Supplique au pape Benoît XVI pour un examen approfondi du concile œcuménique Vatican II – 24 septembre 2011


Au Souverain Pontife Benoît XVI, afin qu’il veuille bien pro­mou­voir un exa­men appro­fon­di du concile pas­to­ral Vatican II.

Très Saint Père,

Mgr Brunero Gherardini, prêtre du dio­cèse de Prato et cha­noine de la Basilique de Saint-​Pierre, bien connu comme ancien pro­fes­seur d’Ecclésiologie à l’Université pon­ti­fi­cale du Latran et comme doyen des théo­lo­giens ita­liens, a adres­sé, en 2009, à Votre Sainteté une très res­pec­tueuse et pres­sante sup­plique, en vue d’obtenir l’ouverture d’un débat cri­tique sur les textes de VaticanII, un débat cri­tique qui se tien­drait de façon pon­dé­rée et publique. A cette démarche s’est asso­cié en 2010 Roberto de Mattei, pro­fes­seur d’Histoire de l’Eglise et du Christianisme à l’Université euro­péenne de Rome, vice-​président du Conseil National de la Recherche.

Dans sa sup­plique, Mgr Gherardini écrivait :

« Pour le bien de l’Eglise –et plus spé­cia­le­ment pour la réa­li­sa­tion du salut des âmes, qui en est la loi pre­mière et la plus haute (cf. CJC de 1983, canon 1752)–, après des décen­nies de libre créa­ti­vi­té exé­gé­tique, théo­lo­gique, his­to­rio­gra­phique et ‘pas­to­rale’ au nom du concile œcu­mé­nique Vatican II, il me paraît urgent qu’un peu de clar­té soit faite, en répon­dant avec auto­ri­té à la ques­tion de la conti­nui­té de ce concile (cette fois-​ci, non de façon décla­ma­toire, mais en pro­po­sant une véri­table démons­tra­tion) avec les autres conciles, à la ques­tion de sa fidé­li­té à la Tradition de l’Eglise. » […]

« Il semble, en effet, sinon impos­sible, du moins très dif­fi­cile de faire émer­ger cette her­mé­neu­tique de conti­nui­té [avec tout le Magistère pré­cé­dent] que vous sou­hai­tez, sans pro­cé­der d’abord à une ana­lyse atten­tive et scien­ti­fique du Concile en géné­ral, de cha­cun de ses docu­ments, de cha­cun des thèmes de ces docu­ments, des sources immé­diates et loin­taines de ces thèmes et de ces docu­ments… Il serait plu­tôt vain de conti­nuer à ne par­ler du Concile qu’en répé­tant son conte­nu ou en le pré­sen­tant comme une nou­veau­té absolue.

« Mais un exa­men d’une telle por­tée dépasse de beau­coup les pos­si­bi­li­tés d’une seule per­sonne, non seule­ment parce qu’un même sujet exige des déve­lop­pe­ments à des niveaux dif­fé­rents (his­to­rique, patris­tique, juri­dique, phi­lo­so­phique, litur­gique, théo­lo­gique, exé­gé­tique, socio­lo­gique, scien­ti­fique), mais aus­si parce que chaque docu­ment conci­liaire touche à des dizaines et des dizaines de sujets, que seuls des spé­cia­listes de cha­cun de ces sujets sont en mesure d’aborder de façon efficace.

« Il y a déjà long­temps que l’idée (que j’ose à pré­sent sou­mettre à Votre Sainteté) m’était venue d’une mise au point gran­diose, et si pos­sible défi­ni­tive, sur le der­nier concile, concer­nant cha­cun de ses aspects et de ses contenus.

« Il paraît, en effet, logique, et il me semble impé­ra­tif que cha­cun de ces aspects et conte­nus soit étu­dié en soi et dans le contexte de tous les autres, en obser­vant atten­ti­ve­ment toutes les sources, et sous l’angle spé­ci­fique de la conti­nui­té avec le Magistère ecclé­sias­tique pré­cé­dent, qu’il soit solen­nel ou ordi­naire. A par­tir d’un tra­vail scien­ti­fique et cri­tique aus­si ample et irré­pro­chable que pos­sible, en lien avec le Magistère tra­di­tion­nel de l’Eglise, il sera pos­sible de tirer ensuite matière à une éva­lua­tion sûre et objec­tive de Vatican II.

