Entretien du cardinal Bea à un journal protestant au sujet de « de oecumenismo » – Octobre 1964

Au len­de­main de la pro­mul­ga­tion par S. S. Paul VI du décret conci­liaire sur l’oe­cu­mé­nisme [1], S. Em. le car­di­nal Bea, pré­sident du Secrétariat pour l’Union des chré­tiens, a accor­dé à un repré­sen­tant du ser­vice de presse pro­tes­tant alle­mand une inter­view dont voi­ci la tra­duc­tion [2]

Le dialogue

Q. — Un repré­sen­tant du Conseil oecu­mé­nique des Eglises a décla­ré récem­ment à Rome que l’ac­cep­ta­tion du décret sur l’oe­cu­mé­nisme repré­sente « le début du dia­logue sur le dia­logue ». Cela signi­fie que les Eglises sépa­rées devraient main­te­nant s’en­tendre sur la façon dont doit être mené leur dia­logue offi­ciel. Est-​ce éga­le­ment votre avis, et quelles pro­po­si­tions pouvez-​vous faire pour ce nou­veau stade oecuménique ?

R. — En sub­stance, je suis d’ac­cord sur cette façon de voir. Il importe cepen­dant de pré­ci­ser qu’il ne s’a­git pas d’un com­men­ce­ment abso­lu. Dans plu­sieurs pays, en effet, il y a déjà eu et il existe encore un dia­logue, conduit de façon diverse selon les cir­cons­tances propres à chaque, cas.

Je me gar­de­rai bien de faire des pro­po­si­tions concrètes en vue du dia­logue, tout au moins dans le cadre de cet entre­tien. La rai­son en est simple : les situa­tions sont si diverses dans les dif­fé­rents pays, comme le sont les atti­tudes res­pec­tives des hommes d’Eglise et des com­mu­nau­tés reli­gieuses. Même à l’in­té­rieur d’une seule et même Eglise, on ren­contre des opi­nions diver­gentes sur ce point. Il n’est donc guère pos­sible de faire des pro­po­si­tions de por­tée géné­rale. Une atti­tude plus réa­liste demande que l’on sonde tout d’a­bord le ter­rain par de fré­quentes prises de contact entre les divers res­pon­sables. Dans le cadre de ces prises de contact, on éta­bli­ra des pro­po­si­tions com­munes. Cette voie peut paraître plus longue, mais elle consti­tue la meilleure preuve de la confiance mutuelle et réci­proque dans le Christ, dans la mesure où l’on ne se conten­te­ra pas de com­pro­mis, tels qu’ils sont en usage dans le domaine poli­tique, mais où ces pro­po­si­tions seront pru­dentes et bien réflé­chies. Il sera d’au­tant plus facile de les éla­bo­rer que le décret sur l’oe­cu­mé­nisme adop­té par le Concile expose dans ses grandes lignes notre concep­tion de l’ac­ti­vi­té oecu­mé­nique et du dia­logue. Il faut tou­te­fois remar­quer que tout le monde se rend actuel­le­ment très bien compte que les conver­sa­tions théo­lo­giques ne consti­tuent pas le seul et unique moyen de favo­ri­ser l’u­nion. En dehors d’elles, il y a toute une série d’autres moyens par les­quels l’es­prit oecu­mé­nique se mani­feste. Que l’on pense seule­ment à la prière, au res­pect et à la cha­ri­té mutuels, à une vie authen­ti­que­ment chré­tienne, à la col­la­bo­ra­tion et à la coopé­ra­tion dans de nom­breuses ques­tions pra­tiques. Tous ces moyens ont leur impor­tance et consti­tuent en outre une pré­pa­ra­tion éloi­gnée pré­cieuse, voire indis­pen­sable, en vue de créer l’at­mo­sphère néces­saire au dia­logue, atmo­sphère de confiance réci­proque, de com­pré­hen­sion et d’amour.

