Vatican II : la liberté religieuse face à la tolérance

La liber­té reli­gieuse face à la tolé­rance – Vatican II : « La véri­té vous ren­dra libres » (Jn 8,32), réponse de la Tradition au concile Vatican II – Mgr Bernard FELLAY à la la VIII° UDT de la FSSPX

Mgr Bernard Fellay, Supérieur géné­ral de la Fraternité Saint-​Pie X, a don­né cette confé­rence inti­tu­lée « Vatican II : la liber­té reli­gieuse face à la tolé­rance », au cours de la VIII° uni­ver­si­té d’été d’apologétique, orga­ni­sée par le District de France, qui se tenait à l’Ecole Sainte-​Marie, à Saint-​Père , du 12 au 16 août 2013, sur le thème « Qu’est-ce que la liber­té sans la véri­té ? ». Lors de cette inter­ven­tion, il donne un aper­çu du conte­nu des conver­sa­tions doc­tri­nales qu’ont eues les experts de la Congrégation pour la doc­trine de la foi et les théo­lo­giens de la Fraternité Saint-​Pie X, entre 2009 et 2011.

Pour conser­ver à cette confé­rence son carac­tère propre, le style oral a été maintenu.

Vatican II a publié une décla­ra­tion, Dignitatis huma­nae, sur la liber­té reli­gieuse (7 décembre 1965). C’est, on peut dire, le texte qui a connu le plus d’opposition par­mi les pères conci­liaires. Et nous, à la suite de Mgr Lefebvre, nous y voyons le docu­ment emblé­ma­tique du Concile. C’est vrai­ment l’un de ceux qui per­mettent de com­prendre notre oppo­si­tion au Concile et à son esprit. C’est aus­si l’un de ceux qui prêtent le flanc à la cri­tique, qui causent un trouble pro­fond au sein de l’Eglise. Nous, nous y voyons, selon l’expression de Mgr Lefebvre, « l’apostasie légale des nations », alors que les auto­ri­tés romaines y voient la conti­nui­té de l’enseignement de l’Eglise d’une part, et même – Benoît XVI le dit dans son dis­cours à la curie, le 21 décembre 2012 – la redé­cou­verte du patri­moine de l’Eglise. Pour Benoît XVI, avec la liber­té reli­gieuse, « l’Eglise se retrouve enfin en syn­to­nie avec l’Evangile ». Ce qui laisse sup­po­ser, – ce n’est pas dit, mais c’est la conclu­sion logique –, que pen­dant quinze siècles, et même un peu plus, l’Eglise, dans son ensei­gne­ment, aurait per­du cette syn­to­nie ou har­mo­nie avec l’Evangile. C’est un peu fort, n’est-ce pas ! Mais cela vous fait tou­cher du doigt qu’on est vrai­ment là sur l’un des points fon­da­men­taux qui ont divi­sé, qui ont fait appa­raître une dis­tance abys­sale entre le Concile et la Tradition. Oui, il y a là une dis­tance abys­sale. Il y a deux visions des choses sur cette ques­tion de la liber­té reli­gieuse, et pour nous ces deux visions sont incom­pa­tibles. Incompatibles tout sim­ple­ment. On ne le trou­ve­ra pas tou­jours dans le texte de Dignitatis huma­nae, mais cela se trou­ve­ra dans ses présupposés.

Comment les pères conci­liaires ont-​ils été capables de dire de telles choses ? Sur quoi se base une telle affir­ma­tion de la liber­té reli­gieuse ? Il n’est pas facile en une heure de trai­ter d’un tel sujet, si com­plexe. Je pense qu’il faut aller du plus clair au plus obs­cur, pour éclai­rer un peu ces ténèbres. Commençons par l’enseignement tra­di­tion­nel sur la ques­tion de la tolé­rance. Vous avez déjà vu quan­ti­té de notions à pro­pos de la liber­té. Le face à face de la tolé­rance et de la liber­té reli­gieuse est vrai­ment très inté­res­sant, et en même temps fort embar­ras­sant à expliquer.

La tolérance selon Léon XIII

Si l’on cherche aujourd’hui dans un dic­tion­naire ce qu’est la tolé­rance, on constate qu’elle est pré­sen­tée par les modernes comme une ver­tu, la ver­tu des per­sonnes dotées d’un esprit large, capables d’accepter une posi­tion, une opi­nion, une atti­tude, un com­por­te­ment dif­fé­rents voire oppo­sés à leur propre opi­nion ou atti­tude… Aujourd’hui est consi­dé­ré comme tolé­rant celui qui accepte la posi­tion de l’autre, avec une cer­taine bien­veillance, même si cette posi­tion est contraire à la sienne.

Ce n’est pas du tout ce que l’Eglise entend par tolé­rance. Il faut donc com­men­cer par expli­quer, par éclai­rer le mot. Déjà vous avez vu que le mot liber­té est com­pli­qué, on peut y mettre beau­coup de choses ; pour le mot tolé­rance c’est la même chose. Lorsque l’Eglise parle de tolé­rance, – c’est le seul terme que de notre côté nous accep­tons – trois textes inté­res­sants peuvent être cités :

Le pre­mier, c’est l’encyclique Immortale Dei de Léon XIII. Elle est rela­ti­ve­ment courte. Les numé­ros que je don­ne­rai en réfé­rence sont extraits de La paix inté­rieure des nations, de Solesmes qui a fait une col­lec­tion admi­rable des textes du Saint-​Siège ; il faut citer les numé­ros 154 et 155 de l’encyclique Immortale Dei. Une belle référence.

Ensuite le deuxième texte, un tout petit peu plus déve­lop­pé, est éga­le­ment de Léon XIII, dans Libertas qui traite de la liber­té. Immortale Dei traite de l’Etat et de sa rela­tion avec l’Eglise. Libertas traite vrai­ment de la ques­tion de la liber­té. Et ces deux ency­cliques sont des textes fon­da­men­taux Immortale Dei en 1885 et Libertas en 1888.

Le troi­sième est un fameux dis­cours aux juristes ita­liens de Pie XII. C’est celui où il déve­loppe un peu plus cette ques­tion. Vous ver­rez, même lorsque l’Eglise parle de ces choses-​là, on est tou­jours sur des ques­tions très sen­sibles. Pourquoi ? Vous allez le voir.

Commençons par l’encyclique de Léon XIII, Immortale Dei :

De plus il n’y a pour per­sonne de justes motifs d’accuser l’Eglise d’être l’ennemie soit d’une juste tolé­rance, soit d’une saine et légi­time liber­té.

Léon XIII, lettre ency­clique Immortale Dei, 1er novembre 1885, in La paix inté­rieure des nations, Enseignements Pontificaux, Desclée, 1962, n°154, p. 116.

On est là sur la défen­sive : « Il n’y a pour per­sonne un juste motif d’accuser l’Eglise », donc l’Eglise se défend.

En effet si l’Eglise juge qu’il n’est pas per­mis de mettre les divers cultes sur le même pied légal que la vraie religion…

L’Eglise l’a tou­jours affir­mé. Il n’est pas juste, il est vrai­ment contraire au droit de mettre sur le même pied légal les fausses reli­gions et la vraie qui est l’Eglise catholique.

… elle ne condamne pas pour cela les chefs d’Etat qui, en vue d’un bien à atteindre ou d’un mal à empê­cher, tolèrent dans la pra­tique que ces divers cultes aient cha­cun leur place dans l’Etat.

Remarquez bien, c’est une néga­tive : « elle ne condamne pas », il n’est pas dit « elle approuve », mais « elle ne condamne pas ». L’Eglise ne condamne pas. La tolé­rance a tou­jours trait à un mal, tout sim­ple­ment. C’est le pre­mier grand prin­cipe. Lorsqu’on dit tolé­rer, c’est qu’on se trouve en face d’un mal, et c’est ce mal qu’il va fal­loir ou que l’on va devoir, ou qu’on va juger devoir sup­por­ter. C’est contraire au bien, c’est contraire au droit, mais au vu de cir­cons­tances pré­cises, on va lais­ser passer.

Je relis : « ne condamne pas les chefs d’Etat qui, en vue d’un bien à atteindre, ou d’un mal à empê­cher ». La rai­son est un plus grand bien à atteindre ou un mal plus grand à évi­ter, que l’on « tolère dans la pra­tique », notez bien dans la pra­tique, donc on n’en fait pas un prin­cipe, c’est lié à des cir­cons­tances pré­cises qui conduisent à tolé­rer ces divers cultes ; on tolère que ces divers cultes aient leur place dans l’Etat, donc dans la socié­té humaine. La socié­té civile, va accor­der une place à des faux cultes en rai­son d’un bien à atteindre ou d’un mal à empêcher.

