Conférence du cardinal Ratzinger devant les évêques du Chili et de Colombie le 13 juillet 1988

Pourquoi Mgr Lefebvre ?
Quelles erreurs avons-​nous commises ?
Quelles erreurs sommes-​nous en train de commettre ?

La fina­li­té de mes pro­pos est d’en­cou­ra­ger le dia­logue que nous dési­rons avoir mutuel­le­ment. En géné­ral, je pro­fite des occa­sions comme celle-​ci pour expo­ser les ques­tions de plus grande impor­tance dans le tra­vail de la Congrégation. Cependant le schisme qui semble s’ou­vrir avec les ordi­na­tions d’é­vêques du 30 juin der­nier m’in­vite, cette fois, à m’é­car­ter de mon habi­tude. Aujourd’hui donc je vou­drais com­men­ter quelques aspects de l’af­faire concer­nant Mgr Lefebvre. Il me semble que, plus que d’exa­mi­ner ce qui est arri­vé, il convient aujourd’­hui d’é­va­luer les ensei­gne­ments que l’Eglise doit tirer de l’en­semble de ces évé­ne­ments pour aujourd’­hui et pour demain. Je vou­drais, pour cela, expri­mer d’a­bord, quelques obser­va­tions sur l’at­ti­tude du Saint-​Siège dans les entre­tiens avec Mgr Lefebvre, et pour­suivre ensuite par une réflexion sur les causes géné­rales qui sont à l’o­ri­gine de cette situa­tion et qui, au-​delà du cas concret, nous concernent tous.

L’attitude du Saint-​Siège dans les entretiens avec Mgr Lefebvre

Pendant les der­niers mois nous avons beau­coup tra­vaillé sur le pro­blème Lefebvre, avec le sin­cère désir de créer une place à l’in­té­rieur de l’Eglise pour son mou­ve­ment. Le Saint-​Siège a été cri­ti­qué un peu par­tout. On a dit qu’il avait cédé à la pres­sion du schisme ; qu’il n’a­vait pas su défendre avec la force qu’il fal­lait le Concile Vatican II ; que tan­dis qu’il trai­tait avec une grande dure­té les mou­ve­ments pro­gres­sistes, il mon­trait trop de com­pré­hen­sion envers la révolte res­tau­ra­trice. Le déve­lop­pe­ment des évé­ne­ments a réfu­té suf­fi­sam­ment ces affir­ma­tions. Le mythe de la dure­té du Vatican face aux désa­gré­ga­tions pro­gres­sistes s’est avé­ré une élu­cu­bra­tion creuse. Jusqu’à aujourd’­hui on n’a fait, pour l’es­sen­tiel, que des des admo­nes­ta­tions et, en aucun cas, pro­non­cé des peines cano­niques au sens propre. Le fait que Mgr Lefebvre ait dénon­cé à la fin l’ac­cord signé montre bien que le Saint-​Siège, mal­gré les conces­sions vrai­ment larges qu’il a faites, ne lui a pas accor­dé la licence glo­bale qu’il dési­rait. Dans la par­tie fon­da­men­tale des accords, Mgr Lefebvre avait recon­nu qu’il devait accep­ter Vatican II et les affir­ma­tions du magis­tère post­con­ci­liaire, admet­tant l’au­to­ri­té propre de chaque docu­ment. C’est une contra­dic­tion que ce soient pré­ci­sé­ment ceux qui n’ont pas arrê­té de cla­mer leur déso­béis­sance au Pape et aux décla­ra­tions du Magistère de ces vingt der­nières années, qui jugent main­te­nant la posi­tion du Saint-​Siège comme trop tiède et demandent qu’on exige une obéis­sance « en bloc » à Vatican II. On pré­ten­dait aus­si que le Vatican aurait accor­dé à Mgr Lefebvre un droit à la dis­si­dence, qu’on refuse pré­ci­sé­ment aux tenants de la ten­dance pro­gres­siste. En réa­li­té, la seule chose qui était affir­mée dans l’ac­cord — sui­vant Lumen Gentium dans son n. 25 — était le fait que tous les docu­ments du Concile n’ont pas le même rang. Dans l’ac­cord il était pré­vu expli­ci­te­ment qu’il fal­lait évi­ter la polé­mique publique et on y deman­dait une atti­tude posi­tive envers les mesures et décla­ra­tions offi­cielles. On accor­dait de même que la Fraternité puisse pré­sen­ter au Saint-​Siège ses dif­fi­cul­tés en matière d’in­ter­pré­ta­tion et de réformes dans les domaines juri­dique et litur­gique, le pou­voir de déci­sion du Saint-​Siège demeu­rant inchan­gé. Tout cela montre cer­tai­ne­ment que dans tout ce dif­fi­cile dia­logue, Rome a uni une grande ouver­ture en tout ce qui est négo­ciable avec la fer­me­té sur l’es­sen­tiel. L’explication que Mgr Lefebvre a don­née de sa rétrac­ta­tion de l’ac­cord est révé­la­trice. Il a décla­ré qu’il com­pre­nait main­te­nant que l’ac­cord signé vou­lait sim­ple­ment inté­grer sa fon­da­tion dans l” »Eglise du Concile ». L’Eglise Catholique en com­mu­nion avec le Pape est, pour lui, l” »Eglise du Concile », qui s’est déta­chée de son pas­sé propre. Il sem­ble­rait qu’il ne réus­sit pas à voir qu’il s’a­git sim­ple­ment de l’Eglise Catholique, avec la tota­li­té de la Tradition, à laquelle appar­tient éga­le­ment le Concile Vatican II.