« Ceci per­met­tra de répondre aux ques­tions sui­vantes, par­mi de nom­breuses autres :

1) Quelle est la vraie nature de Vatican II ?

2) Quel est le rap­port entre son carac­tère pas­to­ral (dont il fau­dra pré­ci­ser avec auto­ri­té la notion) et son éven­tuel carac­tère dog­ma­tique ? Le pas­to­ral est-​il conci­liable avec le dog­ma­tique ? Le suppose-​t-​il ? Le contredit-​il ? L’ignore-t-il ?

3) Est-​il vrai­ment pos­sible de défi­nir le concile Vatican II comme ‘dog­ma­tique’ ? Et donc de se réfé­rer à lui comme dog­ma­tique ? De fon­der sur lui de nou­velles asser­tions théo­lo­giques ? En quel sens ? Dans quelles limites ?

4) Vatican II est-​il un ‘évé­ne­ment’ dans le sens de l’école de Bologne, c’est-à-dire qui coupe les liens avec le pas­sé et ins­taure une ère nou­velle sous tous les aspects ? Ou bien tout le pas­sé revit-​il en lui eodem sen­su eademque sen­ten­tia ?

« Il est évident que l’herméneutique de la rup­ture et celle de la conti­nui­té dépendent des réponses qu’on don­ne­ra à ces ques­tions. Mais si la conclu­sion scien­ti­fique de l’examen abou­tit à admettre l’herméneutique de conti­nui­té comme la seule rece­vable et la seule pos­sible, alors il fau­dra démon­trer (au-​delà de toute décla­ma­tion) que cette conti­nui­té est réelle, qu’elle se mani­feste dans l’iden­ti­té dog­ma­tique de fond.

« Dans le cas où, en tout ou en par­tie, cette conti­nui­té ne pour­rait être scien­ti­fi­que­ment prou­vée, il serait néces­saire de le dire avec séré­ni­té et fran­chise, en réponse à l’exigence de clar­té atten­due depuis presque un demi-​siècle ». [1]

Pour vérifier sa continuité avec les vingt conciles précédents 

Dans sa récente et très docu­men­tée Histoire de Vatican II, le pro­fes­seur de Mattei a offert au public un tableau pré­cis, réa­liste du dérou­le­ment tour­men­té et dra­ma­tique de ce Concile, et il conclut :

« Au terme de ce volume qu’il me soit per­mis de m’adresser avec véné­ra­tion à Sa Sainteté Benoît XVI, en qui je recon­nais le suc­ces­seur de Pierre auquel je me sens indis­so­lu­ble­ment lié, lui expri­mant un pro­fond remer­cie­ment pour avoir ouvert les portes à un débat sérieux sur le concile Vatican II. A ce débat je répète avoir vou­lu offrir une contri­bu­tion, non pas comme théo­lo­gien mais comme his­to­rien, m’unissant cepen­dant à la sup­plique de ces théo­lo­giens qui demandent res­pec­tueu­se­ment et filia­le­ment au Vicaire du Christ sur terre, de pro­mou­voir un exa­men appro­fon­di du concile Vatican II, dans toute sa com­plexi­té et toute son exten­sion, pour véri­fier sa conti­nui­té avec les vingt conciles pré­cé­dents et pour dis­si­per les ombres et les doutes qui, depuis presque un demi-​siècle, font souf­frir l’Eglise, avec la cer­ti­tude que jamais les portes de l’enfer ne pré­vau­dront sur Elle (Mt 16,18) ». [2]

Et nous, signa­taires, simples croyants que nous sommes, nous nous asso­cions plei­ne­ment à ces demandes res­pec­tueuses et auto­ri­sées. Sûrs de ne pas man­quer de res­pect filial à l’égard de Votre Sainteté, nous nous per­met­tons d’ajouter (aux quatre ques­tions posées ci-​dessus) quelques-​unes des nom­breuses inter­ro­ga­tions qui, à notre avis, méri­te­raient cer­tai­ne­ment une réponse cla­ri­fi­ca­trice, comme il res­sort des ana­lyses de Mgr Gherardini, des théo­lo­giens et des intel­lec­tuels qui depuis le début du post-​concile se sont bat­tus pour obte­nir des éclair­cis­se­ments sur Vatican II :