« C’est d’ailleurs la cou­tume de l’Eglise de veiller avec le plus grand soin à ce que per­sonne, – c’est un deuxième argu­ment, ce n’est pas la tolé­rance qui est visée ici – ne soit for­cé d’embrasser la foi catho­lique contre son gré. Car ain­si que l’observe sage­ment saint Augustin ‘l’homme ne peut croire que de plein gré’.

« L’Eglise ne peut approu­ver une liber­té qui engendre le dégoût des plus saintes lois de Dieu, qui secoue l’obéissance qui est due à l’autorité légi­time. C’est plu­tôt une licence qu’une liber­té, et saint Augustin l’appelle très jus­te­ment ‘une liber­té de per­di­tion’ et l’apôtre saint Pierre ‘un voile de méchan­ce­té’. (1 Pi 2, 16).

« Bien plus, cette pré­ten­due liber­té, étant oppo­sée à la rai­son, est une véri­table ser­vi­tude. Celui qui com­met le péché est l’esclave du péché (Jn 8, 34). Celle-​là, au contraire, est la liber­té vraie et dési­rable qui, dans l’ordre indi­vi­duel, ne laisse l’homme esclave ni des erreurs, ni des pas­sions qui sont ses pires tyrans ; et dans l’ordre public trace de sages règles aux citoyens, faci­lite lar­ge­ment l’accroissement du bien-​être et pré­serve de l’arbitraire d’autrui la chose publique ».

Ibidem

Cette doc­trine montre bien l’intervention de l’Etat dans les ques­tions morales et même reli­gieuses, pour pro­té­ger la liber­té. L’Etat a le droit de contraindre pour sau­ver la vraie liber­té, qui est la liber­té du bien. Léon XIII recon­naît à l’Etat la capa­ci­té d’intervenir dans ses domaines. Je dis cela parce que la liber­té reli­gieuse conci­liaire inter­dit à l’Etat d’avoir cette capa­ci­té. C’est là un gros pro­blème : quand on nous parle de conti­nui­té avec la Tradition, cela ne tient pas debout.

Je pour­suis main­te­nant avec une autre ency­clique du pape Léon XIII, Libertas. De nou­veau on peut lire cette pru­dence de la part de l’Eglise à essayer de bien cir­cons­crire cette tolé­rance sans lui don­ner un droit. Dès qu’on parle d’édicter une loi, on éta­blit un droit ; dès qu’on dit loi, on dit quelque chose de stable. Au sujet de la tolé­rance, voi­ci ce que Léon XIII dit :

Pour ces motifs, tout en n’accordant de droit qu’à ce qui est vrai et hon­nête, l’Eglise ne s’oppose pas cepen­dant – vous voyez de nou­veau, ne s’oppose pas – à la tolé­rance dont la puis­sance publique croit pou­voir user à l’égard de cer­taines choses contraires à la véri­té et à la jus­tice en vue d’un mal plus grand à évi­ter, ou d’un bien plus grand à obte­nir ou à conserver.

Léon XIII, lettre ency­clique Libertas, 20 juin 1888, in La paix inté­rieure des nations, Enseignements Pontificaux, Desclée, 1962, n°219, p. 154.

C’est très impor­tant. Il faut vrai­ment bien com­prendre, c’est fon­da­men­tal : le mal ne peut pas avoir un droit, de même que l’erreur. Ce n’est pas pos­sible. Le droit, c’est un fon­de­ment, un fon­de­ment qui va éta­blir une loi. La loi dicte un com­por­te­ment humain qui est bon et qui doit conduire l’homme à sa fin qui est fina­le­ment le ciel, où l’on doit retrou­ver le Bon Dieu. Toute loi vraie est un écho de la loi de Dieu. Toute loi vraie et juste tient de la loi divine sa force, sa force d’obligation, d’obligation morale ; c’est-à-dire que si on s’affranchit de cette loi, si on s’y oppose, on pèche. Eh bien ! cette force qu’on trouve dans la loi vient de ce qu’elle découle de Dieu ; dès qu’on a dit cela, il devient évident qu’une loi ne peut pas avoir de force si elle per­met, si elle oblige à quelque chose qui est oppo­sé à Dieu, donc oppo­sé à la véri­té, oppo­sé au bien. C’est clair. Or dans la tolé­rance, on en arrive au point déli­cat où l’Eglise, après avoir dit « on ne peut accor­der en droit, que ce qui est vrai et hon­nête », déclare :

Néanmoins, dans ces conjec­tures, si, en vue du bien com­mun et pour ce seul motif, la loi des hommes peut et même doit tolé­rer le mal, jamais pour­tant elle ne peut ni ne doit l’approuver, ni le vou­loir en lui-​même, car, étant de soi la pri­va­tion du bien, le mal est oppo­sé au bien com­mun que le légis­la­teur doit vou­loir et doit défendre du mieux qu’il peut.

Ibid. n°220.

Tout en insis­tant sur le fait qu’il ne peut pas y avoir de loi qui approuve le mal, que ce n’est pas pos­sible, l’Eglise dit : Il y a une cir­cons­tance où peut-​être l’Etat, – l’Etat, ce n’est pas l’Eglise –, où la socié­té civile, car cela regarde l’organisation de la socié­té tem­po­relle, fera une loi qui va tolé­rer une situa­tion, qui va tolé­rer le culte public d’une fausse reli­gion, mais ce ne peut être que pour le bien de la socié­té qu’on appelle le bien com­mun, et qui est la fin de la socié­té tem­po­relle. C’est seule­ment pour cette rai­son que l’Eglise dit ne pas condam­ner l’Etat lorsqu’il peut et même doit tolé­rer un mal. On sent que l’Eglise est très nuan­cée, mais, – on ver­ra cela juste après, avec Pie XII – c’est la condi­tion humaine, la fai­blesse des hommes qui va conduire à tolé­rer cer­taines situa­tions. Supporter un mal est lié à cer­taines cir­cons­tances, aus­si dès que ces cir­cons­tances ont dis­pa­ru il faut récu­pé­rer la situa­tion. Toutefois, en atten­dant, il peut arri­ver que l’Etat en fasse une loi. Dès que vous dites loi, vous dites sta­bi­li­té, vous dites norme. Il est presque contra­dic­toire de dire que dans la tolé­rance on va faire une loi. C’est pour­quoi Léon XIII nous dit à cette occasion :

Il faut recon­naître, pour que Notre juge­ment reste dans la véri­té, que plus il est néces­saire de tolé­rer le mal dans un Etat, plus les condi­tions de cet Etat s’écartent de la per­fec­tion ; et, de plus, que la tolé­rance du mal appar­tient aux prin­cipes de la pru­dence politique.

Ibid. n°221, p. 155.

Autrement dit, on pour­rait affir­mer que c’est un double mal. Si l’Etat est obli­gé de tolé­rer un mal, cela veut dire que la situa­tion de cet Etat est mau­vaise. Et plus il doit en sup­por­ter, plus sa situa­tion est mau­vaise. Regardez les socié­tés d’aujourd’hui, et com­pre­nez com­bien le juge­ment de l’Eglise sur l’état de ces socié­tés est juste et vrai. Plus on doit tolé­rer, plus cela veut dire que cela va mal, tout sim­ple­ment. En outre, la tolé­rance du mal appar­te­nant au prin­cipe de la pru­dence poli­tique, la tolé­rance n’est pas une ver­tu en soi, mais une par­tie de la pru­dence. La pru­dence mesure nos actes, donne la mesure, la quan­ti­té d’énergie que nous allons mettre dans un acte posé. Prenez par exemple la ver­tu de reli­gion : la ver­tu de pru­dence va nous dire « il faut aller à la cha­pelle », mais aus­si « il ne faut pas res­ter 24 heures à la cha­pelle », car il y a aus­si d’autres devoirs qu’il faut accom­plir, comme faire son devoir d’état. La ver­tu de pru­dence règle les autres ver­tus, elle est vrai­ment la mesure de toutes les acti­vi­tés humaines. La tolé­rance, elle, est une consé­quence, au niveau poli­tique, de la pru­dence. Il est inté­res­sant de voir qu’au cours des débats du Concile on essaya de faire dépendre cette tolé­rance de la cha­ri­té. C’est faux, c’est une ques­tion de pru­dence ! Après avoir dit qu’elle appar­tient à la pru­dence poli­tique, Léon XIII poursuit :

« [la tolé­rance] doit être rigou­reu­se­ment cir­cons­crite dans les limites exi­gées par sa rai­son d’être, c’est-à-dire par le salut public.C’est pour­quoi, si elle est nui­sible au salut public, ou qu’elle soit pour l’Etat la cause d’un plus grand mal, la consé­quence est qu’il n’est pas per­mis d’en user, car, dans ces condi­tions, la rai­son du bien fait défaut. Mais, si, en vue d’une condi­tion par­ti­cu­lière de l’Etat, l’Eglise acquiesce à cer­taines liber­tés modernes, non qu’elle les pré­fère en elles-​mêmes, mais parce qu’elle juge expé­dient de les per­mettre, et que la situa­tion vienne ensuite à s’améliorer, elle use­ra évi­dem­ment de sa liber­té en employant tous les moyens, per­sua­sion, exhor­ta­tions, prières, pour rem­plir, comme c’est son devoir, la mis­sion qu’elle a reçue de Dieu, à savoir, de pro­cu­rer aux hommes le salut éternel.

