Lettre de Paul VI à Mgr Lefebvre du 11 octobre 1976

A Notre frère dans l’é­pis­co­pat, Marcel Lefebvre, ancien archevêque-​évêque de Tulle

En vous rece­vant le 11 sep­tembre der­nier à Castel Gandolfo [1], nous vous avons lais­sé expri­mer libre­ment votre pen­sée et vos dési­rs, même si les divers aspects de votre cas étaient déjà bien connus de nous per­son­nel­le­ment. Le sou­ve­nir que nous gar­dons de votre zèle pour la foi et l’a­pos­to­lat, et du bien accom­pli dans le pas­sé au ser­vice de l’Eglise, nous fai­sait et nous fait tou­jours espé­rer que vous rede­vien­drez un sujet d’é­di­fi­ca­tion, dans la pleine com­mu­nion ecclé­siale. Nous vous avons deman­dé encore une fois de réflé­chir, devant Dieu, à votre devoir, après les actes par­ti­cu­liè­re­ment graves que vous aviez posés.

Nous avons atten­du durant un mois. L’attitude dont témoignent encore, en public, vos paroles et vos actes ne semble pas modi­fiée. Il est vrai que nous avons sous les yeux votre lettre du 16 sep­tembre, où vous nous affirmez :

« Un point com­mun nous unit : le désir ardent de voir ces­ser tous les abus qui défi­gurent l’Eglise. Combien je sou­haite col­la­bo­rer à cette oeuvre salu­taire avec Votre Sainteté et sous son auto­ri­té, afin que l’Eglise retrouve son vrai visage. » [2]

Comment faut-​il inter­pré­ter ces quelques mots — en soi posi­tifs — aux­quels se limite toute votre réponse ? Vous par­lez comme si vous oubliez les pro­pos et les gestes scan­da­leux contre la com­mu­nion ecclé­siale, que vous n’a­vez jamais désa­voués ! Vous ne mani­fes­tez pas de repen­tir, même pour ce qui a été la cause de votre sus­pense « a divi­nis ». Vous n’ex­pri­mez pas expli­ci­te­ment votre adhé­sion à l’au­to­ri­té du Concile Vatican II et du Saint-​Siège — ce qui consti­tue le fond du pro­blème — et vous pour­sui­vez vos propres oeuvres que l’Autorité légi­time vous a deman­dé expres­sé­ment de sus­pendre. L’ambiguïté demeure, du fait de ce double lan­gage. Pour nous, comme nous avions pro­mis de le faire, nous vous adres­sons ici la conclu­sion de nos réflexions.

Ambiguïtés et contradictions

I. Vous vous pré­sen­tez pra­ti­que­ment comme le défen­seur, le porte-​parole des fidèles et des prêtres qui sont « déchi­rés par ce qui se passe dans l’Eglise », avec la pénible impres­sion que la foi catho­lique et les valeurs essen­tielles de la Tradition ne sont pas suf­fi­sam­ment res­pec­tées et vécues dans une por­tion du Peuple de Dieu, du moins en cer­tains pays. Mais dans votre inter­pré­ta­tion des faits, dans le rôle par­ti­cu­lier que vous vous don­nez, dans la façon dont vous le rem­plis­sez, il y a quelque chose qui égare le Peuple de Dieu et trompe les âmes de bonne volon­té, jus­te­ment dési­reuses de fidé­li­té et d’ap­pro­fon­dis­se­ment spirituel.

Le fait des dévia­tions dans la foi ou la pra­tique sacra­men­telle est assu­ré­ment très grave, par­tout où il se véri­fie. Il retient depuis long­temps toute notre atten­tion doc­tri­nale et pas­to­rale. Certes, il ne doit pas faire oublier les signes posi­tifs de reprise spi­ri­tuelle ou de res­pon­sa­bi­li­té accrue chez un bon nombre de catho­liques, ni la com­plexi­té de la cause de la crise : l’im­mense muta­tion du monde d’au­jourd’­hui affecte les croyants au plus pro­fond d’eux-​mêmes et rend plus néces­saire encore le sou­ci apos­to­lique de ceux « qui sont loin ». Mais il reste vrai que des prêtres et des fidèles couvrent du nom de « conci­liaires » des inter­pré­ta­tions per­son­nelles et des pra­tiques erro­nées, dom­ma­geables, voire scan­da­leuses et par­fois même sacri­lèges. Car ces abus ne sau­raient être attri­bués au Concile lui-​même, ni aux réformes qui en sont légi­ti­me­ment issues, mais bien plu­tôt à un manque de fidé­li­té authen­tique à leur endroit. Or, vous vou­lez convaincre les fidèles que la cause pro­chaine de la crise est plus qu’une mau­vaise inter­pré­ta­tion du Concile et qu’elle découle du Concile lui-même.

