Le pape François et l’islam : entre la duperie et l’illusion

Une stra­té­gie non catho­lique entraî­nant le pape aux confins de la foi musulmane.

Lors de l’avant-dernière ses­sion du concile Vatican II, en 1964, fut fon­dé – à l’initiative du car­di­nal Béa – un Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux. Cette ins­ti­tu­tion était loin d’être iso­lée et s’inscrivait plu­tôt dans un ensemble de créa­tions, qui devaient être pro­mises à un bel ave­nir. Chez les pro­tes­tants, en effet, le Conseil Œcuménique des Eglises mit sur pied un Office pour les Relations Inter­religieuses. Sous l’impulsion des ins­tances de l’ONU, naquit la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix (CMRP), qui tint ses pre­mières séances à Kyoto en 1970, à Louvain en 1974, à New-​York en 1979. C’est dans un pareil contexte que les rela­tions spé­ci­fi­que­ment islamo-​chrétiennes trou­vèrent leur expres­sion pri­vi­lé­giée dans l’organisation de col­loques publics, régu­liè­re­ment tenus à par­tir des années 70 : à Cordoue en 1974, à Tunis en 1974, à Tripoli en 1976, encore Cordoue en 1977, à Al-​Azhar en 1978. Pour don­ner une tour­nure encore plus offi­cielle à l’organisation de ces col­loques, la Conférence épis­co­pale fran­çaise mit en place en 1973 un Secréta­riat pour la ren­contre avec les musul­mans, lequel devint ensuite un Service des Rela­tions avec l’Islam (SRI), dont l’orientation se situe à l’avant-garde du moder­nisme conci­liaire. La revue Islamochristiana, publiée annuel­le­ment à par­tir de 1975 par l’Institut Pontifical d’Etudes Arabes et d’Islamologie (PISAI) sert depuis de base d’études.

2. La pre­mière impul­sion ain­si don­née dans les années 70 devait ouvrir la porte à un foi­son­ne­ment aujourd’hui encore inces­sant de groupes et asso­cia­tions en tous genres, dont le point com­mun demeure tou­jours le même : la recherche, du côté catho­lique, d’une idyl­lique ami­tié islamo-​chrétienne. C’est ain­si que l’on vit en 1977 la nais­sance du Groupe de Recherche Islamo-​Chrétien (GRIC), en 1989 la fon­da­tion de l’Association pour le Dialogue Islamo-​Chrétien (ADIC) deve­nue en 1995 l’Association pour le Dia­logue International Islamo-​Chrétien et les Rencontres Interreligieuses, la créa­tion en 1992 du Groupe d’Amitié Islamo-​Chré- tienne ; sans comp­ter de nom­breux groupes locaux, qui, la plu­part du temps, engagent seule­ment quelques catho­liques de ten­dance net­te­ment pro­gres­siste et quelques musul­mans, dans le main­tien d’un dia­logue auto-​suffisant. Depuis ces der­nières années, le nombre de forums de « dia­logue islamo-​chrétien » se mul­ti­plie sur inter­net. Cette mul­ti­pli­ci­té appa­rente se réduit en réa­li­té à deux types d’interven­tion. Une pre­mière caté­go­rie cor­res­pond à des sites qui sont plu­tôt entre les mains des musul­mans, les­quels les uti­lisent, à desti­nation des habi­tants euro­péens, comme autant d’instruments de pro­pa­gande et de sup­po­sée « apo­lo­gé­tique » en faveur de l’Islam[1] : leur but pre­mier est de ras­su­rer les euro­péens et de sus­ci­ter une atti­rance pour l’Islam (un « appel à l’Islam ») d’une façon « adé­quate à la psy­cho­lo­gie occiden­tale ». Une deuxième caté­go­rie cor­res­pond à des sites qui sont plu­tôt tenus par des catho­liques ou des pro­tes­tants et dont l’objectif est le plus sou­vent de pré­sen­ter posi­ti­ve­ment chaque reli­gion, et de sus­citer une réflexion sur les réponses que toutes les reli­gions pour­raient for­mu­ler en com­mun. Ces sites sont conçus par des occi­den­taux et pour des occi­den­taux (qu’ils soient musul­mans ou chré­tiens), et donnent de l’Islam une image hono­rable, en lais­sant croire que celui-​ci peut et doit avoir toute sa place en Occident. Le résul­tat est clai­re­ment expri­mé par cette réac­tion naïve repro­duite dans le jour­nal La Croix du 29 jan­vier 2021 : « Faute de connais­sances, j’avais une vision néga­tive de l’Islam ».

