Lettre du Cardinal Seper à Mgr Lefebvre du 26 octobre 1981

Excellence,

Votre lettre du 4 avril der­nier m’a été fidè­le­ment remise le 9 sui­vant. Je vous en remer­cie, et vous pré­sente de vives excuses pour vous répondre si tar­di­ve­ment. Une fois pas­sées les fêtes pas­cales, et après avoir pris un temps de réflexion, je m’apprêtais à le faire, et devais sou­mettre un pro­jet au Saint-​Père deux jours après le sacri­lège atten­tat dont Sa per­sonne a été l’objet le soir du 13 mai. Vous com­pren­drez dès lors pour­quoi la pré­sente lettre vous par­vient après un aus­si long délai. J’ai dû en effet attendre le réta­blis­se­ment du Saint- Père et la reprise des audiences régu­lières qu’il m’accorde pour lui pré­sen­ter un texte et sol­li­ci­ter son appro­ba­tion, puisqu’aussi bien, vous le savez, nos échanges com­muns ne se font qu’avec son accord et sont l’objet de toute son attention.

Il me semble que vous ne serez pas abso­lu­ment sur­pris si je vous indique que votre réponse du 4 avril ne peut mal­heu­reu­se­ment pas être consi­dé­rée comme satis­fai­sante et per­met­tant de pas­ser rapi­de­ment à la dési­gna­tion d’un délé­gué pon­ti­fi­cal. Je crois indis­pen­sable de vous indi­quer les rai­sons de cette appré­cia­tion, en sui­vant les quatre points abordés.

1°) Il vous était deman­dé en pre­mier lieu une « claire mani­fes­ta­tion de regrets pour la part que vous avez eue dans la situa­tion de rup­ture objec­tive qui s’est créée (notam­ment du fait des ordi­na­tions) et pour vos attaques exces­sives, dans le conte­nu et dans les termes, contre le Concile, contre de nom­breux évêques et contre le Siège Apostolique » (cf. ma lettre du 19 février 1981). Votre réponse déclare sim­ple­ment : « Si cer­taines de mes paroles ou cer­tains de mes actes ont déplu au Saint- Siège, je le regrette vive­ment. » Il n’y a là aucune recon­nais­sance expli­cite de votre res­pon­sa­bi­li­té dans la situa­tion de rup­ture objec­tive créée de votre fait, mais seule­ment une expres­sion condi­tion­nelle et d’une extrême briè­ve­té. Il ne peut donc s’agir de la « claire mani­fes­ta­tion de regrets » sou­hai­tée de votre part pour les motifs expo­sés dans ma cor­res­pon­dance précédente.

2°) En ce qui concerne le deuxième Concile du Vatican, votre réponse ne cor­res­pond pas au sens de ma demande pré­cé­dente : en effet, si vous sous­cri­vez à une parole du Saint- Père disant en quel sens doit être reçu le Concile, vous ne décla­rez pas pour autant votre propre adhé­sion aux ensei­gne­ments du Concile lui-​même ; en outre, vous faites tou­jours si­lence sur la seconde par­tie de la demande : « compte tenu de la qua­li­fi­ca­tion théo­lo­gique, etc… », tout comme sur les autres aspects concer­nant la recon­nais­sance du « reli­gio­sum volun­ta­tis et intel­lec­tus ohse­quium » et la ces­sa­tion de toute polé­mique ultérieure.

Sur ce der­nier point, je ne puis que consta­ter avec peine que dans plu­sieurs des décla­ra­tions faites lors de vos dépla­ce­ments cet été, notam­ment en Argentine du 11 au 18 août, vous avez à nou­veau, selon ce que rap­porte l’ensemble des organes de presse, atta­qué les ensei­gne­ments du deuxième Concile du Vatican, et pris à par­tie nom­mé­ment et injus­te­ment des car­di­naux qui rem­plissent dans la Curie Romaine ou ailleurs une fonc­tion qu’ils doivent à la confiance du Souverain Pontife.

3°) A pro­pos de la litur­gie, il est vrai que vous avez signé la Constitution « Sacrosanctum Concilium », et je prends acte de votre décla­ra­tion selon laquelle ses appli­ca­tions ne sont pas « de soi inva­lides et héré­tiques ». Mais il appa­raît que vous devez aller plus loin, en recon­nais­sant la légi­ti­mi­té de la réforme litur­gique dans sa mise en œuvre, ce qui inclut l’acceptation posi­tive de l’utilisation du nou­vel « Ordo Missæ »

Ne pensez-​vous pas, du reste, qu’on puisse trou­ver des dif­ficultés à votre réponse, lorsqu’on sait par ailleurs qu’à un prêtre — qui vous expri­mait son éton­ne­ment devant le conseil don­né à vos sémi­na­ristes de s’abstenir d’entendre la messe plu­tôt que d’assister à une messe célé­brée selon le nou­vel Ordo —, vous avez fait récem­ment répondre par le secré­taire géné­ral de la Fraternité S. Pie X qu’une telle consigne était jus­ti­fiée par le fait que ce nou­vel Ordo, à cause de ses chan­ge­ments, de ses omis­sions et de son but, était mauvais ?

Des infor­ma­tions plus récentes encore — et que je vou­drais espé­rer inexactes — donnent à entendre que vous auriez même enjoint aux membres de la Fraternité Saint-​Pie X — comme une condi­tion d’appartenance à celle-​ci — de ne jamais assis­ter à la messe célé­brée selon le « Novus Ordo » (car elle ne per­met­trait pas d’accomplir le pré­cepte domi­ni­cal et fes­tif), et de convaincre les fidèles qu’il vau­drait mieux n’assister que quelques fois par an à la « messe tra­di­tion­nelle » plu­tôt que de satis­faire le pré­cepte en assis­tant à une « nou­velle messe ». Comment alors ne pas dou­ter de vos dis­po­si­tions véri­tables sur ce point si impor­tant en vue d’une réconciliation ?

4°) Enfin vous ne don­nez pas suite à la demande pré­cise por­tant sur l’acceptation des normes du droit ecclé­sias­tique com­mun pour tout ce qui regarde votre minis­tère pas­to­ral et vos œuvres, ain­si que pour la Fraternité S. Pie X. Il vous a pour­tant été indi­qué avec clar­té que ce prin­cipe fait par­tie des condi­tions qui ren­dront pos­sible la dési­gna­tion d’un délé­gué pontifical.

Pour toutes ces rai­sons, je vous demande très ins­tam­ment, Excellence, de reprendre à nou­veau les points for­mu­lés dans mes deux lettres pré­cé­dentes du 20 octobre 1980 et du 19 février der­nier, et d’en faire la base sans équi­voque de l’engagement que vous pren­drez. En retour, je puis vous garan­tir la com­pré­hen­sion et la bien­veillance du Saint-​Père, qui n’a pas hési­té à me confier la place que vous occu­piez dans sa prière quotidienne.

Permettez-​moi d’y ajou­ter l’assurance de la mienne, avec l’expression de mon res­pec­tueux dévoue­ment dans le Seigneur.

+ Franc, card. Seper

Source : et le Vatican sous le pon­ti­fi­cat de Jean-​Paul II