Réflexion sur les causes profondes de l’affaire Lefebvre

Le pro­blème posé par Mgr Lefebvre ne se ter­mine pas cepen­dant avec la rup­ture du 30 juin. Ce serait trop com­mode de se lais­ser empor­ter par une espèce de triom­pha­lisme et de pen­ser que le pro­blème a dis­pa­ru dès le moment où Mgr Lefebvre s’est clai­re­ment sépa­ré de l’Eglise. Un chré­tien ne peut jamais se réjouir de la dés­union. Même si, en toute sin­cé­ri­té, la faute n’in­combe pas au Saint-​Siège, notre obli­ga­tion est de nous deman­der quelles erreurs nous avons com­mises, quelles erreurs nous sommes en train de commettre.
Les cri­tères avec les­quels on juge le pas­sé depuis le décret sur l’œ­cu­mé­nisme de Vatican II doivent en toute logique avoir une valeur pour aujourd’­hui. L’une des décou­vertes fon­da­men­tales de la théo­lo­gie de l’œ­cu­mé­nisme est que les schismes ne peuvent arri­ver que lorsque, dans l’Eglise, on ne vit pas et on n’aime pas suf­fi­sam­ment l’une ou l’autre des véri­tés ou des valeurs de la foi chré­tienne. Cette véri­té mise en marge devient indé­pen­dante, arra­chée de la tota­li­té de la struc­ture ecclé­siale et il se crée autour d’elle le nou­veau mou­ve­ment. Nous devons réflé­chir sur le fait que de nom­breuses per­sonnes, au-​delà du cercle res­treint des membres de la fra­ter­ni­té de Mgr Lefebvre, voient en lui une sorte de guide ou tout au moins une leçon à rete­nir. Il n’est pas suf­fi­sant de s’en remettre à des moti­va­tions poli­tiques, nos­tal­giques ou à d’autres rai­sons cultu­relles secon­daires. Ces causes ne seraient jamais suf­fi­santes pour y atti­rer aus­si des per­sonnes, et spé­cia­le­ment des jeunes de pays très dif­fé­rents et de condi­tions poli­tiques ou cultu­relles très dif­fé­rentes. Certes on découvre par­tout une vision étroite, uni­la­té­rale ; cepen­dant le phé­no­mène, dans son ensemble, serait incon­ce­vable si ne s’y trou­vaient aus­si mêlés des élé­ments posi­tifs, qui d’or­di­naire ne trouvent pas suf­fi­sam­ment de place dans l’Eglise d’au­jourd’­hui. En consé­quence, nous devrions tout d’a­bord consi­dé­rer cette situa­tion comme une occa­sion de faire un exa­men de conscience. Nous devons nous lais­ser ques­tion­ner, sérieu­se­ment, sur les défi­ciences de notre pas­to­rale, dénon­cées par tous ces évé­ne­ments. Ainsi nous pour­rons offrir une place à ceux qui cherchent et se posent des ques­tions à l’in­té­rieur même de l’Eglise ; et ain­si nous réus­si­rons à faire en sorte que le schisme devienne sans jus­ti­fi­ca­tion. Je vou­drais exa­mi­ner trois aspects qui dans ce sens jouent, à mon avis, un rôle important .

a) Le sacré et le profane

Il y a dif­fé­rentes rai­sons qui peuvent avoir conduit beau­coup de per­sonnes à cher­cher un refuge dans l’an­cienne litur­gie. Une pre­mière, impor­tante, me semble être que dans l’an­cienne litur­gie ils trouvent conser­vée la digni­té du sacré. A la suite du Concile, beau­coup ont conçu, presque comme un pro­gramme, la « désa­cra­li­sa­tion », en expli­quant que le Nouveau Testament avait abo­li le culte du temple : le rideau du temple déchi­ré au moment de la mort du Christ signi­fie­rait, d’a­près eux, la fin du sacré. La mort de Jésus, hors des murs de la ville, c’est-​à-​dire dans le domaine public, est doré­na­vant le culte véri­table. Le culte, s’il existe, se réa­lise dans la non-​sacralité de la vie ordi­naire, dans l’a­mour vécu. Portés par ces rai­son­ne­ments, les orne­ments litur­giques ont été écar­tés, les églises dépouillées à l’ex­trême de la splen­deur qui rap­pelle le sacré ; et la litur­gie a été réduite, autant que pos­sible, au lan­gage et aux gestes de la vie ordi­naire, par des salu­ta­tions et des signes d’a­mi­tié et des choses semblables.