3. L’auteur de ces lignes a par­ti­ci­pé à plu­sieurs de ces forums inter­net et à nombre de ces réunions islamo-​chrétiennes. Le seul résul­tat obser­vable et obser­vé est que les chré­tiens sont inves­tis dans l’islamisation, dans l’accueil de migrants musul­mans, dans la dif­fu­sion d’ouvrages et de vidéo­thèques à la louange de l’Islam. Les véri­tables dis­cussions construc­tives n’ont pas lieu dans ces orga­nismes. Dans le meilleur des cas, « une fois accueillie la diver­si­té comme don­née posi­tive, il faut faire en sorte que les per­sonnes acceptent non seule­ment l’existence de la culture de l’autre mais dési­rent en rece­voir un enri­chis­se­ment. Mon pré­dé­ces­seur Paul VI énon­çait en ces termes sa convic­tion pro­fonde : « L’Eglise doit entrer en dia­logue avec le monde dans lequel elle vit » . [.] Que les croyants soient donc tou­jours prêts à pro­mou­voir des ini­tia­tives de dia­logue inter­cul­tu­rel et inter­re­li­gieux, afin de sti­mu­ler la colla­boration (cf Nostra Aetate) sur des thèmes d’intérêt réci­proque, comme la digni­té de la per­sonne humaine, la recherche du bien com­mun, la construc­tion de la paix[2]. […] Pour être authen­tique, un tel dia­logue doit évi­ter de céder au rela­ti­visme et au syncré­tisme, et être ani­mé d’un res­pect sin­cère pour les autres et d’un esprit géné­reux de récon­ci­lia­tion et de fra­ter­ni­té. J’encourage tous ceux qui se dédient à la construc­tion d’une Europe accueillante, soli­daire »[3] .

4. Ce pro­pos du pré­dé­ces­seur immé­diat de François mani­feste déjà une grande naïve­té et une illu­sion tout aus­si grande, quant à la manière dont les grandes ins­ti­tu­tions isla­miques conçoivent le but géné­ral de ce dia­logue. Mais il y a plus : l’illusion conduit ici à une auto-​censure réelle – alors qu’elle devrait être inac­cep­table – de la Mission évan­gé­li­sa­trice de l’Eglise. Voyons à pré­sent com­ment l’illusion et l’auto-censure se pour­suivent et s’aggravent sous le suc­cesseur de Benoît XVI.

1. Un premier essai de fraternité des croyants

5. En 1978, le père Anawati, op, en sa qua­lité de membre de la délé­ga­tion vati­cane à Al-​Azhar pour le col­loque de dia­logue inter­re­li­gieux, pro­po­sa une confé­rence[4] , dans laquelle il ten­tait de rap­pro­cher les deux reli­gions, catho­lique et musul­mane, dans une vision consen­suelle. Celle-​ci avait pour objet la construc­tion d’un« huma­nisme fon­dé en Dieu ou huma­nisme théo­cen­trique », « consé­quence de la foi en Dieu ». Pour cela, le bon père ne trou­va mieux à faire que de rela­ti­vi­ser la dif­fé­rence de foi entre Islam et catho­licisme, en recou­rant pour cela à deux pro­cé­dés complémentaires.

6. Le pre­mier pro­cé­dé joue sur le conte­nu de la foi. Il consiste à énu­mé­rer les véri­tés de foi appa­rem­ment com­munes aux catho­liques et aux musul­mans, mais sans en indi­quer la teneur pré­cise, moyen­nant quoi s’installe l’équivoque, par exemple en ce qui concerne la foi en un Dieu unique. Car il n’est pas pré­ci­sé ici que, dans la Révélation chré­tienne, il est essen­tiel et non secon­daire d’affirmer que ce Dieu unique est – dans le fond de son Être trans­cen­dant et donc mys­té­rieux – sub­sis­tant en trois per­sonnes : Père Fils et Saint-​Esprit. Il n’est pas dit non plus que dans le Coran il est essen­tiel et non acces­soire de nier que Dieu est Trinité. Le Père Anawati se garde bien d‘affirmer que catho­liques et musul­mans croient les mêmes réa­li­tés, et il ne dit pas non plus que le musul­man n’a pas la foi au sens où l’entend l’Eglise catho­lique. Il passe éga­le­ment sous silence la dis­tinc­tion abso­lu­ment fon­da­men­tale entre :

  • d’une part la foi sur­na­tu­relle du chré­tien, qui accepte toutes les véri­tés révé­lées pour l’unique motif de l’autorité de Dieu révé­lant, foi théo­lo­gale, qui met le fidèle en pos­ses­sion de la Vérité qui est Jésus, le Verbe de Dieu, à la fois révé­lé et révélant ; 
  • d’autre part la foi du musul­man, qui est une croyance pure­ment humaine, laquelle non seule­ment est inca­pable de mettre le croyant musul­man en pos­ses­sion de la Vérité entière qui est Jésus, mais en outre s’oppose réel­le­ment à ce que le croyant musul­man puisse accé­der à la vraie foi théologale.

