Conférence du cardinal Ratzinger pour les 10 ans du motu proprio Ecclesia Dei adflicta

A l’oc­ca­sion des dix ans du Motu pro­prio « Ecclesia Dei », pro­mul­gué par le Pape Jean-​Paul II, des pèle­rins se sont ren­dus à Rome. Le car­di­nal Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour le Doctrine de la foi, a pro­non­cé devant eux une confé­rence sur la liturgie. 

Dix ans après la publi­ca­tion du Motu pro­prio Ecclesia Dei, quel bilan peut-​on dres­ser ? Je pense que c’est avant tout une occa­sion pour mon­trer notre gra­ti­tude et pour rendre grâces. Les diverses com­mu­nau­tés nées grâce à ce texte pon­ti­fi­cal ont don­né à l’Eglise un grand nombre de voca­tions sacer­do­tales et reli­gieuses qui, zélées, joyeuses et pro­fon­dé­ment unies au Pape, rendent leur ser­vice à l’Evangile dans cette époque de l’his­toire, qui est la nôtre. Par eux, beau­coup de fidèles ont été confir­més dans la joie de pou­voir vivre la litur­gie, et dans leur amour envers l’Eglise ou peut-​être ils ont retrou­vé les deux. Dans plu­sieurs dio­cèses — et leur nombre n’est pas si petit ! — ils servent l’Eglise en col­la­bo­ra­tion avec les évêques et en rela­tion fra­ter­nelle avec les fidèles, qui se sentent chez eux dans la forme réno­vée de la litur­gie nou­velle. Tout cela ne peut que nous inci­ter aujourd’­hui à la gratitude !

Cependant, il ne serait pas très réa­liste de vou­loir pas­ser sous silence les choses moins bonnes : qu’en maints endroits les dif­fi­cul­tés per­sistent et conti­nuent à per­sis­ter, parce que tant les évêques que les prêtres et les fidèles consi­dèrent cet atta­che­ment à la litur­gie ancienne comme un élé­ment de divi­sion, qui ne fait que trou­bler la com­mu­nau­té ecclé­siale et qui fait naître des soup­çons sur une accep­ta­tion du Concile « sous réserve seule­ment », et plus géné­ra­le­ment sur l’o­béis­sance envers les pas­teurs légi­times de l’Eglise.

Une méfiance envers l’ancienne liturgie

Nous devons donc nous poser la ques­tion sui­vante : com­ment ces dif­fi­cul­tés peuvent être dépas­sées ? Comment peut-​on construire la confiance néces­saire pour que ces groupes et ces com­mu­nau­tés qui aiment l’an­cienne litur­gie puissent être inté­grés pai­si­ble­ment dans la vie de l’Eglise ?

Mais il y a une autre ques­tion sous-​jacente à la pre­mière : quelle est la rai­son pro­fonde de cette méfiance ou même de ce refus d’une conti­nua­tion des anciennes formes liturgiques ?

Il est sans doute pos­sible que, dans ce domaine, existent des rai­sons qui sont anté­rieures à toute théo­lo­gie et qui ont leur ori­gine dans le carac­tère des indi­vi­dus ou dans l’op­po­si­tion des carac­tères divers, ou bien dans d’autres cir­cons­tances tout à fait exté­rieures. Mais il est cer­tain qu’il y a aus­si des rai­sons plus pro­fondes, qui expli­que­raient ces pro­blèmes. Les deux rai­sons qu’on entend le plus sou­vent, sont le manque d’o­béis­sance envers le Concile qui aurait réfor­mé les livres litur­giques, et la rup­ture de l’u­ni­té qui devrait suivre néces­sai­re­ment, si on lais­sait en usage des formes litur­giques dif­fé­rentes. Il est rela­ti­ve­ment facile de réfu­ter théo­ri­que­ment ces deux rai­son­ne­ments : le Concile n’a pas refor­mé lui-​même les livres litur­giques, mais il en a ordon­né la révi­sion et, à cette fin, a fixé quelques règles fon­da­men­tales. Avant tout, le Concile a don­né une défi­ni­tion de ce qui est la litur­gie, — et cette défi­ni­tion donne un cri­tère valable pour chaque célé­bra­tion litur­gique. Si l’on vou­lait mépri­ser ces règles essen­tielles et si l’on vou­lait mettre de coté les « nor­mae gene­rales », qui se trouvent aux numé­ros 34–36 de la Constitution « De Sacra Liturgia », alors là, on vio­le­rait l’o­béis­sance envers le Concile ! C’est donc d’a­près ces cri­tères qu’il faut juger les célé­bra­tions litur­giques, qu’elles soient selon les livres anciens ou selon les livres nouveaux.

