22 décembre 2005

Discours à la Curie Expergiscere, homo

Les deux herméneutiques du Concile Vatican II

Messieurs les Cardinaux,

Vénérés frères dans l’é­pis­co­pat et dans le sacerdoce,

chers frères et sœurs !

« Expergiscere, homo : quia pro te Deus fac­tus est homo – Réveille-​toi, homme, car pour toi Dieu s’est fait homme » [1]. C’est avec cette invi­ta­tion de saint Augustin à sai­sir le sens authen­tique du Noël du Christ, que j’ouvre ma ren­contre avec vous, chers col­la­bo­ra­teurs de la Curie romaine, alors que les fêtes de Noël sont désor­mais proches. J’adresse à cha­cun mon salut le plus cor­dial, en vous remer­ciant pour les sen­ti­ments de dévo­tion et d’af­fec­tion dont s’est fait l’in­ter­prète le Cardinal-​Doyen, auquel va ma pen­sée recon­nais­sante. Dieu s’est fait homme pour nous : tel est le mes­sage qui, chaque année, de la grotte silen­cieuse de Bethléem se dif­fuse jus­qu’aux lieux les plus éloi­gnés de la terre. Noël est une fête de lumière et de paix, c’est un jour d’é­mer­veille­ment inté­rieur et de joie qui se répand dans l’u­ni­vers, car « Dieu s’est fait homme ». De l’humble grotte de Bethléem le Fils éter­nel de Dieu, deve­nu un petit Enfant, s’a­dresse à cha­cun de nous : il nous inter­pelle, il nous invite à renaître en lui car, avec lui, nous pou­vons vivre éter­nel­le­ment dans la com­mu­nion de la Très Sainte Trinité.

Le cœur com­blée de la joie qui dérive de cette conscience, nous retour­nons en pen­sée aux évé­ne­ments de l’an­née qui touche à son terme. De grands évé­ne­ments se trouvent der­rière nous, qui ont pro­fon­dé­ment mar­qué la vie de l’Eglise. Je pense tout d’a­bord à la dis­pa­ri­tion de notre bien-​aimé Saint-​Père Jean-​Paul II, pré­cé­dée par un long che­min de souf­france et de perte pro­gres­sive de la parole. Aucun Pape ne nous a lais­sé une quan­ti­té de textes sem­blable à celle qu’il nous a lais­sée ; aucun Pape aupa­ra­vant n’a pu visi­ter, comme lui, le monde entier et par­ler de manière directe aux hommes de tous les conti­nents. Mais à la fin, il a dû sup­por­ter un che­min de souf­france et de silence. Les images du Dimanche des Rameaux, alors qu’a­vec une branche d’o­li­vier à la main, mar­qué par la dou­leur, il se tenait à la fenêtre et nous don­nait la Bénédiction du Seigneur qui s’ap­prê­tait à mar­cher vers la Croix, res­tent pour nous inou­bliables. Il y a ensuite l’i­mage où, dans sa Chapelle pri­vée, tenant le Crucifix à la main, il par­ti­ci­pait à la Via Crucis au Colisée, là où il avait tant de fois gui­dé la pro­ces­sion, en por­tant lui-​même la Croix. Enfin, la béné­dic­tion muette du Dimanche de Pâques, au cours de laquelle, à tra­vers toute la dou­leur, nous avons vu res­plen­dir la pro­messe de la résur­rec­tion, de la vie éternelle.

Le Saint-​Père, à tra­vers ses paroles et ses œuvres, nous a don­né de grandes choses ; mais la leçon qu’il nous a don­née de la chaire de la souf­france et du silence est tout aus­si impor­tante. Dans son der­nier livre Mémoire et iden­ti­té (Rizzoli 2005), il nous a lais­sé une inter­pré­ta­tion de la souf­france qui n’est pas une théo­rie théo­lo­gique ou phi­lo­so­phique, mais un fruit mûri au cours de son che­min per­son­nel de souf­france, qu’il par­cou­rut avec le sou­tien de la foi dans le Seigneur cru­ci­fié. Cette inter­pré­ta­tion, qu’il avait éla­bo­rée dans la foi et qui don­nait un sens à sa souf­france vécue en com­mu­nion avec celle du Seigneur, par­lait à tra­vers sa dou­leur muette en la trans­for­mant en un grand mes­sage. Que ce soit au début ou à la fin du livre sus­men­tion­né, le Pape se mon­tra pro­fon­dé­ment tou­ché par le spec­tacle du pou­voir du mal dont, au cours du siècle qui vient de se ter­mi­ner, nous avons pu faire l’ex­pé­rience de manière dra­ma­tique. Il dit tex­tuel­le­ment : « Cela n’a pas été un mal à petite échelle. Cela a été un mal aux pro­por­tions gigan­tesques, un mal qui s’est ser­vi des struc­tures de l’Etat pour accom­plir son œuvre néfaste, un mal éri­gé en sys­tème » (p. 198). Le mal est-​il invin­cible ? Est-​il la véri­table puis­sance ultime de l’his­toire ? A cause de l’ex­pé­rience du mal, la ques­tion de la rédemp­tion était deve­nue pour le Pape Karol Wojtyla la ques­tion essen­tielle et cen­trale de sa vie et de sa pen­sée comme chré­tien. Existe-​t-​il une limite contre laquelle se brise la puis­sance du mal ? Oui, elle existe, répond le Pape dans son livre, ain­si que dans son Encyclique sur la rédemp­tion. Le pou­voir qui pose une limite au mal est la misé­ri­corde divine. A la vio­lence, à l’os­ten­ta­tion du mal s’op­pose dans l’his­toire – comme « le tota­le­ment autre » de Dieu, comme la puis­sance propre à Dieu – la misé­ri­corde divine. L’agneau est plus fort que le dra­gon, pourrions-​nous dire avec l’Apocalypse.

