Rencontre de Mgr Fellay avec l’Association des journalistes d’information religieuse du 13 janvier 2006

A pro­pos de Benoît XVI, vous n’êtes pas satis­fait de la façon dans son dis­cours à la curie où il met­tait jus­te­ment en oppo­si­tion cette her­mé­neu­tique de la rup­ture ; il y a eu une rup­ture entre la pen­sée d’avant le concile et celle d’après, et lui sou­te­nant l’herméneutique de la conti­nui­té en disant : on reste dans la même tra­di­tion de l’Eglise.

Disons, on voit très, très bien dans ce dis­cours un essai de mettre le concile sous une nou­velle lumière. Je ne sais pas s’il faut dire un essai de sau­ver le concile, c’est moi qui par­le­rais comme ça, mais en tout cas il y a une volon­té de mettre une bar­rière à une inter­pré­ta­tion, une com­pré­hen­sion du concile qui a été la pré­sen­ta­tion habi­tuelle du concile main­te­nant pen­dant des années. On voit très, très bien que le pape, sous des mots déli­cats se dis­tan­cie de la pré­sen­ta­tion habi­tuelle du concile. Donc il y a vrai­ment une volon­té de pré­sen­ter autre­ment le concile, au moins au niveau des prin­cipes, je ne sais pas ce que ça va donner. 

Vous-​même l’avez pré­sen­té aus­si comme une rupture.

Ah oui, tout à fait, c’est sûr ! Et même si vous regar­dez ce dis­cours de près vous ver­rez que le Saint Père concède qu’il y a quand même rup­ture, peut-​être pas tout au fond, mais en tout cas au niveau de la pré­sen­ta­tion, au niveau des appli­ca­tions ; c’est ce qu’il dit quand il essaie de mon­trer qu’il n’y aurait pas rup­ture au niveau des prin­cipes, prin­cipes qu’il dit ne pas être appa­rents ; alors il par­le­ra aus­si de conti­nui­té dans la dis­con­ti­nui­té… je pense que là on aura un thème de dis­cus­sion très très intéressant.

Ce dis­cours vous réjouit plu­tôt ou bien vous…

Il me réjouit par sa clar­té, par sa pré­ci­sion, aus­si par sa volon­té d’éliminer un cer­tain nombre de posi­tions qui vrai­ment nous posent pro­blème dans l’Eglise, posent des pro­blèmes, ça me réjouit, je pense qu’il ne va pas assez loin mais c’est tou­jours déli­cat dans un mou­ve­ment d’essayer de fixer jusqu’où ça va aller. Il est très clair qu’il ouvre là une ligne, une ligne nou­velle. Jusqu’où ira-​t-​il dans cette ligne ? je n’en sais rien.

Est-​ce que dans les pro­blèmes qui res­tent à résoudre, est-​ce que vous main­te­nez votre reven­di­ca­tion — par­don­nez moi d’employer ce dis­cours syn­di­cal — d’un sta­tut à part dans l’Eglise pour la Fraternité ?

Je pense que Rome nous l’accordera, dans ce sens là il n’y a pas besoin de reven­di­quer. Et nous nous trou­vons plu­tôt dans la posi­tion contraire, c’est-à-dire que nous ne ces­sons de dire à Rome : mais nous vou­lons être des catho­liques nor­maux, nous n’avons pas du tout envie d’avoir un sta­tut mar­gi­na­li­sé — nous n’avons pas du tout, si on peut dire, excusez-​moi l’expression, dans le zoo, nous n’avons pas du tout envie de jouer le rôle du dino­saure à qui on accor­de­rait un sta­tut spé­cial. Parce que dans les dis­cus­sions que nous avons avec Rome, depuis déjà un cer­tain temps, on nous dit : bon on va res­pec­ter votre cha­risme par­ti­cu­lier. Nous disons : mais écou­tez, cette messe que nous deman­dons nous ne la deman­dons pas pour nous, nous la deman­dons pour tous, c’était autre­fois la messe de tous, la messe catho­lique et nous deman­dons qu’elle rede­vienne la messe de tous et non pas sim­ple­ment la nôtre, et donc dans ce sens là nous ne deman­dons pas de sta­tut par­ti­cu­lier, au contraire… peut-​être qu’il fau­dra pas­ser par cette étape, ça oui, pro­ba­ble­ment même.