Mais une chose demeure tou­jours vraie, c’est que cette liber­té, accor­dée indif­fé­rem­ment à tous et pour tous, n’est pas, comme nous l’avons sou­vent répé­té, dési­rable par elle-​même, puisqu’il répugne à la rai­son que le faux et le vrai aient les mêmes droits, et, en ce qui touche la tolé­rance, il est étrange de voir à quel point s’éloignent de l’équité et de la pru­dence de l’Eglise ceux qui pro­fessent le Libéralisme.

Ibid. p. 155–156.

Je vous lis ces choses-​là, et ce n’est pas sans arrière-​pensée. Pourquoi ? Parce que la liber­té reli­gieuse va pré­ci­sé­ment vou­loir accor­der et même faire un devoir fon­da­men­tal à l’Etat, d’attribuer les mêmes droits à toutes les reli­gions. Les pères conci­liaires vont même aller si loin qu’ils diront : s’il existe encore un Etat confes­sion­nel catho­lique qui pro­fesse que la reli­gion de l’Etat est la reli­gion catho­lique, certes ils ne vont pas empê­cher cette situa­tion, mais ils vont décla­rer que si elle existe encore, l’Etat catho­lique doit accor­der à tous la liber­té reli­gieuse indif­fé­rem­ment. Peu importe la reli­gion, tous ont droit à la liber­té reli­gieuse. Là vous tou­chez du doigt que c’est vrai­ment l’opposé, le contraire de ce que nous a dit Léon XIII. Ecoutez la décla­ra­tion conci­liaire sur la liber­té religieuse :

Si, en rai­son des cir­cons­tances par­ti­cu­lières dans les­quelles se trouvent cer­tains peuples, une recon­nais­sance civile spé­ciale est accor­dée dans l’ordre juri­dique de la cité à une com­mu­nau­té reli­gieuse don­née, il est néces­saire qu’en même temps, pour tous les citoyens et toutes les com­mu­nau­tés reli­gieuses, le droit à la liber­té en matière reli­gieuse soit recon­nu et sauvegardé. 

Dignitatis huma­nae, n°6

C’est au nom de cette décla­ra­tion qu’un pays catho­lique comme le Pérou a été contraint d’adopter la liber­té reli­gieuse dans sa nou­velle consti­tu­tion, en 1993.

La seule ques­tion qui se pose est la sui­vante : com­ment est-​ce pos­sible ? Comment est-​il pos­sible d’en arri­ver à une posi­tion aus­si radi­ca­le­ment contraire ? La dif­fé­rence est abys­sale, ce sont deux visions, deux visions du monde. On se demande : com­ment des hommes d’Eglise peuvent-​ils en arri­ver là ? Vous allez voir que cet imbro­glio n’est pas ter­mi­né, il est loin d’être ter­mi­né. Comment est-​il pos­sible qu’ils puissent dire cela ? Je ne sais pas. Selon moi, ils ont fait sau­ter le prin­cipe de non contra­dic­tion, mais je ne veux pas aller trop vite, une chose après l’autre. Essayons de mieux com­prendre ce que c’est que la tolé­rance qui reste une situa­tion anormale.

Considérons un Etat qui a dans son sein non seule­ment des membres de la vraie reli­gion, la reli­gion catho­lique, mais aus­si d’autres reli­gions. Comment doit se com­por­ter la socié­té civile dans cette situa­tion ? S’il y a une grande majo­ri­té de catho­liques, on a un Etat catho­lique, et cet Etat doit favo­ri­ser la vraie reli­gion. Pourquoi ? Parce qu’il doit faci­li­ter le salut des hommes qui sont membres à la fois de l’Eglise et de cet Etat. En cas de plu­ra­li­té des reli­gions, il est évident qu’il est du devoir de l’Etat de sau­ve­gar­der le bien com­mun, dont font par­tie l’ordre public et la paix civile. Et il est nor­mal que l’Etat ait son mot à dire sur cette paix civile. Evidemment, s’il y a diverses reli­gions, le grand dan­ger est qu’une guerre éclate entre elles ; donc il est rai­son­nable de recon­naître que l’Etat a le devoir d’intervenir pour faire régner la paix entre les diverses reli­gions. C’est là qu’intervient la tolé­rance – c’est très précis.

Au niveau des appli­ca­tions pra­tiques, il sera sou­vent très dif­fi­cile de dis­tin­guer ce qui vient de la tolé­rance de ce qui vient des faux prin­cipes de la liber­té reli­gieuse. C’està-dire que vous pour­rez trou­ver une expres­sion de la loi qui sem­ble­ra être iden­tique, l’une pro­ve­nant de la tolé­rance, c’est-à-dire d’un motif juste et vrai, et l’autre pro­ve­nant des prin­cipes de la liber­té reli­gieuse. Ce n’est pas facile. Il fau­dra donc voir quel est le prin­cipe exact qui a engen­dré cette loi. Il peut y avoir une loi qui va dire ‘on per­met’, ou même qui va dire ‘ces rites ont le droit d’exister’, et ce sera soit par tolé­rance, soit par liber­té reli­gieuse. D’un côté c’est juste, c’est catho­lique ; de l’autre côté, c’est libé­ral, c’est faux, c’est abo­mi­nable. Vous voyez que c’est vrai­ment un concept com­pli­qué que celui de la tolé­rance. Et je pense que c’est parce que c’est pré­ci­sé­ment com­pli­qué que le prin­cipe catho­lique de tolé­rance que nous main­te­nons contre la liber­té reli­gieuse conci­liaire n’est pas com­pris par la plu­part des modernes. Ils ne nous com­prennent pas, ils ne com­prennent pas du tout pour­quoi nous main­te­nons ain­si le prin­cipe tra­di­tion­nel. Bien évi­dem­ment, cela vient de l’ambiance libé­rale dans laquelle on se trouve. Mais cela vient aus­si de la dif­fi­cul­té du sujet.

Allocution de Pie XII du 6 décembre 1953

Comme je vous le disais, l’analyse la plus déve­lop­pée est celle de Pie XII dans son allo­cu­tion du 6 décembre 1953 aux juristes ita­liens. Les tenants de la liber­té reli­gieuse s’appuient sur ce texte, plus pré­ci­sé­ment sur un para­graphe de cette allo­cu­tion qui peut paraître éton­nant. Encore une fois, il faut com­prendre dans quelle pers­pec­tive le pape se situait, et com­ment les conci­liaires ont essayé de tirer à eux son argumentation.

« D’abord, il faut affir­mer clai­re­ment qu’aucune auto­ri­té humaine, aucun Etat, aucune Communauté d’Etats, quel que soit leur carac­tère reli­gieux, ne peuvent don­ner un man­dat posi­tif ou une auto­ri­sa­tion posi­tive d’enseigner ou de faire ce qui serait contraire à la véri­té reli­gieuse et au bien moral ».

Quand on dit « véri­té reli­gieuse » on com­prend bien que ce n’est pas n’importe laquelle. Par véri­té reli­gieuse, on entend la véri­té de la foi, la véri­té catho­lique, ce n’est pas un fourre-​tout reli­gieux. De même pour le bien moral.

Un man­dat, une auto­ri­sa­tion de ce genre n’auraient pas force obli­ga­toire et res­te­raient inef­fi­caces. Aucune auto­ri­té ne pour­rait les don­ner parce qu’il est contre-​nature d’obliger l’esprit et la volon­té de l’homme à l’erreur et au mal ou de consi­dé­rer l’un et l’autre comme indifférents.

Documents Pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, 1953, éd. Saint-​Augustin 1955, p. 614.