A la fin du livre, dans une vision rétros­pec­tive sur l’at­ten­tat du 13 mai 1981 et éga­le­ment sur la base de son che­min avec Dieu et avec le monde, Jean-​Paul II a davan­tage appro­fon­di cette réponse. La limite du pou­voir du mal, la puis­sance qui, en défi­ni­tive, le vainc – ain­si nous dit-​il –la souf­france de Dieu, la souf­france du Fils de Dieu sur la Croix : « La souf­france de Dieu cru­ci­fié n’est pas seule­ment une forme de souf­france à côté des autres… Le Christ, en souf­frant pour nous tous, a confé­ré un nou­veau sens à la souf­france, il l’a intro­duite dans une nou­velle dimen­sion, dans un nou­vel ordre : celui de l’a­mour… La pas­sion du Christ sur la Croix a don­né un sens radi­ca­le­ment nou­veau à la souf­france, l’a trans­for­mée de l’in­té­rieur… C’est la souf­france qui brûle et consume le mal avec la flamme de l’a­mour… Chaque souf­france humaine, chaque dou­leur, chaque mala­die contient une pro­messe de salut… Le mal… existe éga­le­ment dans le monde pour réveiller en nous l’a­mour, qui est don de soi… à celui qui est tou­ché par la souf­france… Le Christ est le Rédempteur du monde : « Dans ses bles­sures nous trou­vons la gué­ri­son » (Is 53, 5) » (p. 198 sq). Tout cela n’est pas sim­ple­ment une théo­lo­gie éru­dite, mais l’ex­pres­sion d’une foi vécue et mûrie dans la souffrance.

Assurément, nous devons faire tout notre pos­sible pour atté­nuer la souf­france et empê­cher l’in­jus­tice qui pro­voque la souf­france des inno­cents. Toutefois, nous devons éga­le­ment faire tout notre pos­sible pour que les hommes puissent décou­vrir le sens de la souf­france, pour être ain­si en mesure d’ac­cep­ter leur propre souf­france et l’u­nir à la souf­france du Christ. Ainsi, celle-​ci se fond avec l’a­mour rédemp­teur et devient, en consé­quence, une force contre le mal dans le monde. La réponse qui a été don­née dans le monde entier à la mort du Pape a été une mani­fes­ta­tion bou­le­ver­sante de recon­nais­sance pour le fait que, dans son minis­tère, il s’est tota­le­ment offert à Dieu pour le monde ; un remer­cie­ment pour le fait qu’il nous a ensei­gné à nou­veau, dans un monde rem­pli de haine et de vio­lence, à aimer et à souf­frir au ser­vice des autres ; il nous a mon­tré, pour ain­si dire, le Rédempteur vivant, la rédemp­tion, et il nous a don­né la cer­ti­tude que, de fait, le mal n’a pas le der­nier mot dans le monde.

Je vou­drais à pré­sent men­tion­ner, même briè­ve­ment, deux autres évé­ne­ments, eux aus­si lan­cés par le Pape Jean-​Paul II : il s’a­git de la Journée mon­diale de la Jeunesse célé­brée à Cologne et du Synode des Evêques sur l’Eucharistie qui a éga­le­ment conclu l’Année de l’Eucharistie, inau­gu­rée par le Pape Jean-​Paul II.

La Journée mon­diale de la Jeunesse est res­tée dans la mémoire de tous ceux qui étaient pré­sents comme un grand don. Plus d’un mil­lion de jeunes se ras­sem­blèrent dans la ville de Cologne, située au bord du Rhin, et dans les autres villes voi­sines pour écou­ter ensemble la Parole de Dieu, pour prier ensemble, pour rece­voir les sacre­ments de la Réconciliation et de l’Eucharistie, pour chan­ter et se réjouir ensemble, pour pro­fi­ter de l’exis­tence et pour ado­rer et rece­voir le Seigneur eucha­ris­tique au cours des grandes ren­contres du same­di soir et du dimanche. Au cours de toutes ces jour­nées c’est sim­ple­ment la joie qui a régné.

En dehors des ser­vices d’ordre, la police n’a rien eu à faire – le Seigneur avait ras­sem­blé sa famille, dépas­sant de manière évi­dente chaque fron­tière et bar­rière et, dans la grande com­mu­nion entre nous, il nous a fait faire l’ex­pé­rience de sa pré­sence. Le thème choi­si pour ces jour­nées – « Allons l’a­do­rer » – conte­nait deux grandes images qui, dès le début, four­nirent l’oc­ca­sion d’une juste approche. Il y avait tout d’a­bord l’i­mage du pèle­ri­nage, l’i­mage de l’homme qui, en regar­dant au-​delà de ses propres affaires et du quo­ti­dien, se met à la recherche de sa des­ti­na­tion essen­tielle, de la véri­té, de la juste voie, de Dieu. Cette image de l’homme en marche vers le but de la vie conte­nait en soi encore deux claires indi­ca­tions. Il y avait tout d’a­bord l’in­vi­ta­tion à ne pas voir le monde qui nous entoure uni­que­ment comme la matière brute avec laquelle nous pou­vons faire quelque chose, mais à cher­cher à décou­vrir dans celui-​ci la « cal­li­gra­phie du Créateur », la rai­son créa­trice et l’a­mour dont le monde est né et dont nous parle l’u­ni­vers, si nous sommes atten­tifs, si nos sens inté­rieurs s’é­veillent et acquièrent la per­cep­tion des dimen­sions les plus pro­fondes de la réalité.