Cependant, avec ces théo­ries et la praxis qui s’en suit, on mécon­nais­sait com­plè­te­ment l’u­nion entre l’Ancien et le Nouveau Testament : on avait oublié que ce monde n’est pas encore le royaume de Dieu et que le « Saint de Dieu » (Jn 6, 69) conti­nue d’être en contra­dic­tion avec le monde ; que nous avons besoin de la puri­fi­ca­tion pour nous appro­cher de Lui ; que ce qui est pro­fane, même après la mort et la résur­rec­tion du Christ, n’est pas deve­nu saint. Le Ressuscité est appa­ru seule­ment à ceux qui ont lais­sé leur cœur s’ou­vrir à Lui. Lui qui est Saint, Il ne s’est pas mani­fes­té à tout le monde. Ainsi s’est ouvert un nou­vel espace pour le culte, auquel nous sommes main­te­nant rat­ta­chés ; c’est le culte qui consiste à s’ap­pro­cher de la com­mu­nau­té du Ressuscité, aux pieds duquel se sont pros­ter­nées les saintes femmes pour l’a­do­rer (Mt 28, 9). Je ne veux pas main­te­nant déve­lop­per davan­tage ce point, mais seule­ment en tirer une conclu­sion : nous devons conser­ver la dimen­sion du sacré dans la litur­gie. La litur­gie n’est pas une fes­ti­vi­té, ce n’est pas une réunion agréable. Cela n’a vrai­ment aucune impor­tance que le curé réus­sisse à déve­lop­per des idées atti­rantes ou des élu­cu­bra­tions ima­gi­naires. La litur­gie n’est autre chose que le Dieu trois fois saint se rende pré­sent par­mi nous ; c’est le buis­son ardent, c’est l’Alliance de Dieu avec l’homme en Jésus-​Christ, mort et res­sus­ci­té. La gran­deur de la litur­gie n’a pas comme fon­de­ment le fait d’of­frir une occu­pa­tion inté­res­sante, mais le fait que Celui qui est le Tout-​Autre, et que nous ne pour­rions pas rendre pré­sent, par­vienne à nous tou­cher. Il vient parce qu’Il le veut. En d’autres termes, l’es­sen­tiel de la litur­gie c’est le mys­tère, qui se réa­lise dans le rite com­mun de l’Eglise ; tout le reste le rabaisse. Les hommes en ont une expé­rience très vivante et ils se sentent trom­pés lorsque le mys­tère devient divi­sion, lorsque l’ac­teur prin­ci­pal dans la litur­gie n’est plus le Dieu vivant mais un prêtre ou un ani­ma­teur liturgique.

b) Le carac­tère non arbi­traire de la foi et sa continuité

Défendre la vali­di­té et le carac­tère obli­ga­toire du Concile Vatican II, à l’en­contre de Mgr Lefebvre, est et conti­nue­ra d’être une néces­si­té. Cependant, il existe une atti­tude à courte vue qui isole Vatican II et qui a pro­vo­qué l’op­po­si­tion. Nombre d’ex­po­sés donnent l’im­pres­sion que, après Vatican II, tout a chan­gé et que tout ce qui est anté­rieur ne peut plus avoir de vali­di­té, ou, dans le meilleur des cas, il ne doit l’a­voir qu’à la lumière de Vatican II. Le deuxième concile du Vatican n’est pas trai­té comme par­tie de la tota­li­té de la Tradition de l’Eglise, mais direc­te­ment, comme la fin de la Tradition et comme un recom­men­ce­ment com­plet à par­tir de zéro. La véri­té est que le Concile lui-​même n’a défi­ni aucun dogme. Il a vou­lu de manière consciente s’ex­pri­mer selon un registre plus modeste, comme un concile sim­ple­ment pas­to­ral ; cepen­dant, beau­coup l’in­ter­prètent comme s’il était un « super-​dogme » qui enlève à tout le reste son importance.