Qui pour­rait être une for­mule du type d’une pré­la­ture comme pour l’Opus Dei ?

Je pense que ce sera un petit peu dif­fé­rent. On parle d’Administration apos­to­lique, c’est un petit peu dif­fé­rent. Quelle est la dif­fé­rence : la pré­la­ture ne concerne que les membres, c’est-à-dire qu’effectivement les membres de l’Opus Dei jouissent de cer­tains, si on peut dire, pri­vi­lèges mais n’en béné­fi­cient que les membres, vous devez être membres de l’Opus Dei. La Fraternité, les membres de la Fraternité à stric­te­ment par­ler ce sont des prêtres et des reli­gieux, c’est tout, on ne parle pas des fidèles, donc il faut trou­ver une for­mule qui englobe aus­si, bien sûr, évi­dem­ment, les fidèles.

Donc cette Administration apos­to­lique pour­rait vous être accor­dée, mais en dehors des évêques gar­diens de l’unité des catho­liques dans un ter­ri­toire diocésain.

Je pense qu’il y aurait un régime d’exemption.

Vous êtes sûr ?

J’ai dit : je pense, et je suis pas­sa­ble­ment sûr, oui.

Dans le style de ce qui s’est fait par exemple à Campos, dans un sens peut-​être plus large ?

Voilà, c’est ça, c’est l’optique de Campos. C’est-à-dire que for­cé­ment à un cer­tain moment il y a quand même des rela­tions, ce n’est pas un régime tota­le­ment indé­pen­dant. Le régime des fidèles, dans un cas pareil, on appelle un régime de juri­dic­tion mixte, c’est-à-dire que Rome ne sous­trait pas ces fidèles à l’autorité des évêques, mais elle leur per­met de béné­fi­cier de cette auto­ri­té paral­lèle qu’on trouve dans une administration.

On peut donc ima­gi­ner un retour de la Fraternité dans le giron romain ?

Les termes uti­li­sés seront plu­tôt des termes comme « régu­la­ri­sa­tion d’une situa­tion » parce qu’effectivement, dans ce cadre, il y a le pro­blème du sacre lui-​même, cen­su­ré par Rome ; nous essayons nous d’expliquer que la cen­sure ne porte pas à cause des cir­cons­tances et, disons, basée sur le droit canon ; Rome dira ou a essayé de dire par le conseil pon­ti­fi­cal pour l’interprétation des textes légis­la­tifs que notre argu­ment, c’est-à-dire l’argument de néces­si­té ne valait pas pour ce cas là. Disons, pour dire les choses plus pré­ci­sé­ment, il y a un code, enfin un canon du droit canon nou­veau, qui dit que si quelqu’un agit par néces­si­té il ne tombe pas sous la loi et un autre canon qui dit que si cette néces­si­té était pure­ment sub­jec­tive, c’est-à-dire que si la néces­si­té n’existait pas objec­ti­ve­ment mais que la per­sonne pen­sait qu’il y avait néces­si­té, eh bien ! elle ne devait pas être punie par la peine maxi­male pré­vue par le droit.

Ce sont les argu­ments que nous uti­li­sons pour dire, d’une part, que nous pen­sons qu’il y a néces­si­té, état de néces­si­té même objec­tif, mais enfin même si Rome ne veut pas recon­naître cet état objec­tif il reste le point de vue sub­jec­tif et donc on ne devrait pas être punis par la peine maxi­male. Il y a eu une thèse, une licence en droit canon qui a été dépo­sée sur ce thème-​là, et qui a été reçue par la Grégorienne. Il y eu ensuite cette inter­ven­tion du Conseil pon­ti­fi­cal pour l’interprétation des textes légis­la­tifs pour dire que, dans ce cas-​là, on ne peut pas par­ler de néces­si­té parce que sinon, bien sûr, cela intro­duit un prin­cipe de pos­si­bi­li­té d’anarchie dans l’Eglise.