5) Quelle est la signi­fi­ca­tion exacte don­née au concept de « tra­di­tion vivante » appa­ru dans la Constitution Dei Verbum sur la divine Révélation ? Dans sa récente et fon­da­men­tale étude sur le concept de tra­di­tion catho­lique, Mgr Gherardini a sou­te­nu que, dans Vatican II, il se serait pro­duit une « révo­lu­tion coper­ni­cienne » dans la manière de conce­voir la Tradition de l’Eglise, puisqu’on n’y a pas clai­re­ment défi­ni la valeur dog­ma­tique de la Tradition (DV,8) ; de façon inha­bi­tuelle on y réa­lise une réduc­tion ad unum des deux sources de la Révélation divine (Ecriture et Tradition), qui ont tou­jours été admises dans l’Eglise et confir­mées par les conciles dog­ma­tiques de Trente et de Vatican I (DV,9). Et là, se mani­feste même une oppo­si­tion au dogme de l’inerrance de la Sainte Ecriture (DV,11.2), car pour­quoi « après avoir décla­ré que tout ce que les auteurs ins­pi­rés affirment vient de l’Esprit Saint, le pri­vi­lège de l’inerrance n’est-il attri­bué qu’aux seules ‘véri­tés salu­taires’ ou ‘sal­vi­fiques’, comme une par­tie du tout (veri­ta­tem, quam Deus nos­trae salu­tis cau­sae Litteris sacris consi­gna­ri voluit) ? Si l’Esprit Saint a ins­pi­ré tout ce que les auteurs bibliques ont écrit, l’inerrance devrait s’appliquer à tout, et non aux seules véri­tés sal­vi­fiques. Le texte appa­raît donc illo­gique ».[3]

6) Quelle est la signi­fi­ca­tion exacte à don­ner à la nou­velle défi­ni­tion de l’Eglise catho­lique, conte­nue dans la Constitution dog­ma­tique (qui tou­te­fois ne défi­nit pas de dogme) Lumen gen­tium sur l’Eglise ? Si elle coïn­cide avec celle de tou­jours, à savoir que seule l’Eglise catho­lique est l’unique et vraie Eglise du Christ parce que l’unique à avoir main­te­nu dans les siècles le dépôt de la foi trans­mise par Notre Seigneur et les apôtres sous la conduite du Saint-​Esprit, en ce cas pour­quoi a‑t-​on vou­lu chan­ger, en écri­vant d’une manière peu com­pré­hen­sible pour un simple croyant et jamais clai­re­ment expli­quée (il faut le dire), que « l’unique » Eglise du Christ « sub­siste dans l’Eglise catho­lique, gou­ver­née par le suc­ces­seur de Pierre et par les évêques qui sont en com­mu­nion avec lui, alors qu’en dehors d’elle, se trouvent de nom­breux élé­ments de sanc­ti­fi­ca­tion et de véri­té, qui, appar­te­nant en propre par don de Dieu à l’Eglise du Christ, appellent par eux-​mêmes l’unité catho­lique » ? Dans cette for­mu­la­tion, ne semble-​t-​il pas que l’Eglise appa­raît comme une simple par­tie de l’Eglise du Christ ? Simple par­tie, puisque l’Eglise du Christ com­pren­drait aus­si – en plus de l’Eglise catho­lique – de « nom­breux élé­ments de sanc­ti­fi­ca­tion et de véri­té », situés « en dehors » de l’Eglise catho­lique ? Avec la consé­quence que l’« unique vraie reli­gion qui sub­siste dans l’Eglise catho­lique (Déclaration Dignitatis huma­nae sur la liber­té reli­gieuse, 1.2) serait celle d’une « Eglise du Christ » qui pos­sède des « élé­ments » en dehors de l’Eglise catho­lique. Ce qui peut aus­si se com­prendre, si l’on veut, comme « l’unique vraie reli­gion » sub­sis­tant, selon le Concile, éga­le­ment dans les « élé­ments » non-​catholiques de « l’Eglise du Christ » ?

