Supplique d’intellectuels polonais pour demander une étude approfondie du concile Vatican II


Le 24 sep­tembre 2011, plus de 50 intel­lec­tuels ita­liens adres­saient à Benoît XVI une Supplique pour un exa­men plus appro­fon­di du concile Vatican II. Le 5 avril 2012, ce sont des intel­lec­tuels polo­nais qui adressent au Saint-​Père une nou­velle sup­plique pour obte­nir un exa­men de la liber­té reli­gieuse, de l’œcuménisme et de la col­lé­gia­li­té pro­mus par Vatican II. 

Très Saint-​Père,

Le 50e anni­ver­saire de la convo­ca­tion du concile Vatican II qui approche et la décla­ra­tion de l’année 2012 comme l’Année de la Foi, annon­cée par Votre Sainteté dans la Lettre apos­to­lique Porta fidei du 11 Octobre 2011, sont de bonnes occa­sions pour se pen­cher plus pro­fon­dé­ment sur les ensei­gne­ments conte­nus dans les docu­ments du Concile.[1] La tâche prin­ci­pale du Concile sem­blait d’être en confor­mi­té avec l’appel lan­cé par l’un de vos pré­dé­ces­seurs, Paul VI, décla­rant que : « l’Eglise [doit] appro­fon­dir la conscience qu’elle a d’elle-même, médi­ter sur le mys­tère qui est le sien, explo­rer, pour sa propre ins­truc­tion et sa propre édi­fi­ca­tion, la doc­trine qu’elle connaît déjà et qui a déjà été en ce der­nier siècle pré­ci­sée et répan­due, concer­nant sa propre ori­gine, sa nature, sa mis­sion, et sa des­ti­née » [2]. En effet, de nom­breux obser­va­teurs constatent que Vatican II, qui a sui­vi fidè­le­ment les indi­ca­tions de Paul VI, a doté l’Eglise d’un plus haut degré de conscience de soi (Ecclesia ad intra) et de ses rela­tions avec le monde contem­po­rain (Ecclesia ad extra).[3] Avec l’avantage d’un regard rétros­pec­tif sur un demi-​siècle, il semble appro­prié d’évaluer la réponse don­née par le concile pas­to­ral Vatican II à cette ques­tion sou­vent posée : Eglise, qu’est-ce que vous dites de vous-​même (Ecclesia, quid dicis de teip­sa) ? Il faut noter, cepen­dant, que le centre de la réflexion ne porte ni sur « les aspects pra­tiques de la récep­tion et l’application [des docu­ments conci­liaires], à la fois posi­tifs et néga­tifs, » ni sur « la nature de l’assentiment intel­lec­tuel qui est dû aux ensei­gne­ments du Concile »[4]. Ce qu’on entend par là est plu­tôt une pro­fonde com­pré­hen­sion doc­tri­nale et pas­to­rale du conte­nu des docu­ments du Concile afin de déter­mi­ner si – et si oui, dans quels aspects – les ensei­gne­ments du concile Vatican II ont effec­ti­ve­ment répon­du à l’aspiration de l’Eglise « d’approfondir la conscience qu’elle doit avoir d’elle-même, du tré­sor de véri­té dont elle est l’héritière et la gar­dienne, et de la mis­sion qu’elle doit exer­cer dans le monde » [5].

Dans cet esprit, une humble sup­plique a été récem­ment pré­sen­tée à Votre Sainteté par d’importants repré­sen­tants catho­liques ita­liens du monde des sciences et des médias [6]. Les dis­cus­sions doc­tri­nales récem­ment ache­vées avec des membres de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X, appuyées par l’autorité du suc­ces­seur de saint Pierre, semblent être une autre mani­fes­ta­tion de cette réflexion. A notre tour, nous aus­si, repré­sen­tants catho­liques du monde de la science et de la culture, obser­va­teurs pas­sion­nés et par­ti­ci­pants à la vie publique de la Pologne, res­pec­tueu­se­ment et hum­ble­ment nous deman­dons à Votre Sainteté de recon­si­dé­rer cer­tains des ensei­gne­ments du der­nier Concile à la lumière du Magistère infaillible de l’Eglise catho­lique. En tant que catho­liques enga­gés dans divers domaines dans la science, l’éducation, la com­mu­ni­ca­tion sociale ou la vie poli­tique, nous aime­rions pro­fi­ter de cet anni­ver­saire pour atti­rer l’attention de Votre Sainteté sur les consé­quences de cer­taines doc­trines de Vatican II, aus­si bien pour la vie interne de l’Eglise que pour son influence dans le domaine public.