Il est bon de rap­pe­ler ici, ce qu’a consta­té le Cardinal Newman qui disait que l’Eglise, dans toute son his­toire, n’a­vait jamais abo­li ou défen­du des formes litur­giques ortho­doxes, ce qui serait tout à fait étran­ger à l’Esprit de l’Eglise. Une litur­gie ortho­doxe, c’est-à-dire qui exprime la vraie foi, n’est jamais une com­pi­la­tion faite selon des cri­tères prag­ma­tiques de diverses céré­mo­nies, dont on pour­rait dis­po­ser de manière posi­ti­viste et arbi­traire — aujourd’hui comme ça et demain autre­ment. Les formes ortho­doxes d’un rite sont des réa­li­tés vivantes, nées du dia­logue d’a­mour entre l’Eglise et son Seigneur, elles sont des expres­sions de la vie de l’Eglise, où se sont conden­sées la foi, la prière et la vie même de géné­ra­tions, et où se sont incar­nées dans une forme concrète en même temps l’ac­tion de Dieu et la réponse de l’homme. De tels rites peuvent mou­rir, si le sujet qui les a por­tés his­to­ri­que­ment dis­pa­raît, ou si ce sujet s’est insé­ré dans un autre cadre de vie. L’autorité de l’Eglise peut défi­nir et limi­ter l’u­sage des rites dans des situa­tions his­to­riques diverses, mais jamais elle ne les défend pure­ment et sim­ple­ment ! Ainsi, le Concile a ordon­né une réforme des livres litur­giques, mais il n’a pas inter­dit les livres anté­rieurs. Le cri­tère que le Concile a expri­mé, est à la fois plus vaste et plus exi­geant : il invite tous à l’autocritique ! Mais nous revien­drons sur ce point.

L’existence de deux rites peut-​elle briser l’unité ?

Il faut encore exa­mi­ner l’autre argu­ment, qui pré­tend que l’exis­tence de deux rites peut bri­ser l’u­ni­té. Là, il faut faire une dis­tinc­tion entre le côté théo­lo­gique et le côté pra­tique de la ques­tion. Pour ce qui est du côté théo­rique et fon­da­men­tal, il faut consta­ter que plu­sieurs formes du rite latin ont tou­jours exis­té, et qu’ils se sont reti­rés seule­ment len­te­ment suite à l’u­ni­fi­ca­tion de l’es­pace de vie en Europe. Jusqu’au Concile exis­taient, à côté du rite romain, le rite ambro­sien, le rite moza­rabe de Tolède, le rite de Braga, le rite des Chartreux et des Carmes, et le plus connu : le rite des Dominicains, — et peut-​être d’autres rites encore que je ne connais pas. Personne ne s’est jamais scan­da­li­sé, que les Dominicains, sou­vent pré­sents dans nos paroisses, ne célé­braient pas comme les curés, mais avaient leur rite propre. Nous n’avions aucun doute, que leur rite fût catho­lique autant que le rite romain, et nous étions fiers de cette richesse d’a­voir plu­sieurs tra­di­tions diverses. En outre, il faut dire ceci : l’es­pace libre, que le nou­vel Ordo Missae donne à la créa­ti­vi­té, est sou­vent élar­gi exces­si­ve­ment ; la dif­fé­rence entre la litur­gie selon les livres nou­veaux, comme elle est pra­ti­quée en fait, célé­brée en des endroits divers, est sou­vent plus grande que celle entre une litur­gie ancienne et une litur­gie nou­velle, célé­brées toutes les deux selon les livres litur­giques prescrits.

Un chré­tien moyen sans for­ma­tion litur­gique spé­ciale a du mal à dis­tin­guer une messe chan­tée en latin selon l’an­cien Missel d’une messe chan­tée en latin selon le nou­veau Missel ; par contre, la dif­fé­rence entre une litur­gie célé­brée fidè­le­ment selon le Missel de Paul VI et les formes et les célé­bra­tions concrètes en langue vul­gaire avec toutes les liber­tés et créa­ti­vi­tés pos­sibles, la dif­fé­rence peut être énorme !

Avec ces consi­dé­ra­tions nous avons déjà fran­chi le seuil entre la théo­rie et la pra­tique, où les choses sont natu­rel­le­ment plus com­pli­quées, puis­qu’il s’a­git des rela­tions entre des per­sonnes vivantes.