Comme deuxième élé­ment s’a­jou­tait ensuite l’in­vi­ta­tion à se mettre à l’é­coute de la révé­la­tion his­to­rique qui, seule, peut nous offrir la clef de lec­ture pour le mys­tère silen­cieux de la créa­tion, en nous indi­quant concrè­te­ment la voie vers le Maître du monde et de l’his­toire qui se cache dans la pau­vre­té de l’é­table de Bethléem. L’autre image conte­nue dans le thème de la Journée mon­diale de la Jeunesse était l’homme en ado­ra­tion : « Nous sommes venus l’a­do­rer ». Avant toute acti­vi­té et toute trans­for­ma­tion du monde, il doit y avoir l’a­do­ra­tion. Elle seule nous rend véri­ta­ble­ment libres ; elle seule nous donne les cri­tères pour notre action. Précisément dans un monde où les cri­tères d’o­rien­ta­tion viennent pro­gres­si­ve­ment à man­quer et où existe la menace que cha­cun fasse de soi-​même son propre cri­tère, il est fon­da­men­tal de sou­li­gner l’a­do­ra­tion. Pour tous ceux qui étaient pré­sents, le silence intense de ce mil­lion de jeunes reste inou­bliable ; un silence qui nous unis­sait et qui éle­vait cha­cun quand le Seigneur dans le Sacrement était dépo­sé sur l’au­tel. Nous conser­vons dans nos cœurs les images de Cologne : elles sont une indi­ca­tion qui conti­nue à agir. Sans men­tion­ner de noms en par­ti­cu­lier, je vou­drais en cette occa­sion remer­cier tous ceux qui ont ren­du pos­sible la Journée mon­diale de la Jeunesse ; mais remer­cions sur­tout ensemble le Seigneur, car, en défi­ni­tive, Lui seul pou­vait nous don­ner ces jour­nées de la façon dont nous les avons vécues.

La parole « ado­ra­tion » nous conduit au deuxième grand évé­ne­ment dont je vou­drais par­ler : le Synode des Evêques et l’Année de l’Eucharistie. Le Pape Jean-​Paul II, avec l’Encyclique Ecclesia de Eucharistia et avec la Lettre apos­to­lique Mane nobis­cum Domine, nous avait déjà don­né les indi­ca­tions essen­tielles et, dans le même temps, avec son expé­rience per­son­nelle de la foi eucha­ris­tique, il avait concré­ti­sé l’en­sei­gne­ment de l’Eglise. En outre, la Congrégation pour le Culte divin, en lien étroit avec l’Encyclique, avait publié l’Instruction Redemptionis Sacramentum comme sup­port pra­tique pour la juste appli­ca­tion de la Constitution conci­liaire sur la litur­gie et de la réforme litur­gique. Après tout cela, était-​il vrai­ment pos­sible de dire encore quelque chose de nou­veau, de déve­lop­per ulté­rieu­re­ment l’en­semble de la doc­trine ? Ce fut pré­ci­sé­ment la grande expé­rience du Synode quand, dans les inter­ven­tions des Pères, on a vu se reflé­ter la richesse de la vie eucha­ris­tique de l’Eglise aujourd’­hui et que s’est mani­fes­té le carac­tère inta­ris­sable de sa foi eucha­ris­tique. Ce que les Pères ont pen­sé et expri­mé devra être pré­sen­té, en étroite liai­son avec les Propositions du Synode, dans un docu­ment post-​synodal. Je vou­drais seule­ment sou­li­gner ici encore une fois ce point que, il y a peu, nous avons déjà noté dans le contexte de la Journée mon­diale de la Jeunesse : l’a­do­ra­tion du Seigneur res­sus­ci­té, pré­sent dans l’Eucharistie en chair et en sang, corps et âme, avec sa divi­ni­té et son humanité.

Il est émou­vant pour moi de voir com­ment, par­tout dans l’Eglise, est en train de se réveiller la joie de l’a­do­ra­tion eucha­ris­tique et que ses fruits se mani­festent. Au cours de la période de la réforme litur­gique la Messe et l’a­do­ra­tion en dehors de celle-​ci étaient sou­vent consi­dé­rées comme en oppo­si­tion entre elles : le Pain eucha­ris­tique ne nous aurait pas été don­né pour être contem­plé, mais pour être man­gé, selon une objec­tion alors cou­rante. Dans l’ex­pé­rience de prière de l’Eglise s’est désor­mais mani­fes­té le non-​sens d’une telle oppo­si­tion. Augustin avait déjà dit : « …nemo autem illam car­nem man­du­cat, nisi prius ado­ra­ve­rit;… pec­ce­mus non ado­ran­do – Que per­sonne ne mange cette chair sans aupa­ra­vant l’a­do­rer;… nous péche­rions si nous ne l’a­do­rions pas » [2]. De fait, dans l’Eucharistie nous ne rece­vons pas sim­ple­ment une chose quel­conque. Celle-​ci est la ren­contre et l’u­ni­fi­ca­tion de per­sonnes ; cepen­dant, la per­sonne qui vient à notre ren­contre et qui désire s’u­nir à nous est le Fils de Dieu. Une telle uni­fi­ca­tion ne peut se réa­li­ser que selon la moda­li­té de l’a­do­ra­tion. Recevoir l’Eucharistie signi­fie ado­rer Celui que nous rece­vons. Ce n’est qu’ain­si, et seule­ment ain­si, que nous deve­nons une seule chose avec Lui. C’est pour­quoi le déve­lop­pe­ment de l’a­do­ra­tion eucha­ris­tique, telle qu’elle a pris forme au cours du Moyen-​âge, était la consé­quence la plus cohé­rente du mys­tère eucha­ris­tique lui-​même : ce n’est que dans l’a­do­ra­tion que peut mûrir un accueil pro­fond et véri­table. C’est pré­ci­sé­ment dans cet acte per­son­nel de ren­contre avec le Seigneur que mûrit ensuite éga­le­ment la mis­sion sociale qui est conte­nue dans l’Eucharistie et qui veut bri­ser les bar­rières non seule­ment entre le Seigneur et nous, mais éga­le­ment et sur­tout les bar­rières qui nous séparent les uns des autres.