Par ailleurs, vous agis­sez comme si vous aviez un rôle par­ti­cu­lier en ce domaine. Or la mis­sion de dis­cer­ner et de redres­ser les abus est d’a­bord la nôtre, elle est celle de tous les évêques qui oeuvrent avec nous. Et pré­ci­sé­ment nous ne ces­sons d’é­le­ver la voix contre ces excès : notre dis­cours au Consistoire du 24 mai der­nier le répé­tait en termes clairs. Plus que qui­conque nous enten­dons la souf­france des chré­tiens désem­pa­rés, nous répon­dons au cri des fidèles avides de foi et de vie spi­ri­tuelle. Ce n’est pas le lieu de vous rap­pe­ler, Frère, tous les actes de notre pon­ti­fi­cat qui témoignent de notre sou­ci constant d’as­su­rer à l’Eglise la fidé­li­té à la Tradition véri­table et de la mettre aus­si en mesure d’af­fron­ter le pré­sent et l’a­ve­nir, avec la grâce du Seigneur.

Enfin votre com­por­te­ment est contra­dic­toire. Vous vou­lez, dites-​vous, remé­dier aux abus qui défi­gurent l’Eglise ; vous regret­tez que l’au­to­ri­té dans l’Eglise ne soit pas assez res­pec­tée ; vous vou­lez sau­ve­gar­der la foi authen­tique, l’es­time du sacer­doce minis­té­riel et la fer­veur pour l’Eucharistie conçue dans sa plé­ni­tude sacri­fi­cielle et sacra­men­telle : un tel zèle pour­rait, en soi, méri­ter notre encou­ra­ge­ment, car ce sont là des exi­gences qui, avec l’é­van­gé­li­sa­tion et l’u­ni­té des chré­tiens, demeurent au coeur de nos pré­oc­cu­pa­tions et de notre mis­sion. Mais com­ment pouvez-​vous en même temps, pour rem­plir ce rôle, vous pré­tendre obli­gé d’a­gir à contre-​courant du récent Concile, en oppo­si­tion avec vos frères dans l’Episcopat, de vous méfier du Saint-​Siège lui-​même que vous qua­li­fiez de « Rome de ten­dance néo-​moderniste et néo-​protestante », de vous ins­tal­ler dans une déso­béis­sance ouverte envers nous ? Si vous vou­lez vrai­ment, comme vous l’af­fir­mez dans votre der­nière lettre pri­vée, tra­vailler « sous notre auto­ri­té », il fau­drait d’a­bord mettre fin à ces ambi­guï­tés et contradictions.

Une ecclésiologie faussée sur des points essentiels

II. Venons-​en main­te­nant aux requêtes plus pré­cises que vous avez for­mu­lées durant l’au­dience du 11 sep­tembre. Vous vou­driez que soit recon­nu le droit de célé­brer la messe selon le rite tri­den­tin en divers lieux du culte. Vous tenez aus­si à conti­nuer de for­mer les aspi­rants au sacer­doce selon vos cri­tères, « comme avant le Concile », dans des sémi­naires à part, tel Ecône. Mais der­rière ces ques­tions et d’autres sem­blables, que nous exa­mi­ne­rons plus loin en détail, il importe de bien voir le noeud du pro­blème qui est théo­lo­gique. Car elles sont deve­nues des façons concrètes d’ex­pri­mer une ecclé­sio­lo­gie qui est faus­sée sur des points essentiels.

Refus de l’au­to­ri­té du Concile et du Pape

Ce qui est en cause en effet, c’est la ques­tion, qu’on doit bien dire fon­da­men­tale, de votre refus, clai­re­ment pro­cla­mé, de recon­naître, dans son ensemble, l’au­to­ri­té du Concile Vatican II et celle du Pape, refus qui s’ac­com­pagne d’une action ordon­née à pro­pa­ger et orga­ni­ser ce qu’il faut bien appe­ler, hélas ! une rébel­lion. C’est là le point essen­tiel, pro­pre­ment insoutenable.