Premièrement, nous aime­rions abor­der la Déclaration conci­liaire sur la liber­té reli­gieuse (Dignitatis huma­nae) par rap­port à l’enseignement tra­di­tion­nel de l’Eglise sur l’Etat catho­lique, clai­re­ment expo­sée par les pré­dé­ces­seurs de Votre Sainteté, le Pape Grégoire XVI (Mirari vos), Pie IX (Quanta cura), Léon XIII ( et Immortale Dei) et Pie XI (Quas pri­mas). Principalement, en tenant compte de la décla­ra­tion figu­rant dans l’introduction de Dignitatis huma­nae, selon laquelle la doc­trine de la liber­té reli­gieuse « laisse intacte la doc­trine catho­lique tra­di­tion­nelle sur le devoir moral des hommes et des socié­tés à l’égard de la vraie reli­gion et de l’unique Eglise du Christ » [7], nous sou­hai­tons sou­mettre au juge­ment de Votre Sainteté la ques­tion de savoir si – et si oui, dans quelle mesure – la Déclaration déve­loppe, cla­ri­fie ou illustre plus en détail les ensei­gne­ments constants des Papes pré­cé­dents au sujet de l’Etat chré­tien et du règne social de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Est-​ce que le conte­nu de la Déclaration Dignitatis huma­nae sou­tient le carac­tère catho­lique de l’Etat – car, selon l’enseignement de Léon XIII, « c’est un péché pour l’Etat de ne pas se pré­oc­cu­per de la reli­gion comme quelque chose au-​delà de ses com­pé­tences, ou comme d’aucune uti­li­té pra­tique ; ou d’adopter, par­mi les nom­breuses formes de la reli­gion, celle qui s’accorde avec la fan­tai­sie, puisque nous sommes tenus abso­lu­ment d’adorer Dieu selon la manière qu’il a mon­trée être sa volon­té » ? [8]

Comment peut-​on conci­lier le droit de res­treindre le culte public des autres confes­sions reli­gieuses, que les pré­dé­ces­seurs de Votre Sainteté ont accor­dé aux diri­geants des Etats catho­liques pour pré­ser­ver la vraie religion[9], avec la liber­té de non coer­ci­tion externe dans le culte public pour toute reli­gion, droit qui a été éle­vé par Dignitatis huma­nae au rang de loi natu­relle, en décla­rant qu’il avait son fon­de­ment dans la digni­té de la per­sonne humaine[10] ? N’est-ce pas la digni­té de la per­sonne humaine bien com­prise qui se mani­feste lorsqu’elle adore Dieu dans la vraie reli­gion ? Quelle est l’interprétation sug­gé­rée par cette affir­ma­tion, pré­sente dans le Catéchisme de l’Eglise catho­lique, selon laquelle le droit à la liber­té reli­gieuse est garan­ti « dans de justes limites », c’est-à-dire « qu’il ne peut être de soi ni illi­mi­té, ni limi­té par un ‘ordre public’ conçu de manière posi­ti­viste ou natu­ra­liste » ? Est-​ce que l’expression « dans de justes limites » [11] ren­voie d’une cer­taine façon à la véri­té objec­tive ou à la faus­se­té d’une reli­gion donnée[12] ? Quelle que soit la réponse don­née à ces ques­tions, il est un fait indé­niable que Dignitatis huma­nae ne contient aucune réfé­rence à l’obligation des auto­ri­tés publiques de recon­naître et de pro­té­ger la vraie reli­gion, c’est-à-dire la reli­gion catho­lique, obli­ga­tion impo­sée aux chefs d’Etat dans le Magistère des Papes précédents.