7. Un tel pro­cé­dé se contente de dire que dans le Coran la Révélation se trouve à l’état réduit ou de manière seule­ment impar­faite[5] . Cela rend incom­pré­hen­sible l’essence reli­gieuse de l’Islam, qui se défi­nit en tant que tel comme le refus des trois prin­ci­paux mys­tères révé­lés par Dieu et confiés à son Eglise, dans le chris­tia­nisme : mys­tère de la Sainte Trinité ; mys­tère de l’Incarnation ; mys­tère de la Rédemption.

8. Le deuxième pro­cé­dé joue sur la dispo­sition du croyant. Il consiste à défi­nir sa foi comme une dimen­sion exis­ten­tielle et rela­tion­nelle entre lui et Dieu. L’attention se porte alors exclu­si­ve­ment, dans l’âme des croyants, chré­tiens et musul­mans, sur la belle et admi­rable atti­tude de sou­mission à l’égard de l’Être sou­ve­rain. Et la contra­dic­tion qui demeure entre les énon­cés objec­tifs de leurs croyances res­pec­tives est tout sim­ple­ment igno­rée. La simi­li­tude et la proxi­mi­té de cette atti­tude d’âme sert de fon­de­ment à la fra­ter­ni­té des croyants, à une sorte d’humanisme théo­cen­tré. Nous retrou­vons cette idée dans le récent dis­cours du Pape en Irak : « Dieu deman­da à Abraham de lever les yeux vers le ciel et d’y comp­ter les étoiles. […] Et aujourd’hui, nous, juifs, chré­tiens et musul­mans, avec nos frères et sœurs d’autres reli­gions, nous hono­rons notre père Abraham en fai­sant comme lui : nous regar­dons le ciel. L’Au-delà de Dieu nous ren­voie à l’autre du frère. Mais si nous vou­lons pré­ser­ver la fra­ter­ni­té, nous ne devons pas perdre de vue le ciel. Nous, des­cen­dance d’Abraham et repré­sen­tants de diverses reli­gions, nous sen­tons avoir avant tout ce rôle : aider nos frères et sœurs à éle­ver le regard et la prière vers le ciel »[6]. Le Pape laisse croire que nous aurions tous, juifs, chré­tiens et musul­mans, une même atti­tude, belle et louable, vis-​à-​vis d’un même Dieu ; mais les dif­fé­rences fon­da­men­tales qui opposent le Judaïsme et l’Islam au Catholicisme, avec les consé­quences qui doivent en décou­ler, sont volon­tai­re­ment tues.

9. Dans la réponse qu’il adres­sa au père Anawati, le sheikh Baraka assure caté­goriquement que l’Islam n’a jamais cru qu’Allah « aurait concé­dé à l’homme de recou­rir à sa rai­son pour orga­ni­ser la socié­té confor­mé­ment à une loi natu­relle, qui cor­res­pon­drait à une nature uni­ver­selle de l’homme en tant que fon­dée sur la rai­son ». D’après lui, ceci s’oppose à la sha­ria et tend à dis­soudre les articles de la croyance isla­mique. Ce sont donc, affirme-​t-​il, de mau­vaises bases pour un dia­logue interre­ligieux, car de telles bases font obs­tacle au rap­pro­che­ment[7].