Faut-​il donc vous le rap­pe­ler à vous, notre frère dans l’Episcopat et qui, plus est, avez été nom­mé assis­tant au Trône pon­ti­fi­cal, ce qui vous oblige à demeu­rer plus uni encore au Siège de Pierre ? Le Christ a remis l’au­to­ri­té suprême dans son Eglise à Pierre et au Collège apos­to­lique, c’est-​à-​dire au Pape et au Collège des évêques « una cum Capite ». Pour le Pape, tout catho­lique admet que les paroles de Jésus à Pierre déter­minent aus­si la charge de ses suc­ces­seurs légi­times : « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel. » (Mt 16, 19.) « Pais mes bre­bis. » (In 21, 16–17.) « Affermis tes frères. » (Lc 22, 32.) Et le pre­mier Concile du Vatican pré­ci­sait en ces termes l’as­sen­ti­ment dû au Souverain Pontife « Les pas­teurs de tout rang et de tout rite et les fidèles, cha­cun sépa­ré­ment ou tous ensemble, sont tenus au devoir de subor­di­na­tion hié­rar­chique et de vraie obéis­sance, non seule­ment dans les ques­tions qui concernent la foi et les moeurs, mais aus­si dans celles qui touchent à la dis­ci­pline et au gou­ver­ne­ment de l’Eglise répan­due dans le monde entier. Ainsi, en gar­dant l’u­ni­té de com­mu­nion et de pro­fes­sion de foi avec le Pontife romain, l’Eglise est un seul trou­peau sous un seul pas­teur. Telle est la doc­trine de la véri­té catho­lique dont per­sonne ne peut s’é­car­ter sans dan­ger pour sa foi et son salut. » (Const. dog­ma­tique Pastor aeter­nus, ch. 3, Dz 3060.)

Quant aux évêques unis au Souverain Pontife, leur pou­voir à l’é­gard de l’Eglise uni­ver­selle s’exerce solen­nel­le­ment dans les Conciles oecu­mé­niques, selon les paroles de Jésus à l’en­semble des apôtres : « Tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel. » (Mt 18, 18.) Or voi­là que, dans votre conduite, vous refu­sez de recon­naître, comme il se doit, ces deux façons dont s’exerce l’au­to­ri­té suprême.

Chaque évêque est bien doc­teur authen­tique pour prê­cher au peuple à lui confié la foi qui doit régler sa pen­sée et sa conduite et écar­ter les erreurs qui menacent le trou­peau. Mais « les charges d’en­sei­gner et de gou­ver­ner… de par leur nature, ne peuvent s’exer­cer que dans la com­mu­nion hié­rar­chique avec le Chef du Collège et ses membres » (Const. Lumen gen­tium, n. 21 ; cf. aus­si n. 25). A plus forte rai­son, un évêque seul et sans mis­sion cano­nique n’a pas, « in actu expe­di­to ad agen­dum », la facul­té d’é­ta­blir en géné­ral quelle est la règle de la foi et de déter­mi­ner ce qu’est la Tradition. Or pra­ti­que­ment vous pré­ten­dez être juge à vous seul de ce que recouvre la Tradition.

Un concept faus­sé de la Tradition

Vous vous dites sou­mis à l’Eglise, fidèle à la Tradition, par le seul fait que vous obéis­sez à cer­taines normes du pas­sé, dic­tées par les Prédécesseurs de celui auquel Dieu a confé­ré aujourd’­hui les pou­voirs don­nés à Pierre. C’est dire que, sur ce point aus­si, le concept de « Tradition » que vous invo­quez est faus­sé. La Tradition n’est pas une don­née figée ou morte, un fait en quelque sorte sta­tique qui blo­que­rait, à un moment déter­mi­né de l’his­toire, la vie de cet orga­nisme actif qu’est l’Eglise, c’est-​à-​dire le Corps mys­tique du Christ. Il revient au Pape et aux Conciles de por­ter un juge­ment pour dis­cer­ner dans les tra­di­tions de l’Eglise ce à quoi il n’est pas pos­sible de renon­cer sans infi­dé­li­té au Seigneur et à l’Esprit-​Saint — le dépôt de la foi — et ce qui au contraire peut et doit être mis à jour, pour faci­li­ter la prière et la mis­sion de l’Eglise à tra­vers la varié­té des temps et des lieux, pour mieux tra­duire le mes­sage divin dans le lan­gage d’au­jourd’­hui et mieux le com­mu­ni­quer, sans com­pro­mis­sion indue.