En outre, le docu­ment ne par­vient pas à poser la ques­tion de la tolé­rance reli­gieuse qui a été éta­blie expli­ci­te­ment et sans ambi­guï­té par un des pré­dé­ces­seurs de Votre Sainteté, le Pape Pie XII : « Le devoir de répri­mer l’erreur morale et reli­gieuse ne peut donc pas être une norme ultime d’action. Il doit être subor­don­né à des normes plus éle­vées et plus géné­rales, qui dans cer­taines cir­cons­tances per­mettent, et peut-​être même semblent indi­quer que le par­ti le meilleur soit de tolé­rer l’erreur afin de pro­mou­voir un plus grand bien. […]. Premièrement : Ce qui ne cor­res­pond pas à la véri­té et à la loi morale n’a pas, objec­ti­ve­ment, le droit d’exister, de se répandre ou d’être pro­mu. Deuxièmement : le fait de ne pas l’empêcher par le moyen de lois d’Etat et de dis­po­si­tions coer­ci­tives peut néan­moins se jus­ti­fier dans l’intérêt d’un bien plus supé­rieur et plus vaste. »[13] Une ana­lyse de la Déclaration sur la liber­té reli­gieuse dans son inté­gra­li­té crée une irré­sis­tible impres­sion que ce docu­ment reflète un concept libé­ral plu­tôt que catho­lique de l’Etat. En ce sens, elle sou­tient la sépa­ra­tion de l’Eglise et l’Etat qui a été condam­née par saint Pie X dans son ency­clique Vehementer nos et, en outre, elle semble igno­rer la néces­si­té de sou­mettre l’Etat à la pri­mau­té du Christ. Cette néces­si­té, avec ses avan­tages, a été clai­re­ment mise en évi­dence par le Pape Pie XI : « Si, par consé­quent, les diri­geants des nations sou­haitent pré­ser­ver leur auto­ri­té, pro­mou­voir et accroître la pros­pé­ri­té de leurs nations, ils ne négli­ge­ront pas le devoir public de véné­ra­tion et d’obéissance à la pri­mau­té du Christ. » [14] Il est inté­res­sant de noter ici que les ten­ta­tives de résoudre la ten­sion inévi­table entre l’enseignement émergent du Concile Vatican II sur la liber­té reli­gieuse et le magis­tère des Papes d’avant le Concile vont dans une même direc­tion. Essentiellement, ces ten­ta­tives abou­tissent à la rela­ti­vi­sa­tion des ensei­gne­ments pro­po­sés par les pré­dé­ces­seurs de Votre Sainteté sur le carac­tère chré­tien de l’Etat et la pri­mau­té sociale de Jésus-​Christ. Des lignes direc­trices constantes don­nées par le Magistère de l’Eglise sont sou­mises à la cri­tique, selon les règles de l’« historicisme[15] », comme si elles étaient des docu­ments d’une valeur pure­ment his­to­rique, sus­cep­tibles d’évaluation par la rai­son natu­relle de l’homme. Dans le meilleur des cas, la cri­tique donne lieu à un essai de « puri­fier » les ensei­gne­ments pon­ti­fi­caux de leur sup­po­sées « addi­tions de l’ère post-​Constantinienne » qui se reflètent dans des ensei­gne­ments obso­lètes et/​ou irréa­li­sables dans l’Etat chré­tien, non viables dans le monde contem­po­rain. Nous lais­sons au juge­ment de Votre Sainteté de résoudre si cette « méthode d’étude » des actes du Magistère est légi­time. Cependant, en tant que catho­liques acti­ve­ment enga­gés dans la vie publique de la Pologne, nous ne pou­vons pas nous empê­cher de remar­quer que le concept de l’Etat libé­ral, essen­tiel­le­ment neutre en matière de reli­gion, étouffe effi­ca­ce­ment les aspi­ra­tions légi­times des Polonais, de même qu’il contre­dit les valeurs les plus pro­fon­dé­ment enra­ci­nées dans l’histoire de la nation polonaise.