2. Une stratégie non catholique…

10. Autant dans la décla­ra­tion d’Abou Dhabi, que dans le dis­cours en Irak, le Pape François tait volon­tai­re­ment le Nom de Jésus ; le Christ n’est nom­mé ni direc­te­ment ni indi­rec­te­ment, l’ordre social chré­tien, qui a tou­jours été décrit par les Papes comme la source de paix ici-​bas, n’est évi­dem­ment pas abor­dé. Le Pape a choi­si d’adopter la même tac­tique que le Père Anawati : tac­tique qui n’est ni celle d’un huma­nisme véri­ta­ble­ment catho­lique, lequel trouve dans la foi la source de l’ordre et de la paix ; ni celle d’un huma­nisme athée, lequel pense trou­ver la source de la paix dans une huma­ni­té libé­rée de toute véri­té impo­sée ; mais celle d’un sup­po­sé huma­nisme théo­cen­tré. Celui-​ci pense trou­ver la source de la paix dans le fait que les hommes adoptent tous une atti­tude de croyants, qui les met en rela­tion exis­ten­tielle avec Dieu, quand bien même leurs croyances res­pec­tives por­te­raient sur des objets contra­dic­toires. La consé­quence immé­diate, d’ailleurs assu­mée par le Pape François, est que celui qui adopte une pareille tac­tique se voit bien obli­gé d’abandonner le point de vue exclu­sif de la doc­trine catho­lique, et de taire le seul moyen effi­cace pour obte­nir la paix : Notre Seigneur Jésus Christ, vrai Roi des Nations.

11. L’on peut certes conce­voir à quel point cette tac­tique soit ten­tante, à l’ère du mon­dia­lisme où il appa­raît clai­re­ment que le dis­cours de l’Eglise sur la royau­té du Christ a fort peu de chances d’être accep­té. C’est d’ailleurs la ten­ta­tion à laquelle a suc­com­bé le concile Vatican II, bien avant Benoît XVI et François. Mais n’est-ce pas pré­ci­sé­ment avec la doc­trine sociale du Christ Roi que la foi catho­lique se donne pour ce qu’elle est ? Saint Paul ne disait-​il pas : « Priez pour nous, afin que Dieu nous ouvre une porte pour la parole, et qu” ain­si je puisse annon­cer le mys­tère du Christ »[8]. L’Apôtre mon­trait ain­si que seule la foi en Jésus et notre union à Lui peuvent unir les hommes en les pro­té­geant contre les erreurs : « … jus­qu’à ce que nous soyons tous par­ve­nus à l’u­ni­té de la foi et de la connais­sance du Fils de Dieu […] afin que nous ne soyons plus des enfants, flot­tants et empor­tés à tout vent de doc­trine, par la trom­pe­rie des hommes, par leur astuce pour induire en erreur ; mais que, confes­sant la véri­té, nous conti­nuions à croître à tous égards dans la cha­ri­té en union avec celui qui est le chef, le Christ »[9] . Saint Paul affir­mait de la sorte que, loin d’être une reli­gion par­mi d’autres, la reli­gion de Jésus Christ est l’unique vraie reli­gion, la reli­gion uni­ver­selle : « Ce mys­tère, c’est que les non-​Juifs sont héri­tiers avec les Juifs, et membres du même corps et qu’ils par­ti­cipent à la pro­messe de Dieu en Jésus-​Christ par l’Evangile. C’est à moi, le moindre de tous les saints, qu’a été accor­dée cette grâce d’an­non­cer par­mi les non-​Juifs la richesse incom­pré­hen­sible du Christ »[10]. N’est-ce pas cela que nous atten­dons de celui à qui a été confié le rôle de « pro­té­ger sain­te­ment et expo­ser fidè­le­ment le dépôt de la foi »[11] ? N’est-ce-pas cela que nous devons attendre du suc­ces­seur de saint Pierre, du Pape, pas­teur et doc­teur de tous les chrétiens ?

12. Le Pape Pie XII s’est déjà trou­vé confron­té aux mêmes dif­fi­cul­tés que François, face à un monde qui se déchi­rait. Comment réagit-​il ? Proposa-​t-​il aux croyants des dif­fé­rentes reli­gions mono­théistes de faire mon­ter vers le Dieu unique la prière com­mune des enfants d’Abraham ? Non. Pie XII a rap­pe­lé de manière pré­cise quel devait être le rôle de l’Eglise pour l’instau­ration de la paix mon­diale. L’Eglise doit contri­buer à l’instauration de cette paix en prê­chant un ordre pro­pre­ment chré­tien et catholique :