La Tradition n’est donc pas sépa­rable du Magistère vivant de l’Eglise, comme elle n’est pas sépa­rable de l’Ecriture sainte « La Sainte Tradition, la Sainte Ecriture et le Magistère de l’Eglise… sont tel­le­ment reliés et soli­daires entre eux qu’au­cune de ces réa­li­tés ne sub­siste sans les autres et que toutes ensemble, cha­cune à sa façon, sous l’ac­tion du seul Esprit-​Saint, contri­buent effi­ca­ce­ment au salut des âmes. » (Constitution Dei Verbum, n. 10.)

C’est ain­si qu’ont agi com­mu­né­ment les Papes et les Conciles oecu­mé­niques, avec l’as­sis­tance spé­ciale de l’Esprit-​Saint. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qu’a fait le Concile Vatican II. Rien de ce qui a été décré­té dans ce Concile, comme dans les réformes que nous avons déci­dées pour le mettre en oeuvre, n’est oppo­sé à ce que la Tradition bimil­lé­naire de l’Eglise com­porte de fon­da­men­tal et d’im­muable. De cela, nous sommes garant, en ver­tu, non pas de nos qua­li­tés per­son­nelles, mais de la charge que le Seigneur nous a confé­rée comme suc­ces­seur légi­time de Pierre et de l’as­sis­tance spé­ciale qu’il nous a pro­mise comme à Pierre : « J’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. » (Lc 22, 32.) Avec nous en est garant l’Episcopat universel.

Vous ne pou­vez pas non plus invo­quer la dis­tinc­tion entre dog­ma­tique et pas­to­ral pour accep­ter cer­tains textes de ce Concile et en refu­ser d’autres. Certes, tout ce qui est dit dans un Concile ne demande pas un assen­ti­ment de même nature : seul ce qui est affir­mé comme objet de foi ou véri­té annexe à la foi, par des actes « défi­ni­tifs », requiert un assen­ti­ment de foi. Mais le reste fait aus­si par­tie du Magistère solen­nel de l’Eglise auquel tout fidèle doit un accueil confiant et une mise en appli­ca­tion sincère.

Il reste qu’en conscience, dites-​vous, vous ne voyez tou­jours pas com­ment accor­der cer­tains textes du Concile ou cer­taines dis­po­si­tions que nous avons prises pour les mettre en oeuvre, avec la sainte Tradition de l’Eglise et en par­ti­cu­lier avec le Concile de Trente ou les affir­ma­tions de nos pré­dé­ces­seurs, par exemple sur la res­pon­sa­bi­li­té du Collège des évêques unis au Souverain Pontife, le nou­vel Ordo Missae, l’oe­cu­mé­nisme, la liber­té reli­gieuse, l’at­ti­tude de dia­logue, l’é­van­gé­li­sa­tion dans le monde de ce temps… Ce n’est pas le lieu, dans cette lettre, de reprendre cha­cun de ces pro­blèmes. La teneur pré­cise des docu­ments, avec l’en­semble des nuances qu’ils com­portent et le contexte qui les encadre, les expli­ca­tions auto­ri­sées, les com­men­taires appro­fon­dis et objec­tifs qui en ont été don­nés, sont de nature à vous faire sur­mon­ter ces per­plexi­tés per­son­nelles. Des conseillers abso­lu­ment sûrs, théo­lo­giens et spi­ri­tuels, pour­raient vous y aider encore, dans la lumière de Dieu, et nous sommes prêt à vous faci­li­ter cette assis­tance fra­ter­nelle. Mais com­ment une dif­fi­cul­té per­son­nelle inté­rieure — drame spi­ri­tuel que nous res­pec­tons — vous permettrait-​elle de vous éri­ger publi­que­ment en juge de ce qui a été adop­té légi­ti­me­ment et pra­ti­que­ment à l’u­na­ni­mi­té, et d’en­traî­ner sciem­ment une par­tie des fidèles dans votre refus ? Si les jus­ti­fi­ca­tions sont utiles pour faci­li­ter intel­lec­tuel­le­ment l’adhé­sion — et nous sou­hai­tons que les fidèles trou­blés ou réti­cents aient la sagesse, l’hon­nê­te­té et l’hu­mi­li­té d’ac­cueillir celles qui sont mises lar­ge­ment à leur dis­po­si­tion —, elles ne sont point par elles-​mêmes néces­saires à l’as­sen­ti­ment d’o­béis­sance qui est dû au Concile oecu­mé­nique et aux déci­sions du Pape. C’est le sens ecclé­sial qui est en cause.