Le rôle des observateurs non-​catholiques dans l’élaboration du schéma

Q. — Les non-​catholiques se demandent quelle réa­li­té sur­na­tu­relle se trouve à la base du vote par le Concile du sché­ma sur l’oe­cu­mé­nisme. Etant don­né que ce texte contient de nom­breuses for­mu­la­tions qui auraient été abso­lu­ment impen­sables il y a seule­ment dix ans, sur­tout ici, à Rome, je me pose cette ques­tion : les choses ont-​elles tel­le­ment chan­gé au cours de ces der­nières années ou bien le Concile a‑t-​il, avec ce texte, anti­ci­pé une réa­li­té future ?

R. — A la base du décret sur l’oe­cu­mé­nisme, il y a une réa­li­té spi­ri­tuelle et sur­na­tu­relle qui a été sus­ci­tée par la pré­pa­ra­tion du Concile et par le dérou­le­ment des tra­vaux conci­liaires. On ne se rend pas tou­jours suf­fi­sam­ment compte de l’é­vé­ne­ment consi­dé­rable qui a été déclen­ché par le Concile dans l’Eglise. Une double ren­contre s’est dérou­lée au Concile : la ren­contre de tous les évêques catho­liques du monde entier et la ren­contre de ces évêques avec les repré­sen­tants de très nom­breuses Eglises non catho­liques. On ne peut guère sur­es­ti­mer les fruits de cette deuxième ren­contre, dont on n’a pas assez sou­li­gné l’im­por­tance et les effets consi­dé­rables. Cette réa­li­té, un pion­nier fran­çais de l’oe­cu­mé­nisme, le pas­teur Marc Boegner, l’a sou­li­gnée de façon impres­sion­nante, lors d’une confé­rence qu’il a faite à Rome. J’ai moi-​même pu décla­rer que les obser­va­teurs délé­gués non catho­liques avaient joué un rôle déci­sif dans l’é­ta­blis­se­ment du texte du décret sur l’oe­cu­mé­nisme. Certes, ce ne sont pas eux qui ont pré­pa­ré ce décret, ils n’ont pas par­ti­ci­pé direc­te­ment aux débats conci­liaires et aux votes, mais leur pré­sence au Concile, leur par­ti­ci­pa­tion par la prière, l’é­tude, les contacts les plus divers, leurs pro­po­si­tions, ont fait vivre pro­fon­dé­ment le pro­blème oecu­mé­nique aux Pères conci­liaires qui ont pris conscience de ce pro­blème dans toute son éten­due. Ils se sont mieux ren­du compte de l’u­ni­té qui existe entre nous dans le Christ, mais aus­si de tout ce qui nous sépare, et, par consé­quent, des dif­fi­cul­tés de l’ac­ti­vi­té oecu­mé­nique. On pour­rait peut-​être faire des consi­dé­ra­tions ana­logues quant aux réper­cus­sions du Concile sur les chré­tiens non catho­liques et leurs Eglises. Cela suf­fi­ra d’a­voir sim­ple­ment indi­qué ces expé­riences. Le décret sur l’oe­cu­mé­nisme est lui-​même une concré­ti­sa­tion écrite de toutes ces expé­riences qui, à mon avis, sont beau­coup plus impor­tantes et seront beau­coup plus fruc­tueuses que le décret lui-​même. Mais celui-​ci — est-​il néces­saire de le dire ? — était abso­lu­ment indispensable.

De ce que je viens de vous dire, il découle que, au cours de ces der­nières années, des évo­lu­tions pro­fondes se sont pro­duites dans l’Eglise, évo­lu­tions dont nous ne voyons toute la por­tée que peu à peu. Dans ce sens, l’ex­pé­rience conci­liaire de tous les chré­tiens ensemble peut être com­pa­rée au grain de séne­vé de l’Evangile, qui croit len­te­ment avant de par­ve­nir son plein développement.