Deuxièmement, nous sou­hai­tons atti­rer l’attention de Votre Sainteté sur le décret conci­liaire Unitatis redin­te­gra­tio sur l’œcuménisme et, en par­ti­cu­lier, sur les décla­ra­tions équi­voques incluses dans l’article 3 : « Chez nos frères sépa­rés s’accomplissent beau­coup d’actions sacrées de la reli­gion chré­tienne qui, de manières dif­fé­rentes selon la situa­tion diverse de chaque Eglise ou com­mu­nau­té, peuvent cer­tai­ne­ment pro­duire effec­ti­ve­ment la vie de grâce, et l’on doit recon­naître qu’elles donnent accès à la com­mu­nion du salut. En consé­quence, ces Eglises et com­mu­nau­tés sépa­rées, bien que nous croyions qu’elles souffrent de défi­ciences, ne sont nul­le­ment dépour­vues de signi­fi­ca­tion et de valeur dans le mys­tère du salut. L’Esprit du Christ, en effet, ne refuse pas de se ser­vir d’elles comme de moyens de salut, dont la ver­tu dérive de la plé­ni­tude de grâce et de véri­té qui a été confiée à l’Eglise catho­lique. » Les nom­breux élé­ments de « sanc­ti­fi­ca­tion » et de « véri­té » pré­sents en dehors des limites de l’Eglise sont éga­le­ment men­tion­nés dans la Constitution dog­ma­tique Lumen gen­tium, en son para­graphe 8. De quelle autre façon l’expression « capa­ci­té de don­ner accès à la com­mu­nion du salut » pourrait-​elle être com­prise, sinon comme l’assurance que les per­sonnes sont en mesure d’atteindre le salut hors de l’Eglise catho­lique, grâce à des rituels et des pra­tiques d’autres confes­sions chré­tiennes ? Cependant, la ques­tion qui se pose est de savoir com­ment cette inter­pré­ta­tion peut être conci­liable avec la doc­trine tra­di­tion­nelle Extra Ecclesiam nul­la salus, décla­rant que la foi catho­lique est une condi­tion préa­lable pour le salut [16], ou avec l’enseignement éta­bli sur l’unité de l’Eglise, notam­ment, par Léon XIII : « Et pour énon­cer plus clai­re­ment l’unité de l’Eglise, il [saint Cyprien] fait usage de l’exemple d’un corps vivant, dont les membres ne peuvent pas vivre à moins d’être unis à la tête, en rece­vant d’elle leur force vitale. Séparés de la tête, ils doivent néces­sai­re­ment mou­rir […]. L’Eglise du Christ, est donc une seule et même enti­té pour tou­jours ; ceux qui la quittent s’écartent de la volon­té et du com­man­de­ment du Christ, notre Seigneur – en quit­tant le che­min du salut, ils entrent sur celui de la per­di­tion ».[17] Quelle est la rela­tion de ces décla­ra­tions d’Unitatis redin­te­gra­tio avec les pro­po­si­tions condam­nées 16 et 17 du Syllabus de Pie IX [18] ? Indépendamment des pro­blèmes doc­tri­naux expo­sés ci-​dessus, c’est une évi­dence que de consta­ter que la pra­tique pas­to­rale de l’œcuménisme s’est éloi­gnée de la com­pré­hen­sion tra­di­tion­nelle de l’apostolat en faveur de l’unité des chré­tiens qui, selon Pie XI : « ne peut être pro­mue que par l’encouragement au retour à la seule véri­table Eglise du Christ de ceux qui sont sépa­rés d’elle, puisque dans le pas­sé ils l’ont mal­heu­reu­se­ment quit­tée ». [19] Fondamentalement, comme le notait le pro­fes­seur Romano Amerio dans son étude monu­men­tale, Iota Unum, le mot « retour » (redi­tus) n’est trou­vé nulle part dans l’ensemble du texte du décret du Concile sur l’œcuménisme. L’idée du retour des chré­tiens sépa­rés à « la seule véri­table Eglise du Christ, disons-​Nous, qui est visible à tous, et qui doit le res­ter, selon la volon­té de son Auteur, per­pé­tuel­le­ment telle qu’Il l’a ins­ti­tuée » [20] a été rem­pla­cée par le concept de la conver­sion de tous les chré­tiens à Jésus-​Christ : « Ce nous est une joie cepen­dant de voir nos frères sépa­rés regar­der vers le Christ comme la source et le centre de la com­mu­nion ecclé­siale. Touchés du désir d’union avec le Christ, ils sont pous­sés de plus en plus à cher­cher l’unité et à rendre par­tout témoi­gnage de leur foi par­mi les nations. » [21] Parmi les catho­liques, la conver­sion doit s’opérer dans le sens de la réforme en cours dans l’Eglise[22]. Si l’engagement pour l’unité de tous les chré­tiens est pla­cé dans ce cadre n’arrivera-t-il pas à com­pro­mettre, voire com­plè­te­ment effa­cer, l’esprit apos­to­lique et mis­sion­naire à tous les niveaux de vie de l’Eglise ? En niant tout effort visant à ame­ner les héré­tiques et les schis­ma­tiques à l’Eglise catho­lique, ne risque-​t-​on pas que les allu­sions, aus­si légères soient-​elles, sur le retour des non-​catholiques au ber­cail de Rome ne soient per­çues dans l’espace public comme un signe d’intolérance ou un « dis­cours hai­neux » ? Le pro­blème ne s’applique pas seule­ment à l’œcuménisme au sens strict, mais aus­si et peut-​être sur­tout, au dia­logue inter-​religieux contem­po­rain qui a été pro­mu par la Déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II, sur la rela­tion de l’Eglise avec les reli­gions non chré­tiennes. Comme le pro­fes­seur Romano Amerio l’affirme, le dia­logue a depuis long­temps per­du sa dimen­sion stric­te­ment reli­gieuse et s’est trans­for­mé en enga­ge­ment pure­ment natu­ra­liste visant à la construc­tion « d’un monde plus digne de l’homme » : « Le nou­vel œcu­mé­nisme tend, ain­si, à se dépla­cer du domaine reli­gieux fon­dé sur le sur­na­tu­rel au domaine civil, assi­mi­lant de plus en plus l’œcu­mé­nê à l’internationalisme huma­ni­taire appuyé par l’Organisation des Nations Unies. » [23] A ce stade, cepen­dant, une ques­tion sur­git, celle de savoir si ce pro­gramme illustre la mis­sion de l’Eglise dans le monde contem­po­rain. Est-​ce que la ver­tu théo­lo­gale d’espérance ne se trans­forme pas en un espoir pure­ment natu­rel pour la construc­tion d’une « civi­li­sa­tion de l’amour » ter­restre ? Est-​ce que cette nou­velle approche des rela­tions entre l’Eglise et les chré­tiens non-​catholiques et les non-​chrétiens n’équivaut pas à une vio­la­tion du com­man­de­ment d’aimer son pro­chain qui doit se mani­fes­ter par des efforts pour obte­nir son salut éter­nel (« Admonestez les pécheurs ») et, en même temps, cette concep­tion nou­velle ne vise-​t-​elle pas l’établissement d’un nou­vel ordre assez curieux qui ten­te­rait « de construire un monde meilleur avec les membres d’autres religions » ? 

