Traductions plurielles pour une liturgie singulière

Le Motu pro­prio du pape François modi­fiant les règles de tra­duc­tion des livres litur­giques a été ren­du public le 9 sep­tembre 2017. Avant les nou­velles dis­po­si­tions du sou­ve­rain pon­tife, il reve­nait au Siège apos­to­lique d’approuver et d’autoriser les « tra­duc­tions en langues ver­na­cu­laires et de veiller à ce que les règles litur­giques soient fidè­le­ment obser­vées partout ».

Dorénavant, ce seront les Conférences épis­co­pales qui auront la res­pon­sa­bi­li­té de tra­duire, d’approuver et de publier les textes litur­giques « pour les régions rele­vant de leur com­pé­tence, après confir­ma­tion par le Siège apostolique ».

La Congrégation pour le culte divin et la dis­ci­pline des sacre­ments aide­ra et véri­fie­ra le tra­vail des Conférences épis­co­pales. FSSPX.Actualités a ren­du compte de cette déci­sion du pape, le 19 octobre 2017 (mise à jour de l’ar­ticle le 25 octobre), sous le titre « Magnum prin­ci­pium : le risque d’une tour de Babel ».

Dans la continuité du Concile

Ces nou­velles dis­po­si­tions ne sont pour­tant pas des nou­veau­tés. Le docu­ment s’inscrit réso­lu­ment dans la conti­nui­té de la réforme litur­gique vou­lue par le concile Vatican II, et se réclame des prin­cipes qui l’ont ins­pi­rée. La pre­mière phrase du Motu pro­prio est à cet égard révé­la­trice : « L’important prin­cipe (mag­num prin­ci­pium) confir­mé par le concile œcu­mé­nique Vatican II, selon lequel la prière litur­gique ren­due acces­sible au peuple devait être com­pré­hen­sible dans sa langue, a fait por­ter aux évêques la lourde res­pon­sa­bi­li­té d’introduire la langue ver­na­cu­laire dans la litur­gie et de pré­pa­rer et approu­ver les dif­fé­rentes tra­duc­tions des livres liturgiques ».

La ques­tion des tra­duc­tions est bien une consé­quence de la volon­té du Concile de rendre acces­sible la litur­gie au peuple de Dieu. Le pape François affirme qu’il en va du bien des fidèles et de « leur droit à une par­ti­ci­pa­tion consciente et active aux célé­bra­tions litur­giques ». Plus loin, il explique pour­quoi il lui paraît oppor­tun que ces mêmes « prin­cipes trans­mis depuis le Concile soient plus clai­re­ment réaf­fir­més et mis en pra­tique », « afin que se pour­suive le renou­veau de la vie litur­gique tout entière ».

L’abandon de la langue vivante de l’Eglise

Ce « renou­veau » est pas­sé en par­ti­cu­lier par le retour­ne­ment des autels, la refonte totale des rites de la messe et des sacre­ments, et l’abandon du latin, la langue sacrée de l’Eglise. Cet aban­don, le pape François l’assume, à la suite du pape Paul VI : « L’Eglise latine était consciente du sacri­fice qui en décou­lait, d’abandonner par­tiel­le­ment sa langue litur­gique en vigueur à tra­vers le monde entier au cours des siècles. Elle ouvrit cepen­dant volon­tiers la porte au fait que ces tra­duc­tions, qui font par­tie des rites mêmes, deviennent la voix de l’Eglise qui célèbre les mys­tères divins, aux côtés du latin ». Malgré cette der­nière incise, qui vise peut-​être la recon­nais­sance par Benoît XVI en 2007 du rite tra­di­tion­nel, dit « extra­or­di­naire », et mal­gré l’adverbe par­tiel­le­ment qui semble vou­loir limi­ter l’importance du chan­ge­ment opé­ré par la litur­gie réfor­mée, force est de consta­ter que la nou­velle messe est tou­jours et dans l’immense majo­ri­té des cas célé­brée en langue vul­gaire, et qu’elle a bel et bien consa­cré l’abandon du latin.