7) Quelle est la vraie signi­fi­ca­tion à don­ner à la notion d’Eglise com­prise glo­ba­le­ment comme « Peuple de Dieu » (Lumen gen­tium, 9–17), notion qui dans le pas­sé indi­quait seule­ment une par­tie du tout, le tout repré­sen­tant, par contre, le « Corps mys­tique du Christ » ?

8 ) Quelle signi­fi­ca­tion faut-​il don­ner à l’omission des termes « sur­na­tu­rel » et « trans­sub­stan­tia­tion » dans les textes du Concile ? Cette omis­sion modifie-​t-​elle aus­si le conte­nu de ces concepts, comme cer­tains l’affirment ?

9) Quelle est la signi­fi­ca­tion exacte de la nou­velle notion de col­lé­gia­li­té ? Comment doit-​on consi­dé­rer à la lumière de l’enseignement constant de l’Eglise, l’interprétation de la Nota expli­ca­ti­va prae­via, mise en tête de Lumen gen­tium (note qui fut pla­cée là pour diri­mer la contro­verse entre les Pères conci­liaires) ? Nous nous réfé­rons aux doutes clai­re­ment expo­sés par Romano Amerio :

« La ‘Note préa­lable’ (Nota prae­via) rejette l’interprétation clas­sique de la col­lé­gia­li­té, selon laquelle le sujet du pou­voir suprême dans l’Eglise est le Pape seul, qui le par­tage, lorsqu’il le veut, avec l’universalité des évêques réunis en concile par lui. Le pou­voir suprême ne devient col­lé­gial que com­mu­ni­qué par le Pape, à son gré (ad nutum). La ‘Note Préalable’ rejette pareille­ment le sen­ti­ment des nova­teurs selon lequel le sujet du pou­voir suprême dans l’Eglise est le col­lège épis­co­pal uni au Pape et non sans le Pape qui en est le chef, mais de telle sorte que lorsque le Pape exerce, même à lui seul, le pou­voir suprême, il le fait pré­ci­sé­ment en tant que chef dudit col­lège, et donc en tant que repré­sen­tant ce col­lège qu’il est obli­gé de consul­ter pour en expri­mer l’avis. C’est une théo­rie cal­quée sur celle qui veut que toute auto­ri­té doive son pou­voir à la mul­ti­tude : théo­rie dif­fi­cile à conci­lier avec la consti­tu­tion divine de l’Eglise (qui est hié­rar­chique et d’origine divine, non popu­laire). En réfu­tant les deux théo­ries, la Nota prae­via tient fer­me­ment que le pou­voir suprême appar­tient au col­lège des évêques unis à leur chef, mais que le chef peut l’exercer indé­pen­dam­ment du col­lège, tan­dis que le col­lège ne peut l’exercer indé­pen­dam­ment du chef (et ceci serait une conces­sion à la Tradition) ».[4]

Est-​il exact de sou­te­nir que l’attribution des pou­voirs juri­diques – ceux d’un vrai et propre col­lège –, à l’institution des Conférences épis­co­pales, a de fait dépré­cié et défor­mé le rôle de l’évêque ? En effet, aujourd’hui, dans l’Eglise, les évêques, pris sin­gu­liè­re­ment, ne semblent pra­ti­que­ment comp­ter pour rien (Votre Sainteté nous par­don­ne­ra notre fran­chise). Sur ce point, voi­ci encore Amerio :