Troisièmement, nous pre­nons la liber­té de deman­der à Votre Sainteté de recon­si­dé­rer la doc­trine du Concile sur la col­lé­gia­li­té décrite au para­graphe 22 de la Constitution Lumen Gentium, et à l’article 4 du Décret Christus Dominus rela­tif à la Charge Pastorale des évêques dans l’Eglise. D’une part, la doc­trine expri­mée semble lais­ser intact l’enseignement infaillible de l’Eglise sur la pri­mau­té de Rome : « En ver­tu de sa charge de Vicaire du Christ et de Pasteur de toute l’Eglise, le Pontife romain a un pou­voir plé­nier, suprême et uni­ver­sel sur l’Eglise. Et il est tou­jours libre d’exercer ce pou­voir. »[24] D’autre part, cepen­dant, Lumen Gentium intro­duit le Collège des évêques comme un nou­vel organe juri­dique déte­nant la plus grande auto­ri­té dans l’Eglise en com­mu­nion avec le Pape : « L’ordre des évêques, qui suc­cède au col­lège apos­to­lique dans le magis­tère et le gou­ver­ne­ment pas­to­ral, bien mieux dans lequel le corps apos­to­lique se per­pé­tue sans inter­rup­tion consti­tue, lui aus­si, en union avec le Pontife romain, son chef, et jamais en dehors de ce chef, le sujet du pou­voir suprême et plé­nier sur toute l’Eglise ».[25] Malgré des éclair­cis­se­ments pré­cis de la Note expli­ca­tive pré­li­mi­naire (Nota expli­ca­ti­va prae­via) indi­quant que le Collège – à défaut d’exister de façon per­ma­nente – « agit comme un col­lège au sens strict seule­ment de temps en temps et seule­ment avec le consen­te­ment de sa tête », il demeure un pro­blème lorsqu’on veut conci­lier la décla­ra­tion conci­liaire sur la col­lé­gia­li­té avec l’affirmation selon laquelle il n’y a qu’un seul déten­teur du pou­voir suprême dans l’Eglise. Cette affir­ma­tion fut, en tout cas, expli­cite dans la Constitution dog­ma­tique Pastor aeter­nus de Vatican I. Une ques­tion se pose donc de savoir si une défi­ni­tion dog­ma­tique solen­nelle peut, en prin­cipe, récla­mer une « cla­ri­fi­ca­tion » sup­plé­men­taire ou un « com­plé­ment d’information ». En allant plus loin dans l’argument, il devrait éga­le­ment être envi­sa­gé si le prin­cipe géné­ral de col­lé­gia­li­té, tel qu’il s’est réa­li­sé dans les acti­vi­tés des Conférences épis­co­pales, ne porte pas atteinte – voire sape – le pou­voir direct des évêques dans les Eglises par­ti­cu­lières. Fait impor­tant à remar­quer, le décret Christus Dominus du Concile Vatican II semble expri­mer des doutes quant à la pos­si­bi­li­té même de l’exercice effec­tif du pou­voir épis­co­pal ordi­naire : « De notre temps sur­tout, il n’est pas rare que les évêques ne puissent accom­plir leur charge conve­na­ble­ment et avec fruit, s’ils ne réa­lisent pas avec les autres évêques une concorde chaque jour plus étroite et une action plus coor­don­née. »[26]