Jamais sans doute le magis­tère n’aura varié si consi­dé­ra­ble­ment sur une ques­tion en si peu de temps. Le 22 février 1962, le pape Jean XXIII avait publié la Constitution Veterum sapien­tia dans laquelle était loué l’usage du latin. « Langue propre du Siège apos­to­lique », mani­fes­tant la roma­ni­té en même temps que l’universalité de l’Eglise, le génie du latin était chan­té comme rare­ment il le fut. Le lien d’unité qu’il crée entre les peuples et les dif­fé­rentes cultures était si bien mis en avant que le pape ordon­nait qu’il soit encou­ra­gé dans les études comme dans la litur­gie : « Le latin est la langue vivante de l’Eglise », écrivait-​il. Elle n’allait pas tar­der à deve­nir une langue morte.

L’année sui­vante, la pre­mière Constitution du concile Vatican II rap­pe­lait pour­tant : « L’usage de la langue latine, sauf droit par­ti­cu­lier, sera conser­vé dans les rites latins » (Sacrosanctum conci­lium, 4 décembre 1963, n° 36, 1). Mais c’était aus­si­tôt pour ajou­ter qu’il serait pos­sible « d’accorder une plus large place » à « l’emploi de la langue du pays » (n° 36, 2). La brèche ouverte, il ne suf­fi­sait plus que de l’agrandir et de s’y engouffrer.

Le latin et le grégorien sacrifiés

C’est ce que fit le pape Paul VI le 7 mars 1965 en décla­rant place Saint-​Pierre : « C’est un sacri­fice que l’Eglise accom­plit en renon­çant au latin, langue sacrée, belle, expres­sive, élé­gante. Elle a sacri­fié des siècles de tra­di­tion et d’unité de langue pour une aspi­ra­tion tou­jours plus grande à l’universalité ». Sacrifier l’unité pour mieux expri­mer l’universalité : n’est-ce pas se ris­quer à connaître le même sort que Babel ?

Le 26 novembre 1969, en pré­sen­tant le nou­veau rite, Paul VI reve­nait sur ce sacri­fice jugé néces­saire : « Pour qui­conque connaît la beau­té, la puis­sance du latin, son apti­tude à expri­mer les choses sacrées, ce sera cer­tai­ne­ment un grand sacri­fice de le voir rem­pla­cé par la langue cou­rante. Nous per­dons la langue des siècles chré­tiens, nous deve­nons comme des intrus et des pro­fanes dans le domaine lit­té­raire de l’expression sacrée. Nous per­dons ain­si en grande par­tie cette admi­rable et incom­pa­rable richesse artis­tique et spi­ri­tuelle qu’est le chant gré­go­rien. Nous avons, certes, rai­son d’en éprou­ver du regret et presque du désarroi… »

Pourtant, tout ceci est sacri­fié en vue de satis­faire les besoins humains du « peuple de Dieu » : « Plus pré­cieuse est la par­ti­ci­pa­tion du peuple, de ce peuple d’aujourd’hui qui veut qu’on lui parle clai­re­ment, d’une façon intel­li­gible qu’il puisse tra­duire dans son lan­gage profane ».

Un ferment d’anarchie est intro­duit au cœur de l’expression la plus sublime du mys­tère chré­tien. Le culte ren­du à Dieu devient l’occasion de par­ler au peuple qui veut et qui exige – démo­cra­tie oblige. C’est un ren­ver­se­ment com­plet de pers­pec­tive. A ce compte-​là, il n’y a aucune rai­son de ne pas tra­duire la messe en slam (« poé­sie urbaine scan­dée »), spo­ken word (ancêtre du slam), pid­gin (« langue véhi­cu­laire sim­pli­fiée ») ou n’importe quel sabir. Il en va de la « com­pré­hen­sion » et donc de la « par­ti­ci­pa­tion » de n’importe quel groupe de fidèles.

De cette logique ne peut sor­tir que la désa­gré­ga­tion de la litur­gie. Le Motu pro­prio du pape François, presque cin­quante ans après la nou­velle messe, reprend à son compte les prin­cipes qui l’ont ins­pi­rée : « L’Eglise latine était consciente du sacri­fice qui en décou­lait, d’abandonner par­tiel­le­ment sa langue litur­gique en vigueur à tra­vers le monde entier au cours des siècles ».

