Un canon, qui fait du bruit !

En pour­sui­vant notre étude du Nouvel Ordo Missae, nous en venons au fil des pages et des rites à cette par­tie qu’on appelle com­mu­né­ment aujourd’hui la « Liturgie du Sacrifice ». Traditionnellement cette par­tie de la messe est appe­lée Canon. Pourquoi Canon ? Canonique, ou cano­ni­ser indique une règle immuable, inamo­vible ou inchan­geable parce que sacrée, comme les livres de la Bible. En effet c’est le cœur de la messe où s’opère le sacri­fice. Malheureusement il faut consta­ter qu’il a été rem­pla­cé par des « Prières eucha­ris­tiques » inter­chan­geables en fonc­tion de l’assistance et de la pré­oc­cu­pa­tion. Ce pre­mier pas est une désa­cra­li­sa­tion géné­rale : le « roc de la foi » est deve­nu une prière par­mi d’autres. Ces diverses « Prières eucha­ris­tiques » rédi­gées par des auteurs dif­fé­rents ont toutes les mêmes carac­té­ris­tiques, et on peut en déga­ger six défauts majeurs.

1° La réci­ta­tion du canon à voix haute. Depuis cette réforme il entre dans une mise en scène qui confond la litur­gie du sacri­fice avec l’instruction, en pen­sant faire tout com­prendre et on perd la conscience du mys­tère. Pourtant le concile de Trente recom­mande que le prêtre récite le canon à voix basse afin de mieux mar­quer le carac­tère sacré, et l’Eglise entou­rait d’un tel res­pect cette prière qu’il fau­dra attendre le XVIIème pour le voir tra­duit dans le mis­sel des fidèles.

2° La sup­pres­sion du ton inti­ma­tif des paroles de la consé­cra­tion. Comme la consé­cra­tion n’est pas un récit, mais une action sacrée opé­rée par le prêtre, les rubriques pré­ci­saient sans équi­voque ce chan­ge­ment de ton. Du ton nar­ra­tif (ou l’on raconte une his­toire) au ton inti­ma­tif (ton de celui qui donne un ordre). Dans le nou­veau mis­sel, ce chan­ge­ment de ton n’est plus pré­ci­sé par les rubriques : la ponc­tua­tion ain­si que le carac­tère des lettres de la for­mule consé­cra­toire ne sont plus impri­més de façon spé­ci­fique. Les paroles de la consé­cra­tion désor­mais pro­non­cées à haute voix peuvent être prises comme un simple récit de la Cène, au lieu d’un acte sacré réa­li­sant un rite efficace.

3° La modi­fi­ca­tion de la for­mule consécratoire. 
Rajout de « qui sera livré pour vous » après « Ceci est mon corps » Luther avait fait le même ajour pour col­ler davan­tage au récit biblique.
Raccourcissement de « toutes les fois que vous ferez ceci c’est en mémoire de moi que vous le ferez » en « faites ceci en mémoire de moi » : atté­nue l’idée d’action sacra­men­telle en appuyant sur celle de commémoration.
L’incise « mys­tère de la foi » rap­pe­lant le mode d’opérer du sacri­fice de Jésus-​Christ, est dépla­cée après l’adoration des fidèles ce qui a une autre signi­fi­ca­tion : celle des pro­tes­tants qui consi­dèrent que c’est la foi des fidèles qui rend le Christ pré­sent lors de la Cène. Le cœur la messe est donc modi­fié pour une for­mu­la­tion moins claire.

4° Suppression des génu­flexions. Dans le rite tri­den­tin de la messe, après les paroles de la consé­cra­tion, avant même d’élever l’hostie ou le calice, le prêtre fait immé­dia­te­ment une pre­mière génu­flexion, qui signi­fie sans équi­voque pos­sible que le Christ est là réel­le­ment pré­sent sur l’autel par les paroles pro­non­cées. Il en fait aus­si une après, simple insis­tance. Or cette pre­mière génu­flexion a été sup­pri­mée, il ne reste que la seconde. Ainsi le célé­brant n’adore pas d’abord l’hostie qu’il vient de consa­crer, mais la pré­sente aux fidèles pour ensuite l’adorer. Pourquoi ce chan­ge­ment ? Il ouvre à un sens pro­tes­tant, pour lequel c’est la foi de l’assemblée qui rend le Christ pré­sent et pousse le ministre à s’agenouiller et ado­rer. En effet le pro­tes­tant ne croit qu’en la pré­sence spi­ri­tuelle dûe à la foi et non au pou­voir du sacre­ment. Le rite est donc équi­voque : adap­table à une « foi » erronée.

5° L’ajout d’une accla­ma­tion ambi­guë après la consé­cra­tion : « nous annon­çons ta mort Seigneur, et pro­cla­mons ta résur­rec­tion, jusqu’à ce que tu viennes ». En France elle est même for­mu­lée ain­si : « viens, Seigneur Jésus ». Traditionnellement le prêtre sitôt le canon opé­ré exprime l’offrande du sacri­fice qui vient de se réa­li­ser et le relie aux autres mys­tères de la vie de Jésus. Pourquoi avoir insé­ré cette inter­ven­tion des fidèles qui laisse à pen­ser que Jésus n’est pas pré­sent sur l’autel ?

6° Les nom­breuses sup­pres­sions des prières. Le pas­sage de l’offertoire à la consé­cra­tion est très rapide puis le recueille­ment, et l’attention qui s’en suit, sont vite éva­cués. Il suf­fit de com­pa­rer les textes pour le voir !

En conclu­sion : plus une cou­tume est antique et véné­rable, plus il convient de la res­pec­ter et St Thomas pré­cise que comme le chan­ge­ment consti­tue en soi un défaut, il doit se jus­ti­fier pour avoir lieu, et appor­ter des avan­tages évi­dents. Où sont ses avan­tages ? Quel enri­chis­se­ment a appor­té cette réforme ? Certains ont dit que c’est du détail, que ces points sont sans impor­tance : mais alors pour­quoi les avoir chan­gés ? Si au contraire ils ont une impor­tance, une signi­fi­ca­tion, on com­prend qu’ils posaient pro­blème à la foi de cer­tains qui ont vou­lu rendre cette litur­gie moins expli­cite pour en rela­ti­vi­ser la doctrine.

Abbé Denis Quigley

Source : Apostol /​La Porte Latine du 27 novembre 2019