Mais avez-​vous remar­qué que le décret sur l’oe­cu­mé­nisme est aus­si une anti­ci­pa­tion ? Il serait peut-​être mieux de dire qu’il se pro­pose de pré­voir. Pourquoi pas ? Tout légis­la­teur avi­sé doit pré­voir les déve­lop­pe­ments ulté­rieurs et s’en pré­oc­cu­per. Pourquoi n’en irait-​il pas de même du corps légis­la­tif de l’Eglise ? Il est d’au­tant plus facile de pré­voir en ce domaine que l’en­semble de l’ac­ti­vi­té conci­liaire se réa­lise sous l’ac­tion toute-​puissante et divine de l’Esprit du Christ qui est le pla­ni­fi­ca­teur exclu­sif des des­tins de son Eglise et qui est Celui qui exerce l’ac­tion prin­ci­pale au Concile. C’est sous le souffle de cet Esprit que se sont pro­duites les évo­lu­tions consi­dé­rables que j’ai indi­quées tout à l’heure. C’est sous sa conduite que le Concile a ten­té de pré­voir les déve­lop­pe­ments ulté­rieurs et de don­ner les direc­tives selon les­quelles ce déve­lop­pe­ment devrait se dérouler.

Le sens des condamnations portées par l’Eglise

Q. — Il y a dans le décret sur l’oe­cu­mé­nisme, et éga­le­ment dans d’autres textes du Concile, des choses qui sont en contra­dic­tion avec les condam­na­tions pro­non­cées au Concile de Trente ou dans diverses ency­cliques pon­ti­fi­cales. Peut-​on s’at­tendre à ce que ces condam­na­tions soient reti­rées, et com­ment cela pourrait-​il se faire ?

R. — Pour que cette ques­tion ait un sens pré­cis, je pose­rai moi-​même la ques­tion sui­vante : L’Eglise évan­gé­lique d’Allemagne est très active, depuis des dizaines d’an­nées, au sein du Mouvement oecu­mé­nique, et elle a don­né la preuve de son atti­tude oecu­mé­nique. A‑t-​elle déjà son­gé, dans le cadre de cette acti­vi­té, à faire dis­pa­raître de ses confes­sions de foi les condam­na­tions qui y sont conte­nues et les phrases qui qua­li­fient le Pape d” « Antéchrist » ? Comme vous le savez, lors de la consé­cra­tion de chaque pas­teur, on renou­velle l’o­bli­ga­tion pour lui de s’en tenir aux confes­sions de foi, avec toutes leurs condam­na­tions et l’an­tique terme dam­na­mus.

Si main­te­nant je réponds à la ques­tion elle-​même, je dois dire que je ne crois pas qu’on puisse par­ler d’une véri­table contra­dic­tion entre les condam­na­tions du Concile de Trente et la langue dans laquelle s’ex­prime le texte sur l’oe­cu­mé­nisme. Dans son allo­cu­tion d’ou­ver­ture du Concile, Jean XXIII disait : « Toujours l’Eglise s’est oppo­sée à ces erreurs, sou­vent même elle les a condam­nées avec une extrême sévé­ri­té. Aujourd’hui, cepen­dant, l’Eglise du Christ pré­fère user du remède de la misé­ri­corde plu­tôt que des condam­na­tions. Non qu’il ne règne des doc­trines fausses, des opi­nions, des notions dan­ge­reuses dont il faut se pré­mu­nir et qu’il faut dis­si­per. Mais l’Eglise pense sub­ve­nir aux besoins de l’heure pré­sente en mon­trant la valeur de son ensei­gne­ment plu­tôt qu’en pro­fé­rant des condam­na­tions [3]. »