En mesurait-​elle alors toutes les consé­quences ? Oui, répond le pape : « au sujet de l’utilisation des langues ver­na­cu­laires dans la litur­gie, l’Eglise était consciente des dif­fi­cul­tés qui pou­vaient sur­ve­nir en la matière. » Mais le droit des fidèles « à une par­ti­ci­pa­tion consciente et active aux célé­bra­tions litur­giques » devait l’emporter.

Magnum principium met en pratique Sacrosanctum concilium

Ainsi donc, les pro­blèmes de tra­duc­tion liés à l’utilisation des langues ver­na­cu­laires dans la litur­gie font par­tie de la dyna­mique conci­liaire consé­cu­tive à l’abandon du latin. Bien loin d’innover, le pape François ne fait qu’appliquer les prin­cipes du Concile afin qu’ils soient « plus clai­re­ment réaf­fir­més et mis en pratique ».

En effet, la Constitution Sacrosanctum conci­lium indi­quait déjà qu’il reve­nait à l’autorité ecclé­sias­tique locale de consi­dé­rer « avec atten­tion et pru­dence ce qui, en ce domaine, à par­tir des tra­di­tions et du génie de chaque peuple, peut oppor­tu­né­ment être admis dans le culte divin. Les adap­ta­tions jugées utiles ou néces­saires seront pro­po­sées au Siège apos­to­lique pour être intro­duites avec son consen­te­ment » (n° 40, 1). Et encore : « il revient à l’autorité ecclé­sias­tique qui a com­pé­tence sur le ter­ri­toire (…), de sta­tuer si on emploie la langue du pays et de quelle façon, en fai­sant agréer, c’est-à-dire rati­fier, ses actes par le Siège apos­to­lique » (n° 36, 3).

Cette der­nière incise, à laquelle ren­voie expli­ci­te­ment le Motu pro­prio Magnum prin­ci­pium, mani­feste la volon­té pon­ti­fi­cale de ne pas reve­nir en arrière et de s’en tenir aux dis­po­si­tions pré­vues par les Pères conci­liaires. François le réaf­firme : « il faut com­mu­ni­quer fidè­le­ment à un peuple don­né, en uti­li­sant sa langue, ce que l’Eglise a vou­lu com­mu­ni­quer aupa­ra­vant avec le latin ». Il s’agit bien d’un aban­don par sub­sti­tu­tion. La litur­gie de la parole exige ce sacri­fice, au nom de « la par­ti­ci­pa­tion active et consciente » des fidèles. Le prix à payer, au-​delà du désar­roi, est la désa­gré­ga­tion de l’unité litur­gique et la désa­cra­li­sa­tion du culte divin.

Une incalculable erreur

Ces choses avaient été annon­cées avant même la pro­mul­ga­tion de la nou­velle messe, dès 1969. Le Bref Examen cri­tique des car­di­naux Ottaviani et Bacci concluait déjà :

« Aujourd’hui, ce n’est plus à l’extérieur, c’est à l’intérieur même de la catho­li­ci­té que l’existence de divi­sions et de schismes est offi­ciel­le­ment recon­nue. L’unité de l’Eglise n’en est plus à être seule­ment mena­cée : déjà elle est tra­gi­que­ment com­pro­mise. Les erreurs contre la foi ne sont plus seule­ment insi­nuées : elles sont impo­sées par les aber­ra­tions et les abus qui s’introduisent dans la liturgie.

« L’abandon d’une tra­di­tion litur­gique qui fut pen­dant quatre siècles le signe et le gage de l’unité de culte, son rem­pla­ce­ment par une autre litur­gie qui ne pour­ra être qu’une cause de divi­sion par les licences innom­brables qu’elle auto­rise impli­ci­te­ment, par les insi­nua­tions qu’elle favo­rise et par ses atteintes mani­festes à la pure­té de la foi : voi­là qui appa­raît, pour par­ler en termes modé­rés, comme une incal­cu­lable erreur ».

Abbé Christian Thouvenot, prêtre, Secrétaire Général de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X

Sources : Fsspx.news