Le combat de la nouvelle messe

De Vatican II à l’ac­tion du père Bugnini, voi­ci résu­mée la genèse de la nou­velle messe et syn­thé­ti­sées les graves défaillances qu’elle contient – défaillances deve­nues des armes dans une bataille inique contre la foi.

L’encyclique Mediator Dei de Pie XII est une véri­table somme sur la litur­gie. Écrite en 1947, elle ne par­vint pour­tant pas à détour­ner les réfor­ma­teurs de leurs pro­jets. Au contraire, ceux-​ci ont été capables de pro­fi­ter de chaque allu­sion de l’encyclique qui leur sem­blait favo­rable pour faire accroire (à ceux qui n’avaient pas lu l’encyclique) que la trans­for­ma­tion de la litur­gie était le sou­hait pro­fond du Saint-​Père. Par exemple, après une apo­lo­gie du latin, le pape consta­tait que l’introduction de quelques prières en langue ver­na­cu­laire pou­vait être très pro­fi­table aux fidèles [1]. S’emparant de cette remarque, les nova­teurs insi­nuaient que la messe pour­rait ne plus être célé­brée en latin. Ou encore, alors que Pie XII condam­nait à plu­sieurs reprises « l’archéologisme exces­sif » qui vou­lait res­sus­ci­ter des rites que l’Église avait fina­le­ment écar­tés, il recon­nais­sait que, par­fois, « telles ins­ti­tu­tions, que le temps avait effa­cées, sont de nou­veau remises en usage ». Cela a suf­fi aux litur­gistes modernes pour pro­po­ser la concé­lé­bra­tion de la messe ou l’introduction de la « prière uni­ver­selle » après l’évangile ou même la com­mu­nion dans la main. Et ain­si ce n’était pas seule­ment le texte de l’encyclique qui était détour­né de sa fin, mais c’étaient les livres litur­giques les plus anciens qui étaient abu­si­ve­ment uti­li­sés pour intro­duire une théo­lo­gie de la messe que la Tradition catho­lique n’a jamais connue.

Les choses chan­gèrent avec Vatican II. Nul n’est besoin doré­na­vant d’interpréter les textes du magis­tère pour favo­ri­ser la révo­lu­tion litur­gique. C’est « la révo­lu­tion en tiare et en chape » pré­pa­rée par la franc-​maçonnerie ou « le coup de maître de Satan » qui consiste à faire perdre la foi au nom de l’obéissance. Les auto­ri­tés se mettent au ser­vice d’une « Église conci­liaire » qui a d’autres pré­oc­cu­pa­tions que le salut des âmes.

Dès le 11 octobre 1963, alors que les dis­cus­sions conti­nuaient dans l’aula conci­liaire – la Constitution sur la litur­gie ne sera en effet votée que le 4 décembre -, Paul VI fit deman­der au père Annibale Bugnini (qui fut ain­si rap­pe­lé d’un exil d’une année [2]) de consti­tuer un groupe d’étude pour mettre en place le plus rapi­de­ment pos­sible les réformes que le concile deman­de­rait. Le 3 jan­vier 1964, le pape le nom­ma secré­taire de la nou­velle com­mis­sion pour la mise en appli­ca­tion du décret conci­liaire sur la litur­gie, qui n’avait donc été approu­vé qu’un mois aupa­ra­vant. Il dépen­dait direc­te­ment du pape qui sui­vait atten­ti­ve­ment les tra­vaux de la réforme litur­gique. Au dire du père Bugnini, Paul VI reli­sait atten­ti­ve­ment tous les docu­ments pré­pa­rés par cette com­mis­sion, sans que ce tra­vail pas­sât par la Congrégation des rites.