Le der­nier évé­ne­ment de cette année sur lequel je vou­drais m’ar­rê­ter en cette occa­sion est la célé­bra­tion de la conclu­sion du Concile Vatican II, il y a qua­rante ans. Ce sou­ve­nir sus­cite la ques­tion sui­vante : Quel a été le résul­tat du Concile ? A‑t-​il été accueilli de la juste façon ? Dans l’ac­cueil du Concile, qu’est-​ce qui a été posi­tif, insuf­fi­sant ou erro­né ? Que reste-​t-​il encore à accom­plir ? Personne ne peut nier que, dans de vastes par­ties de l’Eglise, la récep­tion du Concile s’est dérou­lée de manière plu­tôt dif­fi­cile, même sans vou­loir appli­quer à ce qui s’est pas­sé en ces années la des­crip­tion que le grand Docteur de l’Eglise, saint Basile, fait de la situa­tion de l’Eglise après le Concile de Nicée : il la com­pare à une bataille navale dans l’obs­cu­ri­té de la tem­pête, disant entre autres : « Le cri rauque de ceux qui, en rai­son de la dis­corde, se dressent les uns contre les autres, les bavar­dages incom­pré­hen­sibles, le bruit confus des cla­meurs inin­ter­rom­pues a désor­mais rem­pli presque toute l’Eglise en faus­sant, par excès ou par défaut, la juste doc­trine de la foi… » [3].

Nous ne vou­lons pas pré­ci­sé­ment appli­quer cette des­crip­tion dra­ma­tique à la situa­tion de l’après-​Concile, mais quelque chose de ce qui s’est pro­duit s’y reflète tou­te­fois. La ques­tion sui­vante appa­raît : pour­quoi l’ac­cueil du Concile, dans de grandes par­ties de l’Eglise, s’est-​il jus­qu’à pré­sent dérou­lé de manière aus­si dif­fi­cile ? Eh bien, tout dépend de la juste inter­pré­ta­tion du Concile ou – comme nous le dirions aujourd’­hui –de sa juste her­mé­neu­tique, de la juste clef de lec­ture et d’ap­pli­ca­tion. Les pro­blèmes de la récep­tion sont nés du fait que deux her­mé­neu­tiques contraires se sont trou­vées confron­tées et sont entrées en conflit. L’une a cau­sé de la confu­sion, l’autre, silen­cieu­se­ment mais de manière tou­jours plus visible, a por­té et porte des fruits. D’un côté, il existe une inter­pré­ta­tion que je vou­drais appe­ler « her­mé­neu­tique de la dis­con­ti­nui­té et de la rup­ture » ; celle-​ci a sou­vent pu comp­ter sur la sym­pa­thie des mass media, et éga­le­ment d’une par­tie de la théo­lo­gie moderne. D’autre part, il y a l” »her­mé­neu­tique de la réforme », du renou­veau dans la conti­nui­té de l’u­nique sujet-​Eglise, que le Seigneur nous a don­né ; c’est un sujet qui gran­dit dans le temps et qui se déve­loppe, res­tant cepen­dant tou­jours le même, l’u­nique sujet du Peuple de Dieu en marche. L’herméneutique de la dis­con­ti­nui­té risque de finir par une rup­ture entre Eglise pré­con­ci­liaire et Eglise post-​conciliaire. Celle-​ci affirme que les textes du Concile comme tels ne seraient pas encore la véri­table expres­sion de l’es­prit du Concile. Ils seraient le résul­tat de com­pro­mis dans les­quels, pour atteindre l’u­na­ni­mi­té, on a dû encore empor­ter avec soi et recon­fir­mer beau­coup de vieilles choses désor­mais inutiles. Ce n’est cepen­dant pas dans ces com­pro­mis que se révé­le­rait le véri­table esprit du Concile, mais en revanche dans les élans vers la nou­veau­té qui appa­raissent der­rière les textes : seuls ceux-​ci repré­sen­te­raient le véri­table esprit du Concile, et c’est à par­tir d’eux et confor­mé­ment à eux qu’il fau­drait aller de l’a­vant. Précisément parce que les textes ne reflé­te­raient que de manière impar­faite le véri­table esprit du Concile et sa nou­veau­té, il serait néces­saire d’al­ler cou­ra­geu­se­ment au-​delà des textes, en lais­sant place à la nou­veau­té dans laquelle s’ex­pri­me­rait l’in­ten­tion la plus pro­fonde, bien qu’en­core indis­tincte, du Concile. En un mot : il fau­drait non pas suivre les textes du Concile, mais son esprit. De cette manière, évi­dem­ment, il est lais­sé une grande marge à la façon dont on peut alors défi­nir cet esprit et on ouvre ain­si la porte à toutes les fan­tai­sies. Mais on se méprend sur la nature d’un Concile en tant que tel. Il est alors consi­dé­ré comme une sorte de Constituante, qui éli­mine une vieille consti­tu­tion et en crée une nouvelle.

Mais la Constitution a besoin d’un pro­mo­teur, puis d’une confir­ma­tion de la part du pro­mo­teur, c’est-​à-​dire du peuple auquel la consti­tu­tion doit ser­vir. Les Pères n’a­vaient pas un tel man­dat et per­sonne ne le leur avait jamais don­né ; per­sonne, du reste, ne pou­vait le don­ner, car la consti­tu­tion essen­tielle de l’Eglise vient du Seigneur et nous a été don­née afin que nous puis­sions par­ve­nir à la vie éter­nelle et, en par­tant de cette pers­pec­tive, nous sommes en mesure d’illu­mi­ner éga­le­ment la vie dans le temps et le temps lui-​même. Les Evêques, à tra­vers le Sacrement qu’ils ont reçu, sont les dépo­si­taires du don du Seigneur. Ce sont « les admi­nis­tra­teurs des mys­tères de Dieu » (1 Co 4, 1) ; comme tels ils doivent se pré­sen­ter comme « fidèles et sages » (cf. Lc 12, 41–48). Cela signi­fie qu’ils doivent admi­nis­trer le don du Seigneur de manière juste, afin qu’il ne demeure pas dans un lieu caché, mais porte des fruits et que le Seigneur, à la fin, puisse dire à l’ad­mi­nis­tra­teur : « En peu de choses tu as été fidèle, sur beau­coup je t’é­ta­bli­rai » (cf. Mt 25, 14–30 ; Lc 19, 11–27). Dans ces para­boles évan­gé­liques s’ex­prime le dyna­misme de la fidé­li­té, qui est impor­tante dans le ser­vice ren­du au Seigneur, et dans celles-​ci appa­raît éga­le­ment de manière évi­dente com­ment, dans un Concile, le dyna­misme et la fidé­li­té doivent deve­nir une seule chose.

