Le Pape François déclare : « il ne peut y avoir d’œcuménisme s’il y a du prosélytisme »


Lors de son retour du pèle­ri­nage oecu­mé­niquequ’il a effec­tué à Genève à l’oc­ca­sion du 70ème anni­ver­saire du Conseil Oecuménique des Eglises, le Pape François a tenu une confé­rence de presse au cours du vol de retour.

Le « Chef de l’Eglise catho­lique » a dit sa joie et son enthou­siasme de se retrou­ver entre membres des « Eglises de la paix » et en a pro­fi­té pour dénon­cer avec iro­nie les quelques « fon­da­men­ta­listes » qui sévissent ici et là dans la chrétienté.

Enfin, il a décla­ré être oppo­sé à tout pro­sé­ly­tisme en mar­te­lant : « nous devons ôter du dic­tion­naire un mot : pro­sé­ly­tisme. C’est clair ? Il ne peut y avoir d’œcuménisme s’il y a du pro­sé­ly­tisme, il faut choi­sir : ou tu as un esprit œcu­mé­nique, ou tu es « pro­sé­lyte ».

Dont acte.

Vous trou­ve­rez ci-​dessous le texte inté­gral de la détes­table confé­rence de presse d’un Pape qui, de fac­to, rejette la parole de Notre Seigneur « Allez donc, ensei­gnez toutes les nations, les bap­ti­sant au nom du Père, et du Fils et du Saint-​Esprit, leur appre­nant à gar­der tout ce que je vous ai com­man­dé » [Math. 28, 19–20].

La Porte Latine du 28 juin 2018

Conférence de presse du Pape François du 21 juin 2018

« Merci de votre tra­vail ! Cela a été une jour­née un peu char­gée, tout au moins pour moi. Mais je suis content. Je suis content car les diverses choses que nous avons faites, que ce soit la prière au début, puis le dia­logue au cours du déjeu­ner, qui a été très beau, et ensuite la Messe, sont des choses qui m’ont ren­du heu­reux. C’est fati­gant, mais ce sont de bonnes choses. Merci beau­coup. Et à pré­sent, je suis à votre disposition.

[Arnaud Bédat, de la revue « L’Illustré »] Quelles images, quels moments vous ont frap­pé au cours de cette journée ?

Merci. Je crois — dirais-​je — qu’il y a un mot com­mun : ren­contre. Cela a été une jour­née de ren­contres. Variées. Le mot juste de cette jour­née est ren­contre, et quand une per­sonne en ren­contre une autre et res­sent le plai­sir de la ren­contre, cela touche tou­jours le cœur. Ce furent des ren­contres posi­tives, éga­le­ment belles, à com­men­cer par le dia­logue avec le pré­sident [de la Confédération Suisse], au début, qui n’a pas été seule­ment un dia­logue de cour­toi­sie, nor­mal, mais un dia­logue pro­fond sur des sujets mon­diaux pro­fonds et avec une intel­li­gence qui m’a frap­pé. Voilà pour com­men­cer. Ensuite, les ren­contres que vous avez tous vues… Et ce que vous n’avez pas vu, c’est la ren­contre du déjeu­ner, qui a été très pro­fonde dans la manière d’aborder tant de thèmes. Le thème sur lequel nous avons pas­sé le plus de temps est peut-​être celui des jeunes, parce que toutes les confes­sions sont éga­le­ment pré­oc­cu­pées, dans le bon sens, par les jeunes. Et le pré-​synode qui a eu lieu à Rome, à par­tir du 19 mars, a pas mal atti­ré l’attention, parce qu’il y avait des jeunes de toutes les confes­sions, même agnos­tiques, et de tous les pays. Imaginez : 315 jeunes pré­sents et 15.000 connec­tés en ligne qui « entraient et sor­taient ». Cela a peut-​être éveillé un inté­rêt par­ti­cu­lier. Mais le mot qui pour moi résume peut-​être l’ensemble du voyage est que cela a été un voyage de ren­contre. L’expérience de la ren­contre. Pas une simple cour­toi­sie, rien de pure­ment for­mel, mais une ren­contre humaine. Et cela, entre pro­tes­tants et catho­liques, c’est tout dire… Merci. 

[Roland Juchem, de l’agence catho­lique alle­mande CIC]: Au sujet de ce qu’on appelle l’inter-communion, les évêques alle­mands ont déci­dé récem­ment de faire un pas, et nous nous deman­dons alors com­ment se fait-​il que Mgr Ladaria [pré­fet de la Congrégation pour la doc­trine de la foi] ait écrit une lettre qui semble un peu comme un frein d’urgence. Quels seront les pro­chains pas ? Une inter­ven­tion de la part du Vatican sera-​t-​elle néces­saire pour éclair­cir les choses, ou bien les évêques alle­mands devront-​ils trou­ver un accord ?