Refus des sanctions

Au fond, vous enten­dez, vous-​mêmes et ceux qui vous suivent, vous arrê­ter à un moment déter­mi­né de la vie de l’Eglise ; vous refu­sez, par là-​même, d’adhé­rer à l’Eglise vivante qui est celle de tou­jours ; vous rom­pez avec ses pas­teurs légi­times, vous mépri­sez l’exer­cice légi­time de leurs charges. C’est ain­si que vous pré­ten­dez n’être même plus tou­ché par les ordres du Pape, ni par la sus­pense « a divi­nis », tout en déplo­rant la « sub­ver­sion » dans l’Eglise. N’est-​ce pas dans cet état d’es­prit que vous avez ordon­né des prêtres sans lettres dimis­so­riales et contre notre man­dat expli­cite, créant un groupe de prêtres en situa­tion irré­gu­lière dans l’Eglise et affec­tés de graves peines ecclé­sias­tiques ? Plus encore, vous sou­te­nez que la sus­pense encou­rue par vous s’ap­plique seule­ment à la célé­bra­tion des sacre­ments selon le rite réno­vé comme s’ils étaient impor­tés abu­si­ve­ment dans l’Eglise que vous allez jus­qu’à qua­li­fier de schis­ma­tique, et vous pen­sez échap­per à cette sanc­tion en admi­nis­trant les sacre­ments dans les for­mules du pas­sé et contre les règles éta­blies (cf. 1 Co 14, 40).

La « messe de saint Pie V »

C’est à la même concep­tion erro­née que se rat­tache chez vous la célé­bra­tion abu­sive de la messe dite de saint Pie V. Vous savez fort bien que ce rite avait été lui-​même le résul­tat de chan­ge­ments suc­ces­sifs, et que le canon romain demeure la pre­mière des prières eucha­ris­tiques auto­ri­sées aujourd’­hui. La réforme actuelle a pui­sé ses rai­sons d’être et ses lignes direc­trices dans le Concile et dans les sources his­to­riques de la litur­gie. Elle per­met aux fidèles de se nour­rir plus lar­ge­ment de la parole de Dieu. Leur par­ti­ci­pa­tion plus active laisse intact le rôle unique du prêtre, agis­sant in per­so­na Christi. Nous avons sanc­tion­né cette réforme de notre auto­ri­té, en deman­dant son adop­tion par tous les catho­liques. Si, en géné­ral, nous n’a­vons pas jugé bon de main­te­nir plus long­temps des retards ou des excep­tions à cette adop­tion, c’est en vue du bien spi­ri­tuel et de l’u­ni­té de l’en­tière com­mu­nau­té ecclé­siale, car, pour les catho­liques de rite romain, l’Ordo Missae est un signe pri­vi­lé­gié de leur uni­té. C’est aus­si parce que, dans votre cas, l’an­cien rite est en fait l’ex­pres­sion d’une ecclé­sio­lo­gie faus­sée, un ter­rain de lutte contre le Concile et ses réformes, sous le pré­texte que là seule­ment on conser­ve­rait, sans que leurs signi­fi­ca­tions soient obs­cur­cies, le véri­table sacri­fice de la messe et le sacer­doce minis­té­riel. Nous ne pou­vons accep­ter ce juge­ment erro­né, cette accu­sa­tion injus­ti­fiée, ni tolé­rer que l’Eucharistie du Seigneur, sacre­ment d’u­ni­té, soit l’ob­jet de pareilles divi­sions (cf. 1 Co 11, 18), et qu’elle soit même uti­li­sée comme ins­tru­ment et signe de rébellion.

Certes, il y a place dans l’Eglise pour un cer­tain plu­ra­lisme, mais dans les choses licites et dans l’o­béis­sance. Ils ne le com­prennent pas, ceux qui refusent l’en­semble de la réforme litur­gique ; pas davan­tage d’ailleurs, ceux qui mettent en péril la sain­te­té de la pré­sence réelle du Seigneur et de son sacri­fice. De même il ne peut être ques­tion d’une for­ma­tion sacer­do­tale qui ignore le Concile.