A l’her­mé­neu­tique de la dis­con­ti­nui­té s’op­pose l’her­mé­neu­tique de la réforme comme l’ont pré­sen­tée tout d’a­bord le Pape Jean XXIII, dans son dis­cours d’ou­ver­ture du Concile le 11 octobre 1962, puis le Pape Paul VI, dans son dis­cours de conclu­sion du 7 décembre 1965. Je ne cite­rai ici que les célèbres paroles de Jean XXIII, dans les­quelles cette her­mé­neu­tique est expri­mée sans équi­voque, lors­qu’il dit que le Concile « veut trans­mettre la doc­trine de façon pure et intègre, sans atté­nua­tion ni défor­ma­tion » et il pour­suit : « Notre devoir ne consiste pas seule­ment à conser­ver ce tré­sor pré­cieux, comme si nous nous pré­oc­cu­pions uni­que­ment de l’an­ti­qui­té, mais de nous consa­crer avec une ferme volon­té et sans peur à cette tâche, que notre époque exige… Il est néces­saire que cette doc­trine cer­taine et immuable, qui doit être fidè­le­ment res­pec­tée, soit appro­fon­die et pré­sen­tée d’une façon qui cor­res­ponde aux exi­gences de notre temps. En effet, il faut faire une dis­tinc­tion entre le dépôt de la foi, c’est-​à-​dire les véri­tés conte­nues dans notre véné­rée doc­trine, et la façon dont celles-​ci sont énon­cées, en leur conser­vant tou­te­fois le même sens et la même por­tée » (S. Oec. Conc. Vat. II Constitutiones Decreta Declarationes, 1974, pp. 863–865).

Il est clair que cet enga­ge­ment en vue d’ex­pri­mer de façon nou­velle une véri­té déter­mi­née exige une nou­velle réflexion sur celle-​ci et un nou­veau rap­port vital avec elle ; il est éga­le­ment clair que la nou­velle parole ne peut mûrir que si elle naît d’une com­pré­hen­sion consciente de la véri­té expri­mée et que, d’autre part, la réflexion sur la foi exige éga­le­ment que l’on vive cette foi. Dans ce sens, le pro­gramme pro­po­sé par le Pape Jean XXIII était extrê­me­ment exi­geant, comme l’est pré­ci­sé­ment la syn­thèse de fidé­li­té et de dyna­misme. Mais par­tout, cette inter­pré­ta­tion a repré­sen­té l’o­rien­ta­tion qui a gui­dé la récep­tion du Concile, une nou­velle vie s’est déve­lop­pée et des fruits nou­veaux ont mûri. Quarante ans après le Concile, nous pou­vons révé­ler que l’as­pect posi­tif est plus grand et plus vivant que ce qu’il pou­vait appa­raître dans l’a­gi­ta­tion des années qui ont sui­vi 1968. Aujourd’hui, nous voyons que la bonne semence, même si elle se déve­loppe len­te­ment, croît tou­te­fois et que croît éga­le­ment notre pro­fonde gra­ti­tude pour l’œuvre accom­plie par le Concile.

Paul VI, dans son dis­cours lors de la clô­ture du Concile, a ensuite indi­qué une autre moti­va­tion spé­ci­fique pour laquelle une her­mé­neu­tique de la dis­con­ti­nui­té pour­rait sem­bler convain­cante. Dans le grand débat sur l’homme, qui carac­té­rise le temps moderne, le Concile devait se consa­crer en par­ti­cu­lier au thème de l’an­thro­po­lo­gie. Il devait s’in­ter­ro­ger sur le rap­port entre l’Eglise et sa foi, d’une part, et l’homme et le monde d’au­jourd’­hui, d’autre part (ibid. pp. 1066, sq). La ques­tion devient encore plus claire, si, au lieu du terme géné­rique de « monde d’au­jourd’­hui », nous en choi­sis­sons un autre plus pré­cis : le Concile devait défi­nir de façon nou­velle le rap­port entre l’Eglise et l’é­poque moderne. Ce rap­port avait déjà connu un début très pro­blé­ma­tique avec le pro­cès fait à Galilée. Il s’é­tait ensuite tota­le­ment rom­pu lorsque Kant défi­nit la « reli­gion dans les limites de la rai­son pure » et lorsque, dans la phase radi­cale de la Révolution fran­çaise, se répan­dit une image de l’Etat et de l’homme qui ne vou­lait pra­ti­que­ment plus accor­der aucun espace à l’Eglise et à la foi. L’opposition de la foi de l’Eglise avec un libé­ra­lisme radi­cal, ain­si qu’a­vec des sciences natu­relles qui pré­ten­daient embras­ser à tra­vers leurs connais­sances toute la réa­li­té jusque dans ses limites, dans l’in­ten­tion bien déter­mi­née de rendre super­flue « l’hy­po­thèse de Dieu », avait pro­vo­qué de la part de l’Eglise, au XIXe siècle, sous Pie IX, des condam­na­tions sévères et radi­cales de cet esprit de l’é­poque moderne. Apparemment, il n’exis­tait donc plus aucun espace pos­sible pour une entente posi­tive et fruc­tueuse, et les refus de la part de ceux qui se sen­taient les repré­sen­tants de l’é­poque moderne étaient éga­le­ment énergiques.