Violence pour imposer le nouveau rite

Dès le début de la crise, les « tra­di­tio­na­listes » étaient inquiets de devoir s’opposer à l’autorité, de sem­bler se sépa­rer du pape. Les fidèles catho­liques for­més par les écrits contre-​révolutionnaires du magis­tère de tou­jours, ne tombaient-​ils pas dans une forme sub­tile de libé­ra­lisme en s’élevant au-​dessus de l’Église ensei­gnante ? Qu’un évêque se soit levé pour défendre la Tradition fut un grand sou­la­ge­ment pour ces âmes sou­cieuses de fidé­li­té, mais cela n’enlevait pas le scan­dale d’une hié­rar­chie d’institution divine entraî­nant toute l’Église dans une forme de pro­tes­tan­tisme. Pour ras­su­rer ces fidèles de la pre­mière heure, Mgr Marcel Lefebvre émet­tait un doute sur l’origine exacte des nou­veaux rites. La confu­sion dans laquelle s’est dérou­lée la pro­mul­ga­tion du nou­veau mis­sel légi­ti­mait une telle atti­tude [3]. Le pape avait-​il vrai­ment lu les textes de la nou­velle litur­gie ? L’intention du pape pouvait-​elle être vrai­ment que les fidèles catho­liques per­dissent la foi de tou­jours ? Sans juger de l’origine exacte de la réforme, le fon­da­teur de la Fraternité Saint-​Pie X encou­ra­geait les âmes à reje­ter cette litur­gie fal­si­fiée afin de ne pas mettre leur salut éter­nel en dan­ger. La pro­fes­sion publique de la foi est en effet un devoir grave qui touche au bien com­mun de toute l’Église. Il fal­lait sau­ve­gar­der le tes­ta­ment de Notre-​Seigneur et la voie royale de la sanc­ti­fi­ca­tion. À ce moment-​là le sémi­naire d’Écône était le seul au monde qui for­mait des prêtres pour célé­brer la messe tra­di­tion­nelle, et Mgr Lefebvre était le seul évêque qui ordon­nait ses can­di­dats au sacerdoce.

Mais il fal­lut se rendre à l’évidence. Le pape Paul VI savait très bien ce qu’il fai­sait. C’était sa volon­té que la messe fût célé­brée selon le rite qu’il avait réfor­mé. C “était « sa » messe et qui­conque pré­ten­dait être « en com­mu­nion » avec lui devait aban­don­ner l’ancienne litur­gie. Un mois avant la pre­mière grande céré­mo­nie d’ordinations à Écône, le pape insis­tait : « L’adoption du nou­vel ordo missæ n’est pas du tout lais­sé au libre arbitre des prêtres ou des fidèles… Le nou­vel ordo a été pro­mul­gué pour être sub­sti­tué à l’ancien, après une mûre réflexion, et à la suite des ins­tances du concile Vatican II [4]. » Après des dis­cours sem­blables et après les peines cano­niques qui frap­pèrent Mgr Lefebvre à la suite des ordi­na­tions du mois de juin, les catho­liques fai­saient face à une épreuve inouïe. Il fal­lait défendre la foi catho­lique – la foi que le pape a la mis­sion de prê­cher – et en même temps s’opposer publi­que­ment au pape.

Dans la pré­ci­pi­ta­tion des réformes conci­liaires, il est cer­tain que Paul VI n’a pas pu poser le juge­ment requis en une matière si impor­tant, néan­moins il a vou­lu la nou­velle litur­gie qui porte son nom à jamais. Alors que le pape saint Pie V n’avait vou­lu que retrou­ver le mis­sel tel que l’Antiquité chré­tienne et le début du Moyen Âge l’avaient conçu, la com­mis­sion ins­ti­tuée par Paul VI a fabri­qué un nou­veau rite sans lien avec la Tradition.

Paul VI ne pou­vait pas non plus igno­rer la pro­pa­ga­tion des abus litur­giques dans le monde entier et la per­plexi­té d’un grand nombre de catho­liques. Elles n’étaient d’ailleurs que les consé­quences pré­vi­sibles de réformes impré­cises – avec de « mul­tiples faci­li­tés de choix [5] » – qui encou­ra­geaient les prêtres à l’innovation « en orga­ni­sant la messe [6] » avec la par­ti­ci­pa­tion des fidèles.