Le libé­ra­lisme demande de don­ner à tous les mêmes droits : liber­té de conscience, liber­té de pen­sée, liber­té de publier… Pie XII dit clai­re­ment que c’est contraire à la nature. Au Concile, vous trou­ve­rez dans la défi­ni­tion de la liber­té reli­gieuse : « Le droit à la liber­té reli­gieuse a son fon­de­ment réel dans la digni­té même de la per­sonne humaine » [1].

Ce sont là vrai­ment deux mondes, deux visions des choses que je dis réel­le­ment incom­pa­tibles. Pie XII affirme : « Même Dieu ne pour­rait don­ner un tel man­dat posi­tif ou une telle auto­ri­sa­tion posi­tive parce que cela serait en contra­dic­tion avec son abso­lue véri­di­ci­té et sain­te­té » [2]. Donc même Dieu ne peut pas don­ner cette liber­té indif­fé­rente à tous. Poursuivons notre lecture.

« Nous avons invo­qué tan­tôt l’autorité de Dieu. Bien qu’il lui soit tou­jours pos­sible et facile de répri­mer l’erreur et la dévia­tion morale, Dieu peut-​il choi­sir dans cer­tains cas de « ne pas empê­cher » sans entrer en contra­dic­tion avec son infi­nie per­fec­tion ? Peut-​il se faire que, dans des cir­cons­tances déter­mi­nées, Il ne donne aux hommes aucun com­man­de­ment, n’impose aucun devoir, ne donne même aucun droit d’empêcher et de répri­mer ce qui est faux et erro­né ? Un regard sur la réa­li­té auto­rise une réponse affir­ma­tive. – C’est Pie XII qui le dit – Elle montre que l’erreur et le péché se ren­contrent dans le monde dans une large mesure. Dieu les réprouve ; cepen­dant il leur per­met d’exister. Donc l’affirmation : l’erreur reli­gieuse et morale doit tou­jours être empê­chée quand c’est pos­sible, parce que sa tolé­rance est en elle-​même immo­rale – ne peut valoir dans un sens abso­lu et incon­di­tion­né ». [3]

C’est déli­cat ; je vous relis cette phrase : « L’affirmation : l’erreur reli­gieuse et morale doit tou­jours être empê­chée quand c’est pos­sible, parce que sa tolé­rance est en elle-​même immo­rale – ne peut valoir dans un sens abso­lu et incon­di­tion­né ». Pie XII ajoute qu’il y a des situa­tions de tolé­rance où écra­ser le mal n’est pas un pré­cepte absolu :

« D’autre part, même à l’autorité humaine Dieu n’a pas don­né un tel pré­cepte abso­lu et uni­ver­sel, ni dans le domaine de la foi ni dans celui de la morale. On ne le trouve ni dans la convic­tion com­mune des hommes, ni dans la conscience chré­tienne, ni dans les sources de la révé­la­tion, ni dans la pra­tique de l’Eglise. Pour omettre ici d’autres textes de la Sainte Ecriture qui se rap­portent à cet argu­ment, le Christ, dans la para­bole de la ziza­nie, a don­né l’avertissement sui­vant : « Dans le champ du monde, lais­sez croître la ziza­nie avec la bonne semence à cause du fro­ment ». Le devoir de répri­mer les dévia­tions morales et reli­gieuses ne peut donc être une norme ultime d’action. Il doit être subor­don­né à des normes plus hautes et plus géné­rales qui, dans cer­taines cir­cons­tances, per­mettent et même font peut-​être appa­raître comme le par­ti le meilleur celui de ne pas empê­cher l’erreur, pour pro­mou­voir un plus grand bien ».

Pie XII, op. cit. p. 616.

Cette défi­ni­tion de la tolé­rance qui est un peu plus nuan­cée, pour­rait de prime abord nous gêner. Mais il faut bien la com­prendre, c’est tout.

« Par là se trouvent éclai­rés les deux prin­cipes des­quels il faut tirer dans les cas concrets la réponse à la très grave ques­tion tou­chant l’attitude que le juriste, l’homme poli­tique et l’Etat sou­ve­rain catho­lique doivent prendre à l’égard d’une for­mule de tolé­rance reli­gieuse et morale comme celle indi­quée ci-​dessus, en ce qui concerne la Communauté des Etats. Premièrement : ce qui ne répond pas à la véri­té et à la loi morale n’a objec­ti­ve­ment aucun droit à l’existence. - C’est le pre­mier prin­cipe : il n’ y a pas de droit pour l’erreur. Il n’y a pas de droit pour le péché, pour ce qui est faux, ce qui est mau­vais – ni à la pro­pa­gande, ni à l’action ».

Vous avez bien enten­du : « aucun droit à l’existence, ni à la pro­pa­gande, ni à l’action. »

« Deuxièmement : le fait de ne pas l’empêcher par le moyen de lois d’Etat et de dis­po­si­tions coer­ci­tives peut néan­moins se jus­ti­fier dans l’intérêt d’un bien supé­rieur et plus vaste.

« Quant à la ques­tion de fait, à savoir si cette condi­tion se véri­fie – c’est-à-dire quand faut-​il être tolé­rant ? – c’est avant tout au juriste catho­lique lui-​même d’en déci­der. Il se lais­se­ra gui­der dans sa déci­sion par les consé­quences dom­ma­geables qui naissent de la tolé­rance, com­pa­rées avec celles qui, par suite de l’acceptation de la for­mule de tolé­rance, se trou­ve­ront épar­gnées à la Communauté des Etats… ».

Autrement dit, il y a tou­jours dans la tolé­rance le cal­cul d’éviter un mal plus grand. Que ce soit dans le sens de subir un mal plus grand ou dans celui d’éviter un mal plus grand, il y a tou­jours une ques­tion de mal à évi­ter. On va essayer d’éviter un plus grand dom­mage. La jus­ti­fi­ca­tion de la tolé­rance sera tou­jours celle-​ci : essayer, dans les cir­cons­tances humaines qui ne sont pas faciles, d’éviter le plus grand dommage.

« … puis par le bien qui, selon de sages pré­vi­sions, pour­ra en déri­ver pour la Communauté elle-​même en tant que telle, et indi­rec­te­ment pour l’Etat qui en est membre. Pour ce qui regarde le ter­rain reli­gieux et moral, il (le juriste catho­lique) deman­de­ra aus­si le juge­ment de l’Eglise. De la part de celle-​ci, en de telles ques­tions déci­sives, qui touchent la vie inter­na­tio­nale, est seul com­pé­tent en der­nière ins­tance Celui à qui le Christ a confié la conduite de toute l’Eglise, le Pontife Romain. »

Autrement dit, si le juriste catho­lique veut com­men­cer à pra­ti­quer la tolé­rance sur des ques­tions reli­gieuses, il doit consul­ter le pape. C’est ce que nous dit Pie XII.

La liberté religieuse selon Vatican II

Après avoir expo­sé ce qu’est la doc­trine de la tolé­rance, pas­sons main­te­nant à la liber­té reli­gieuse. Je tiens aupa­ra­vant à men­tion­ner cet évé­ne­ment inter­ve­nu dans la pré­pa­ra­tion des textes du Concile. Il y eut au mois de juin, entre le 12 et le 20 juin 1962, à la Commission Centrale, une confron­ta­tion entre deux docu­ments qui trai­taient de cette ques­tion. Il y avait le fameux docu­ment que l’on appelle le docu­ment Ottaviani, pré­sen­té par la Commission Théologique. C’est la com­mis­sion la plus haute, celle qui vrai­ment regarde la foi ; elle avait pré­pa­ré un docu­ment qui avait pour titre Des rela­tions entre l’Eglise et l’Etat et de la tolé­rance reli­gieuse. Et de la façon la plus bizarre, parce qu“aucune com­pé­tence ne lui avait été don­née, le Secrétariat pour la pro­mo­tion de l’unité des chré­tiens, diri­gé par le car­di­nal Béa, lui aus­si pré­sen­ta un docu­ment. Et celui-​là ne s’intitulait pas De la Tolérance, il s’intitulait De la liber­té reli­gieuse. Ainsi donc, dès avant le Concile, à son tout début, il y eut un conflit. Mgr Lefebvre disait à ce sujet : « Dès que j’ai vu cela, dès que j’ai vu que cela divi­sait les car­di­naux, j’ai com­pris où allait le Concile. » Et c’est effec­ti­ve­ment ce qui va se pas­ser, un nou­vel esprit va pénétrer.