Entre temps, tou­te­fois, l’é­poque moderne avait elle aus­si connu des déve­lop­pe­ments. On se ren­dait compte que la révo­lu­tion amé­ri­caine avait offert un modèle d’Etat moderne dif­fé­rent de celui théo­ri­sé par les ten­dances radi­cales appa­rues dans la seconde phase de la Révolution fran­çaise. Les sciences natu­relles com­men­çaient, de façon tou­jours plus claire, à réflé­chir sur leurs limites, impo­sées par leur méthode elle-​même, qui, tout en réa­li­sant des choses gran­dioses, n’é­tait tou­te­fois pas en mesure de com­prendre la glo­ba­li­té de la réa­li­té. Ainsi, les deux par­ties com­men­çaient pro­gres­si­ve­ment à s’ou­vrir l’une à l’autre. Dans la période entre les deux guerres mon­diales et plus encore après la Seconde Guerre mon­diale, des hommes d’Etat catho­liques avaient démon­tré qu’il peut exis­ter un Etat moderne laïc, qui tou­te­fois, n’est pas neutre en ce qui concerne les valeurs, mais qui vit en pui­sant aux grandes sources éthiques ouvertes par le chris­tia­nisme. La doc­trine sociale catho­lique, qui se déve­lop­pait peu à peu, était deve­nue un modèle impor­tant entre le libé­ra­lisme radi­cal et la théo­rie mar­xiste de l’Etat. Les sciences natu­relles, qui pro­fes­saient sans réserve une méthode propre dans laquelle Dieu n’a­vait pas sa place, se ren­daient compte tou­jours plus clai­re­ment que cette méthode ne com­pre­nait pas la tota­li­té de la réa­li­té et ouvraient donc à nou­veau les portes à Dieu, conscientes que la réa­li­té est plus grande que la méthode natu­ra­liste, et que ce qu’elle peut embras­ser. On peut dire que s’é­taient for­més trois cercles de ques­tions qui, à pré­sent, à l’heure du Concile Vatican II, atten­daient une réponse. Tout d’a­bord, il fal­lait défi­nir de façon nou­velle la rela­tion entre foi et sciences modernes ; cela concer­nait d’ailleurs, non seule­ment les sciences natu­relles, mais éga­le­ment les sciences his­to­riques, car, selon une cer­taine école, la méthode historique-​critique récla­mait le der­nier mot sur l’in­ter­pré­ta­tion de la Bible, et, pré­ten­dant l’ex­clu­si­vi­té totale de sa propre com­pré­hen­sion des Ecritures Saintes, s’op­po­sait sur des points impor­tants à l’in­ter­pré­ta­tion que la foi de l’Eglise avait élaborée.

En second lieu, il fal­lait défi­nir de façon nou­velle le rap­port entre Eglise et Etat moderne, qui accor­dait une place aux citoyens de diverses reli­gions et idéo­lo­gies, se com­por­tant envers ces reli­gions de façon impar­tiale et assu­mant sim­ple­ment la res­pon­sa­bi­li­té d’une coexis­tence ordon­née et tolé­rante entre les citoyens et de leur liber­té d’exer­cer leur reli­gion. Cela était lié, en troi­sième lieu, de façon plus géné­rale au pro­blème de la tolé­rance reli­gieuse – une ques­tion qui exi­geait une nou­velle défi­ni­tion du rap­port entre foi chré­tienne et reli­gions du monde. En par­ti­cu­lier, face aux récents crimes du régime natio­nal socia­liste, et plus géné­ra­le­ment, dans le cadre d’un regard rétros­pec­tif sur une longue his­toire dif­fi­cile, il fal­lait éva­luer et défi­nir de façon nou­velle le rap­port entre l’Eglise et la foi d’Israël.

Il s’a­git là de thèmes de grande por­tée – ce furent les thèmes de la seconde par­tie du Concile – sur les­quels il n’est pas pos­sible de s’ar­rê­ter plus ample­ment dans ce contexte. Il est clair que dans tous ces sec­teurs, dont l’en­semble forme une unique ques­tion, pou­vait res­sor­tir une cer­taine forme de dis­con­ti­nui­té et que, dans un cer­tain sens, s’é­tait effec­ti­ve­ment mani­fes­tée une dis­con­ti­nui­té dans laquelle, pour­tant, une fois éta­blies les diverses dis­tinc­tions entre les situa­tions his­to­riques concrètes et leurs exi­gences, il appa­rais­sait que la conti­nui­té des prin­cipes n’é­tait pas aban­don­née – un fait qui peut échap­per faci­le­ment au pre­mier abord. C’est pré­ci­sé­ment dans cet ensemble de conti­nui­té et de dis­con­ti­nui­té à divers niveaux que consiste la nature de la véri­table réforme. Dans ce pro­ces­sus de nou­veau­té dans la conti­nui­té, nous devions apprendre à com­prendre plus concrè­te­ment qu’au­pa­ra­vant que les déci­sions de l’Eglise en ce qui concerne les faits contin­gents – par exemple, cer­taines formes concrètes de libé­ra­lisme ou d’in­ter­pré­ta­tion libé­rale de la Bible – devaient néces­sai­re­ment être elles-​mêmes contin­gentes, pré­ci­sé­ment parce qu’elles se réfé­raient à une réa­li­té déter­mi­née et en soi chan­geante. Il fal­lait apprendre à recon­naître que, dans de telles déci­sions, seuls les prin­cipes expriment l’as­pect durable, demeu­rant en arrière-​plan et en moti­vant la déci­sion de l’intérieur.