« La nou­veau­té qui a pris le plus de relief dans l’Eglise post­con­ci­liaire est d’avoir ouvert à la par­ti­ci­pa­tion de tous les ins­tances de l’Eglise qui sont des organes juri­di­que­ment défi­nis, tels que les Synodes dio­cé­sains et natio­naux, les Conseils pas­to­raux et pres­by­té­raux, etc. […] La consti­tu­tion de Conférences épis­co­pales a pro­duit deux effets : elle a défor­mé la struc­ture orga­nique de l’Eglise, et elle a engen­dré la perte de l’autorité des évêques. Selon le droit en vigueur avant le Concile, les évêques sont suc­ces­seurs des Apôtres et gou­vernent cha­cun dans son dio­cèse avec pou­voir ordi­naire au spi­ri­tuel et au tem­po­rel, y exer­çant un pou­voir légis­la­tif, judi­ciaire et exé­cu­tif (can. 329 et 335). L’autorité était pré­cise, indi­vi­duelle, et sauf l’institution du vicaire géné­ral, non sus­cep­tible de délé­ga­tion (le vicaire géné­ral dépen­dant, lui, du bon gré de l’évêque – ad nutum) […]. Le Décret Christus Dominus attri­bue au corps épis­co­pal la col­lé­gia­li­té au titre de « suprême et plein pou­voir sur l’Eglise uni­ver­selle » qui serait en tout égal à celui du Pape s’il pou­vait s’exercer sans son consen­te­ment. Ce pou­voir suprême a tou­jours été recon­nu à l’assemblée des évêques réunis en concile œcu­mé­nique par le Pape. Mais la ques­tion se pose de savoir si une auto­ri­té, qui ne peut être mise en œuvre que par une ins­tance supé­rieure, peut être consi­dé­rée comme suprême et ne revient pas à une pure vir­tua­li­té, à un simple être de rai­son (ens ratio­nis). Or selon l’esprit de Vatican II, l’exercice du pou­voir épis­co­pal où se concré­tise la col­lé­gia­li­té, est celui des Conférences épiscopales.

« Voici une sin­gu­la­ri­té : le Décret trouve (au n°37) la rai­son d’être de cette nou­velle ins­ti­tu­tion dans la néces­si­té pour les évêques d’un même pays d’agir de concert, il ne voit pas que ce nou­veau lien de coopé­ra­tion, qui a désor­mais sa confi­gu­ra­tion juri­dique, altère l’ordonnance de l’Eglise, en sub­sti­tuant à l’évêque un corps d’évêques, et à la res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle une res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive, donc une res­pon­sa­bi­li­té frag­men­tée. […] Par l’institution des Conférences épis­co­pales l’Eglise est deve­nue un corps poly­cen­trique. […] La pre­mière consé­quence de la nou­velle orga­ni­sa­tion est donc le relâ­che­ment du lien d’unité [avec le Pape] ; il s’est mani­fes­té par d’énormes dis­sen­sions sur les points les plus graves [par exemple sur la doc­trine de l’encyclique Humanae vitae du 25 juillet 1968, qui inter­di­sait l’usage des contra­cep­tifs]. La seconde consé­quence de la nou­velle orga­ni­sa­tion est la perte de l’autorité de chaque évêque pris sépa­ré­ment en tant que tel. Ils ne sont plus res­pon­sables devant leur propre peuple, ni devant le Saint-​Siège, car à leur res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle s’est sub­sti­tuée une res­pon­sa­bi­li­té col­lé­giale qui, appar­te­nant au corps tout entier, ne peut plus s’imputer aux dif­fé­rents élé­ments com­po­sant ce corps ».[5]

Le prêtre est-​il réduit aujourd’hui au rôle d’animateur et de président de l’assemblée du Peuple de Dieu ?

10) Quelle est la signi­fi­ca­tion exacte à don­ner aujourd’hui au sacer­doce, authen­tique ins­ti­tu­tion de l’Eglise ? Est-​il vrai que depuis le Concile, le prêtre, de « sacer­dos Dei » a été réduit à être « sacer­dos popu­li Dei », et réduit prin­ci­pa­le­ment au rôle d’ « ani­ma­teur » et de « pré­sident de l’assemblée » du « Peuple de Dieu », et au rôle d’ « assis­tant social » ? A ce pro­pos, sont objets de cri­tiques : Lumen gen­tium, 10.2 qui semble vou­loir mettre sur le même plan le sacer­doce « minis­té­riel » ou « hié­rar­chique » et le pré­ten­du sacer­doce « com­mun des fidèles » – consi­dé­ré autre­fois comme un simple titre d’honneur – avec cette affir­ma­tion que tous les deux « sont tou­te­fois ordon­nés l’un à l’autre, ad invi­cem tamen ordi­nan­tur » (voir aus­si LG, 62.2) ; LG, 13.3 qui semble indi­quer le sacer­doce comme simple « fonc­tion » du « Peuple de Dieu » ; le fait qu’on place en pre­mier lieu de la « fonc­tion » sacer­do­tale la pré­di­ca­tion de l’Evangile (Décret Presbytorum Ordinis sur le minis­tère et la vie sacer­do­tale, 4 : les prêtres « comme coopé­ra­teurs des évêques, ont pour pre­mière charge d’annoncer l’Evangile de Dieu ») quand au contraire le concile de Trente a rap­pe­lé que ce qui carac­té­rise la mis­sion du prêtre est en pre­mier lieu « le pou­voir de consa­crer, d’offrir, d’administrer le corps et le sang du Seigneur » et en second lieu celui « de par­don­ner ou rete­nir les péchés » (DS, 957/​1764). Est-​il vrai que Vatican II dépré­cie de fait le céli­bat ecclé­sias­tique, en affir­mant que « la conti­nence par­faite et per­pé­tuelle pour le Royaume des Cieux, recom­man­dée par le Christ […] a tou­jours été consi­dé­rée par l’Eglise comme par­ti­cu­liè­re­ment conve­nable pour la vie sacer­do­tale [même si] elle n’est pas requise par la nature même du sacer­doce » (PO, 16) ; cette der­nière affir­ma­tion ne serait-​elle pas jus­ti­fiée par une fausse inter­pré­ta­tion de 1Tm 3, 2–5 et Tt 1,6 ?