Nous ne pou­vons donc pas prendre vos requêtes en consi­dé­ra­tion, parce qu’il s’a­git d’actes qui sont déjà posés dans la rébel­lion contre l’u­nique et véri­table Eglise de Dieu. Cette sévé­ri­té n’est pas dic­tée, croyez-​le bien, par un refus de faire une conces­sion sur tel ou tel point dis­ci­pli­naire ou litur­gique, mais, étant don­né la signi­fi­ca­tion et la por­tée de vos actes dans le contexte actuel, agir ain­si serait de notre part accep­ter d’in­tro­duire une concep­tion de l’Eglise et de la Tradition gra­ve­ment erronée.

C’est pour­quoi, avec la pleine conscience de nos devoirs, nous vous disons, Frère, que vous êtes dans l’er­reur. Et avec toute l’ar­deur de notre amour fra­ter­nel, comme avec tout le poids de notre auto­ri­té de suc­ces­seur de Pierre, nous vous invi­tons à vous rétrac­ter, à vous reprendre et à ces­ser d’in­fli­ger des bles­sures à l’Eglise du Christ.

Demandes concrètes

III. Concrètement, qu’est-​ce que nous vous demandons ?

Le mini­mum que doit sous­crire tout évêque catholique

a) D’abord et sur­tout, une Déclaration qui remette les choses au point, pour nous-​même et aus­si pour le peuple de Dieu qui a droit à la clar­té et ne peut plus sup­por­ter sans dom­mage de telles équivoques.

Cette Déclaration devra donc affir­mer que vous adhé­rez fran­che­ment au Concile oecu­mé­nique Vatican II et à tous ses textes — sen­su obvio — qui ont été adop­tés par les Pères du Concile, approu­vés et pro­mul­gués par notre auto­ri­té. Car une telle adhé­sion a tou­jours été la règle, dans l’Eglise, depuis les ori­gines, en ce qui concerne les Conciles oecuméniques.

Il doit être clair que vous accueillez éga­le­ment les déci­sions que nous avons prises, depuis le Concile, pour le mettre en oeuvre, avec l’aide des orga­nismes du Saint-​Siège ; entre autres, vous devez recon­naître expli­ci­te­ment la légi­ti­mi­té de la litur­gie réno­vée, notam­ment de l’Ordo Missae, et notre droit de requé­rir son adop­tion par l’en­semble du peuple chrétien.

Vous devez admettre aus­si le carac­tère obli­ga­toire des dis­po­si­tions du droit cano­nique en vigueur qui, pour la plus grande part, cor­res­pondent encore au conte­nu du Code de droit cano­nique de Benoît XV, sans en excep­ter la par­tie qui a trait aux peines canoniques.

En ce qui concerne notre per­sonne, vous aurez à coeur de ces­ser et de rétrac­ter les graves accu­sa­tions ou insi­nua­tions que vous avez por­tées publi­que­ment contre nous, contre l’or­tho­doxie de notre foi et de notre fidé­li­té à la charge de suc­ces­seur de Pierre, et contre notre entou­rage immédiat.

En ce qui concerne les évêques, vous devez recon­naître leur auto­ri­té dans leurs dio­cèses res­pec­tifs, en vous abs­te­nant d’y prê­cher et d’y admi­nis­trer les sacre­ments : eucha­ris­tie, confir­ma­tion, ordres sacrés, etc., lorsque ces évêques s’y opposent expressément.

Enfin vous devez vous enga­ger à vous abs­te­nir de toutes les ini­tia­tives (confé­rences, publi­ca­tions…) contraires à cette Déclaration et à réprou­ver for­mel­le­ment toutes celles qui se récla­me­raient de vous à l’en­contre de la même Déclaration.

Il s’a­git là du mini­mum que doit sous­crire tout évêque catho­lique : cette adhé­sion ne peut souf­frir de com­pro­mis. Dès que vous nous aurez mani­fes­té que vous en accep­tez le prin­cipe, nous vous pro­po­se­rons les moda­li­tés pra­tiques de pré­sen­ter cette Déclaration. C’est la pre­mière condi­tion pour que la sus­pense a divi­nis soit levée.