En revanche les formes concrètes ne sont pas aus­si per­ma­nentes, elles dépendent de la situa­tion his­to­rique et peuvent donc être sou­mises à des chan­ge­ments. Ainsi, les déci­sions de fond peuvent demeu­rer valables, tan­dis que les formes de leur appli­ca­tion dans des contextes nou­veaux peuvent varier. Ainsi, par exemple, si la liber­té de reli­gion est consi­dé­rée comme une expres­sion de l’in­ca­pa­ci­té de l’homme à trou­ver la véri­té, et par consé­quent, devient une exal­ta­tion du rela­ti­visme alors, de néces­si­té sociale et his­to­rique, celle-​ci est éle­vée de façon impropre au niveau méta­phy­sique et elle est ain­si pri­vée de son véri­table sens, avec pour consé­quence de ne pas pou­voir être accep­tée par celui qui croit que l’homme est capable de connaître la véri­té de Dieu, et, sur la base de la digni­té inté­rieure de la véri­té, est lié à cette connais­sance. Il est, en revanche, tota­le­ment dif­fé­rent de consi­dé­rer la liber­té de reli­gion comme une néces­si­té décou­lant de la coexis­tence humaine, et même comme une consé­quence intrin­sèque de la véri­té qui ne peut être impo­sée de l’ex­té­rieur, mais qui doit être adop­tée par l’homme uni­que­ment à tra­vers le pro­ces­sus de la convic­tion. Le Concile Vatican II, recon­nais­sant et fai­sant sien à tra­vers le Décret sur la liber­té reli­gieuse un prin­cipe essen­tiel de l’Etat moderne, a repris à nou­veau le patri­moine plus pro­fond de l’Eglise. Celle-​ci peut être consciente de se trou­ver ain­si en pleine syn­to­nie avec l’en­sei­gne­ment de Jésus lui-​même (cf. Mt 22, 21), comme éga­le­ment avec l’Eglise des mar­tyrs, avec les mar­tyrs de tous les temps. L’Eglise antique, de façon natu­relle, a prié pour les empe­reurs et pour les res­pon­sables poli­tiques, en consi­dé­rant cela comme son devoir (cf. 1 Tm 2, 2) ; mais, tan­dis qu’elle priait pour les empe­reurs, elle a en revanche refu­sé de les ado­rer, et, à tra­vers cela, a reje­té clai­re­ment la reli­gion d’Etat. Les mar­tyrs de l’Eglise pri­mi­tive sont morts pour leur foi dans le Dieu qui s’é­tait révé­lé en Jésus Christ, et pré­ci­sé­ment ain­si, sont morts éga­le­ment pour la liber­té de conscience et pour la liber­té de pro­fes­ser sa foi, – une pro­fes­sion qui ne peut être impo­sée par aucun Etat, mais qui ne peut en revanche être adop­tée que par la grâce de Dieu, dans la liber­té de la conscience.

Une Eglise mis­sion­naire, qui sait qu’elle doit annon­cer son mes­sage à tous les peuples, doit néces­sai­re­ment s’en­ga­ger au ser­vice de la liber­té de la foi. Elle veut trans­mettre le don de la véri­té qui existe pour tous, et assure dans le même temps aux peuples et à leurs gou­ver­ne­ments qu’elle ne veut pas détruire leur iden­ti­té et leurs cultures, mais qu’elle leur apporte au contraire une réponse que, au fond d’eux, ils attendent, – une réponse avec laquelle la mul­ti­pli­ci­té des cultures ne se perd pas, mais avec laquelle croît au contraire l’u­ni­té entre les hommes, et ain­si, la paix entre les peuples également.

Le Concile Vatican II, avec la nou­velle défi­ni­tion de la rela­tion entre la foi de l’Eglise et cer­tains élé­ments essen­tiels de la pen­sée moderne, a revi­si­té ou éga­le­ment cor­ri­gé cer­taines déci­sions his­to­riques, mais dans cette appa­rente dis­con­ti­nui­té, il a en revanche main­te­nu et appro­fon­di sa nature intime et sa véri­table iden­ti­té. L’Eglise est, aus­si bien avant qu’a­près le Concile, la même Eglise une, sainte, catho­lique et apos­to­lique, en che­min à tra­vers les temps ; elle pour­suit « son pèle­ri­nage à tra­vers les per­sé­cu­tions du monde et les conso­la­tions de Dieu », annon­çant la mort du Seigneur jus­qu’à ce qu’Il vienne (cf. Lumen gen­tium, n. 8). Ceux qui espé­raient qu’à tra­vers ce « oui » fon­da­men­tal à l’é­poque moderne, toutes les ten­sions se seraient relâ­chées et que l”« ouver­ture au monde » ain­si réa­li­sée aurait tout trans­for­mé en une pure har­mo­nie, avaient sous-​estimé les ten­sions inté­rieures et les contra­dic­tions de l’é­poque moderne elle-​même ; ils avaient sous-​estimé la dan­ge­reuse fra­gi­li­té de la nature humaine qui, dans toutes les périodes de l’his­toire, et dans toute constel­la­tion his­to­rique, consti­tue une menace pour le che­min de l’homme.

