« La bonté du pape Jean ? » – Fideliter juillet-​août 2000

« Le pape bon a‑t-​il été un bon pape ? » se deman­dait en 1988 le car­di­nal Oddi, avant de répondre : oui, bien sûr ! Toute révé­rence gar­dée, je me per­mets de n’être pas de cet avis. N’étant guère sen­ti­men­tal, un sou­rire per­pé­tuel ne m’é­meut pas, et je per­siste à pré­fé­rer cette cha­ri­té qui sait sou­rire mais aus­si gron­der, à ce sou­rire conci­liaire qui tra­hit l’ordre de la cha­ri­té en se dis­tri­buant éga­le­ment aux doc­teurs de véri­té et à ceux de l’erreur.

Abbé Michel Simoulin

Synthèse publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur

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Je sou­haite au pon­tife bon d’être aujourd’­hui en Paradis, mais je ne peux approu­ver sa béa­ti­fi­ca­tion, par laquelle il nous serait pro­po­sé comme modèle de toutes les ver­tus, et donc exemple à imi­ter. J’affirme même que le « salut » de l’Église pas­se­ra néces­sai­re­ment par l’a­ban­don de la route sur laquelle Jean XXIII a vou­lu l’o­rien­ter et qu’ont pour­sui­vie ses suc­ces­seurs avec achar­ne­ment : amour uni­versel du monde et de tout homme, fût-​il saint ou pécheur, catho­lique ou ido­lâtre (tous étant de bonne volon­té, nul n’est plus ou moins digne qu’un autre), ouver­ture à tous et à tout, sans regard pour ce qui peut oppo­ser ou divi­ser, au péché, à l’er­reur, aux­quels il ne faut adres­ser ni reproche ni condam­na­tion — admi­ra­tion pour le nou­vel ordre des choses, auquel il convient de s’a­dap­ter et dont il faut adop­ter le lan­gage — nou­veau plein de pro­messes pour l’a­ve­nir — col­la­bo­ra­tion avec tous ceux qui disent tra­vailler pour l’hu­ma­ni­té, etc.

Deux textes

Tout cela, Jean XXIII l’a vécu tout au long de sa car­rière, par des gestes et des atti­tudes, par des mots et des petites phrases demeu­rées célèbres, deve­nues qua­si pro­ver­biales. Mais il les a aus­si léguées comme pen­sée et doc­trine à l’Église dans deux textes qui consti­tuent son plus grand péché, péché de men­songe et de tra­hi­son : men­songe aux hommes sur l’é­tat du monde et de l’Église ; tra­hi­son de l’Église et du monde livrés sans défense aux plus grands enne­mis du genre humain, les idéo­logues du socia­lisme mar­xiste et com­mu­niste, et ceux du mon­dia­lisme maçon­nique dans une ONU reli­gieuse domi­née par la synagogue.

Ces deux textes sont l’al­lo­cu­tion Gaudet mater Ecclesia pro­non­cée à l’ou­ver­ture du Concile le 11 octobre 1962, et l’en­cy­clique Pacem in ter­risdu 11 avril 1963 (bap­ti­sée à l’é­poque l’anti-​Syllabus) deux textes men­son­gers et félons, pétris de sophismes.

Le pre­mier sophisme consiste à pro­cla­mer qu’au­jourd’­hui tout va bien mieux qu’­hier, qu’un nou­vel ordre des choses est en train de s’ins­tau­rer, por­teur de pro­messes et d’es­pé­rances, qu’il faut donc que se taisent ces « pro­phètes de mal­heur » qui ne voient que le mal et le dan­ger, et que fina­le­ment l’Église est aujourd’­hui libre de toute entrave et de tout obs­tacle de nature profane.

Oserai-​je dire que c’é­tait se moquer du monde ? Et pour­tant, tout le monde (hor­mis un petit groupe d’é­vêques plus sen­sés) a trou­vé cela émou­vant et admi­rable. Quel bon pape nous avons là !

Outre que ces « pro­phètes de mal­heur » pour­raient être tous les papes depuis Pie VI jus­qu’à Pie XII, il faut nous sou­ve­nir que nous étions en 1962. En sep­tembre 1961, les Soviétiques avaient construit à Berlin le mur de la honte, le rideau de fer allait s’é­pais­sis­sant chaque jour, la guerre froide man­que­ra de deve­nir brû­lante une semaine plus tard dans les Caraïbes (crise de Cuba) et Jean XXIII lui-​même devait déplo­rer que plu­sieurs évêques eussent été empê­chés de venir au concile.