Sur la ques­tion de la liber­té reli­gieuse, je vous recom­mande un ouvrage, si vous arri­vez à le trou­ver. Il s’agit de La Liberté reli­gieuse, parue aux édi­tions du Cerf, dans la col­lec­tion Unam sanc­tam. C’est la pré­sen­ta­tion de la liber­té reli­gieuse par ceux qui l’ont faite. Autrement dit, c’est du poi­son, il faut faire atten­tion. C’est une col­lec­tion d’articles. Vous avez Mgr P. Pavan, Mgr J. Willebrands, Mgr E.-J. De Smedt, Mgr J. Hamer O.P., deve­nu car­di­nal, J. Courtney Murray, S.J., Y. Congar O.P., P. Benoît O.P., toute une col­lec­tion de domi­ni­cains. Ce sont les grands arti­sans de la liber­té reli­gieuse. Mgr De Smedt du début à la fin en sera le grand rap­por­teur, c’est lui qui va pré­sen­ter pen­dant le Concile la liber­té reli­gieuse. On parle de la liber­té reli­gieuse du car­di­nal Béa, mais en fait on pour­rait très bien dire de Mgr De Smedt ; on peut dire qu’il en est la che­ville ouvrière. Dans ce livre, une cin­quan­taine de pages traitent de l’histoire du texte de la décla­ra­tion. Et cette his­toire est rédi­gée par un domi­ni­cain, le Père Jérôme Hamer, un belge, comme Mgr De Smedt. Par la suite Mgr Hamer, en 1969, devien­dra secré­taire du Secrétariat pour la pro­mo­tion de l’unité des chré­tiens ; il devien­dra ensuite secré­taire de la Congrégation de la Foi, et fina­le­ment car­di­nal, pré­fet de la Congrégation des reli­gieux. Congar devien­dra lui aus­si cardinal.

Ce texte de Mgr Hamer retrace l’historique : com­ment on en est arri­vé à cette liber­té reli­gieuse. C’est un texte que je trouve extrê­me­ment inté­res­sant parce que, fina­le­ment, toutes les réponses qui ont été faites par les experts romains à nos objec­tions, lors de nos récents entre­tiens doc­tri­naux, vous les trou­vez déjà à peu près toutes dans ce texte. Cela montre qu’en défi­ni­tive les objec­tions que nous appor­tons encore aujourd’hui, ont déjà été pré­sen­tées par les évêques tra­di­tion­nels pen­dant le Concile. Et les argu­ments les plus éton­nants, les plus invrai­sem­blables qu’on trouve dans les réponses qui nous ont été faites entre 2009 et 2011, vous les trou­vez déjà tous là. Autrement dit, c’est un texte qui vaut la peine d’être étu­dié. Mais ce sont des textes dif­fi­ciles, déli­cats, ne les étu­diez pas seuls, accompagnez-​les des textes que nous avons pré­sen­tés et ceux de Mgr Lefebvre, par exemple dans Ils L’ont décou­ron­né, qui ana­lysent cette liber­té reli­gieuse de façon critique.

Afin d’aborder la liber­té reli­gieuse, il convient d’en avoir une idée exacte. Voici ce que déclare le concile Vatican II :

La per­sonne humaine a droit à la liber­té reli­gieuse. Cette liber­té consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des indi­vi­dus que des groupes sociaux et de quelque pou­voir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière reli­gieuse nul ne soit for­cé d’agir contre sa conscience ni empê­ché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en pri­vé comme en public, seul ou asso­cié à d’autres. Il (le Concile) déclare, en outre, que le droit à la liber­té reli­gieuse a son fon­de­ment réel dans la digni­té même de la per­sonne humaine telle que l’ont fait connaître la Parole de Dieu et la rai­son elle-​même. Ce droit de la per­sonne humaine à la liber­té reli­gieuse dans l’ordre juri­dique de la socié­té doit être recon­nu de telle manière qu’il consti­tue un droit civil.

Dignitatis humanæ, ch.1, n° 2.

Evidemment, c’est extrê­me­ment dense, mais c’est la défi­ni­tion que vous trou­vez dans le texte approu­vé de la décla­ra­tion Dignitatis huma­nae. Il fau­drait toute une confé­rence pour sim­ple­ment décor­ti­quer ce que je viens de vous lire. Notez que le fon­de­ment, c’est la conscience : « Nul ne peut être obli­gé soit d’agir soit d’être empê­ché d’agir contre sa conscience ». Le centre, c’est la conscience ; on l’établit comme le grand prin­cipe que l’on base sur quelque chose de vrai, mais ensuite, on fausse le pro­blème. La conscience, c’est d’abord un juge­ment et pas autre chose qu’un juge­ment, c’est le der­nier juge­ment de notre part sur la mora­li­té de nos actes. Ce juge­ment va dire : l’acte que je pose main­te­nant, est bon ou est mau­vais. C’est ce qu’on appelle la conscience. Ce n’est pas une facul­té, c’est un juge­ment qui me dit : ce que tu fais main­te­nant c’est bien ou c’est mal, c’est le der­nier feu vert ou feu rouge avant l’action que je vais poser ou pas. Par la suite, l’acte que je vais poser va trou­ver sa colo­ra­tion morale, sub­jec­ti­ve­ment et non pas objec­ti­ve­ment. C’est-à-dire : si je suis per­sua­dé que l’acte que je pose main­te­nant est mau­vais, même si objec­ti­ve­ment il ne l’est pas, ce que je fais est mau­vais, c’est un péché.

Si je suis per­sua­dé que regar­der la lune est un péché mor­tel, et que je regarde la lune, je com­mets un péché mor­tel. Objectivement, ce n’est pas vrai ; sub­jec­ti­ve­ment, parce que ma conscience me dit que c’est mau­vais, et que je le fais quand même, je passe le feu rouge, je pèche. Cette ques­tion de la conscience est une ques­tion grave. Il y a quelque chose de vrai quand on dit : « on n’a pas le droit d’obliger quelqu’un ». C’est pour cela que l’Eglise insiste beau­coup pour dire : « on ne peut pas for­cer quelqu’un à deve­nir catho­lique ». C’est un acte libre. Celui qui veut deve­nir catho­lique – on peut l’aider, on peut le pous­ser un peu –, mais il faut que libre­ment il dise : « je veux deve­nir catho­lique ». C’est très impor­tant. Cependant ce serait aller beau­coup trop loin que d’en faire un prin­cipe abso­lu. Car la conscience doit être for­mée, on doit l’éduquer, on doit apprendre les com­man­de­ments de Dieu. On apprend par ceux qui sont autour de nous et qui nous disent : « ce que tu fais là, c’est bien ou c’est mal, etc. » On va apprendre les com­man­de­ments, les dix com­man­de­ments, et ain­si on va savoir. C’est pour­quoi pécher par igno­rance n’est pas tou­jours inno­cent : « j’ai fait quelque chose de mal, mais je ne le savais pas ». Mais est-​ce que vous êtes libre de toute faute ou pas ? Faites atten­tion. On parle effec­ti­ve­ment d’ignorance invin­cible, mais jus­te­ment « invin­cible » veut dire qu’il n’y avait pas moyen de la vaincre. S’il y avait moyen de la vaincre et que je ne sais pas à cause de ma négli­gence, je suis cou­pable. Je peux pécher par igno­rance ! Alors c’est ma faute.

Saint Pie X nous dira que la rai­son pre­mière de la chute en enfer des hommes, c’est l’ignorance reli­gieuse, c’est la non connais­sance de la reli­gion, la pre­mière rai­son de la chute en enfer ! Donc pré­tendre que : « je ne savais pas, donc je suis libé­ré de tout pro­blème », ce n’est pas vrai, pas du tout ! Tout homme a le devoir de cher­cher la véri­té, pas seule­ment le droit.

L’étude du Père Hamer relève qu’une étape impor­tante est fran­chie par la publi­ca­tion de l’encyclique de Jean XXIII, Pacem in ter­ris (11 avril 1963) qui men­tionne « le droit d’honorer Dieu sui­vant la juste règle de la conscience et de pro­fes­ser sa reli­gion dans la vie pri­vée et publique ». Partisans et adver­saires de la liber­té reli­gieuse vont se récla­mer de ce texte pour axer le débat sur la rec­ti­tude de la conscience en s’interrogeant : « Quand donc une conscience est-​elle droite ? ».

« Si on entend la conscience droite selon la ter­mi­no­lo­gie de saint Thomas, le texte de Jean XXIII (Pacem in ter­ris) affirme sim­ple­ment le droit des fidèles de l’Eglise catho­lique à hono­rer le vrai Dieu ‘sui­vant les lumières véri­diques d’une conscience que sa droi­ture même rend clair­voyante’ (Père G. de Broglie, Le droit natu­rel à la liber­té reli­gieuse, Paris, 1964, p. 186). Dans ce cas, le pas­sage de l’encyclique n’aurait rien à voir avec la liber­té reli­gieuse telle que l’entend le texte pro­po­sé par le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens.