Néanmoins, et ça c’est très inté­res­sant aus­si, lors de l’audience avec le pape, le pape a réuti­li­sé l’argument en disant : « Vous n’avez pas le droit de jus­ti­fier votre acti­vi­té en fai­sant réfé­rence à un état de néces­si­té » en don­nant comme expli­ca­tion : « j’essaie, disait-​il, de résoudre les pro­blèmes », ce sont ses paroles. C’est un aveu en même temps : cela veut dire qu’il y a des pro­blèmes ; s’il essaie de les résoudre c’est que les pro­blèmes sont encore exis­tants et lui-​même, quelques minutes plus tard, dans son expli­ca­tion disait : « Il fau­drait voir s’il n’y a pas état de néces­si­té en France et en Allemagne. » Ce qui montre que fina­le­ment notre argu­ment n’est pas si mau­vais que ça. Enfin c’était juste un tout petit déve­lop­pe­ment pour dire que…

En quoi il y aurait état de néces­si­té en France et en Allemagne ?

Il ne me l’a pas dit, il ne l’a pas dit. Je me suis posé d’abord la ques­tion pour­quoi ces deux pays ? Alors là c’est une pure… c’est l’explication per­son­nelle : je pense que le Saint Père à ce moment-​là fait une réfé­rence aux pro­blèmes litur­giques et aux oppo­si­tions qu’on peut trou­ver dans ces deux pays pour une liber­té de l’ancienne messe. Je ne suis pas sûr, c’est un essai d’explication. Parce que si je com­pare la France, l’Allemagne avec les autres pays du monde fran­che­ment je ne vois pas beau­coup de dif­fé­rences, en tout cas de mon côté. C’est vrai qu’au point de vue litur­gique aux États-​Unis par exemple, il y a beau­coup plus de liber­té, beau­coup plus d’évêques, il y a au moins 150 dio­cèses où la messe tri­den­tine est célé­brée, avec ce qu’on appelle la messe de l’indult, c’est-à-dire l’évêque qui a don­né cette per­mis­sion. Mais lorsque nous par­lons d’un état de néces­si­té c’est une autre pers­pec­tive. Il n’y a pas que la litur­gie, il y a toute la vie de l’Eglise, il y a l’enseignement de la foi…

Est-​ce que vous avez un échéan­cier avec Rome ?

On est en train de le mettre au point. Je ne peux pas dire qu’il existe déjà. La seule chose que je peux dire c’est que jus­te­ment Rome vou­drait aller vite et qu’il nous semble qu’on ne peut pas aller aus­si vite que ça.

Rome vou­drait aller vite, c’est-à-dire eux ont fixé une échéance ?

Non. Tout au début, en l’an 2000, j’avais vu le car­di­nal Castrillón le 29 décembre. Il disait à cette époque-​là : le pape vou­drait que tout soit ter­mi­né pour Pâques, donc pour Pâques 2001 ; voyez main­te­nant nous sommes en 2006.

Je pense qu’on avance, mais on avance len­te­ment. C’est dû à plu­sieurs élé­ments, je pense que l’élément… un des élé­ments qui freine c’est l’élément psy­cho­lo­gique ; j’ai essayé d’expliquer ça à Rome en leur disant : écou­tez les gens qui viennent chez nous sont des gens qui ont été bles­sés, qui ont été heur­tés et qui à un cer­tain moment ont fait un pas qui leur a coû­té énor­mé­ment. C’est-à-dire qu’ils se sont trou­vés devant un choix, et ce choix c’était conti­nuer dans une situa­tion qui les heur­tait ou bien nous rejoindre en sachant qu’ils allaient se trou­ver sous les cen­sures ecclé­sias­tiques. Et ce n’est jamais agréable de se trou­ver devant une cen­sure ecclésiastique. 

Néanmoins ils ont pré­fé­ré faire ce pas plu­tôt que de res­ter dans la situa­tion où ils se trou­vaient. Or, com­ment ima­gi­ner, com­ment pen­ser que ces fidèles se retrouvent dans la situa­tion anté­cé­dente sans que quelque chose d’autre se soit pas­sé entre-​deux ? C’est ça, et si vous vou­lez il y a ce que j’appellerai sous le mot méfiance. Dans nos milieux on se – entre guille­mets — « méfie » de Rome et c’est tout un tra­vail pour dépas­ser cette méfiance, pour appré­cier la situa­tion actuelle, pour voir ce qui a bou­gé, ce qui a chan­gé, dans quel sens ça va et ça demande du temps tout ça .