Oeuvres, sémi­naires, fondations

b) Ensuite res­te­ra à résoudre le pro­blème de votre acti­vi­té, de vos oeuvres et notam­ment de vos sémi­naires. Vous com­pren­drez, Frère, que, vu les irré­gu­la­ri­tés et ambi­guï­tés pas­sées et pré­sentes affec­tant ces oeuvres, nous ne pou­vons pas reve­nir sur la sup­pres­sion juri­dique de la Fraternité sacer­do­tale Saint-​Pie‑X. Elle a incul­qué un esprit d’op­po­si­tion au Concile et à sa mise en oeuvre telle que le Vicaire de Jésus-​Christ s’ap­pli­quait à la pro­mou­voir. Votre Déclaration du 21 novembre 1974 est un témoi­gnage de cet esprit ; et sur un tel fon­de­ment, comme l’a jugé à juste titre notre Commission car­di­na­lice, le 6 mai 1975, on ne peut bâtir d’ins­ti­tu­tion ou de for­ma­tion sacer­do­tale conforme aux exi­gences de l’Eglise du Christ. Cela n’in­firme point ce qui existe de bon dans vos sémi­naires, mais il faut aus­si consi­dé­rer les lacunes ecclé­sio­lo­giques dont nous avons par­lé et la capa­ci­té d’exer­cer un minis­tère pas­to­ral dans l’Eglise aujourd’­hui. Devant ces réa­li­tés mal­heu­reu­se­ment mêlées, nous aurons le sou­ci de ne pas détruire, mais de cor­ri­ger et de sau­ver autant que possible.

C’est pour­quoi en tant que garant suprême de la foi et de la for­ma­tion du cler­gé, nous vous deman­dons d’a­bord de remettre entre nos mains la res­pon­sa­bi­li­té de votre oeuvre, et notam­ment de vos sémi­naires. C’est assu­ré­ment pour vous un lourd sacri­fice, mais c’est un test aus­si de votre confiance, de votre obéis­sance, et c’est une condi­tion néces­saire pour que ces sémi­naires, qui n’ont pas d’exis­tence cano­nique dans l’Eglise, puissent éven­tuel­le­ment y prendre place.

Ce n’est qu’a­près que vous en aurez accep­té le prin­cipe que nous serons en mesure de pour­voir le mieux pos­sible au bien de toutes les per­sonnes inté­res­sées, avec le sou­ci de pro­mou­voir les voca­tions sacer­do­tales authen­tiques et dans le res­pect des exi­gences doc­tri­nales, dis­ci­pli­naires et pas­to­rales de l’Eglise. A ce stade, nous pour­rons entendre avec bien­veillance vos demandes et vos sou­haits, et prendre en conscience, avec nos dicas­tères, les mesures justes et opportunes.

En ce qui concerne les sémi­na­ristes, ordon­nés illi­ci­te­ment, les sanc­tions qu’ils ont encou­rues confor­mé­ment aux canons 985, 7°, et 2374 pour­ront être levées, s’ils donnent une preuve de rési­pis­cence en accep­tant notam­ment de sous­crire à la Déclaration que Nous vous avons deman­dée. Nous comp­tons sur votre sens de l’Eglise pour leur faci­li­ter cette démarche.

Quant aux fon­da­tions, mai­sons de for­ma­tion, « prieu­rés » et autres ins­ti­tu­tions diverses créées sur votre ini­tia­tive ou avec votre encou­ra­ge­ment, nous vous deman­dons éga­le­ment de vous en remettre au Saint-​Siège, qui étu­die­ra leur cas, dans ses divers aspects, avec l’é­pis­co­pat local. Leur sur­vie, leur orga­ni­sa­tion et leur apos­to­lat seront subor­don­nés, comme il est nor­mal dans toute l’Eglise catho­lique, à un accord qui devra être pas­sé, dans chaque cas, avec l’é­vêque du lieu — nihil sine Episcopo — et dans un esprit qui res­pecte la Déclaration men­tion­née plus haut.

Pour le meilleur bien de l’Eglise

Tous les points qui figurent dans cette lettre et que nous avons mûre­ment pesés, avec la col­la­bo­ra­tion des chefs des dicas­tères inté­res­sés, n’ont été adop­tés par nous qu’en vue du meilleur bien de l’Eglise. Vous nous avez dit à un moment de l’en­tre­tien du 11 sep­tembre « Je suis prêt à tout, pour le bien de l’Eglise. » La réponse est main­te­nant entre vos mains.