« Quelle devra donc être la contri­bu­tion de l’Eglise à la paix ? quel sera le titre ju­ridique, quelle sera la nature par­ti­cu­lière de sa contri­bu­tion ? Son titre juri­dique est le Fils éter­nel de Dieu fait homme, dont le nom est Princeps Pacis, le Prince de la Paix. Prince et fon­da­teur de la paix, tel est le carac­tère du Sauveur et Rédemp­teur du genre humain. Sa haute et divine mis­sion est d’établir la paix entre cha­cun des hommes et Dieu, entre les hommes eux-​mêmes et entre les peuples. Mais le Sauveur divin est aus­si le chef invi­sible de l’Eglise ; voi­là pour­quoi sa mis­sion de paix conti­nue à sub­sis­ter et à valoir dans l’Eglise. [.] Nous nous voyons dans la néces­si­té de décla­rer : le monde est bien éloi­gné de l’ordre vou­lu par Dieu dans le Christ, ordre qui garan­tit une paix réelle et durable. Ce regard convain­cra tout obser­vateur impar­tial que le nœud du pro­blème de la paix est pré­sen­te­ment d’ordre spiri­tuel, qu’il est défi­cience ou défaut spi­ri­tuel. Un pro­fond sens chré­tien manque trop dans le monde aujourd’hui, et les vrais et par­faits chré­tiens sont trop rares. C’est ain­si que les hommes eux-​mêmes mettent obs­tacle à la réa­li­sa­tion de l’ordre vou­lu par Dieu ».

Pie XII, Radio-​message au monde entier du 24 décembre 1951.

13. Le Pape conti­nuait en met­tant en garde contre une fausse paix qui, refu­sant la source de la paix qu’est le Christ, et son ins­tru­ment l’Eglise, se condamne à ne jamais exister :

« Ce monde ne parle que de paix et il n’a pas de paix ; il reven­dique pour soi tous les titres juri­diques pos­sibles et impos­sibles pour éta­blir la paix, mais il ne connaît ou ne recon­naît pas la mis­sion paci­fi­ca­trice qui vient direc­te­ment de Dieu, la mis­sion de paix de l’autorité reli­gieuse de l’Eglise ».

14. Allant plus loin, Pie XII dénon­çait la fausse paix que prêche aujourd’hui le Pape François :

Mais « si l’on enlève à l’autorité reli­gieuse de l’Eglise ce qui est pré­sup­po­sé pour son action effi­cace en faveur de la paix, on aggrave encore la condi­tion tra­gique du monde moderne, déjà si bou­le­ver­sé. La défec­tion de la foi chré­tienne par beau­coup d’hommes a pous­sé à cette faute presque into­lé­rable. Et l’on dirait que Dieu a répon­du au crime, qui consiste à s’éloi­gner du Christ, par le fléau d’une menace per­ma­nente pesant sur la paix ».

15. En se pla­çant comme il le fait sur un ter­rain qui exclut d’avance le rôle de Jé­sus Christ et de la vraie reli­gion, le Pape n’entrave-t-il pas la liber­té de l’Eglise et sa cha­ri­té mis­sion­naire ? En tout état de cause, il court le risque bien réel de se faire dépas­ser par de plus fins stra­tèges. C’est d’ailleurs ce qui semble être arri­vé en Irak. Car le Pape y a subi trois reten­tis­sants échecs.

16. Le pre­mier échec du Pape fut celui de la réunion inter­re­li­gieuse tenue à Ur. Fran­çois vou­lut y convier tous les des­cen­dants de la foi d’Abraham, dans cette pers­pec­tive de paix et de coexis­tence com­mune. Or les Juifs man­quèrent à l’appel, les auto­ri­tés ira­kiennes et chiites n’acceptant pas leur présence.

17. Le deuxième échec fut celui de l’entre­vue orga­ni­sée à Najaf, où le Pape devait ren­con­trer l’Ayatollah Sistani. Ce der­nier refu­sa de signer la décla­ra­tion d’Abou Dhabi sur la fra­ter­ni­té universelle.