11) Quelle est la signi­fi­ca­tion exacte du prin­cipe de « créa­ti­vi­té » dans la Liturgie, qui sans aucun doute vient du fait d’avoir concé­dé aux Conférences épis­co­pales une ample com­pé­tence en la matière, y com­pris la facul­té d’expérimenter des formes nou­velles de culte, pour les adap­ter aux carac­tères et aux tra­di­tions des peuples et pour les sim­pli­fier au maxi­mum ? Tout cela est pro­po­sé dans la Constitution Sacrosanctum Concilium sur la litur­gie : art. 22.2 sur les nou­velles com­pé­tences des Conférences épis­co­pales ; 37, 39 et 40 sur l’adaptation aux carac­tères et aux tra­di­tions des peuples et sur les cri­tères d’adaptation litur­gique en géné­ral ; art. 21 et 34 sur la sim­pli­fi­ca­tion litur­gique. De sem­blables facul­tés d’innovation en matière litur­gique ne furent-​elles pas, en tout temps, réprou­vées par le Magistère de l’Eglise ? Il est vrai que la Constitution Sacrosanctum Concilium impose tou­jours le contrôle du Saint-​Siège sur la litur­gie et les inno­va­tions (SC. 22.1, 40.1 et 2), mais ce contrôle s’est révé­lé inca­pable d’empêcher la dévas­ta­tion dif­fuse de la litur­gie, qui a éloi­gné les fidèles des églises, cette dévas­ta­tion conti­nue de se déchai­ner aujourd’hui encore, mal­gré l’action dis­ci­pli­naire et l’élimination des abus vou­lue par Votre Sainteté. Des études com­pé­tentes ne pourraient-​elles pas mettre en évi­dence les motifs de cet échec ?

Quelle différence y a‑t-​il entre la liberté religieuse conciliaire et la liberté de conscience laïque ?

Nous ne pou­vons évi­dem­ment pas for­mu­ler toutes les ques­tions que les textes du concile sus­citent et qui ont un rap­port avec la situa­tion actuelle de l’Eglise. A ce sujet nous nous per­met­tons d’ajouter seule­ment ce qui suit :

12) Le prin­cipe de la liber­té reli­gieuse, pro­cla­mé par le Concile, pour la pre­mière fois dans l’histoire de l’Eglise, comme « droit humain » ou « natu­rel » de la per­sonne, quelle que soit sa reli­gion, et de ce fait droit supé­rieur au droit de l’unique Vérité Révélée (notre reli­gion catho­lique) à être pro­fes­sée comme vraie reli­gion, de pré­fé­rence aux autres qui ne sont pas révé­lées et qui donc ne pro­viennent pas de Dieu ; ce prin­cipe de liber­té reli­gieuse se fonde sur le pré­sup­po­sé que toutes les reli­gions sont égales, et son appli­ca­tion a pour consé­quence la pro­mo­tion de l’indifférentisme, de l’agnosticisme et pour finir de l’athéisme ; telle qu’elle est ain­si com­prise par le Concile, en quoi se distingue-​t-​elle réel­le­ment de la liber­té de conscience laïque, hono­rée par­mi « les droits de l’homme » qu’a pro­fes­sés la Révolution fran­çaise antichrétienne ?