Ces dan­gers, avec les nou­velles pos­si­bi­li­tés et le nou­veau pou­voir de l’homme sur la matière et sur lui-​même, n’ont pas dis­pa­ru, mais prennent en revanche de nou­velles dimen­sions : un regard sur l’his­toire actuelle le démontre clai­re­ment. Mais à notre époque, l’Eglise demeure un « signe de contra­dic­tion »(Lc 2, – ce n’est pas sans rai­son que le Pape Jean-​Paul II, alors qu’il était encore Cardinal, avait don­né ce titre aux Exercices spi­ri­tuels prê­chés en 1976 au Pape Paul VI et à la Curie romaine. Le Concile ne pou­vait avoir l’in­ten­tion d’a­bo­lir cette contra­dic­tion de l’Evangile à l’é­gard des dan­gers et des erreurs de l’homme. En revanche, son inten­tion était cer­tai­ne­ment d’é­car­ter les contra­dic­tions erro­nées ou super­flues, pour pré­sen­ter à notre monde l’exi­gence de l’Evangile dans toute sa gran­deur et sa pure­té. Le pas accom­pli par le Concile vers l’é­poque moderne, qui de façon assez impré­cise a été pré­sen­té comme une « ouver­ture au monde », appar­tient en défi­ni­tive au pro­blème éter­nel du rap­port entre foi et rai­son, qui se repré­sente sous des formes tou­jours nou­velles. La situa­tion que le Concile devait affron­ter est sans aucun doute com­pa­rable aux évé­ne­ments des époques pré­cé­dentes. Saint Pierre, dans sa pre­mière Lettre, avait exhor­té les chré­tiens à être tou­jours prêts à rendre rai­son (apo­lo­gia) à qui­conque leur deman­de­rait le logos, la rai­son de leur foi (cf. 3, 15). Cela signi­fiait que la foi biblique devait entrer en dis­cus­sion et en rela­tion avec la culture grecque et apprendre à recon­naître à tra­vers l’in­ter­pré­ta­tion la ligne de démar­ca­tion, mais éga­le­ment le contact et l’af­fi­ni­té qui exis­tait entre elles dans l’u­nique rai­son don­née par Dieu.

Lorsqu’au XIIIe siècle, par l’in­ter­mé­diaire des phi­lo­sophes juifs et arabes, la pen­sée aris­to­té­li­cienne entra en contact avec le chris­tia­nisme médié­val for­mé par la tra­di­tion pla­to­ni­cienne, et que la foi et la rai­son ris­quèrent d’en­trer dans une oppo­si­tion incon­ci­liable, ce fut sur­tout saint Thomas d’Aquin qui joua le rôle de média­teur dans la nou­velle ren­contre entre foi et phi­lo­so­phie aris­to­té­li­cienne, pla­çant ain­si la foi dans une rela­tion posi­tive avec la forme de rai­son domi­nante à son époque. Le dou­lou­reux débat entre la rai­son moderne et la foi chré­tienne qui, dans un pre­mier temps, avait connu un début dif­fi­cile avec le pro­cès fait à Galilée, connut assu­ré­ment de nom­breuses phases, mais avec le Concile Vatican II, arri­va le moment où une nou­velle réflexion était néces­saire. Dans les textes conci­liaires, son conte­nu n’est cer­tai­ne­ment tra­cé que dans les grandes lignes, mais cela a déter­mi­né la direc­tion essen­tielle, de sorte que le dia­logue entre reli­gion et foi, aujourd’­hui par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant, a trou­vé son orien­ta­tion sur la base du Concile Vatican II. A pré­sent, ce dia­logue doit être déve­lop­pé avec une grande ouver­ture d’es­prit, mais éga­le­ment avec la clar­té dans le dis­cer­ne­ment des esprits qu’à juste titre, le monde attend de nous pré­ci­sé­ment en ce moment. Ainsi, aujourd’­hui, nous pou­vons tour­ner notre regard avec gra­ti­tude vers le Concile Vatican II : si nous le lisons et que nous l’ac­cueillons gui­dés par une juste her­mé­neu­tique, il peut être et deve­nir tou­jours plus une grande force pour le renou­veau tou­jours néces­saire de l’Eglise.

Enfin, dois-​je encore rap­pe­ler ce jour du 19 avril de cette année où le Collège car­di­na­lice, à ma grande crainte, m’a élu suc­ces­seur du Pape Jean-​Paul II, suc­ces­seur de saint Pierre sur la chaire de l’Evêque de Rome ? Un tel devoir ne fai­sait cer­tai­ne­ment pas par­tie de ce que j’au­rais jamais pu ima­gi­ner comme étant ma voca­tion. Ainsi, ce ne fut que par un grand acte de confiance en Dieu que je pus pro­non­cer en toute obéis­sance mon « oui » à ce choix. Comme alors, je demande éga­le­ment aujourd’­hui à cha­cun de vous votre prière, sur la force et le sou­tien de laquelle je compte. Dans le même temps, je désire remer­cier de tout cœur à pré­sent, tous ceux qui m’ont accueilli et m’ac­cueillent encore avec tant de confiance, de bon­té et de com­pré­hen­sion, en m’ac­com­pa­gnant jour après jour par leur prière.

Noël est désor­mais proche. Le Seigneur Dieu ne s’est pas oppo­sé aux menaces de l’his­toire par le pou­voir exté­rieur, comme nous, les hommes, selon les pers­pec­tives de notre monde, aurions pu ima­gi­ner. Son arme est la bon­té. Il s’est révé­lé comme un enfant, né dans une étable. Et c’est pré­ci­sé­ment ain­si qu’il oppose son pou­voir tota­le­ment dif­fé­rent aux puis­sances des­truc­trices de la vio­lence. C’est pré­ci­sé­ment ain­si qu’il nous sauve. C’est pré­ci­sé­ment ain­si qu’il nous montre ce qu’il sauve. En ces jours de Noël, nous vou­lons aller à sa ren­contre emplis de confiance, comme les pas­teurs, comme les sages d’Orient.

Demandons à Marie de nous conduire au Seigneur. Demandons au Seigneur lui-​même de faire res­plen­dir son visage sur nous. Demandons-​Lui de vaincre lui-​même la vio­lence du monde et de nous faire res­sen­tir le pou­voir de sa bonté.

Avec ces sen­ti­ments, je vous donne à tous et de tout cœur la Bénédiction apostolique.

Benedictus. PP. XVI

Notes de bas de page

  1. S. Augustin, Discours, 185[]
  2. cf. Enarr. in Ps 98, 9 CCL XXXOX 1385[]
  3. De Spiritu Sancto, XXX, 77 ; PG 32, 213 A ; SCh 17bis, p. 524[]
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