Lettre de Mgr Fauret à Mgr Lefebvre – 16 janvier 1963

Excellence et Très Révérend Père,

Très occu­pé depuis mon retour au Congo, j’ai lais­sé pas­ser le nou­vel an sans vous écrire, mais non sans pen­ser à vous devant Dieu sur­tout. Et en ce jour de la Saint-​Marcel, j’ai spé­cia­le­ment prié pour vous le Coeur Immaculé de Marie et votre saint Patron que l’on fête le même jour, sans doute par une déli­cate atten­tion de la Providence pour le nou­veau Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit et du Saint-​Coeur de Marie.

Aujourd’hui, m’autorisant des fra­ter­nelles rela­tions du pas­sé et de la res­pec­tueuse et filiale affec­tion que je garde à mon actuel Supérieur géné­ral, je me per­mets de vous écrire sur un sujet bien particulier.

Au moins autant que qui que ce soit, je me suis réjoui de votre nomi­na­tion à la tête de la Congrégation ; je souffre d’autant plus d’entendre cer­taines réflexions vous concer­nant et de consta­ter ou du moins de craindre un cer­tain malaise chez plu­sieurs membres de la Congrégation, dans leurs rela­tions avec le Supérieur géné­ral et pré­fère, en toute loyau­té et sim­pli­ci­té, vous faire part, à toute fin utile, de ce que j’ai enten­du ou cru com­prendre. On vous reproche sur­tout à tort ou à rai­son (je n’ai pas les don­nées ni sans doute les capa­ci­tés vou­lues, pour en juger), d’être trop caté­go­rique dans l’expression de cer­taines idées à option libre et, par ailleurs, d’être trop per­son­nel. Je m’explique.

D’abord, votre prise de posi­tion offi­cielle si tran­chée en faveur de Verbe et de la Cité catho­lique a gêné beau­coup de confrères vis-​à-​vis en par­ti­cu­lier des autres évêques ; plu­sieurs « pères conci­liaires » spi­ri­tains en arri­vaient même à redou­ter vos inter­ven­tions au Concile. S’il vous est tou­jours per­mis d’avoir votre opi­nion per­son­nelle sur ce sujet comme sur d’autres où aucun choix n’est impo­sé, il est regret­table, dit-​on, que, du fait que vous êtes Supérieur géné­ral, en vous pro­non­çant offi­ciel­le­ment et d’une façon si caté­go­rique, vous enga­giez la Congrégation elle-même.

Par ailleurs, on dit que, dans votre façon d’administrer la Congrégation, vous seriez trop per­son­nel. Autrefois déjà, et j’ai dû vous le dire en son temps, Mgr Tardy qui avait cepen­dant pour vous beau­coup d’estime (et avec rai­son) n’avait pas accep­té ma pro­po­si­tion de vous nom­mer vicaire géné­ral (charge incom­pa­tible avec celle de Supérieur reli­gieux que j’étais déjà) pré­tex­tant que, avec vous, il ne serait pas suf­fi­sam­ment au cou­rant de ce qui se pro­jet­te­rait ou se pas­se­rait, non certes par manque de fran­chise, mais par excès de dis­cré­tion ou peut-​être de confiance natu­relle en votre jugement.

Sans doute, doivent être envi­sa­gés bien des chan­ge­ments et des bou­le­ver­se­ments qui for­cé­ment ne seront pas du gré de tout le monde mais sont néces­saires pour vivi­fier et moder­ni­ser cette chère Congrégation ! Autant et plus que qui­conque, vous aurez le cou­rage d’agir en consé­quence. Mais, au lieu de prendre les Confrères, Conseillers et autres, comme des « orga­nismes d’enregistrement », dans le genre de l’actuel Parlement fran­çais, il serait de bonne poli­tique et même peut-​être sou­vent utile de faire d’abord des pro­po­si­tions et d’écouter les avis des inté­res­sés qui ne deman­de­raient plus quelle nou­velle déci­sion va tout d’un coup leur tom­ber dessus.

Voilà tout ce qui me pesait sur le coeur et dont j’ai pré­fé­ré vous faire part, en m’excusant d’avoir peut-​être enre­gis­tré à la légère (je me fais vieux !) et mal inter­pré­té des réflexions enten­dues ou lues. Et évi­dem­ment je m’en vou­drais de vous faire de la peine ou de cou­per votre bel élan (je pense qu’il en faut plus que ça pour l’arrêter). Sans avoir beau­coup de ver­tu, il m’arrive par­fois, et c’est le cas d’aujourd’hui, d’agir pour des rai­sons sur­na­tu­relles, ce qui ne veut pas dire sans me tromper.

Pour être juste, je devrais vous faire part aus­si de toutes les réflexions favo­rables enten­dues. Tout le monde appré­cie en par­ti­cu­lier votre ardeur au tra­vail, votre cou­rage et cette si grande ama­bi­li­té d’accueil qui met à l’aise et rend les contacts si faciles et si agréables. Mais je m’arrête.

† Jean-​Baptiste Fauret [1]

Notes de bas de page

  1. Religieux spi­ri­tain, Mgr Fauret est élu évêque titu­laire de Pointe-​Noire lorsque Rome décide de trans­for­mer les vica­riats apos­to­liques de l’Afrique fran­çaise en évê­chés et arche­vê­chés. C’est Mgr Lefebvre, alors Délégué Apostolique, qui vien­dra le 6 avril 1956 l’in­tro­ni­ser solen­nel­le­ment dans sa cathé­drale comme évêque rési­den­tiel.[]