Si vous refu­siez — quod Deus aver­tat — de faire la Déclaration d’adhé­sion qui vous est deman­dée, vous res­te­riez sus­pens a divi­nis. Par contre, notre par­don et la levée de la sus­pense vous seront assu­rés dans la mesure où vous accep­te­rez sin­cè­re­ment et sans ambi­guï­té de réa­li­ser les condi­tions de cette lettre et de répa­rer le scan­dale cau­sé. L’obéissance et la confiance dont vous ferez preuve nous per­met­tront aus­si d’é­tu­dier, serei­ne­ment, avec vous, vos pro­blèmes personnels.

Puisse l’Esprit-​Saint vous éclai­rer et vous ache­mi­ner vers la seule solu­tion qui vous per­met­trait de retrou­ver d’une part la paix de votre conscience un moment éga­rée, mais d’as­su­rer aus­si le bien des âmes, de contri­buer à l’u­ni­té de l’Eglise dont le Seigneur nous a confié la charge, d’é­vi­ter le péril d’un schisme. Dans l’é­tat psy­cho­lo­gique où vous vous trou­vez, nous avons conscience qu’il vous est dif­fi­cile d’y voir clair et très dur de chan­ger hum­ble­ment de ligne de conduite : n’est-​il pas urgent alors, comme dans tous les cas sem­blables, de vous ména­ger un temps et un lieu de recueille­ment qui vous per­mettent le recul néces­saire ? Fraternellement, nous vous met­tons en garde contre les pres­sions dont vous pour­riez être l’ob­jet de la part de ceux qui veulent vous entre­te­nir dans une posi­tion insou­te­nable, alors que nous-​même, tous vos Frères dans l’Episcopat et l’im­mense majo­ri­té des fidèles attendent enfin de vous l’at­ti­tude ecclé­siale qui vous honorerait.

Pour extir­per les abus que nous déplo­rons tous et garan­tir un renou­veau spi­ri­tuel authen­tique, en même temps que l’é­van­gé­li­sa­tion cou­ra­geuse à laquelle nous convie l’Esprit-​Saint, il faut plus que jamais l’aide et l’en­ga­ge­ment de toute la com­mu­nau­té ecclé­siale, autour du Pape et de l’Episcopat. Or la révolte des uns rejoint fina­le­ment et risque d’ac­cen­tuer l’in­su­bor­di­na­tion et ce que vous appe­lez la « sub­ver­sion » des autres ; alors que, sans votre propre insu­bor­di­na­tion, vous auriez pu, Frère, comme vous le sou­hai­tez dans votre der­nière lettre, nous aider à opé­rer, dans la fidé­li­té et sous notre auto­ri­té, l’a­van­cée de l’Eglise.

Veuillez donc, cher Frère, ne plus tar­der davan­tage à consi­dé­rer devant Dieu, avec une très vive et reli­gieuse atten­tion, cette adju­ra­tion solen­nelle de l’humble mais légi­time suc­ces­seur de Pierre. Veuillez mesu­rer la gra­vi­té de l’heure et prendre la seule déci­sion qui convient à un fils de l’Eglise. Tel est notre espoir, telle est notre prière.

PAULUS PP. VI

Du Vatican, le 11 octobre 1976.

Notes de bas de page

  1. Cf. DC 1976, n° 1705, p. 816. []
  2. Voici le texte inté­gral de cette lettre : « Très SAINT PERE, Profitant de l’oc­ca­sion que Son Eminence le car­di­nal Thiandoum a de ren­con­trer Votre sain­te­té, je tiens à la remer­cier d’a­voir bien vou­lu m’ac­cor­der un entre­tien à Castel Gandolfo. Comme l’a affir­mé Votre Sainteté, un point com­mun nous unit : le désir ardent de voir ces­ser tous les abus qui défi­gurent l’Eglise. Combien je sou­haite col­la­bo­rer à cette oeuvre salu­taire avec votre Sainteté et sous son auto­ri­té, afin que l’Eglise retrouve son vrai visage. Espérant que l’en­tre­tien que Votre Sainteté m’a accor­dé por­te­ra des fruits agréables à Dieu et salu­taires pour les âmes, je la prie d’a­gréer mes sen­ti­ments res­pec­tueux et filiaux in Christo et Maria. † Marcel LEFEBVRE. []