18. La troi­sième humi­lia­tion eut lieu lorsque le Pape ne put évi­ter d’entendre les expli­ca­tions franches et cour­toises don­nées par l’Ayatollah Sistani lors de cette même entre­vue. Celui-​ci indi­qua en effet au Pape les rai­sons pro­fondes qui l’empêchaient de sous­crire à la décla­ra­tion d’Abou Dhabi. La pre­mière rai­son de ce refus est théo­lo­gique et concerne la défi­ni­tion de la fra­ter­ni­té. « L’Ayatollah Sistani a un dic­ton, j’espère le rap­pe­ler cor­rec­te­ment : Les hommes sont soit frères par la reli­gion, soit égaux par la créa­tion »[12]. Il s’agit d’une parole de l’imam Ali, qui borne la fra­ter­ni­té (autre que celle de la famille) à la vraie foi en Allah et ne recon­naît l’appartenance de tous les êtres humains qu’à une éga­li­té de nature. L’Ayatollah n’accepte pas de signer une décla­ra­tion basée sur un lan­gage équi­voque, où chaque par­tie donne un sens dif­férent au texte à signer. La seconde rai­son est d’ordre poli­tique. Car ce que les pays de l’Islam attendent de la part du Pape ce ne sont pas des paroles mais des actes. Sistani affirme que les méfaits actuels d’ordre humain, social et maté­riel, décrits dans la décla­ra­tion d’Abou Dhabi sont sur­tout dus aux guerres. Sans détour, il accuse les grandes puis­sances qui mènent ces guerres et bafouent les droits humains, et donne en pre­mier exemple le peuple pales­ti­nien oppri­mé. En consé­quence le deuxième rôle des chefs reli­gieux est d’aider ces mêmes puis­sances à reje­ter le lan­gage de la guerre et à ne pas faire pri­mer leurs inté­rêts parti­culiers sur le droit des peuples à vivre dans la liber­té et la digni­té. En outre, les chefs reli­gieux doivent pro­té­ger les peuples meur­tris par ces guerres, comme cela a été fait en Irak. L’Ayatollah paraît ain­si ren­voyer le Pape à sa propre responsabi­lité, afin qu’il agisse sur les gou­ver­ne­ments occi­den­taux pour faire ces­ser les guerres. Plutôt que de mul­ti­plier les décla­ra­tions à double sens.

19. L’Ayatollah n’a pas accep­té le lan­gage de l’équivoque. Mais avec cela, il a pro­fi­té de l’illusion iré­nique du Pape, pour se ser­vir du chef de l’Eglise catho­lique comme d’un porte-​parole grâce auquel il lui a été pos­sible de don­ner à l’ensemble du monde occi­den­tal une vision très satis­fai­sante de l’action chiite en Irak.

3. … entraînant le pape aux confins de la foi musulmane

20. Le Pape com­men­ça son dis­cours à Ur en affir­mant : « Dans ces étoiles, Abraham vit la pro­messe de sa pos­té­ri­té, il nous vit. Et aujourd’hui, nous, juifs, chré­tiens et musul­mans, nous hono­rons notre père Abraham ». Dans la prière qu’il réci­ta ensuite, il nomme Abraham « notre père com­mun dans la foi, à nous, fils et filles d’Abraham appar­te­nant au Judaïsme, au Christianisme et à l’Islam ». En tenant de pareils pro­pos, se rend-​il compte qu’il se fait plus proche de la doc­trine musul­mane que de la doc­trine de l’Eglise ?

Rappelons que, pour l’Islam, la foi d’Abraham est celle du mono­théisme pur (hanif) qui n’associe rien à Dieu : « Ils ont dit : soyez juifs ou chré­tiens et vous serez bien gui­dés. Dis : plu­tôt la reli­gion d’Abraham, véri­ta­ble­ment mono­théiste (hanif) et il n’était pas du nombre des asso­cia­teurs »[13] . Aux yeux de l’Islam, juifs et chré­tiens ont peu à peu dévié de cette foi d’Abraham, Mahomet fut alors envoyé pour les rame­ner au mono­théisme, mais ils ne l’acceptèrent pas et depuis ils res­tent à mi-​chemin entre croyance et incroyance : « Dis : Nous croyons en Dieu, à ce qu’Il nous a révé­lé, à ce qu’Il a révé­lé à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob et aux Tribus, à ce qu’ont reçu de leur Seigneur Moïse, Jésus et les pro­phètes. Nous ne fai­sons aucune dis­tinc­tion entre eux, et c’est à Dieu que nous nous sou­met­tons »[14]. « Certes, ceux qui ne croient pas en Dieu et en Ses messa­gers, qui cherchent à créer une dis­tinc­tion entre Lui et Ses mes­sa­gers, qui disent : « Nous croyons en cer­tains d’entre eux, mais pas aux autres » et qui cherchent à prendre un che­min inter­mé­diaire (entre la foi et l’incroyance) : les voi­là les véri­tables mécréants. Et nous avons pré­pa­ré pour eux un châ­ti­ment avi­lis­sant. Mais ceux qui croient en Dieu et en Ses mes­sa­gers, et qui ne font aucune dis­tinc­tion entre ces der­niers, voi­là ceux à qui Dieu don­ne­ra leur récom­pense. Et Dieu est Pardonneur et Miséricordieux »[15].

