­mière dont il devait être la tête en tant que pape — Paul VI décla­ra « n’avoir au cœur nul des­sein de domi­na­tion humaine, aucun atta­che­ment jaloux à un pou­voir exclu­sif ». Pourtant un peu plus de dix jours avant l’ouverture de cette ses­sion, il avait annon­cé une réforme de la direc­tion géné­rale des tra­vaux. Le Concile ne serait plus diri­gé par les pré­si­dents nom­més par Jean XXIII, mais par quatre « modé­ra­teurs » dont trois étaient connus pour leur libé­ra­lisme — les car­di­naux Döpfner, Suenens et Lercaro — et dont le qua­trième était « consi­dé­ré par les libé­raux comme le plus accep­table des car­di­naux de la Curie », com­men­tait le pre­mier his­to­rien du Concile, le père Ralph M. Wiltgen, qui concluait : « il appa­rais­sait donc que Paul VI, en choi­sis­sant ces quatre hommes, don­nait son appui au par­ti libé­ral du Concile » [1].

À la fin de cette ses­sion, une péti­tion signée par plus de deux cents Pères conci­liaires était remise au Saint Père pour lui deman­der la condam­na­tion du com­mu­nisme par le Concile. Paul VI répon­dit à cette demande dans sa pre­mière ency­clique, Ecclesiam suam, du 6 août 1964. Il se disait contraint « de condam­ner les sys­tèmes de pen­sée néga­teurs de Dieu et per­sé­cu­teurs de l’Église, sys­tèmes sou­vent iden­ti­fiés à des régimes éco­no­miques, sociaux et poli­tiques, et, par­mi eux, tout spé­cia­le­ment le com­mu­nisme athée ». Cependant dans l’aula conci­liaire les inter­ven­tions se mul­ti­pliaient pour que le concile du Xxème siècle ne res­tât pas silen­cieux devant le com­mu­nisme qui per­sé­cu­tait l’Église. Une péti­tion de quatre cent trente-​cinq Pères conci­liaires deman­da la modi­fi­ca­tion du sché­ma sur l’Église afin que fût insé­rée une men­tion du com­mu­nisme. Mais la pres­sion exer­cée par d’autres évêques, et sur­tout les accords secrets avec Moscou dont l’existence ne fait plus de doute aujourd’hui [2], firent recu­ler Paul VI. Pour toute excuse, Mgr Gabriel-​Marie Garrone recon­naî­tra publi­que­ment que la péti­tion s’était éga­rée dans le bureaux de la Commission char­gée de l’amendement du sché­ma [3].

Le 4 avril 1965, dimanche de la Passion, Paul VI célé­bra la messe dans une église de la ban­lieue romaine. Il par­la du peuple juif qui avait été pré­pa­ré par Dieu pour rece­voir le Messie, mais qui ne le recon­naît pas et même « le com­bat, le calom­nie, l’injurie, et fina­le­ment le met à mort. [4] » Mais, là encore, Paul VI céda devant les pres­sions. La ques­tion juive fut fina­le­ment trai­tée dans le décla­ra­tion Nostra ætate [5] qui se conten­ta de recon­naître que « des auto­ri­tés juives, avec leurs par­ti­sans, (avaient) pous­sé à la mort du Christ » mais seule­ment après avoir affir­mé que « les Juifs res­tent encore, à cause de leurs pères, très chers à Dieu, dont les dons et l’ap­pel sont sans repen­tance » sans rap­pe­ler que ces dons et cet appel les appellent à se conver­tir au catho­li­cisme dans lequel seul per­dure, après avoir été ame­née à sa fin, l’ancienne Alliance.

Le 3 sep­tembre 1965, dans son ency­clique Mysterium fidei, Paul VI rap­pe­la que le chan­ge­ment opé­ré par la consé­cra­tion de l’hostie et du vin, « l’Église catho­lique l’appelle jus­te­ment et exac­te­ment trans­sub­stan­tia­tion ». Quatre ans plus tard, il pro­mul­gua un rite — conçu sous la sur­veillance de six experts pro­tes­tants — qui, de tous les signes de res­pect dû à la pré­sence réelle, ne gar­da que ceux qui sou­lignent leur rela­tion avec le peuple ras­sem­blé. La longue intro­duc­tion au nou­veau mis­sel (Institutio gene­ra­lis) n’utilisa pas une seule fois le terme de transsubstantiation.