Trahison politique et spirituelle

Mais voi­là : il tenait tel­le­ment à voir au concile des obser­va­teurs de l’Église russe ortho­doxe qu’un accord, pré­pa­ré durant l’é­té entre le car­di­nal Tisserant et le métro­po­lite Nikodim, avait été conclu à Moscou par le car­di­nal Willebrands entre le 27 sep­tembre et le 2 octobre : assu­rance était don­née à Moscou que le concile ne lan­ce­rait pas d’at­taque directe contre le com­mu­nisme. De fait, le mot lui-​même ne sera pas pro­non­cé une seule fois, la péti­tion signée par 454 pères conci­liaires sera éga­rée… et les mil­lions de mar­tyrs du com­mu­nisme seront igno­rés de nos bons pères qui avaient fiè­re­ment décla­ré que « l’Église est, plus que jamais, néces­saire au monde moderne pour dénon­cer les injus­tices et les inéga­li­tés criantes » (Message au monde du 20 octobre 1962). De qui se moquait-​on ? Cet accord secret res­te­ra vrai­ment la honte et le déshon­neur du Saint-​Siège au ving­tième siècle. Et com­ment osait-​on nous par­ler de la liber­té de l’Église, alors que le pape lui-​même l’a­vait assu­jet­tie au veto de Moscou ?

Mais cela n’é­tait que le pre­mier sophisme, men­songe diplo­ma­tique et tra­hi­son poli­tique. Allait venir encore la tra­hi­son spi­ri­tuelle et doc­tri­nale, avec trois sophismes bien liés entre eux : il s’a­git en effet, puisque tout va bien et que tous les hommes sont de bonne volon­té, de regar­der tou­jours ce qui peut nous unir en igno­rant ce qui peut faire dif­fi­cul­té, de s’a­dap­ter au monde actuel et d’a­dop­ter son lan­gage, sans res­ter enfer­mé dans les antiques for­mules de la foi, et d’u­ser enfin de la misé­ri­corde, sans ana­thèmes ni reproches à quiconque.

Tout cela est très atten­dris­sant, mais n’a jamais été le dis­cours de l’Église ni de la théo­lo­gie catholique.

Il est bien vrai qu’entre per­sonnes en état de grâce et de cha­ri­té, et qui sont donc en accord sur les biens essen­tiels, c’est-​à-​dire les réa­li­tés de la foi, le dis­sen­ti­ment sur des points de détail n’est comp­té pour rien et doit être négli­gé, car cela pro­vient de diver­si­tés d’o­pi­nions et n’empêche pas la cha­ri­té (Cf. saint Thomas d’Aquin, 2–2, q.29, a‑3, ad 2). Mais si cet accord sur les biens essen­tiels n’existe pas, comme c’est le cas avec les autres confes­sions ou avec les incroyants, peut-​il être négli­gé dans le but d’é­ta­blir une union rela­tive dans les opi­nions secon­daires, sur laquelle rien de solide ne peut être édi­fié ? Ce serait là l’obs­tacle majeur à la paix véri­table, laquelle n’est com­pa­tible qu’a­vec le désir com­mun d’un bien véri­table et essen­tiel, et n’existe donc que dans le bien et entre les bons (in bonis et bono­rum). Le seul cas où l’on puisse tirer par­ti d’un accord qui ne serait que par­tiel ou minime serait lorsque ce point d’ac­cord est uti­li­sé pour convaincre l’in­croyant, et l’a­me­ner à admettre toute la véri­té, ou bien pour le combattre.

S’il s’a­git ensuite d’a­ban­don­ner les antiques for­mules de la foi au pro­fit de celles de la pen­sée moderne – outre que cela a été expli­ci­te­ment condam­né par les trois syl­la­bus (celui de Pie IX, celui de saint Pie X Pascendi et celui de Pie XII Humani gene­ris) - qui (hor­mis un moder­niste che­vron­né) peut nier le lien radi­cal qui existe entre la pen­sée et la parole, entre le concept et le mot char­gé de l’ex­pri­mer ? Mais, nous dit-​on, l’Église n’est pas un musée, bien fer­mé sur ses tré­sors, elle est un jar­din, ouvert à tous. Alors il convient d’a­ban­don­ner toutes ces paroles trop fer­mées, qui marquent des limites, et d’a­dop­ter des paroles plus ouvertes : au lieu de foi catho­lique, par­lons plu­tôt de doc­trine chré­tienne, de pen­sée de l’Église ou de l’o­pi­nion des chré­tiens. Au lieu de cha­ri­té, par­lons d’a­mour, de soli­da­ri­té ou de fra­ter­ni­té uni­ver­selle. Au lieu d’Église catho­lique, socié­té des fidèles de Jésus-​Christ, par­lons de com­mu­nion, d’as­sem­blée ou du peuple de Dieu.