Le Pape donc ne déclare pas que l’an­tique atti­tude de l’Eglise était injus­ti­fiée en son temps, mais il dit qu’au­jourd’­hui l’Eglise estime que d’autres méthodes sont plus effi­caces. Ce que l’Eglise entend tou­jours recher­cher avant tout, c’est la fidé­li­té au Christ, fidé­li­té abso­lue à lui-​même et à la foi qu’il lui a confiée. Ce tré­sor, elle l’es­time à une telle valeur qu’elle paye­ra le prix qu’il fau­dra, qu’elle fera tous les efforts et tous les sacri­fices exi­gés pour lui demeu­rer fidèle. A notre époque prin­ci­pa­le­ment, le scan­dale de la divi­sion des chré­tiens devrait nous faire com­prendre cette atti­tude de l’Eglise et la néces­si­té abso­lue qu’il y avait d’a­dop­ter cette atti­tude. A l’é­poque, les ana­thèmes avaient pour but de pré­ser­ver la pure­té et l’u­ni­té de la foi, et ils étaient conformes à la men­ta­li­té de ce temps. Leur sens était pre­miè­re­ment d’ex­po­ser clai­re­ment la doc­trine de l’Eglise et d’in­di­quer net­te­ment que cette doc­trine obli­geait en conscience, afin d’é­vi­ter que les membres de l’Eglise ne l’a­ban­donnent. Donc, pour ce qui est des affir­ma­tions de la foi et de la condam­na­tion des erreurs contraires à cette foi, il n’y a aucun doute que les condam­na­tions du Concile de Trente doivent conti­nuer de sub­sis­ter. J’ai moi-​même sou­vent insis­té, dans mes confé­rences — et ces décla­ra­tions ont été accueillies avec gra­ti­tude par de nom­breux chré­tiens non catho­liques très ouverts à l’es­prit oecu­mé­nique, — qu’il ne fal­lait aucu­ne­ment espé­rer que le deuxième Concile du Vatican contre­di­rait ou affa­di­rait les décla­ra­tions dog­ma­tiques du Concile de Trente, de telle façon qu’on se bor­ne­rait à exi­ger des catho­liques seule­ment la recon­nais­sance de quelques dogmes essen­tiels. Un dogme, en effet, c’est une véri­té qui fait par­tie essen­tielle du tré­sor de la foi chré­tienne confiée à l’Eglise. Et même les condam­na­tions qui ont pour but de pré­ser­ver les faibles — selon l’ex­pres­sion pau­li­nienne (cf. Rom., 14, 1), c’est-​à-​dire ceux qui sont moins ins­truits — des dan­gers qui menacent leur foi, ne peuvent pas être récu­sées par prin­cipe, si l’on ne veut pas récu­ser ce que saint Paul et le Seigneur lui-​même ont pra­ti­qué. Le Christ Notre-​Seigneur n’a-​t-​il pas usé de termes très sévères à l’é­gard de ceux qui sont cause de scan­dale pour les petits et les exposent ain­si à la dam­na­tion éter­nelle (cf. Matth., 18, 6 ; Luc, 17, 2) et saint Paul n’a-​t-​il pas livré à Satan Hyménée et Alexandre (cf. 1 Tim., 1, 20), même si les exé­gètes ne sont pas d’ac­cord sur l’in­ter­pré­ta­tion de l’ex­pres­sion « livrer à Satan » ?

Tel est et tel est seule­ment le sens des condam­na­tions pro­non­cées par l’Eglise. Elles ne signi­fient nul­le­ment que l’Eglise pro­nonce un juge­ment quant au sort éter­nel d’un homme, encore du vivant de celui-​ci. Elles ne signi­fient pas que l’Eglise condamne une âme à la dam­na­tion. Bien au contraire, elles ont pour but, comme le dit saint Paul, « que l’es­prit (de celui qui a été livré à Satan) soit sau­vé au jour du Seigneur Jésus ». (1 Cor., 5, 5.) Il en est de même de l’Eglise : elle entend, d’une part, pré­ser­ver les faibles du scan­dale, et, d’autre part, obte­nir la conver­sion du cou­pable. Et, tout en ne reti­rant pas à notre époque les condam­na­tions pro­fé­rées alors, l’Eglise n’en­tend aucu­ne­ment por­ter un juge­ment quel­conque sur les chré­tiens non catho­liques qui croient l’une ou l’autre des erreurs ain­si condam­nées. Elle sait très bien — et elle exprime cette convic­tion dans le texte sur l’oe­cu­mé­nisme — que ces chré­tiens sont nés dans leur reli­gion, qu’ils ont été édu­qués dans cette confes­sion et qu’ils tiennent à leur foi pour mani­fes­ter leur fidé­li­té au Christ. Quel que soit le juge­ment pro­non­cé par l’Eglise à l’en­contre d’un ensei­gne­ment qui contre­dit la foi qu’elle enseigne, ce juge­ment ne concerne aucu­ne­ment la per­sonne qui pro­fesse un tel ensei­gne­ment, c’est pour­quoi le texte sur l’oe­cu­mé­nisme recon­naît la bonne foi de telles per­sonnes et, par consé­quent, le res­pect et la cha­ri­té qui leur sont dus.