Alors que les céré­mo­nies par­fois sacri­lèges jouis­saient de la pro­tec­tion des auto­ri­tés – du moins n’étaient-elles l’objet d’aucune sanc­tion -, les prêtres dési­reux de res­ter fidèles au mis­sel tra­di­tion­nel étaient impi­toya­ble­ment pour­chas­sés. Beaucoup sont morts de cha­grin. Mgr Lefebvre racon­tait, par exemple, l’histoire d’un prêtre de sa congré­ga­tion des Pères du Saint-​Esprit à qui ses supé­rieurs avaient inter­dit de repar­tir en Afrique (il était venu en France pour bénir le mariage d’une nièce) parce qu’il conti­nuait à célé­brer la messe de son ordi­na­tion. Obligé de res­ter dans sa famille, il est mort en réci­tant les prières de la litur­gie tra­di­tion­nelle. Sur le faire-​part, sa sœur a pu faire ins­crire : « Mort pour avoir conti­nué à célé­brer la messe de saint Pie V. » Le dos­sier de Fideliter n° 238 (juillet-​août 2017) a racon­té la résis­tance de ce prêtre.

Et com­bien d’autres ont été misé­ri­cor­dieu­se­ment rap­pe­lés à Dieu pour ne pas avoir à s’opposer à la hié­rar­chie deve­nue tyran­nique ? D’autres pour­tant ont obéi, la mort dans l’âme. Certains conser­va­teurs ont encou­ra­gé cette obéis­sance en se démar­quant publi­que­ment de la résis­tance dont Mgr Lefebvre deve­nait, mal­gré lui, le sym­bole. Le monas­tère de Solesmes par exemple, qui avait été au centre de la défense du magis­tère tra­di­tion­nel des papes durant le Concile, a tout de suite adop­té la nou­velle messe et l’a justifiée.

La foi combattue

Dès le mois de mai 1971, à peine six mois après la pro­mul­ga­tion de la nou­velle messe, Monseigneur pou­vait faire cette remarque : « Il est curieux de voir que dès qu’on a adop­té toute cette litur­gie il y a quelque chose qui se pro­duit dans les com­mu­nau­tés : une divi­sion, des luttes intes­tines, des faits qui détruisent les com­mu­nau­tés, qui détruisent les paroisses, qui détruisent les familles. C’est un virus qui vient à l’intérieur des familles, à l’intérieur de l’Église et qui fait tout écla­ter [7]. »

La nou­velle messe est ani­mée d’un autre esprit que celui qui souffle dans l’Église depuis la Pentecôte. Elle mine la foi catho­lique pour conduire ceux qui y assistent à une autre reli­gion. Cette autre reli­gion est-​elle celle du pro­tes­tan­tisme ? L’accent mis sur l’assemblée des fidèles dont le prêtre n’est plus que le pré­sident, l’aspect de repas que prend la nou­velle célé­bra­tion jointe à une édul­co­ra­tion de tout ce qui rap­pelle la jus­tice divine, l’accent mis sur les lec­tures de la Bible alors que tant de signes de res­pect de la pré­sence réelle au Saint-​Sacrement dis­pa­raissent donnent l’impression d’une pro­tes­tan­ti­sa­tion du culte. Quand les fidèles catho­liques ont appris que plu­sieurs pas­teurs pro­tes­tants étaient pré­sents aux ses­sions de tra­vail qui ont abou­ti au nou­veau mis­sel, leurs appré­hen­sions se trou­vaient confir­mées. « Nous avons eu la joie de béné­fi­cier… de la pré­sence active d’observateurs délé­gués par les autres Églises chré­tiennes », disait Mgr René Boudon [8]. D’ailleurs cette réforme n’est-elle pas en har­mo­nie avec le nou­vel œcu­mé­nisme qui fait dis­pa­raître tout ce qui peut déplaire aux non-catholiques ?

Il est indé­niable que la nou­velle messe est impré­gnée d’un esprit pro­tes­tant. Les pas­teurs fidèles à la pré­ten­due réforme de Martin Luther qui ont décla­ré pou­voir désor­mais uti­li­ser le mis­sel catho­lique (de Vatican II) pour célé­brer la « Cène » l’ont bien com­pris. Mais une ana­lyse plus pous­sée des textes oblige à conclure que le mal est bien plus grave. La litur­gie réfor­mée de Vatican II ne se réduit pas à une pro­fes­sion de foi édul­co­rée ; elle est l’expression d’une nou­velle théo­lo­gie qui n’est ni catho­lique ni pro­tes­tante. Reprenons les trois points de doc­trine que les études oppo­sées à la nou­velle messe ont tou­jours sou­li­gnés et voyons ce qui se cache sous les appa­rences protestantes.