Ainsi se dilue dans un mag­ma sans forme et sans fond toute la sainte doc­trine de la foi et la pré­di­ca­tion évangélique.

Enfin, nous dira-​t-​on que les papes du pas­sé n’ont pas su ce qu’é­tait la misé­ri­corde, et que seul Jean XXIII mérite d’être dit « bon » ? Qu’on relise donc ce pas­sage si beau de la lettre sur le Sillon où saint Pie X rap­pelle ce que nous dit l’Évangile sur la bon­té de Jésus-​Christ : « Il a été aus­si fort que bon. ». Et le caté­chisme ne compte-​t-​il pas par­mi les sept œuvres de la misé­ri­corde spi­ri­tuelle la cor­rection des éga­rés (œuvre curieu­se­ment oubliée dans le caté­chisme de 1992) ? N’est-​elle pas un moyen, quand tous les autres moyens s’a­vèrent inef­fi­caces, de venir en aide à la misère d’au­trui, dont la plus grande est l’er­reur et le péché ?

Non, tout cela n’est encore que sen­ti­men­ta­lisme ou roman­tisme, sou­ci de plaire et d’être aimé, et n’a rien à voir avec le beau zèle de la cha­ri­té qui brûle de détruire le mal pour sau­ver ses vic­times. « Qui aime la véri­té déteste l’erreur ».

Erreur et errant

Ces sophismes, hélas, seront encore aggra­vés par l’en­cy­clique Pacem in ter­ris. Il nous y est d’a­bord indi­qué de ne pas confondre l’er­reur et l’er­rant. Tout être sen­sé com­pren­dra aisé­ment que ce sont là pour­tant deux réa­li­tés indi­vi­sibles : l’er­reur fait par­tie de l’er­rant, et n’existe pas hors des esprits qui errent. L’erreur n’est autre qu’une connais­sance fausse, acte de l’in­tel­li­gence qui erre, elle est le mal de l’in­tel­li­gence, sa mala­die, et la prive d’un bien, d’une per­fec­tion et donc d’une digni­té. Comment ne pas les confondre alors que l’un fait par­tie de l’autre et en est insé­pa­rable ? Sans erreur, il n’y a plus d’er­rant, et sans errant il n’y a plus d’er­reur. Il eût été plus juste de nous apprendre à dis­tin­guer ceux qui pro­fessent l’er­reur ou les doc­teurs de l’er­reur, et ceux qui la pra­tiquent sans la pro­fes­ser, ceux qui la subissent ou en sont vic­times (et c’est le plus grand nombre), ou encore l’er­reur et le péché ou le crime. Ce sont là dis­tinc­tions plus catho­liques, plus réelles et cer­tai­ne­ment plus fécondes pour le pro­grès de la véri­té et du bien.

Mais le plus grand péché de l’en­cy­clique n’est pas celui-​là, qui n’en est que la pré­misse. Il nous fau­drait en effet dis­tin­guer les fausses théo­ries phi­lo­so­phiques sur le monde et l’homme, et les mou­ve­ments his­to­riques qui en sont issus, les­quels évo­lue­raient d’eux-​mêmes, indé­pen­dam­ment des doctrines-​mères. C’est encore igno­rer le lien interne entre la pen­sée et l’ac­tion, entre ce que font les masses et ce qu’elles pensent, où ce que pensent ceux qui les mènent. Toute action suit une pen­sée, un vou­loir, à moins d’être insen­sée. Si la pen­sée n’é­vo­lue pas, com­ment le vou­loir et l’ac­tion pourraient-​ils évo­luer, sinon en étant irré­flé­chis, insen­sés, stupides ?

Ce sont là encore pro­pos de rêveurs dont je crains, hélas ! qu’ils ne soient pas inno­cents. Car l’en­cy­clique pour­suit en disant que, cela étant admis, on peut envi­sa­ger quelque appro­ba­tion et même quelque col­la­bo­ra­tion pra­tique avec ces mouvements.