Bien. Ce n’est pas une nou­veau­té, parce que le code de droit cano­nique pré­voit ce dont les évêques alle­mands par­laient : la com­mu­nion dans des cas spé­ciaux. Et ils consi­dé­raient le pro­blème des mariages mixtes : si c’est pos­sible ou si cela ne l’est pas. Mais le Code dit que l’évêque de l’Eglise par­ti­cu­lière — ce mot est impor­tant : par­ti­cu­lière, s’il est d’un dio­cèse — doit gérer cela : c’est entre ses mains. Voilà ce que dit le Code. Les évêques alle­mands, qui avaient vu que le cas n’était pas clair, mais aus­si que cer­tains prêtres fai­saient des choses sans accord avec l’évêque, ont vou­lu étu­dier ce thème et ils ont fait cette étude qui — je ne veux pas exa­gé­rer — a été une étude de plus d’un an, je ne sais pas bien mais plus d’un an, bien faite, bien faite. Et cette étude est res­tric­tive : ce que vou­laient les évêques, était de dire clai­re­ment ce qu’il y a dans le Code. Et moi aus­si, qui l’ai lue je dis : c’est un docu­ment res­tric­tif. Ce n’était pas une « ouver­ture à tout le monde ». Non. C’était une chose bien pen­sée, avec un esprit ecclé­sial. Et ils ont vou­lu le faire pour l’Eglise locale : pas celle par­ti­cu­lière. Ils n’ont pas vou­lu. La chose a glis­sé jusqu’à dire que c’était pour la confé­rence épis­co­pale alle­mande. Et là il y a un pro­blème, car le Code ne pré­voit pas cela. Il pré­voit la com­pé­tence de l’évêque dio­cé­sain, mais pas de la confé­rence épis­co­pale. Pourquoi ? Parce qu’une chose approu­vée par une confé­rence épis­co­pale devient immé­dia­te­ment uni­ver­selle. Et cela a été la dif­fi­cul­té de la dis­cus­sion : pas tant le conte­nu, que cela. Ils ont envoyé le docu­ment. Puis il y a eu deux ou trois ren­contres de dia­logue et de cla­ri­fi­ca­tion ; et Mgr Ladaria a envoyé cette lettre, mais avec ma per­mis­sion, il ne l’a pas fait seul. Je lui ai dit : « Oui, il est pré­fé­rable de faire un pas en avant et de dire que le docu­ment n’est pas encore mûr — c’était ce que disait la lettre — et que l’on devait étu­dier davan­tage la ques­tion ». Puis il y a eu une autre réunion, et à la fin, ils étu­die­ront la chose. Je crois que ce sera un docu­ment d’orien­ta­tion, car cha­cun des évêques dio­cé­sains peut gérer ce que le droit cano­nique per­met déjà. Il n’y a eu aucun frein, non. Il s’agissait de gérer la chose pour qu’elle aille sur la bonne voie. Quand j’ai visi­té l’Eglise luthé­rienne de Rome, une ques­tion comme celle-​là m’a été posée et j’ai répon­du selon l’esprit du Code de droit cano­nique, l’esprit qu’ils [les évêques] cherchent main­te­nant. Il n’y a peut-​être pas eu une bonne infor­ma­tion au bon moment, il y a un peu de confu­sion, mais voi­là la chose. Dans l’Eglise par­ti­cu­lière, le Code le per­met ; dans l’Eglise locale, il ne peut pas, parce que ce serait uni­ver­sel. Voilà. 

[Roland Juchem]: L’Eglise locale est la conférence ?

…C’est la confé­rence. Mais la confé­rence peut étu­dier et don­ner des lignes d’orientation pour aider les évêques à gérer les cas par­ti­cu­liers. Merci.

[Eva Fernández, de la radio Cope]: Le secré­taire géné­ral du Conseil œcu­mé­nique des Eglises a lui aus­si par­lé de l’aide aux réfu­giés. Récemment, nous avons vu l’incident du navire « Aquarius » et d’autres cas, ain­si que la sépa­ra­tion des familles aux Etats-​Unis. Pensez-​vous que cer­tains gou­ver­ne­ments ins­tru­men­ta­lisent le drame des réfugiés ?