13) L’œcuménisme actuel ne semble-​t-​il pas aus­si conduire à un résul­tat sem­blable (indif­fé­ren­tisme et perte de la foi), étant don­né que son but prin­ci­pal paraît être non pas tant la conver­sion (autant que pos­sible) du genre humain au Christ que son uni­té et même son uni­fi­ca­tion en une sorte de nou­velle Eglise ou reli­gion mon­diale, capable d’inaugurer une ère mes­sia­nique de paix et de fra­ter­ni­té entre tous les peuples ? Si ce sont là les fina­li­tés de l’œcuménisme actuel – et elles se trouvent déjà en par­tie dans la Constitution pas­to­rale Gaudium et spes sur l’Eglise et le monde contem­po­rain –, ce dia­logue œcu­mé­nique ne semble-​t-​il pas glis­ser dan­ge­reu­se­ment vers un cer­tain « accord entre le Christ et Bélial » ? [6] Tout le dia­logue de l’Eglise post­con­ci­liaire avec le monde contem­po­rain ne devrait-​il pas être reconsidéré ?

Très Saint Père,

Les demandes que nous avons eu l’audace de vous adres­ser dans cette humble sup­plique, peuvent cer­tai­ne­ment déplaire à cette par­tie de la hié­rar­chie qui a déjà décla­ré ne pas appré­cier la sup­plique de Mgr Gherardini, il y a deux ans. Il s’agit de cette par­tie de la hié­rar­chie qui ne semble pas avoir encore com­pris la gra­vi­té excep­tion­nelle de la crise qui afflige l’Eglise depuis cin­quante ans ; crise dont les pré­misses pré­con­ci­liaires écla­tèrent lors du Concile, comme l’ont démon­tré le livre du pro­fes­seur de Mattei et avant lui, d’une manière plus suc­cincte, celui du P. Ralph M. Wiltgen S.V.D. et du pro­fes­seur Romano Amerio.

En notre âme et conscience de croyants, cette sup­plique écrite en toute défé­rence à votre égard, nous semble par­fai­te­ment en har­mo­nie, nous osons le dire, avec l’œuvre de res­tau­ra­tion, renou­vel­le­ment et puri­fi­ca­tion de l’Eglise mili­tante, entre­prise cou­ra­geu­se­ment par Votre Sainteté, mal­gré les résis­tances et dif­fi­cul­tés de toutes sortes, et connues de tous. Nous ne nous réfé­rons pas seule­ment à l’inflexible action de Votre Sainteté contre la cor­rup­tion des mœurs qui a péné­tré une par­tie du cler­gé, ni à l’opération d’assainissement auprès d’institutions de cha­ri­té et d’assistance bien connues, qui ne sont plus catho­liques que de nom. Nous nous réfé­rons aus­si à la « libé­ra­tion » de la célé­bra­tion de la messe de l’ancien rite romain (impro­pre­ment dite « tri­den­tine » vu que son canon remonte, selon une tra­di­tion sûre, aux temps apos­to­liques) et de l’administration des sacre­ments et du rite de l’exorcisme, selon le rituel pré­con­ci­liaire. Nous nous réfé­rons aus­si à votre rémis­sion des excom­mu­ni­ca­tions qui pesaient (pour des motifs dis­ci­pli­naires connus) sur les évêques de la Fraternité Saint-​Pie X, fon­dée par Mgr Marcel Lefebvre, et dont la « levée » avait été sol­li­ci­tée auprès de Votre Sainteté, avec res­pect et téna­ci­té, en lan­çant à cette fin une « Croisade inter­na­tio­nale du Rosaire », qui a reçu une ample adhé­sion par­mi les fidèles.