Certains termes reli­gieux employés dans la décla­ra­tion d’Abou Dhabi y revêtent un sens islamique

22. D’autre part, cer­tains termes reli­gieux employés dans la décla­ra­tion d’Abou Dhabi y revêtent un sens islamique.

Il est en effet ques­tion de « la compréhen­sion de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains ». Le mot « grâce » est ici pris au sens isla­mique d’un bien­fait natu­rel venant de Dieu. Pris en son sens catho­lique, ce mot expri­me­rait une grave erreur, et sous-​entendrait que tout homme est enfant de Dieu par la grâce sanc­ti­fiante, en rai­son même de sa création.

Il est encore ques­tion de « l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous ». Le mot « salut » est employé dans la doc­trine chré­tienne en fonc­tion du péché qui nous empêche d’entrer dans la Vie éter­nelle. Obtenir le salut, c’est sor­tir du péché et ce salut est appor­té par le Christ qui expie nos péchés, notion que l’Islam refuse caté­go­ri­que­ment. Il s’agit ici, dans le sens que l’Islam donne à ce mot, d’un salut pour la vie de l’humanité sur terre.

Une autre expres­sion où il est dit : « Nous, croyants en Dieu, dans la ren­contre finale avec Lui et dans Son Jugement » est une expres­sion typi­que­ment islamique.

23. Il est encore dit que « le plu­ra­lisme et les diver­si­tés de reli­gion, de cou­leur, de sexe, de race et de langue sont une sage volon­té divine ». Au-​delà de l’hérésie qu’elle véhi­cule assez net­te­ment[16], cette phrase donne l’expression de la pure doc­trine musul­mane. Les com­men­ta­teurs musul­mans ne s’y sont pas trom­pés : « Ce fai­sant, on aban­donne toute pré­ten­tion à un exclu­si­visme apo­lo­gé­tique qui dénie avec arro­gance que l’autre reli­gion puisse être révé­lée par Dieu »[17]. Or c’est bien là la pierre d’achoppement : alors que le Co­ran affirme que l’Evangile a été révé­lé par Dieu, l’Eglise a tou­jours affir­mé que l’Islam n’est nul­le­ment révé­lé par Dieu, parce qu’il ne pré­sente aucun signe réel de révé­la­tion, aucun motif de cré­di­bi­li­té, mais porte au contraire en lui les marques don­nées par la Sainte Ecriture, six siècles aupa­ra­vant, pour recon­naître les anti­christs. Et pour­tant … le Pape a signé le texte com­por­tant cette pro­fes­sion de foi musul­mane, fidèle en cela à son aver­sion pour ce qu’il qua­li­fie de « pro­sé­ly­tisme » et qui est en réa­li­té l’expression la plus authen­tique de l’esprit mis­sion­naire de l’Eglise.

24. Enfin, d’autres affir­ma­tions servent de pro­lon­ge­ment à cette stra­té­gie de l’Action Islamique Culturelle, dont l’objectif est d’utiliser une auto­ri­té morale occi­den­tale pour aider les euro­péens à accep­ter l’islamisation, et dis­cul­per celle-​ci de toute violence :

« La rela­tion entre Occident et Orient est une indis­cu­table et réci­proque néces­si­té ; afin que tous les deux puissent s’enrichir réci­pro­que­ment de la civi­li­sa­tion de l’autre, par l’échange et le dia­logue des cultures. L’Occident pour­rait trou­ver dans la civi­li­sa­tion de l’Orient des remèdes pour cer­taines de ses mala­dies spi­ri­tuelles et reli­gieuses cau­sées par la domi­na­tion du maté­ria­lisme ». Le texte affirme ici sans ambages que les mala­dies spi­ri­tuelles et reli­gieuses de l’Occident vont trou­ver leur remède non dans l’Eglise romaine mais dans la civi­li­sa­tion de l’Orient – c’est-à-dire dans l’Islam inter­ve­nant à l’occasion d’une décla­ra­tion interreligieuse.

« Le dia­logue entre les croyants consiste à se ren­con­trer dans l’énorme espace des valeurs spi­ri­tuelles, humaines et sociales com­munes. Il consiste aus­si à évi­ter les dis­cus­sions inutiles ». Grâce à l’expérience de plus d’un demi-​siècle de dia­logue, nous savons à pré­sent ce qu’il faut entendre par « dis­cus­sions inutiles » : le désir de conver­tir autrui, et de lui mon­trer que sa reli­gion ne vient pas de Dieu.