1. Le « peuple sacer­do­tal » Les pro­tes­tants nient que qui­conque puisse se poser en média­teur entre les fidèles et le Christ. Les prêtres sont rem­pla­cés par des pré­di­ca­teurs qui n’ont pas d’autres pré­ten­tions que de pré­sen­ter les textes sacrés. Les pro­tes­tants se ras­semblent, mais le culte ren­du à Dieu ne peut être qu’une réponse per­son­nelle de foi, la com­mu­nau­té n’apportant qu’un sou­tien social. Mais tout autre est la pen­sée de l’Église conci­liaire. Selon elle, la litur­gie est essen­tiel­le­ment l’œuvre de la com­mu­nau­té. « Formant avec le Christ-​Tête “comme une unique per­sonne mys­tique”, l’Église agit dans les sacre­ments comme “com­mu­nau­té sacer­do­tale”, “orga­ni­que­ment struc­tu­rée” : par le bap­tême et la confir­ma­tion, le peuple sacer­do­tal est ren­du apte à célé­brer la litur­gie [9]. » Ce ne sont plus les prêtres qui célèbrent et qui per­mettent aux fidèles de s’unir à une action qu’ils ne peuvent accom­plir, mais c’est le peuple de Dieu ras­sem­blé par les prêtres qui offre à Dieu ses louanges. « Le minis­tère ordon­né ou sacer­doce minis­té­riel (Lumen gen­tium n° 10) est au ser­vice du sacer­doce bap­tis­mal [10]. » Le prêtre n’est pas un simple pré­di­ca­teur (pro­tes­tan­tisme), il n’est pas non plus l’unique média­teur qui renou­velle seul le sacri­fice de Notre-​Seigneur (foi catho­lique), mais il est pré­sident de l’assemblée qui devient « eucha­ris­tique » grâce à lui. Le sacer­doce est qua­li­fié de « minis­té­riel » non pas d’abord par rap­port au Christ, mais rap­port au peuple. Il est le sacre­ment du « Christ-​Tête » c’est-à-dire qu’il rend pré­sent le Christ qui ras­semble son Église.

2. Une messe non pro­pi­tia­toire Les pro­tes­tants ne croient pas qu’il puisse y avoir la moindre œuvre satis­fac­toire après le sacri­fice de la Croix, mais ils croient à la notion et au devoir de satis­fac­tion. Ils ne croient pas au carac­tère pro­pi­tia­toire de la messe, mais ils confessent celui du sacri­fice du Calvaire. Ils ont pu avoir une vision exa­gé­rée de l’expiation du ven­dre­di saint que Notre-​Seigneur aurait subie un peu comme un dam­né, sans que l’offrande inté­rieure de son cœur en consti­tuât l’élément essen­tiel, néan­moins, même dans cette aber­ra­tion, la notion de satis­fac­tion demeu­rait dans son rap­port avec la jus­tice divine. Que dire de la nou­velle théo­lo­gie ? La nou­velle messe a‑t-​elle écar­té la fin pro­pi­tia­toire de la messe – en allant jusqu’à révi­ser toutes les orai­sons du sanc­to­ral – uni­que­ment pour ne pas indis­po­ser les pro­tes­tants ? Il n’est pas besoin d’avoir beau­coup fré­quen­té les milieux conci­liaires pour sen­tir que cette expli­ca­tion ne rend pas compte de toute la réa­li­té. Ce n’est pas de la fai­blesse ou de l’opportunisme ; c’est le regard sur Dieu qui a chan­gé. Les notions de péni­tence, de pur­ga­toire, d’expiation, de jus­tice divine sont étran­gères à la pré­di­ca­tion renou­ve­lée, ou, si elles demeurent, elles trouvent une nou­velle signi­fi­ca­tion. Ainsi le nou­veau caté­chisme ne pré­sente la satis­fac­tion (dans le cadre du sacre­ment de péni­tence) que comme un moyen pour « recou­vrer la pleine san­té spi­ri­tuelle [11]. » Benoît XVI explique ain­si l’agonie de Notre-​Seigneur : « Quand le Fils, dans le Jardin des Oliviers, lutte avec la volon­té du Père, il ne s’agit pas du fait qu’il devrait accep­ter pour lui-​même une dis­po­si­tion cruelle de Dieu, mais plu­tôt du fait d’attirer l’humanité à l’intérieur de la volon­té de Dieu. » C’est la reli­gion de l’amour indé­fec­tible d’un Dieu qui lais­se­ra éven­tuel­le­ment le pécheur s’éloigner de lui, mais qui ne le condam­ne­ra jamais.