Dans toutes ces dis­po­si­tions, cer­tai­ne­ment d’une extrême impor­tance pour l’Eglise, prises motu pro­prio, avec la pleine auto­ri­té de Souverain Pontife qui découle de votre potes­tas iuris­dic­tio­nis sur toute l’Eglise de Notre Seigneur, en tout cela notre sen­sus fidei de simples catho­liques voit l’œuvre évi­dente de l’Esprit Saint. Nous concluons donc notre humble sup­plique, invo­quant l’aide de l’Esprit Saint afin que, dans l’entreprise de réta­blis­se­ment du Christ au cœur de la catho­li­ci­té, Votre Sainteté puisse inclure aus­si la révi­sion sou­hai­tée du Concile.

Avec l’assurance de notre dévo­tion filiale et de notre déférence,

In Domino et in corde Mariae.

Le 24 sep­tembre 2011

Suivent les signatures de 80 personnalités italiennes parmi lesquelles :

Prof. Paolo Pasqualucci, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie ; Mgr Brunero Gherardini, doyen des théo­lo­giens ita­liens, pro­fes­seur d’Ecclésiologie ; Mgr Antonio Livi, pro­fes­seur émé­rite de phi­lo­so­phie de la connais­sance à l’Université du Latran ; Prof. Roberto de Mattei, Università Europea di Roma ; Prof. Luigi Coda Nunziante, à titre per­son­nel et en qua­li­té de pré­sident de l’association Famiglia Domani ; Dott. Paolo Deotto, direc­teur de Riscossa Cristiana (www.riscossa cristiana.it) ; Prof. Piero Vassallo, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, co-​directeur de Riscossa Cristiana ; Dr.ssa Virginia Coda Nunziante ; Dott. Pucci Cipriani ; Don Marcello Stanzione et toute la Milizia di San Michele Arcangelo ; Prof. Dante Pastorelli, Governatore de la Venerabile Confraternita di S. Girolamo e S. Francesco Poverino in S. Filippo Benizi, Florence, pré­sident d’Una Voce – Florence ; Calogero Cammarata, pré­sident de Inter Multiplices Una Vox – Turin ; Dr.ssa Cristina Siccardi – Castiglione Torinese (TO) ; Dott. Carlo Manetti – Castiglione Torinese (TO) ; Alessandro Gnocchi ; Mario Palmaro ; Mario Crisconio, che­va­lier de l’Ordre de Malte, Governatore del Pio Monte del­la Misericordia (Naples), pré­sident d’Una Voce – Naples ; Enrico Villari, ingé­nieur, doc­teur en phi­lo­so­phie – Naples ; Marcello Paratore, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie – Naples ; Giuseppe De Vargas Machuca, Primo Governatore del­la Reale Arciconfraternita e Monte del SS. Sacramento dei Nobili Spagnoli – Naples ; Giovanni Turco, pro­fes­seur d’université, pré­sident de la Società Internazionale Tommaso d’Aquino, sec­tion de Naples ; Giovanni Tortelli, écri­vain, cher­cheur en droit ecclé­sias­tique et his­toire de l’Eglise (Florence).

Cette Supplique est dif­fu­sée par le site Riscossa cris­tia­na, sur lequel se trouve le texte en italien.

Intertitres et tra­duc­tion : DICI n°242 du 14/​10/​11

Notes de bas de page

  1. B. Gherardini, « Supplique au Saint Père », en appen­dice à : Le Concile Œcuménique Vatican II. Un débat à ouvrir, Casa Mariana Editrice, Frigento (AV), 2010.[]
  2. R. de Mattei, Il Concilio Vaticano II. Una sto­ria mai scrit­ta (Le concile Vatican II. Une his­toire jamais écrite), Lindau, Torino, 2010, p. 591.[]
  3. B. Gherardini, « Quod et tra­di­di vobis ». La Tradizione vita e gio­vi­nez­za del­la Chiesa, in Divinitas, Nova Series, 2010 (53) nn. 1–2‑3, pp. 165–186.[]
  4. Romano Amerio, Iota Unum. Etude des varia­tions de l’Eglise catho­lique au XXe siècle, Nouvelles Editions Latines, 1985, pp.82–83 (§44).[]
  5. Ibid. pp. 431–433 (§ 232 et 233).[]
  6. B. Gherardini, Quale accor­do fra Cristo e Beliar ? Osservazioni teo­lo­giche sui pro­ble­mi, gli equi­vo­ci ed i com­pro­mes­si del dia­lo­go inter­re­li­gio­so, Fede & Cultura, Verona, 2009.[]