A qui pen­sait ain­si Jean XXIII, de quels mou­ve­ments pouvait-​il s’a­gir ? Le libé­ra­lisme ? Le fascis­me ? Le monar­chisme ? Vous n’y pen­sez pas. « Suivez plu­tôt son regard, nous dit Madiran : l’Église a condam­né la doc­trine mar­xiste, et ni cette doc­trine ni sa condam­na­tion ne peuvent désor­mais chan­ger ; mais le mou­ve­ment com­mu­niste lui, évo­lue » (en bien, c’est évident). Une cer­taine col­la­bo­ra­tion avec lui n’est donc pas exclue. Ainsi, Jean XXIII annu­lait subrep­ti­ce­ment la recom­man­da­tion pon­ti­fi­cale, renou­ve­lée par lui en 1959 et 1960, de ne col­la­bo­rer en rien avec le communisme.

Que conclure, sinon à la tra­hi­son ? A l’ou­ver­ture du concile, il a suf­fi à Jean XXIII de 35 minutes pour reti­rer à l’Église toutes ses armes face à ses adver­saires, ne lui lais­sant que le droit de « mettre en valeur les richesses de sa doc­trine ». C’était bri­ser ain­si l’é­lan mul­ti­sé­cu­laire de son zèle apos­to­lique, par lequel elle avait su por­ter Jésus-​Christ et Jésus-​Christ cru­ci­fié au milieu des ténèbres de l’er­reur pour les dis­si­per et en déli­vrer les âmes.

Dans son ultime ency­clique, non content de contraindre l’Église au silence sur l’hé­ré­sie la plus san­glante du siècle, celle-​ci se voit déco­rée d’un bre­vet de bonne conduite et auto­ri­sée à fran­chir les portes du sanctuaire.

Le « bon » pape Jean tra­his­sait ain­si l’Église mais aus­si le monde, livré sans aucune défense à tous les plus grands maux de l’es­prit et de l’âme : libé­ra­lisme, moder­nisme, socia­lisme, maçon­ne­rie, judaïsme, etc.

« C’est un scep­tique », disait l’ab­bé Berto à Jean Madiran [1]. Mais ce scep­tique n’é­tait ni neutre ni indif­fé­rent. Il savait, il est vrai, mani­fes­ter quelque res­pect pour les grands ser­vi­teurs de l’Église (Pie IX, saint Pie X, Pie XII ou le car­di­nal Pie), mais son cœur était ailleurs. Il était auprès des « errants », auprès des esprits éloi­gnés du dogme catho­lique par choix per­son­nel ou par condam­na­tion, tous les anti-​dogmatiques, pré­su­més vic­times de la pré­ci­sion trop rigou­reuse du dogme catho­lique et de l’im­pi­toyable rigueur des ana­thèmes de l’er­reur. Il était auprès d’eux, hommes de bonne volon­té, pour leur ouvrir son cœur et ses bras, les accueillir, les pro­té­ger et les réha­bi­li­ter quand l’heure serait venue. Ce qui fut inau­gu­ré dès 1958, avec l’é­lé­va­tion au car­di­na­lat de J.B. Montini, pre­mier sur la liste de son pre­mier consis­toire, le 15 décembre, en atten­dant l’ap­pel au concile des théo­lo­giens éloi­gnés de l’en­sei­gne­ment par Pie XII.

De Pie IX à Jean XXIII

Sa béa­ti­fi­ca­tion sera celle de son concile et l’au­to­béa­ti­fi­ca­tion de l’Église telle qu’il a vou­lu la réfor­mer et de son œuvre actuelle. En outre, il sera deman­dé à Pie IX, le pape de Vatican I et de l’Immaculée, mais aus­si pape du Syllabus et de la pre­mière condam­na­tion du com­mu­nisme (1846) de prendre dans son saint sillage Jean XXIII, le pape de Vatican Il et du refus de révé­ler le mes­sage de la Madone à Fatima, le pape de l’anti-Syllabus et du pre­mier silence sur le com­mu­nisme, pour en bénir l’œuvre et ses fruits. Comment pourrait-​il ain­si sanc­ti­fier ce qu’il a com­bat­tu tout au long de son pontificat ?

Si l’Église conci­liaire se doit de « confes­ser » les « péchés » des catho­liques pour asseoir sa légi­ti­mi­té, com­ment l’Église catho­lique pourrait-​elle pour sa part béa­ti­fier l’Église conciliaire ?

Abbé Michel Simoulin, in Fideliter n° 136 de juillet-​août 2000