« Si, au contraire, on doit entendre l’expression selon le voca­bu­laire tech­nique de Suarez, le droit d’honorer Dieu, sui­vant la juste règle de la conscience, concerne éga­le­ment ceux qui se trompent de bonne foi dans leur recherche en matière religieuse.

« Le débat n’est donc pas mince. Comment faut-​il lire ce texte ? Pour le Père G. de Broglie, la seule inter­pré­ta­tion plei­ne­ment rai­son­nable de ce texte est la pre­mière. Le reste est en dehors de l’objet. S’il fal­lait admettre cette thèse, Louis Janssens ne voit plus ‘pour­quoi le pape parle de la conscience per­son­nelle (conscien­tiæ suæ)’ (L. Janssens, Liberté de conscience et liber­té reli­gieuse, Paris, 1964, p. 18). La seconde expli­ca­tion est donc au moins pos­sible. Si l’on se met dans la pers­pec­tive de la seconde inter­pré­ta­tion, les textes concer­nant la liber­té reli­gieuse, consi­dé­rée à la lumière de la convic­tion de conscience, prennent un sens d’une impor­tance pri­mor­diale. On com­prend que, pour sau­ve­gar­der la digni­té de la per­sonne humaine, Jean XXIII pro­clame la liber­té de la pro­fes­sion pri­vée et publique de la reli­gion ad rec­tam conscien­tiæ suæ nor­mam si, même dans le cas de l’ignorance invin­cible, cette rec­ti­tude sup­pose l’amour de la véri­té et l’amour du bien moral ou de ce qu’on croit être la volon­té de Dieu ».

Jérôme Hamer, O.P. « Histoire du texte de la décla­ra­tion », in Vatican II, La liber­té reli­gieuse, coll. Unam Sanctam n°60, éd. du Cerf, pp. 70–71.

Les conci­liaires ont appe­lé « conscience droite » en fait la conscience que j’appellerai « sin­cère ». C’est-à-dire qu’une conscience, même si elle se trompe, pour autant qu’elle essaie de trou­ver la véri­té est une conscience droite. Cela ne va plus, mais c’est ce qu’on nous dit. Du moment qu’elle essaie de faire des efforts, si elle se trompe, tant pis, c’est une conscience droite. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas une conscience droite, elle se trompe. Vous voyez là un autre argu­ment très fort : « le droit natu­rel de tout homme à recher­cher la véri­té ». Donc, tout homme a le droit de cher­cher la véri­té. C’est vrai, mais qu’est-ce que cela veut dire ? C’est un peu bizarre, cette affir­ma­tion du droit de cher­cher la véri­té, si on a le devoir on en a le droit. C’est curieux, sur­tout quand on lit ce qui suit : « le devoir natu­rel de tout homme à cher­cher la véri­té, se fait par le dia­logue ». Ce n’est pas un rac­cour­ci, là, c’est un des élé­ments capi­taux de la liber­té reli­gieuse. C’est Mgr Carlo Colombo qui le déclare :

1° Le droit natu­rel de tout homme à recher­cher la véri­té, ce qui se fait par le dia­logue et com­porte donc le droit d’exposer son opi­nion ; 2° L’obligation pour l’homme de suivre sa conscience cer­taine ; 3° Le carac­tère libre et sur­na­tu­rel de l’acte de foi qui sous­trait abso­lu­ment celui-​ci au juge­ment de l’autorité publique.

Ibid. p. 80.

Telles sont, selon Mgr Colombo, les trois élé­ments fon­da­men­taux de la liber­té religieuse.

« Comporte donc le droit d’exposer son opi­nion » : puisque j’ai le devoir de cher­cher la véri­té, puisque pour cher­cher la véri­té je dois dis­cu­ter ! C’est là qu’il y a un pro­blème, c’est faux, parce que on dit fides ex audi­tu, la foi nous vient par l’enseignement, pas par la dis­cus­sion, mais eux ont mis à la place de l’enseignement la dis­cus­sion. Et bien sûr, si dis­cus­sion il y a, il faut que j’ai le droit d’exposer ma propre posi­tion, il faut que je puisse entrer dans la dis­cus­sion ! Mais on ne dis­cute pas avec le Bon Dieu ; la foi ne se dis­cute pas, elle se reçoit. Bien sûr il y a tout l’argumentaire apo­lo­gé­tique où l’on essaye de dis­cu­ter avec les autres, mais cela ne me donne pas le droit de dire n’importe quoi, en sui­vant mon opi­nion per­son­nelle. C’est invrai­sem­blable, ce sont des sophismes !

Un autre point qui pose un sérieux pro­blème à pro­pos de la liber­té reli­gieuse, c’est l’insistance avec laquelle on déclare qu’il ne s’agirait que d’un droit néga­tif, autre­ment dit la liber­té reli­gieuse ne don­ne­rait pas le droit posi­tif de poser des actes contraires à Dieu et au culte de Dieu, mais elle attri­bue­rait sim­ple­ment à la per­sonne humaine le droit de ne pas être empê­ché ; ain­si il s’agirait sim­ple­ment d’une liber­té civile et sociale et non pas d’une per­mis­sion de faire ou de pen­ser tout ce que l’on veut. En ce sens, le Catéchisme de l’Eglise catho­lique (n°2108) prend soin d’affirmer que la liber­té reli­gieuse n’est pas un droit à l’erreur. Il faut répondre à ce genre d’argument que cette dis­tinc­tion ne vaut pas dans la réa­li­té, car la condi­tion humaine est telle que si l’on n’empêche pas, les gens finissent par pen­ser et agir comme s’ils en avaient le droit. Une preuve écla­tante nous en est don­née par cette phrase du pape Benoît XVI dans son mes­sage du 1er jan­vier 2013 qui affirme que tout homme a le droit de choi­sir sa religion.

Parmi les droits fon­da­men­taux, concer­nant aus­si la vie paci­fique des peuples, il y a éga­le­ment celui des par­ti­cu­liers et des com­mu­nau­tés à la liber­té reli­gieuse. En ce moment de l’histoire, il devient de plus en plus impor­tant qu’un tel droit soit pro­mu non seule­ment du point de vue néga­tif, comme liber­té face à – par exemple des obli­ga­tions ou des res­tric­tions rela­tives à la liber­té de choi­sir sa propre reli­gion –, mais aus­si du point de vue posi­tif, en ses dif­fé­rentes arti­cu­la­tions, comme liber­té de : par exemple de témoi­gner de sa propre reli­gion, d’annoncer et de com­mu­ni­quer ses ensei­gne­ments ; d’accomplir des acti­vi­tés édu­ca­tives, de bien­fai­sance et d’assistance qui per­mettent d’appliquer les pré­ceptes reli­gieux ; d’exister et d’agir en tant qu’organismes sociaux, struc­tu­rés selon les prin­cipes doc­tri­naux et les fins ins­ti­tu­tion­nelles qui leur sont propres.

Message pour la célé­bra­tion de la Journée mon­diale de la paix, 1er jan­vier 2013, n°4.

Il n’y a pas de cita­tion plus frap­pante pour contre­dire le fameux argu­ment du droit sim­ple­ment néga­tif que don­ne­rait la liber­té religieuse

Sur ce droit néga­tif, il est très inté­res­sant de noter que Mgr Hamer, à la fin de son expo­sé, donne l’argument sui­vant qui fait beau­coup réfléchir :

« Dans l’histoire de ces rédac­tions suc­ces­sives, on a vu qu’une notion posi­tive de la liber­té reli­gieuse a voi­si­né pen­dant un cer­tain temps avec une notion qui la consi­dère avant tout comme un droit néga­tif. La notion posi­tive était même pré­pon­dé­rante au point de départ. L’autre notion n’est deve­nue exclu­sive qu’à par­tir de la troi­sième rédac­tion conciliaire

« Lors du der­nier débat, le 15 sep­tembre 1965, le car­di­nal Alfrink a posé à nou­veau le pro­blème. Si dans l’ensemble le texte mérite une large appro­ba­tion à ses yeux, la des­crip­tion de la liber­té reli­gieuse lui paraît trop néga­tive. La liber­té n’est pas seule­ment l’absence de contrainte. Elle est d’abord la facul­té d’adhérer à des valeurs qui contri­buent à la per­fec­tion de la personne.