Le sens qu’il faut accor­der aux condam­na­tions pro­non­cées par l’Eglise s’é­clair­cit à la lumière de l’Ecriture sainte et de la décla­ra­tion solen­nelle de Jean XXIII. Cela aide­ra à com­prendre que ces décla­ra­tions, tant dans un sens que dans un autre — c’est-​à-​dire aus­si bien quand elles sont sévères que quand elles sont misé­ri­cor­dieuses, — cor­res­pondent à I “Ecriture sainte et, par consé­quent, à l’au­then­tique sagesse péda­go­gique de l’Eglise.

La liberté religieuse — Les mariages mixtes

Q. — On a sou­vent dit que l’a­ve­nir des rela­tions inter­con­fes­sion­nelles dépend essen­tiel­le­ment de la façon dont seront réso­lus les pro­blèmes de la liber­té reli­gieuse, du pro­sé­ly­tisme et des mariages mixtes. Qu’a déjà fait le Concile et que pourrait-​il faire encore pour écar­ter ces obs­tacles au dialogue ?

R. — En ce qui concerne la liber­té reli­gieuse, le texte qui en traite à fait l’ob­jet d’une adop­tion de prin­cipe de la part d’une très grande majo­ri­té de l’ères conci­liaires : une telle adop­tion per­met des modi­fi­ca­tions de détails, mais non pas des chan­ge­ments sub­stan­tiels. Il ne faut cepen­dant pas oublier que le pro­sé­ly­tisme agres­sif de cer­taines sectes d’Amérique latine est la cause de vives pré­oc­cu­pa­tions pour les évêques de ces régions qui craignent pour la foi des fidèles dont ils ont la res­pon­sa­bi­li­té. Une telle atti­tude n’a guère contri­bué à per­mettre d’es­ti­mer à sa juste valeur la décla­ra­tion sur la liber­té reli­gieuse. Le texte de cette décla­ra­tion est connu dans ses grandes lignes, et d’é­mi­nentes per­son­na­li­tés ecclé­sias­tiques non catho­liques l’ont vive­ment approu­vé, comme cela a été rela­té à l’époque.

En ce qui concerne les mariages mixtes, il importe de sou­li­gner que la situa­tion est fort dif­fé­rente sui­vant les pays et les conti­nents. Il faut donc se gar­der de vou­loir juger l’en­semble de la ques­tion en se basant sur la situa­tion par­ti­cu­lière d’un seul pays. Pour cette rai­son, le Concile ne peut pas admettre une solu­tion uni­forme. Mais, dans sa rédac­tion actuelle, le texte insiste sur les aspects oecu­mé­niques du pro­blème et donne des direc­tives géné­rales pour une appli­ca­tion juste des pres­crip­tions, pour autant que celles-​ci sub­sis­te­ront. C’est tout ce que le Concile peut faire s’il veut tenir compte de la diver­si­té des situa­tions et prendre en consi­dé­ra­tion les besoins de toute l’Eglise et du monde entier. Mais il ne faut jamais perdre de vue ce qu’est le mariage dans une pers­pec­tive chré­tienne. En effet, toutes les mesures prises le seront dans la pers­pec­tive de la doc­trine chré­tienne du mariage, de la nature de celui-​ci et des exi­gences que cette nature impose.

Quelle sera désormais la tâche du Secrétariat pour l’unité ?

Q. — Quel sera, désor­mais, le tra­vail du Secrétariat pour l’Union des chré­tiens, dont vous êtes le pré­sident ? Se limitera-​t-​il aux ques­tions décou­lant du Concile ? Fera-​t-​on appel à sa col­la­bo­ra­tion dans la période post­con­ci­liaire pour tirer les consé­quences juri­diques et pra­tiques des déci­sions conci­liaires, uni­fier leur inter­pré­ta­tion et leur appli­ca­tion ? Quelle impor­tance attachez-​vous à ce tra­vail postconciliaire ?