« De même nous décla­rons – fer­me­ment – que les reli­gions n’incitent jamais à la guerre et ne sol­li­citent pas des sen­ti­ments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la vio­lence ou à l’effusion de sang. Ces mal­heurs sont le fruit de la dévia­tion des ensei­gne­ments reli­gieux. […] Le ter­ro­risme détes­table n’est pas dû à la reli­gion – même si les ter­ro­ristes l’ins­trumentalisent ». [.] « Au nom de l’âme humaine inno­cente que Dieu (Allah) a inter­dit de tuer, affir­mant que qui­conque tue une per­sonne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que qui­conque en sauve une est comme s’il avait sau­vé l’humanité entière ». Cette cita­tion alté­rée et tron­quée du Coran (5.32), elle-​même para­phrase du Talmud, modi­fie son véri­table sens cora­nique. Ce sens est que Dieu n’autorise à tuer des per­sonnes que si elles sont cou­pables de meurtre ou de corrup­tion sur la terre. Le ver­set sui­vant expli­cite : « ceux qui font la guerre contre Allah et son Prophète, qui s’efforcent de semer la cor­rup­tion sur la terre, qu’ils soient tués ou cru­ci­fiés, ou que soient cou­pées leur main et leur jambe oppo­sées, ou qu’ils soient expul­sés du pays ». L’on reste conster­né de ce qu’un Pape ait pu signer de telles affir­mations, issues du Coran pré­sen­té comme étant la parole de Dieu.

25. De tout ce qui pré­cède, il res­sort assez clai­re­ment que la démarche entre­prise par le Pape François n’est que l’un des mul­tiples aspects d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion accom­plie par l’Islam, au pré­ju­dice des socié­tés non musul­manes de l’Occident. Au grand scan­dale sur­tout des catho­liques, dont la foi subit une alté­ra­tion sans pré­cé­dent. Le chef actuel de l’Eglise en porte désor­mais la grave res­pon­sa­bi­li­té, devant Dieu et devant les hommes.

Notes de bas de page

  1. Par exemple, le « forum de dia­logue islamo-chrétien.com »[]
  2. Paul VI, Encyclique Ecclesiam suam du 6 août 1964, n° 67.[]
  3. Benoît XVI, Message à l’occasion de la jour­née d’études sur le dia­logue entre cultures et reli­gions, , le 3 décembre 2008.[]
  4. Cf. l’article « Les acteurs et leur stra­té­gie dans le monde musul­man » dans le numé­ro de juin 2021 du Courrier de Rome.[]
  5. Ainsi pro­cède Jean-​Paul II dans son livre in Entrez dans l’Espérance.[]
  6. François, Discours tenu dans la plaine d’Ur, lors de la ren­contre inter­re­li­gieuse au cours du voyage apos­to­lique en Irak, le 6 mars 2021.[]
  7. Cf l’étude du Père Emmanuel Pisani, op, Le dia­logue islamo-​chrétien à l’épreuve : Père Anawati, op ‑D> Baraka. Une contro­verse au ving­tième siècle, L’Harmattan, 2014. Le Père Emmanuel Pisani, domi­ni­cain de Montpellier et membre de l’IDEO (l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales du Caire) est Directeur de l’ISTR de l’Institut Catholique de Paris. Il enseigne l’is­la­mo­lo­gie à Paris, Lyon et Rome. Il a sou­te­nu une thèse de doc­to­rat en phi­lo­so­phie et théo­lo­gie sur les hété­ro­doxes et les non musul­mans dans la pen­sée d’al-​Cazâlï.[]
  8. Col, IV, 3.[]
  9. Eph, IV, 14–16.[]
  10. Eph, III, 6–9.[]
  11. Concile Vatican I, consti­tu­tion Pastor Aeternus, cha­pitre IV, DS 3076.[]
  12. Pape François, Conférence de presse lors du vol de retour du voyage en Irak, le 8 mars 2021.[]
  13. Coran 2.135[]
  14. Coran 3.84–85[]
  15. Coran 4:150–152[]
  16. Voir l’article « François et le dogme (II) » dans le numé­ro de février 2019 du Courrier de Rome.[]
  17. Commentaire de la Déclaration d’Abou Dhabi éla­bo­ré par un groupe inter­na­tio­nal de savants et intel­lec­tuels musul­mans, dis­po­nible sur le site : www.christians-muslims.com[]

FSSPX

M. l’ab­bé Guillaume GAUD est actuel­le­ment Directeur du Séminaire Saint Curé d’Ars de Flavigny sous l’au­to­ri­té de la Maison Générale et donc supé­rieur majeur. Il est connu pour ses com­pé­tences à pro­pos de l’Islam.