Il me semble, que les aver­sions dont nous avons par­lé sont si grandes parce qu’on met en rela­tion les deux formes de célé­bra­tion avec deux atti­tudes spi­ri­tuelles dif­fé­rentes, à savoir avec deux manières dif­fé­rentes de per­ce­voir l’Eglise et l’exis­tence chré­tienne tout court. Les rai­sons pour cela sont mul­tiples. La pre­mière est celle-​ci : on juge les deux formes litur­giques à par­tir des élé­ments exté­rieurs et on arrive ain­si à la conclu­sion sui­vante : il y a deux atti­tudes fon­da­men­tales dif­fé­rentes. Le chré­tien moyen consi­dère essen­tiel pour la litur­gie réno­vée, qu’elle soit célé­brée en langue vul­gaire et face au peuple, qu’il y existe un grand espace libre pour le créa­ti­vi­té et que les laïcs y exercent des fonc­tions actives. Par contre : est consi­dé­ré essen­tiel pour la célé­bra­tion selon le rite antique, qu’elle se dise en langue latine, que le prêtre soit tour­né vers l’au­tel, que le rite soit pres­crit sévè­re­ment et que les fidèles suivent la messe en priant en pri­vé, sans avoir une fonc­tion active. Dans cette optique, la phé­no­mé­no­lo­gie est essen­tielle pour une litur­gie, non pas ce qu’elle consi­dère elle-​même comme essentiel.

Il fal­lait s’at­tendre à ce que les fidèles s’expliquent la litur­gie à par­tir des formes concrètes visibles et qu’ils soient impré­gnés spi­ri­tuel­le­ment par ces formes-​là, et que les fidèles ne pénètrent pas faci­le­ment dans les pro­fon­deurs de la liturgie.

La liturgie appartient au Corps tout entier de l’Eglise

Les contra­dic­tions et oppo­si­tions que nous venons d’énumérer, ne pro­viennent ni de l’es­prit ni de la lettre des textes conci­liaires. La Constitution sur la Liturgie (Sacrosanctum Concilium) elle-​même ne parle pas du tout de la célé­bra­tion face à l’autel ou face au peuple. Et au sujet de la langue, elle dit que le latin doit être conser­vé tout en don­nant une place plus large à la langue mater­nelle, « sur­tout dans les lec­tures, les moni­tions, dans un cer­tain nombre de prières et de chants (SC 36, 2) ». Quant à la par­ti­ci­pa­tion des laïcs, le Concile insiste d’a­bord en géné­ral que la litur­gie est essen­tiel­le­ment l’af­faire du Corps du Christ tout entier, Tête et membres, et que pour cette rai­son, elle appar­tient au Corps tout entier de l’Eglise « et qu’elle est par consé­quent des­ti­née à être célé­brée en com­mu­nau­té avec par­ti­ci­pa­tion active des fidèles ». Et le texte pré­cise : « Dans les célé­bra­tions litur­giques cha­cun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonc­tion, fera seule­ment et tota­le­ment ce qui lui revient en ver­tu de la nature de la chose et des normes litur­giques » (SC 28). « Pour pro­mou­voir la par­ti­ci­pa­tion active, on favo­ri­se­ra les accla­ma­tions du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les can­tiques et aus­si les actions ou gestes et les atti­tudes cor­po­relles. On obser­ve­ra aus­si en son temps un silence sacré » (SC 30).

Voilà les direc­tives du Concile : à tous elles peuvent don­ner matière à réflexion. Parmi un nombre de litur­gistes modernes il y a mal­heu­reu­se­ment une ten­dance à déve­lop­per les idées du Concile dans une seule direc­tion ; en agis­sant ain­si, on fini­ra par ren­ver­ser les inten­tions du Concile. La posi­tion du prêtre est réduite par quelques-​uns au pur fonc­tion­nel. Le fait que le Corps du Christ tout entier est le sujet de la litur­gie, est sou­vent défor­mé au point que la com­mu­nau­té locale devient le sujet auto­suf­fi­sant de la litur­gie et en dis­tri­bue les divers rôles. Il existe aus­si une ten­dance dan­ge­reuse à mini­ma­li­ser le carac­tère sacri­fi­ciel de la Messe et de faire dis­pa­raître le mys­tère et le sacré, sous le pré­texte, soi-​disant impé­ra­tif, de se faire com­prendre plus faci­le­ment. Enfin, on constate la ten­dance à frag­men­ter la litur­gie et à sou­li­gner uni­la­té­ra­le­ment son carac­tère com­mu­nau­taire, en don­nant à l’as­sem­blée le pou­voir de déci­der sur la célébration.