R. — Après le Concile, comme avant et pen­dant, le Secrétariat s’oc­cu­pe­ra des tâches qui lui sont propres. Il ne sera pas de sa com­pé­tence de tirer toutes les consé­quences pra­tiques et juri­diques de toutes les déci­sions conci­liaires. L’une de ses pre­mières tâches, comme il a déjà été annon­cé, sera d’é­la­bo­rer un « Directoire » oecu­mé­nique qui contien­dra des détails d’ap­pli­ca­tion des pres­crip­tions géné­rales concer­nant l’oe­cu­mé­nisme catho­lique, sans tou­te­fois vou­loir tout uni­for­mi­ser et cen­tra­li­ser, cela condui­ra à éta­blir des contacts avec les diverses ini­tia­tives et entre­prises oecu­mé­niques au plan catho­lique, afin que celles-​ci se connaissent mutuel­le­ment, qu’elles échangent leurs idées et leurs expé­riences. Parallèlement, les contacts éta­blis avant et pen­dant le Concile, avec des Eglises et des Fédérations non catho­liques, seront main­te­nus, voire élar­gis, ne serait-​ce que pour éla­bo­rer des plans en vue d’une col­la­bo­ra­tion future, d’é­tu­dier la pos­si­bi­li­té de dia­logues théo­lo­giques, d’or­ga­ni­ser et de favo­ri­ser ceux-ci.

En ce qui concerne l’ac­ti­vi­té post­con­ci­liaire, il est clair que le Secrétariat pour l’Unité aura autant à dire dans l’é­la­bo­ra­tion des dis­po­si­tions d’exé­cu­tion des décrets conci­liaires qu’il a eu à se pro­non­cer dans l’é­la­bo­ra­tion de ces décrets eux-​mêmes, tant dans la pré­pa­ra­tion du Concile que pen­dant le dérou­le­ment des tra­vaux conci­liaires, dans la mesure où ces textes trai­taient de ques­tions tou­chant le pro­blème de l’oecuménisme.

Ce qui est plus impor­tant, c’est que le Secrétariat ne sera plus seul pour défendre les points de vue de l’oe­cu­mé­nisme, Le vote sur le décret a clai­re­ment prou­vé que la pré­oc­cu­pa­tion oecu­mé­nique était deve­nue géné­rale dans toute l’Eglise. Ce qui est plus impor­tant que le décret, c’est l’es­prit qui anime les évêques qui seront à l’oeuvre dans les divers orga­nismes post­con­ci­liaires, et cet esprit donne la garan­tie que les pré­oc­cu­pa­tions oecu­mé­niques seront prises en consi­dé­ra­tion dans les tra­vaux postconciliaires.

Les divergences dogmatiques

Q. — Dans l’é­tat actuel des tra­vaux conci­liaires, voyez-​vous de nou­velles pos­si­bi­li­tés de dia­logue avec les chré­tiens sépa­rés sur les ques­tions dog­ma­tiques qui nous divisent ? Dans cette pers­pec­tive, quel juge­ment portez-​vous sur l’in­ter­pré­ta­tion don­née par le Concile au sujet de « l’Ecriture et la Tradition », Marie et le titre contes­té de média­trice, l’au­to­ri­té dans l’Eglise, c’est-​à-​dire la primauté ?

