Commentaire de la Salle de Presse du Saint-​Siège dans l’Osservatore Romano du 28 août 1976

Un jour­na­liste a deman­dé à la salle de presse du Saint-​Siège s’il était exact que le Saint-​Père avait envoyé, dans sa récente lettre auto­graphe dont l’exis­tence a été confir­mée par ce ser­vice, un ulti­ma­tum à Mgr Lefebvre et si l’in­ter­view don­née par ce der­nier à l’Europeo du 3 sep­tembre 1976 doit être consi­dé­rée comme une réponse à cet ultimatum.

Réponse : On a pris connais­sance de cette inter­view avec la plus grande peine, à cause de son conte­nu par­ti­cu­liè­re­ment grave et vrai­ment inouï.

Une telle inter­ven­tion suf­fit à elle seule, aux yeux de toute per­sonne douée d’un mini­mum d’ob­jec­ti­vi­té et qui n’en­tre­tient pas d’i­dées pré­con­çues, à démon­trer avec la plus grande clar­té dans quelle posi­tion vrai­ment insou­te­nable Mgr Lefebvre en est venu à se trou­ver. Cette inter­view est une accu­sa­tion que l’an­cien archevêque-​évêque de Tulle a signée contre lui-​même de sa propre main.

La posi­tion prise désor­mais par Mgr Lefebvre si ouver­te­ment prouve que le Saint-​Siège avait vu juste quand il le convia à deux entre­tiens d’ex­pli­ca­tion avec les car­di­naux Tabera, Wright et Garrone. Ce fut en conclu­sion de ces entre­tiens que le Saint-​Siège jugea néces­saire d’au­to­ri­ser Mgr Mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, à reti­rer son consen­te­ment à l’exis­tence de la fra­ter­ni­té Saint-​Pie‑X.

Cependant, depuis cette dou­lou­reuse déci­sion jus­qu’aux der­niers déve­lop­pe­ments, le Saint-​Père n’a jamais ces­sé de se tour­ner vers Mgr Lefebvre avec une espé­rance jamais démen­tie même si elle a été tou­jours déçue, afin qu’il accom­plisse au moins un geste de bonne volonté.

L’attitude du Pape a tou­jours été gui­dée par des inten­tions pré­cises : res­pec­ter pro­fon­dé­ment l’homme ; res­pec­ter plus pro­fon­dé­ment encore l’é­vêque ; res­pec­ter en même temps le très grave devoir confié par man­dat divin au suc­ces­seur de Pierre de conser­ver dans sa pure­té totale, sans tran­si­ger sur aucun point, le patri­moine de la foi catho­lique et d’être le suprême garant de son authenticité.

C’est dans la fidé­li­té à ces pré­oc­cu­pa­tions que, le 15 août der­nier, le Saint-​Père a adres­sé une nou­velle lettre manus­crite à Mgr Marcel Lefebvre. Son conte­nu comme sa forme parlent d’eux-​mêmes et montrent clai­re­ment l’at­ti­tude, à la fois ferme et ins­pi­rée de pater­nelle affec­tion, qui est celle du Pape en cette dou­lou­reuse circonstance.

Cette lettre, comme il a été dit, s’ins­crit dans la longue série d’ap­pels à la récon­ci­lia­tion, mul­ti­pliés par le Siège apos­to­lique et par le Pape per­son­nel­le­ment, qui ont été adres­sés à l’an­cien archevêque-​évêque de Tulle. Outre deux longs col­loques avec trois car­di­naux, qui lui ont per­mis d’ex­po­ser sa posi­tion, ce furent des visites répé­tées du nonce apos­to­lique en Suisse ; les lettres du Souverain Pontife en date du 29 juin et du 8 sep­tembre 1975 ; un très long entre­tien avec le sub­sti­tut de la Secrétairerie d’Etat ; enfin, la semaine pré­cé­dant le 29 juin 1976, une mis­sion d’un envoyé spé­cial du Saint-​Père, le R.P. Dhanis, S.J., consul­teur de la Congrégation pour la Doctrine de la foi ; et encore plu­sieurs visite du car­di­nal Thiandoum, dont une le 28 juin, c’est-​à-​dire la veille même de l’ordination.