Cette impres­sion prend plus de force dans les faits de la vie cou­rante. Ce qui aupa­ra­vant était consi­dé­ré comme le plus saint — la forme de trans­mis­sion de la litur­gie — devient tout d’un coup comme ce qu’il y a de plus inter­dit et la seule chose que, en toute assu­rance, il faut reje­ter. On ne tolère pas les cri­tiques à l’é­poque post-​conciliaire ; mais là où l’on met en doute les règles antiques ou les grandes véri­tés de la foi — par exemple la vir­gi­ni­té cor­po­relle de Marie, la résur­rec­tion cor­po­relle de Jésus, l’im­mor­ta­li­té de l’âme, etc. — ou bien on ne réagit abso­lu­ment pas ou bien on le fait d’une manière extrê­me­ment atté­nuée. Moi même, j’ai pu voir, lorsque j’é­tais pro­fes­seur, com­ment le même évêque qui, avant le Concile avait reje­té, à cause de sa manière de par­ler un peu gros­sière, un pro­fes­seur irré­pro­chable, n’é­tait pas capable, après le Concile, de reje­ter un autre pro­fes­seur qui niait ouver­te­ment quelques véri­tés de foi. Tout cela conduit beau­coup de per­sonnes à se deman­der si l’Eglise d’au­jourd’­hui est réel­le­ment la même que celle d’hier, ou si on l’a chan­gé contre une autre sans les en pré­ve­nir. La seule manière de rendre cré­dible Vatican II c’est de le pré­sen­ter clai­re­ment comme ce qu’il est : une par­tie de l’en­tière et unique Tradition de l’Eglise et de sa foi.

c) L’unicité de la foi

Outre la ques­tion litur­gique, les points cen­traux du conflit sont actuel­le­ment l’at­taque contre le décret sur la liber­té reli­gieuse et contre le pré­ten­du esprit d’Assise. Mgr Lefebvre voit là les fron­tières entre sa posi­tion et celle de l’Eglise Catholique d’au­jourd’­hui. Il n’est pas néces­saire d’a­jou­ter expres­sé­ment qu’on ne peut pas accep­ter ses affir­ma­tions sur ces points. Nous n’al­lons pas trai­ter ici de ses erreurs, mais nous devons nous deman­der où est le manque de clar­té en nous-​mêmes. Pour Mgr Lefebvre il s’a­git d’une lutte contre le libé­ra­lisme idéo­lo­gique, contre la rela­ti­vi­sa­tion de la véri­té. Evidemment, nous ne sommes pas d’ac­cord avec lui sur le fait que le texte du Concile sur la liber­té reli­gieuse ou la prière d’Assise, sui­vant les inten­tions vou­lues par le Pape, sont rela­ti­vi­santes. Cependant il est vrai que dans le mou­ve­ment spi­ri­tuel du temps post-​conciliaire, on tom­bait sou­vent dans un oubli, même une sup­pres­sion, de la véri­té ; peut-​être sommes-​nous en train de signa­ler le pro­blème cen­tral de la théo­lo­gie et de la pas­to­rale d’au­jourd’­hui. La « véri­té » appa­rut vite comme une pré­ten­tion trop éle­vée, un « triom­pha­lisme » qu’il ne fal­lait pas per­mettre. Ce pro­ces­sus s’est véri­fié avec plus de clar­té dans la praxis des mis­sions. Si nous n’at­tei­gnons pas la véri­té en annon­çant notre foi et si la véri­té n’est plus l’es­sence pour le salut de l’homme, alors les mis­sions perdent tout leur sens. En effet, on en tirait et on en tire la conclu­sion que, doré­na­vant, il faut tâcher seule­ment que les chré­tiens soient de bons chré­tiens, que les musul­mans soient de bons musul­mans, les hin­dous de bons hin­dous, etc. Mais, com­ment peut-​on savoir quand quel­qu’un est « bon » chré­tien ou « bon » musul­man ? L’idée que toutes les reli­gions ne seraient à pro­pre­ment par­ler que des sym­boles de ce qui est en der­nier terme l’i­nef­fable, gagne faci­le­ment du ter­rain, en théo­lo­gie aus­si, et entre rapi­de­ment dans la praxis litur­gique. Là où ce phé­no­mène se pro­duit, la foi comme telle est aban­don­née, car elle me demande de me confier à la véri­té en tant qu’elle peut être connue. Ainsi, cer­tai­ne­ment, avons-​nous toutes les moti­va­tions pour reve­nir au bon sens, en cela aussi.
Si nous réus­sis­sons à mon­trer et à vivre à nou­veau la tota­li­té de ce qui est catho­lique dans les aspects trai­tés ci-​dessus, alors nous pour­rons espé­rer que le schisme de Mgr Lefebvre ne sera pas de longue durée.

Joseph card. RATZINGER