R. — Il y a dès main­te­nant de grandes pos­si­bi­li­tés de conver­sa­tions théo­lo­giques entre chré­tiens de confes­sions dif­fé­rentes, pos­si­bi­li­tés qui ont été sus­ci­tées par le Concile. Dans les expo­sés que j’ai eu l’oc­ca­sion de faire avant le Concile, j’ai fré­quem­ment décla­ré qu’il fal­lait non seule­ment repen­ser le pro­blème des diver­gences dog­ma­tiques, mais aus­si cher­cher de nou­velles for­mules qui cor­res­pondent à la men­ta­li­té de l’in­ter­lo­cu­teur auquel on s’a­dresse, afin que l’on se fasse mieux com­prendre de lui. Ces for­mules sont à recher­cher dans une étude appro­fon­die de l’Ecriture sainte, prin­ci­pa­le­ment par l’é­tude de la théo­lo­gie biblique et de la plus antique Tradition. Cela a déjà été le cas, dans une très large mesure, au Concile. En outre, nous, catho­liques, nous avons été à même, pen­dant le Concile, de nous infor­mer plus inten­sé­ment et plus exac­te­ment sur les concep­tions actuelles des chré­tiens non catho­liques, par les contacts entre­te­nus avec les obser­va­teurs délé­gués. Réciproquement, les Eglises chré­tiennes non catho­liques ont pu se ren­sei­gner à la source même sur l’Eglise catho­lique et sa doc­trine, du fait de la pré­sence de leurs obser­va­teurs délé­gués au Concile. Ces diverses réa­li­tés consti­tuent des préa­lables pleins de pro­messes pour un dia­logue fructueux.

Les dif­fé­rents thèmes de diver­gences dog­ma­tiques ne peuvent guère faire, pour l’ins­tant, l’ob­jet d’une prise de posi­tion publique. Ce sont ces points, jus­te­ment, qui doivent faire l’ob­jet de conver­sa­tions entre théo­lo­giens. Nous devons avoir le cou­rage de les abor­der fra­ter­nel­le­ment et dans la confiance mutuelle et réci­proque, confor­mé­ment à l’es­prit qui a ani­mé, l’an­née der­nière, la Conférence de « Foi et Constitution », à Montréal, c’est-​à-​dire dans un amour inébran­lable de la véri­té et dans l’o­béis­sance et la fidé­li­té à la foi.

Reconnaître le temps de la visite du Seigneur

J’aimerais ter­mi­ner cet entre­tien en expri­mant ma gra­ti­tude an ser­vice de presse pro­tes­tant d’Allemagne qui m’a offert ain­si une occa­sion pré­cieuse de m’a­dres­ser à de nom­breux chré­tiens évan­gé­liques. Une consta­ta­tion encore : on a sou­vent sou­li­gné, même dans des milieux non catho­liques, que le Concile consti­tuait une grande grâce faite par Notre-​Seigneur Jésus-​Christ à son Eglise, et, par consé­quent, à tous ceux qui sont unis à lui par la foi et le bap­tême, une grâce est « une visite » du Seigneur, et celui-​ci nous dit de ne pas mécon­naître le temps de sa visite (cf. Luc, 19, 44). cette visite char­gée de grâces consti­tue pour nous tous une res­pon­sa­bi­li­té accrue envers Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, envers l’Eglise et envers toute l’humanité.

(*) Augustin Bea, né le 28 mai 1881 à Riedböhringen dans le sud du Bade-​Wurtemberg en Allemagne et mort le 16 novembre 1968 à Rome en Italie, est un jésuite alle­mand, théo­lo­gien et bibliste qui fut la che­ville ouvrière des contacts œcu­mé­niques avant et durant le concile Vatican II, et ensuite pre­mier pré­sident du Conseil pon­ti­fi­cal pour la pro­mo­tion de l’u­ni­té des chré­tiens. Il fut le grand archi­tecte de l’a­mé­lio­ra­tion des rap­ports de l’Église catho­lique avec les autres confes­sions chré­tiennes. Il fut créé car­di­nal en 1959 par le pape Jean XXIII.

Notes de bas de page

  1. Texte dans DC 1964, n° 1964, col. 1615. []
  2. Nous uti­li­sons la tra­duc­tion fran­çaise publiée par Kipa-​Concile (26 novembre 1964), en la com­plé­tant confor­mé­ment au texte alle­mand publié le même jour par l’é­di­tion alle­mande de la même agence. Les sous-​titres sont de notre rédac­tion.[]
  3. Cf. DC 1962, n° 1383.[]