J’ai beau­coup par­lé des réfu­giés et les cri­tères sont conte­nus dans ce que j’ai dit : « accueillir, pro­té­ger, pro­mou­voir, inté­grer ». Ce sont des cri­tères pour tous les réfu­giés. Puis j’ai dit que chaque pays doit faire cela avec la ver­tu du gou­ver­ne­ment qui est la pru­dence, car un pays doit accueillir autant de réfu­giés que pos­sible et autant qu’il peut en inté­grer : inté­grer, c’est-à-dire édu­quer, don­ner du tra­vail… Voilà, disons, le plan tran­quille, serein, des réfu­giés. Ici, nous assis­tons à une vague de réfu­giés fuyant les guerres et la faim. Guerre et faim dans de nom­breux pays d’Afrique, guerres et per­sé­cu­tions au Moyen-​Orient. L’Italie et la Grèce ont été très géné­reuses pour les accueillir. Pour le Moyen-​Orient — en ce qui concerne la Syrie — la Turquie en a beau­coup reçus ; le Liban, beau­coup : le Liban a autant de Syriens que de Libanais ; puis la Jordanie et d’autres pays. L’Espagne elle aus­si en avait accueillis. Il y a le pro­blème du tra­fic des migrants. Et il y a aus­si le pro­blème des cas où ils repartent, parce qu’ils doivent repar­tir : il y a ce cas… Je ne connais pas bien les termes de l’accord, mais s’ils sont dans les eaux libyennes, ils doivent repar­tir… Et là, j’ai vu les pho­tos des pri­sons des tra­fi­quants. Les tra­fi­quants séparent immé­dia­te­ment les femmes des hommes : les femmes et les enfants vont Dieu sait où… Voilà ce que font les tra­fi­quants. Il y a aus­si un cas, que je connais, où les tra­fi­quants se sont appro­chés d’un navire qui avait recueilli des réfu­giés des bateaux et ils ont dit : « Donnez-​nous les femmes et les enfants et emme­nez les hommes ». Voilà ce que font les tra­fi­quants. Et les pri­sons des tra­fi­quants, pour ceux qui sont retour­nés, sont ter­ribles, elles sont ter­ribles. Dans les camps de la Seconde Guerre mon­diale on voyait ces choses-​là. Même des muti­la­tions, des tor­tures… Et puis ils les jettent dans les fosses com­munes, les hommes. Voilà pour­quoi les gou­ver­ne­ments se pré­oc­cupent de ne pas les faire repar­tir, pour qu’ils ne tombent pas entre les mains de ces gens-​là. La pré­oc­cu­pa­tion est mon­diale. Je sais que les gou­ver­ne­ments parlent de cela et veulent trou­ver un accord, même amen­der l’Accord de Dublin. En Espagne, vous avez eu le cas de ce navire qui est arri­vé à Valence. Mais tout ce phé­no­mène est un désordre. Le pro­blème des guerres est dif­fi­cile à résoudre ; le pro­blème de la per­sé­cu­tion des chré­tiens aus­si, au Moyen-​Orient et aus­si au Nigeria. Mais le pro­blème de la faim peut être réso­lu. Et beau­coup de gou­ver­ne­ments euro­péens pensent à un plan d’urgence pour inves­tir dans ces pays, inves­tir intel­li­gem­ment, pour don­ner du tra­vail et une édu­ca­tion, ces deux choses. Dans les pays d’où viennent ces per­sonnes. Parce que — sans offen­ser, mais c’est la véri­té — dans l’inconscient col­lec­tif, il y a une ter­rible devise : « L’Afrique doit être exploi­tée ». Cela est dans l’inconscient : « Eh, ce sont des Africains!…». Terre d’esclaves. Et cela doit chan­ger avec ce pro­gramme d’investissements, d’éducation, de déve­lop­pe­ment, parce que le peuple afri­cain a tant de richesses cultu­relles, tant ! Et ils ont une grande intel­li­gence : les enfants sont très intel­li­gents et ils peuvent, avec une bonne édu­ca­tion, aller loin. Ce sera la voie à moyen terme. Mais pour le moment, les gou­ver­ne­ments doivent se mettre d’accord pour faire face à cette urgence. Ceci, ici, en Europe.

Allons en Amérique. En Amérique, il y a un impor­tant pro­blème migra­toire en Amérique latine, et il y a aus­si le pro­blème de la migra­tion interne. Dans mon pays, il y a un pro­blème de migra­tion du nord au sud ; les gens quittent la cam­pagne parce qu’il n’y a pas de tra­vail et ils vont dans les grandes villes, et il y a ces méga­poles, ces bidon­villes, et toutes ces choses… Mais il y a aus­si une migra­tion externe vers d’autres pays qui donnent du tra­vail. Pour par­ler concrè­te­ment, vers les Etats-​Unis. Je suis d’accord avec ce que disent les évêques de ce pays. Je suis de leur côté. Merci. 