Le 24 juin 1967, dans son ency­clique Sacerdotalis cœli­ba­tus, Paul VI réaf­fir­ma la valeur du céli­bat des prêtres : « Nous esti­mons donc que la loi du céli­bat actuel­le­ment en vigueur doit, encore de nos jours et fer­me­ment, être liée au minis­tère ecclé­sias­tique ». Mais dans la consti­tu­tion Lumen gen­tium, le concile Vatican II n’avait abor­dé le mys­tère du sacer­doce catho­lique que dans le cadre du sacer­doce « com­mun des fidèles » ne per­met­tant plus aux prêtres de recon­naître la subli­mi­té de leur voca­tion. La nou­velle messe les pré­sen­ta comme de simples pré­si­dents de l’assemblée eucha­ris­tique. L’œcuménisme pra­ti­qué par Paul VI eut aus­si une influence indi­recte sur le sacer­doce puisque cette erreur recon­naît aux ministres non catho­liques et non vali­de­ment ordon­nés des pou­voirs qui n’appartiennent qu’aux prêtres de Dieu (comme celui de bénir une assem­blée ce que fit le Dr Ramsey, « arche­vêque et pri­mat » de l’Église angli­cane, en pré­sence et à la demande de Paul VI). Les consé­quences ne se firent pas attendre. Jamais l’Église n’avait vu autant de ses ministres tra­hir leurs enga­ge­ments. Avant le concile Vatican II, les réduc­tions à l’état laïc étaient rela­ti­ve­ment rares. Paul VI les mul­ti­plia à une échelle inouïe. Plus de vingt mille prêtres ont obte­nu cette réduc­tion entre 1962 et 1972 [6] alors que quan­ti­té d’autres ne s’embarrassaient même pas de faire cette démarche.

Le 30 juin 1968, il pro­fes­sa un Credo ortho­doxe, mais il sup­pri­ma l’Index et il ne prit aucune mesure contre les néga­teurs de la foi.

Le 25 juillet 1968 dans l’encyclique Humanæ vitæ, il rap­pe­la l’enseignement tra­di­tion­nel de l’Église sur la morale conju­gale, mais il n’imposa pas le silence aux confé­rences épis­co­pales et aux publi­ca­tions catho­liques qui s’opposaient publi­que­ment à sa décision.

Le 29 mai 1969, dans l’instruction Memoriale Domini, il loua la pra­tique tra­di­tion­nelle de com­mu­nier sur la langue, mais dans le même docu­ment romain, il encou­ra­gea les Conférences épis­co­pales à prendre les déci­sions oppor­tunes pour que l’usage de la com­mu­nion dans la main « s’établisse comme il faut ».

Le 26 novembre, lors de la pré­sen­ta­tion de la nou­velle messe, il fit l’éloge de la langue latine, mais ce fut pour la sacri­fier : « Ce n’est plus le latin, mais la langue cou­rante, qui sera la langue prin­ci­pale de la messe. »

Le catho­li­cisme libé­ral empêche l’âme de se don­ner tota­le­ment à Dieu. Son triomphe ne peut être que le détrô­ne­ment du Christ et l’incohérence de toute la vie. Que l’exemple mal­heu­reux que don­na Paul VI encou­rage du moins les catho­liques à vivre en confor­mi­té avec les prin­cipes de leur foi.

Abbé Thierry Gaudray, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X

Sources : Le Sainte Anne n° 308 de décembre 2018 /​La Porte Latine du 1er décembre 2018

Notes de bas de page

  1. Le Rhin se jette dans le Tibre, qua­trième édi­tion, page 82[]
  2. Il Concilio Vaticano, Roberto de Mattei, page 174[]
  3. Le Rhin se jette dans le Tibre, qua­trième édi­tion, page 273[]
  4. Osservatore Romano, 7 avril 1965 cité dans Vatican II, l’Église à la croi­sée des che­mins, M.J.C.F. tome 1 page 206 []
  5. 22 octobre 1965[]
  6. Chiffre don­né dans le Catéchisme catho­lique de la crise dans l’Église, deuxième édi­tion, page 9[]