Mais heu­reu­se­ment, il y a aus­si un cer­tain dégoût du ratio­na­lisme plein de bana­li­té et du prag­ma­tisme de cer­tains litur­gistes, soient-​ils théo­ri­ciens ou pra­ti­ciens, et on constate un retour au mys­tère, à l’a­do­ra­tion et au sacré, et au carac­tère cos­mique et escha­to­lo­gique de la litur­gie, dont témoigne l’Oxford-​Declaration on Liturgy de 1996. D’autre part, il faut admettre que la célé­bra­tion de l’an­cienne litur­gie s’é­tait éga­rée trop dans le domaine de l’in­di­vi­dua­lisme et du pri­vé, et que la com­mu­nion entre prêtre et fidèles était insuf­fi­sante. J’ai un grand res­pect pour nos aïeux, qui disaient durant les messes basses les « Prières pen­dant la messe », que leur livre de prières pro­po­sait, — mais cer­tai­ne­ment on ne peut consi­dé­rer cela comme l’i­déal de la célé­bra­tion litur­gique ! Peut-​être, ces formes réduites de célé­bra­tion sont la rai­son pro­fonde pour laquelle la dis­pa­ri­tion des livres litur­giques anciens n’a eu aucune impor­tance dans beau­coup de pays et n’a cau­sé aucune dou­leur. On n’a jamais été en contact avec la litur­gie elle-​même. D’autre part, là où le Mouvement litur­gique avait créé un cer­tain amour pour la litur­gie, — là où ce mou­ve­ment avait anti­ci­pé les idées essen­tielles du Concile, comme par exemple la par­ti­ci­pa­tion priante de tous à l’ac­tion litur­gique, — là était plus grande la dou­leur face à une réforme litur­gique entre­prise trop en hâte et se limi­tant sou­vent à l’as­pect exté­rieur. Là où le Mouvement litur­gique n’a jamais exis­té, la réforme n’a d’a­bord pas posé de pro­blème. Les pro­blèmes se sont posés seule­ment de façon spo­ra­dique là où une créa­ti­vi­té sau­vage a fait dis­pa­raître le mys­tère sacré.

Voilà pour­quoi il est si impor­tant d’observer les cri­tères essen­tiels de la Constitution sur la Liturgie, que j’ai cités plus haut, aus­si si l’on célèbre selon le Missel ancien ! Au moment où cette litur­gie touche vrai­ment les fidèles par sa beau­té et sa pro­fon­deur, alors elle sera aimée, et alors elle ne sera pas en oppo­si­tion incon­ci­liable avec la Liturgie nou­velle, pour­vu que ces cri­tères soient vrai­ment appli­qués comme le Concile l’a voulu.

Des accents spi­ri­tuels et théo­lo­giques dif­fé­rents conti­nue­ront, certes, à exis­ter ; mais ils ne seront plus deux manières oppo­sées d’être chré­tien, mais plu­tôt des richesses qui appar­tiennent à la même et unique foi catholique.

Lorsque, il y a quelques années, quel­qu’un avait pro­po­sé « un nou­veau mou­ve­ment litur­gique » pour évi­ter que les deux formes de litur­gie ne s’é­loignent trop l’une de l’autre et pour mettre en évi­dence leur conver­gence intime, quelques amis de l’an­cienne litur­gie ont expri­mé leur peur que ceci ne soit qu’un stra­ta­gème ou une ruse, pour pou­voir éli­mi­ner enfin com­plè­te­ment l’an­cienne liturgie.

Il faut que de telles anxié­tés et peurs cessent enfin ! Si dans les deux formes de célé­bra­tion l’u­ni­té de la foi et l’u­ni­ci­té du mys­tère appa­raissent clai­re­ment, cela ne peut qu’être pour tous une rai­son de se réjouir et de remer­cier le Bon Dieu. Dans la mesure où nous tous croyons, vivons et agis­sons selon ces moti­va­tions, nous pour­rons aus­si per­sua­der les évêques, que la pré­sence de l’an­cienne litur­gie ne dérange et ne brise pas l’u­ni­té de leur dio­cèse, mais qu’elle est plu­tôt un don des­ti­né à construire le Corps du Christ, dont nous sommes tous les serviteurs.

Ainsi chers amis, je vou­drais vous encou­ra­ger à ne pas perdre patience, à conser­ver la confiance, et à pui­ser dans la litur­gie la force néces­saire pour don­ner notre témoi­gnage pour le Seigneur en notre temps.

Secrétariat du Cardinal Joseph Ratzinger. Sous-​titres de la DC.