[Deborah Castellano Lubov, de l’agence « Zenit »]: Nous savons que cer­taines des Eglises du World Council of Churches sont appe­lées « Eglises de la paix », qu’elles croient qu’un chré­tien ne peut pas avoir recours à la vio­lence. Pensez-​vous que l’Eglise catho­lique devrait elle aus­si s’unir à ce que l’on appelle les « Eglises de la paix » et mettre de côté la théo­rie de la « guerre juste » ?

Une expli­ca­tion : pour­quoi parlez-​vous d’« Eglises de la paix » ?

[Deborah Castellano Lubov]: Elles sont consi­dé­rées comme « Eglises de la paix » parce qu’elles ont cette concep­tion, qu’une per­sonne qui a recours à la vio­lence ne peut plus être consi­dé­rée comme chrétienne.

Merci, j’ai com­pris. Vous avez a mis le doigt dans la plaie… Aujourd’hui, au déjeu­ner, un pas­teur a dit que le pre­mier droit humain est peut-​être le droit à l’espérance, et cela m’a plu, et entre un peu dans ce sujet. Nous avons par­lé de la crise des droits humains aujourd’hui. Je pense que je dois com­men­cer par cela pour arri­ver à votre ques­tion. La crise des droits de l’homme semble claire. On parle un peu de droits de l’homme, mais beau­coup de groupes ou cer­tains pays prennent leurs dis­tances. Oui, nous avons des droits humains mais… il n’y a pas la force, l’enthousiasme, la convic­tion, je ne dis pas d’il y a 70 ans, mais d’il y a 20 ans. Et cela est grave, parce que nous devons voir les causes. Quelles sont les causes qui font que nous en sommes arri­vés à cela ? A ce qu’aujourd’hui les droits de l’homme sont rela­tifs. Même le droit à la paix est rela­tif. C’est une crise des droits de l’homme. Je pense que nous devons y réflé­chir à fond.

Ensuite, ce qu’on appelle les « Eglises de la paix ». Je crois que toutes les Eglises qui ont cet esprit de paix doivent s’unir et tra­vailler ensemble, comme nous l’avons dit dans les dis­cours d’aujourd’hui, que ce soit moi ou les autres per­sonnes qui ont pris la parole, et au déjeu­ner, nous en avons par­lé. L’unité pour la paix. Aujourd’hui, la paix est une exi­gence, car il y a un risque de guerre… Quelqu’un a dit : cette troi­sième guerre mon­diale, si elle se fait, nous savons avec quelles armes elle se fera, mais s’il y en a une qua­trième, nous la ferons avec des bâtons, parce que l’humanité sera détruite. L’engagement pour la paix est une chose sérieuse. Quand on pense à l’argent que l’on dépense en arme­ments ! C’est pour­quoi il y a les « Eglises de la paix » : mais c’est le com­man­de­ment de Dieu ! La paix, la fra­ter­ni­té, l’humanité unie… Et tous les conflits, il ne faut pas les résoudre comme Caïn, mais les résoudre par la négo­cia­tion, le dia­logue et les média­tions. Par exemple, nous sommes en crise de média­tions ! La média­tion, qui est une figure juri­dique si pré­cieuse, est en crise aujourd’hui. Crises d’espérance, crises des droits de l’homme, crises des média­tions, crises de paix. Mais ensuite, si vous dites qu’il y a des « Eglises de la paix », je me demande : y a‑t-​il des « Eglises de la guerre » ? Il est dif­fi­cile de com­prendre cela, c’est dif­fi­cile, mais il y a cer­tai­ne­ment des groupes, et je dirais dans presque toutes les reli­gions, des petits groupes, en sim­pli­fiant un peu, je dirai des « fon­da­men­ta­listes », qui cherchent les guerres. Nous aus­si catho­liques en avons quelques-​uns, qui cherchent tou­jours la des­truc­tion. Et il est très impor­tant d’avoir cela sous les yeux. Je ne sais pas si j’ai répondu…

On me dit que les gens demandent le dîner, qu’il y a juste le temps pour arri­ver l’estomac plein… Je vou­drais seule­ment dire un mot, clai­re­ment : aujourd’hui a été une jour­née œcu­mé­nique, véri­ta­ble­ment œcu­mé­nique. Et à déjeu­ner, nous avons dit une belle chose, que je vous laisse pour que vous y pen­siez et que vous y réflé­chis­siez et que vous fas­siez une belle ana­lyse sur cela : dans le mou­ve­ment œcu­mé­nique, nous devons ôter du dic­tion­naire un mot : pro­sé­ly­tisme. C’est clair ? Il ne peut y avoir d’œcuménisme s’il y a du pro­sé­ly­tisme, il faut choi­sir : ou tu as un esprit œcu­mé­nique, ou tu es « pro­sé­lyte ». Merci. »

Sources : vatican.va /​La Porte Latine du 28 juin 2018