3. La pré­sence réelle dans l’ombre Alors que la pré­sence réelle au Saint-​Sacrement est fon­da­men­tale dans la doc­trine catho­lique sur la sainte messe – puisque celle-​ci ne serait pas un vrai sacri­fice si la vic­time n’était pas vrai­ment offerte et immo­lée -, le pro­tes­tan­tisme rejette le dogme catho­lique, car il se refuse à accor­der au prêtre un pou­voir par­ti­cu­lier et il fait consis­ter tout le culte en une réponse de foi à la lec­ture de la Parole de Dieu. La nou­velle litur­gie, ayant consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué les signes de res­pect dû aux saintes espèces, se rap­proche cer­tai­ne­ment de cette manière de voir, mais la pen­sée, là encore, n’est pour­tant pas la même. On peut croire en la pré­sence réelle dans la reli­gion de Vatican II, mais ce n’est pas en cela que consiste la nou­velle « synaxe eucha­ris­tique ». C’est la ren­contre et le ras­sem­ble­ment des chré­tiens pour célé­brer le mémo­rial du Seigneur qui est la chose impor­tante. C’est d’une manière très révé­la­trice que la pré­sence de Jésus au Saint-​Sacrement est mise de côté dans les églises depuis Vatican II.

La nou­velle messe n’est donc pas du pro­tes­tan­tisme. Elle attaque la foi catho­lique d’une manière plus sub­tile et plus radi­cale que par des omis­sions. Avec le tra­ves­tis­se­ment du rite de la messe, c’est une nou­velle théo­lo­gie qui n’est ni catho­lique ni pro­tes­tante que l’on impose aux fidèles.

La diplomatie pour neutraliser les opposants

Le main­tien de la messe tra­di­tion­nelle n’a pu se pour­suivre que dans la déso­béis­sance. Celle-​ci n’était qu’apparente puisque le mis­sel de saint Pie V n’a jamais été juri­di­que­ment inter­dit et que, de toutes les façons, aucune auto­ri­té sur la terre ne peut deman­der à un fidèle catho­lique d’abandonner sa foi. Ces prêtres et ces fidèles cou­ra­geux qui ont résis­té aux abus de pou­voir ont sau­vé la messe. Malheureusement beau­coup de prêtres qui célèbrent aujourd’hui l’ancien rite ne le font que parce que Rome le per­met et conti­nuent de por­ter un juge­ment sévère aus­si bien sur cette résis­tance héroïque des années soixante-​dix que sur tous ceux qui refusent abso­lu­ment de célé­brer selon l’ordo réformé.

Depuis la pro­mul­ga­tion du nou­veau mis­sel, les sou­ve­rains pon­tifes ont tout fait pour l’imposer ou au moins en faire admettre sa par­faite ortho­doxie. Après la répres­sion vio­lente que nous avons évo­quée, il y a eu le temps des « indults » c’est-à-dire de per­mis­sions par­ti­cu­lières pour un rite – le rite tra­di­tion­nel – qui était donc bien consi­dé­ré comme léga­le­ment inter­dit. Le pre­mier date de 1984. Il n’était accor­dé qu’à ceux qui n’avaient aucun lien avec les catho­liques qui met­taient en doute la rec­ti­tude du nou­veau mis­sel. À l’occasion des sacres épis­co­paux de 1988, Jean-​Paul II pro­mul­gua un nou­vel indult qui repre­nait les mêmes condi­tions et ne consti­tuait qu’une « paren­thèse misé­ri­cor­dieuse pour des per­sonnes qui doivent s’approprier pro­gres­si­ve­ment l’ordo missæ de Paul VI [12] ».