Comment ne pas rap­pe­ler ici que le Pape a esti­mé néces­saire de trai­ter ce grave pro­blème devant les membres du Sacré-​Collège pré­sents à Rome pour le Consistoire du 24 mai der­nier ?

Mgr Lefebvre sait, mieux que per­sonne, quel a été le but de cette inter­ven­tion solen­nelle, ain­si que de toutes les démarches qui l’ont pré­cé­dée et qui l’ont sui­vie : lui offrir l’oc­ca­sion de se reprendre avant qu’il ne soit trop tard et ser­vir l’u­ni­té de l’Eglise qu’il a main­te­nant l’ab­surde pré­ten­tion de « défendre » contre ceux-​là qui, seuls, ont mis­sion de Dieu et assis­tance de l’Esprit pour la garan­tir. Pour se sous­traire à cette sol­li­ci­tude, qu’il tait devant l’o­pi­nion publique, Mgr Lefebvre entend choi­sir lui-​même les voies par les­quelles pas­se­rait une com­po­si­tion de sa part : une audience que le Saint-​Père devrait lui accor­der sans préa­lable, afin qu’il puisse lui dire en quoi, à son juge­ment, le Pape et le Concile oecu­mé­nique ont failli.

Car l’en­jeu du débat est bien là. Mgr Lefebvre, qui n’a jamais contes­té, au cours de son dérou­le­ment, la vali­di­té du Concile, auquel il a pris une part active et dont il a signé la presque tota­li­té des actes — par­mi les­quels la Constitution sur la litur­gie et le décret sur l’oe­cu­mé­nisme —, se place aujourd’­hui au-​dessus du Pape et du Concile pour en contes­ter, de façon caté­go­rique et glo­bale, l’es­prit et les conclu­sions (cf. son Manifeste du 21 novembre 1974). Il a été pen­dant de longues années le ser­vi­teur de la papau­té, et il s’en fait un titre main­te­nant pour repro­cher au Pape d’a­voir, en matière sacra­men­taire et litur­gique notam­ment, exer­cé un pou­voir que l’Ecriture sainte, la Tradition et l’en­sei­gne­ment una­nime de l’Eglise lui attri­buent de façon si claire et si ferme. Après avoir pro­cla­mé sa sou­mis­sion au Saint-​Père et lais­sé entendre que toute l’af­faire ne repo­sait que sur un mal­en­ten­du, il fait main­te­nant des décla­ra­tions incroyables qu’il est par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reux d’en­tendre de la bouche d’un évêque. De quelle tra­di­tion, de quel « Evangile » s’inspire-​t-​il pour tenir pareil langage ?

Sa grave infrac­tion aux lois cano­niques et à une défense expresse du Pape, en confé­rant illé­gi­ti­me­ment des ordi­na­tions le 29 juin der­nier, a entraî­né pour Mgr Lefebvre l’ap­pli­ca­tion d’une cen­sure dont il sait bien qu’elle vise avant tout à la rési­pis­cence de celui qui en fait l’objet.

Le Pape ne perd pas l’es­pé­rance. Il guette le retour du fils pro­digue, dans l’in­té­rêt du salut de celui-​ci, dans l’in­té­rêt aus­si des âmes qu’il égare en cher­chant à les per­sua­der gra­tui­te­ment que Rome a failli à sa mis­sion. Les bras du Pape sont grands ouverts. Le Saint-​Père a cepen­dant le droit et le devoir de connaître, au préa­lable, les dis­po­si­tions dans les­quelles Mgr Lefebvre vien­drait à lui : une telle assu­rance est indis­pen­sable à la ren­contre dési­rée. A ne pas main­te­nir fer­me­ment cette exi­gence, on s’ex­po­se­rait à de nou­veaux mal­en­ten­dus que le bien de la com­mu­nau­té ecclé­siale ne peut plus supporter.

L’heure est à la souf­france et à la prière. Le Pape le dit en conclu­sion de sa lettre : c’est une heure « grande et amère ». Puisse-​t-​elle, au plus tôt, faire place à la lumière et à la réconciliation.

Osservatore Romano du 28 août 1976