« On peut certes conce­voir une théo­lo­gie de la liber­té reli­gieuse faite sur cette base : des théo­lo­giens de valeur l’ont mon­tré. Mais en matière conci­liaire, les choses ne se pré­sentent pas de la même façon. Il ne suf­fit pas qu’une théo­lo­gie soit vala­ble­ment éla­bo­rée par un théo­lo­gien ou un groupe de théo­lo­giens, il faut encore qu’elle soit syno­da­le­ment accep­table, si je puis hasar­der cette expres­sion. Il faut que cette théo­lo­gie ait eu le temps de s’affirmer, de se dif­fu­ser, de se faire appré­cier en dehors des milieux spé­cia­li­sés, de mani­fes­ter ses reten­tis­se­ments pas­to­raux, de deve­nir en un mot un fait d’Eglise. Les années du Concile, avec ses extra­or­di­naires pos­si­bi­li­tés de contact et de prise de conscience com­mune, ont per­mis à la doc­trine de la liber­té reli­gieuse, conçue comme droit de la per­sonne à être sous­traite à la contrainte, donc comme droit néga­tif, d’arriver à une réelle matu­ri­té syno­dale. Il n’en a pas été de même pour une théo­lo­gie d’une liber­té reli­gieuse posi­tive, déve­lop­pée par exemple dans le cadre de la réci­pro­ci­té des consciences. […] La recherche et le dia­logue doivent conti­nuer. Mais en ce qui concerne la Déclaration elle-​même, nous devons nous deman­der si la convic­tion était déjà suf­fi­sam­ment acquise et répan­due, pour faire de cette thèse l’un des axes d’un docu­ment conci­liaire. Pour notre part, nous incli­nons ici encore à pen­ser que le pro­blème n’était pas syno­da­le­ment mûr.

« Laissant lar­ge­ment ouverts les sec­teurs de recherche, le Secrétariat pour l’Unité des chré­tiens a contri­bué par cinq années de patient labeur au pro­ces­sus de matu­ra­tion de ces convic­tions de base, qui, depuis le 7 décembre 1965, sont désor­mais entrées dans le tré­sor de l’Eglise, pour y être source d’un nou­veau dynamisme ».

Hamer, op. cit. pp. 104–105.

Les conversations doctrinales entre Rome et la Fraternité Saint-​Pie X

Dans leur échange avec les experts romains, nos théo­lo­giens ont mar­qué tout d’abord l’opposition frap­pante entre les pro­po­si­tions de Dignitatis humanæ et l’enseignement anté­rieur de l’Eglise, et cela à trois niveaux :

Première oppo­si­tion : Dignitatis humanæ affirme : « En matière reli­gieuse, que nul ne soit for­cé d’agir contre sa conscience ni empê­ché d’agir dans de justes limites selon sa conscience en pri­vé ou en public seul ou asso­cié à d’autres ».

Quanta Cura, pro­po­si­tion condam­née : « La meilleure condi­tion de la socié­té est celle où l’on ne recon­naît pas au pou­voir l’office de répri­mer par des peines légales les vio­la­teurs de la reli­gion catho­lique si ce n’est lorsque la paix publique le demande » (Dz n°1689).

Deuxième oppo­si­tion : Dignitatis humanæ dit que la liber­té de conscience et de culte est un droit propre à chaque homme. [4]

Quanta Cura condamne la liber­té de conscience et de culte comme un droit propre à chaque homme.

Troisième oppo­si­tion : Dignitatis humanæ avance que ce droit de la per­sonne humaine à la liber­té reli­gieuse dans l’ordre juri­dique de la socié­té doit être recon­nu de telle sorte qu’il consti­tue un droit civil.

Quanta Cura, pro­po­si­tion condam­née : « Ce droit qui doit être pro­cla­mé est garan­ti par la loi dans toute socié­té bien orga­ni­sée » (Dz n°1690).

Nous pou­vons affir­mer, avec nos experts, qu’il s’agit d’un droit nou­veau à la liber­té reli­gieuse, que jamais aupa­ra­vant l’Eglise n’avait accor­dé ; au contraire, elle l’a tou­jours condam­né. Il s’agit aus­si d’un fon­de­ment nou­veau. Pour jus­ti­fier ce nou­veau droit, on va s’appuyer sur la digni­té de la per­sonne humaine sans aucune consi­dé­ra­tion envers son agir ; c’est ce qu’on appelle la digni­té onto­lo­gique de la per­sonne. Mais si la nature intel­lec­tuelle confère à la per­sonne sa digni­té onto­lo­gique – image de Dieu –, en revanche c’est son agir conforme à la loi divine, qui donne à la per­sonne sa digni­té opé­ra­tive ; une per­sonne est for­mel­le­ment digne selon sa ver­tu, sinon le démon serait aus­si digne que les anges et les saints, de même pour les dam­nés en enfer. Nous voyons là une grave confu­sion entre l’ordre de l’être et l’ordre de l’agir dans ce texte du Concile, car la digni­té relève de la ver­tu et non de la simple exis­tence, et Léon XIII est bien clair : si l’intelligence adhère à des idées fausses, si la volon­té choi­sit le mal et s’y attache, ni l’une ni l’autre n’atteint sa per­fec­tion, toutes deux déchoient de leur digni­té native et se corrompent.

Faire repo­ser le droit à la liber­té reli­gieuse sur la digni­té de la per­sonne humaine en soi, sans consi­dé­ra­tion sur son agir bon ou mau­vais contre­dit Léon XIII, mais aus­si saint Thomas d’Aquin qui nous dit qu’en péchant, l’homme déchoit de sa digni­té. Fonder la liber­té reli­gieuse sur une digni­té onto­lo­gique, c’est-à-dire sur l’être humain en tant que tel, sur la nature humaine comme telle, est erroné.

Au sujet de l’ordre public consi­dé­ré comme la seule limite oppo­sable à la liber­té reli­gieuse, nous voyons aus­si une sérieuse dif­fi­cul­té : Pie IX condamne ceux qui, contrai­re­ment à la doc­trine de l’Ecriture, de l’Eglise et des saints Pères ne craignent pas d’affirmer que le meilleur gou­ver­ne­ment est celui où l’on ne recon­naît pas au pou­voir l’office de répri­mer par la sanc­tion des peines les vio­la­teurs de la reli­gion catho­lique, si ce n’est lorsque la paix publique le demande.

Au contraire, pour Dignitatis humanæ, la norme est la liber­té du culte public des fausses reli­gions, limi­tée par les exi­gences de l’ordre public. Ce sont deux règles oppo­sées : dans un cas on limite la répres­sion de l’erreur par la tolé­rance, et dans l’autre la liber­té est accor­dée à l’erreur. Léon XIII disait :

il n’est aucu­ne­ment per­mis de deman­der, de défendre ou d’accorder sans dis­cer­ne­ment la liber­té de la pen­sée, de la presse, de l’enseignement, des reli­gions, comme autant de droits que la nature a confé­rés à l’homme… Il suit pareille­ment que ces diverses sortes de liber­tés peuvent, pour de justes causes, être tolé­rées, pour­vu qu’un juste tem­pé­ra­ment les empêche de dégé­né­rer jusqu’à la licence et au désordre.

Léon XIII, lettre ency­clique Libertas præs­tan­tis­si­mum, 20 juin 1888.

On pour­rait dire plus : si l’on consi­dère ce bien public dans son entier – ici il s’agit évi­dem­ment du bien com­mun – ce bien de la socié­té consiste à four­nir aux hommes l’ensemble des biens qui leur sont néces­saires pour acqué­rir leur fin ultime, le ciel. Et donc, quoique le bien com­mun de la Cité soit à pro­pre­ment par­ler tem­po­rel, car il regarde les choses d’ici-bas, il est tou­te­fois néces­sai­re­ment sou­mis et offre une ouver­ture sur le bien total de l’homme qui est le ciel. Il n’y a donc pas de cou­pure, et ce serait une erreur que d’imposer une rup­ture entre l’ordre tem­po­rel, le bien com­mun tem­po­rel et l’ordre sur­na­tu­rel ; ce sont bien les mêmes per­sonnes qui sont les sujets de la socié­té civile et les sujets de la socié­té qu’est l’Eglise, socié­té des enfants qui ont Dieu pour Père et pour fin. Ignorer cette fin pour ne regar­der que le bien tem­po­rel – la paix entre les citoyens en ce qui concerne la reli­gion, et pour garan­tir cette paix don­ner un droit à la dif­fu­sion de toutes sortes d’erreurs –, c’est for­cé­ment une erreur par rap­port au bien ultime de l’homme qui est le ciel. En revanche, si l’on insiste pour dire que le bien com­mun de la socié­té est effec­ti­ve­ment orien­té vers le salut des hommes, ce bien com­mun réclame que l’on empêche tous les obs­tacles à l’obtention de cette fin et en pre­mier lieu les fausses reli­gions. Voilà qui montre bien l’incohérence des argu­ments sur la liber­té religieuse.