Benoît XVI, qui a eu le mérite de recon­naître l’abus de pou­voir que consti­tuaient ces bri­mades et ces indults, n’avait pas d’autre volon­té. Le motu pro­prio du 7 juillet 2007 a éri­gé la nou­velle messe au rang de « forme ordi­naire » du rit romain et il sou­met la célé­bra­tion de la messe de saint Pie V à la volon­té des évêques dio­cé­sains. Aucune oppo­si­tion entre les deux rites n’est per­mise puisqu’ils sont appe­lés au contraire à s’enrichir mutuel­le­ment. « Évidemment, pour vivre la pleine com­mu­nion, les prêtres des com­mu­nau­tés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas non plus, par prin­cipe, exclure la célé­bra­tion selon les nou­veaux rites. L’exclusion totale du nou­veau rite ne serait pas cohé­rente avec la recon­nais­sance de sa valeur et de sa sain­te­té [13]. » Ce sont donc les mêmes exi­gences que celles de Jean-​Paul II.

Après avoir résis­té à l’autorité de Pie XII, les nova­teurs ont pu s’appuyer sur l’autorité pon­ti­fi­cale à par­tir de Paul VI pour ten­ter d’imposer aux fidèles catho­liques leur nou­velle concep­tion de la messe. Deux évêques [14] et de nom­breux prêtres ont eu le cou­rage de défendre le mis­sel codi­fié par saint Pie V. Sans eux, nous serions tous deve­nus pro­tes­tants… et pis que cela !

Abbé Thierry Gaudray, in Fideliter n° 251, septembre-​octobre 2019

Notes de bas de page

  1. « L’emploi de la langue latine, en usage dans une grande par­tie de l’Église, est un signe d’unité mani­feste et écla­tant, et une pro­tec­tion effi­cace contre toute cor­rup­tion de la doc­trine ori­gi­nale. Dans bien des rites cepen­dant, se ser­vir du lan­gage vul­gaire peut être très pro­fi­table au peuple : mais c’est au seul Siège apos­to­lique qu’il appar­tient de le concé­der. »[]
  2. Déjà secré­taire de la com­mis­sion litur­gique éri­gée par Pie XII en 1948, le père Bugnini fut écar­té le 6 octobre 1962 et de la com­mis­sion conci­liaire pour la litur­gie et de l’enseignement à l’université pon­ti­fi­cale du Latran.[]
  3. Louis Salleron (in op. cit. ci-​dessous, p. 97) relève au moins deux ano­ma­lies : la pré­sence de trois ver­sions de la pro­mul­ga­tion et l’absence de for­mule d’obligation dans le texte latin (mal­gré ce que pré­tend la tra­duc­tion fran­çaise).[]
  4. Discours du 24 mai 1976.[]
  5. Présentation géné­rale du mis­sel (1969), n° 313.[]
  6. Ibidem.[]
  7. Conférence spi­ri­tuelle à Écône, le 30 mai 1971.[]
  8. Cité par l’abbé Grégoire Célier in La dimen­sion œcu­mé­nique de la réforme litur­gique. Clovis-​Fideliter, 1987, pp. 26–27.[]
  9. Catéchisme de l’Église catho­lique (1998), n° 1119.[]
  10. Ibidem, n° 1120.[]
  11. Ibidem, n° 1459.[]
  12. Mgr Raffin, évêque de Metz, in La Nef novembre 1992.[]
  13. Lettre d’accompagnement, §11.[]
  14. Mgr Antonio de Castro Mayer a vou­lu être aux côtés de Mgr Lefebvre lors de la céré­mo­nie des sacres épis­co­paux du 30 juin 1988, à Écône.[]