Encore un élé­ment impor­tant qui est proche de ce que nous venons de dire : pour pou­voir affir­mer que l’Etat devait accor­der à tous la même liber­té, on a argué d’une incom­pé­tence de l’Etat vis-​à-​vis des reli­gions. [5]

Si, en rai­son des cir­cons­tances par­ti­cu­lières dans les­quelles se trouvent cer­tains peuples, une recon­nais­sance civile spé­ciale est accor­dée dans l’ordre juri­dique de la cité à une com­mu­nau­té reli­gieuse don­née, il est néces­saire qu’en même temps, pour tous les citoyens et toutes les com­mu­nau­tés reli­gieuses, le droit à la liber­té en matière reli­gieuse soit recon­nu et sauvegardé.

Ibid. n° 6.

Eh bien ! cela, c’est affir­mer que l’Etat est inca­pable de recon­naître la vraie reli­gion, et le pou­voir civil outre­passe ses com­pé­tences s’il décide de diri­ger ou d’empêcher des actes religieux :

En outre, par nature, les actes reli­gieux par les­quels, en pri­vé ou en public, l’homme s’ordonne à Dieu en ver­tu d’une déci­sion inté­rieure, trans­cendent l’ordre ter­restre et tem­po­rel des choses. Le pou­voir civil, dont la fin propre est de pour­voir au bien com­mun tem­po­rel, doit donc, certes, recon­naître et favo­ri­ser la vie reli­gieuse des citoyens, mais il faut dire qu’il dépasse ses limites s’il s’arroge le droit de diri­ger ou d’empêcher les actes religieux.

Ibid. n° 3.

Or voi­ci ce que disait Léon XIII :

Comme donc la socié­té civile a été éta­blie pour l’utilité de tous, elle doit, en favo­ri­sant la pros­pé­ri­té publique, pour­voir au bien des citoyens de façon non seule­ment à ne mettre aucun obs­tacle, mais à assu­rer toutes les faci­li­tés pos­sibles à la pour­suite et à l’acquisition de ce bien suprême et immuable auquel ils aspirent eux-​mêmes. La pre­mière de toutes consiste à faire res­pec­ter la sainte et invio­lable obser­vance de la reli­gion, dont les devoirs unissent l’homme à Dieu. Quant à déci­der quelle reli­gion est la vraie, cela n’est pas dif­fi­cile à qui conque vou­dra en juger avec pru­dence et sin­cé­ri­té.

Léon XIII, Immortale Dei, op. cit. n°131–132, pp. 99–100.

On est bien loin de la fameuse incom­pé­tence évo­quée à Vatican II, incom­pé­tence de l’Etat en matière reli­gieuse. La doc­trine tra­di­tion­nelle a tou­jours affir­mé une subor­di­na­tion de l’Etat à la fin de l’Eglise, et cela au moins depuis Grégoire VII jusqu’à Léon XIII et aux papes d’avant le Concile.…

Au cours de nos dis­cus­sions avec les experts de la Congrégation de la foi, nos théo­lo­giens ont enten­du ce genre d’argument au sujet de la dif­fu­sion de l’erreur : La liber­té reli­gieuse ensei­gnée par Dignitatis humanæ n’est pas un droit à l’erreur, mais le droit à ne pas subir de contrainte de la part de l’autorité poli­tique dans la pro­fes­sion pri­vée et publique de la reli­gion. Cette liber­té peut évi­dem­ment être mal exer­cée, il est donc pos­sible d’abuser objec­ti­ve­ment de ce droit, mais c’est seule­ment si les erreurs en matière de reli­gion nuisent au bien com­mun que l’autorité poli­tique a le droit et le devoir de les empê­cher ou si la pru­dence le conseille ou rend néces­saire de les tolé­rer. En revanche, s’il n’y a pas d’atteinte au bien com­mun, l’autorité publique n’a pas le droit d’empêcher les erreurs même en matière religieuse !

Ce type de rai­son­ne­ment montre à l’évidence que, selon Rome aujourd’hui, le prin­cipe de la liber­té reli­gieuse ne coïn­cide pas avec le prin­cipe de tolé­rance et ne le rem­place pas ; les deux coexistent néces­sai­re­ment, mais s’appliquent à des situa­tions différentes.

Quand nous regar­dons la triste réa­li­té, nous voyons que c’est bel et bien le Vatican qui a fait sup­pri­mer nombre d’Etats confes­sion­nels catho­liques : qu’il s’agisse du can­ton du Valais, qu’il s’agisse de la Colombie et même fina­le­ment de l’Etat ita­lien. Mais la décla­ra­tion conci­liaire ne contient ni n’a l’intention d’offrir une expli­ca­tion de la liber­té reli­gieuse du point de vue de la phi­lo­so­phie, du droit ou de la théo­lo­gie morale. Autrement dit, la décla­ra­tion du Concile n’avait pas du tout l’intention d’expliquer, elle déclare sans autre.

Toujours dans les réponses romaines aux objec­tions de nos théo­lo­giens, se trouve l’explication para­doxale selon laquelle tout ce que l’Eglise a ensei­gné jusqu’à aujourd’hui reste par­fai­te­ment valable : cette nou­veau­té ne sup­prime pas la conti­nui­té doc­tri­nale parce qu’il s’agit de l’explicitation du conte­nu de la loi natu­relle. L’explicitation pro­gres­sive du conte­nu de la Révélation et de la loi natu­relle. En réa­li­té cette der­nière est aus­si révé­lée, en par­tie expli­ci­te­ment en par­tie impli­ci­te­ment. C’est la fonc­tion propre du magis­tère à chaque époque. La véri­table liber­té reli­gieuse comme droit natu­rel de la per­sonne n’était pas igno­rée aupa­ra­vant par le magis­tère de l’Eglise, mais il y a eu un déve­lop­pe­ment de la connais­sance de cette liber­té, du droit à ne pas subir de vio­lences pour embras­ser une reli­gion, au droit à ne pas être empê­ché de pro­fes­ser sa propre reli­gion à l’intérieur de cer­taines limites.

Cette ques­tion va encore faire cou­ler beau­coup d’encre jusqu’à ce qu’on arrive à sor­tir du chaos dans lequel nous a mis ce docu­ment conci­liaire ; je crois que cela exprime bien la situa­tion de l’Eglise. Cela devient chao­tique. Je pense que cette liber­té reli­gieuse, comme je vous le dis, est emblé­ma­tique. Pour arri­ver à un texte tel que celui-​là, il faut qu’une vision ait réus­si à s’imposer dans l’Eglise, vision qui n’a rien à voir avec l’Eglise, qui lui est contraire, qui est contra­dic­toire avec la vision de l’Eglise qui repose sur Dieu. Dieu, c’est tout ! Tout découle de Dieu, de Notre Seigneur : la liber­té des hommes et tout le reste. Tandis qu’ici on essaie de faire quelque chose avec les autres reli­gions, en oubliant le Bon Dieu, tout en disant qu’Il est là bien sûr, mais en l’oubliant sim­ple­ment, puis en essayant de se débrouiller sans lui. C’est une espèce d’athéisme pra­tique ! Si je dis les choses ain­si, je vais me faire assom­mer par les auto­ri­tés romaines qui disent le contraire : « tout homme a le droit de cher­cher la véri­té, le Bon Dieu ». Mais la réa­li­té pra­tique et les consé­quences, on les voit aujourd’hui par­tout. Les consé­quences de ce texte sont dans la pra­tique. On va dire ce n’est pas un droit à l’erreur, comme le rejette le nou­veau caté­chisme. Ce n’est pas un droit à l’erreur que cette liber­té reli­gieuse, mais en même temps Benoît XVI déclare que tout homme a le droit de choi­sir sa propre reli­gion.

Si ce n’est pas un droit à l’erreur, alors qu’est-ce que c’est ?

Mgr Bernard Fellay, Supérieur Général de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X – Saint-​Malo, le 15 août 2013

Notes de bas de page

  1. Dignitatis humanæ, ch.1, n° 2.[]
  2. Pie XII, ibid.[]
  3. Pie XII, op. cit. p. 615.[]
  4. Pie IX, lettre ency­clique Quanta cura, 8 décembre 1864, n°5.[]
  5. Dignitatis humanæ, ch.1, n° 4.[]

FSSPX Premier conseiller général

De natio­na­li­té Suisse, il est né le 12 avril 1958 et a été sacré évêque par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988. Mgr Bernard Fellay a exer­cé deux man­dats comme Supérieur Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X pour un total de 24 ans de supé­rio­rat de 1994 à 2018. Il est actuel­le­ment Premier Conseiller Général de la FSSPX.