Très Saint-​Père, les pro­blèmes évo­qués ci-​dessus conduisent à une réflexion plus géné­rale sur une cer­taine qua­li­té spé­ci­fique du Magistère dans les périodes du Concile et de l’après-concile. Selon les expres­sions fré­quem­ment employées par Votre Sainteté, l’interprétation cor­recte et l’application du der­nier Concile ne sont pos­sibles qu’à la lumière d’une cor­recte her­mé­neu­tique de la réforme. [27] Et, récem­ment, il y a eu quan­ti­té de dis­cus­sions sur l’interprétation cor­recte du Concile Vatican II et sur l’élimination des erreurs d’interprétation. Est-​ce que le fait que 50 ans après la convo­ca­tion de Vatican II, les ensei­gne­ments du Concile conti­nuent d’être l’objet de contro­verses, néces­si­tant un éclair­cis­se­ment constant, fait d’ajouts et de rec­ti­fi­ca­tions, ne signi­fie pas qu’à cause du Concile, le Magistère contem­po­rain est sans cesse pré­oc­cu­pé par lui-​même, au lieu de se pré­oc­cu­per d’explorer le dépôt de la foi ? Cet état des choses montre-​t-​il que le Concile a vrai­ment trans­mis « la doc­trine pure et inté­grale, sans atté­nua­tion ni défor­ma­tion »[28], en confor­mi­té avec les sou­haits du bien­heu­reux Pape Jean XXIII ? Compte tenu des doutes expri­més ci-​dessus, peut-​on légi­ti­me­ment affir­mer que « non seule­ment le Concile Vatican II doit être inter­pré­té à la lumière des pré­cé­dents docu­ments du Magistère, mais aus­si cer­tains des docu­ments magis­té­riels anté­rieurs peuvent être mieux com­pris à la lumière du Concile Vatican II » ? [29] Nous croyons que les ques­tions que nous sou­met­tons au juge­ment de Votre Sainteté dans cette lettre sont bien résu­més par les mots de votre pré­dé­ces­seur Pie XII : « Si l’Eglise exerce sa charge, comme cela est arri­vé tant de fois au cours des siècles, par la voie ordi­naire ou par la voie extra­or­di­naire, il est évident qu’il est d’une méthode abso­lu­ment fausse d’expliquer le clair par l’obscur, disons bien qu’il est néces­saire que tous s’astreignent à suivre l’ordre inverse. » [30]

Bien-​aimé Père, nous venons à Vous avec l’humble requête de bien vou­loir exa­mi­ner les ques­tions expo­sées ci-​dessus, qui ont déjà été por­tées à l’attention de Votre Sainteté à un cer­tain nombre de reprises. Nous sommes pro­fon­dé­ment convain­cus que cette réflexion tenue au cours de l’Année de la Foi, sus­ci­te­ra, selon les termes même de Votre Sainteté, « en chaque croyant l’aspiration à confes­ser la foi en plé­ni­tude et avec une convic­tion renou­ve­lée, avec confiance et espé­rance ». [31]

Avec nos prières les plus sin­cères pour Votre Sainteté, nous tenons à Vous expri­mer notre pro­fonde dévo­tion filiale.

Signataires :

Maciej Andrzejczak, tłu­macz, przed­się­bior­ca ; dr hab. Jacek Bartyzel, prof. UMK nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki, Rada Centrum Kultury i Tradycji ; Grzegorz Braun, reży­ser ; dr Zbigniew Czapla, nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; Marcin Dybowski, wydaw­ca ; dr Mariola Fortuna, teo­log ; Artur Górski, poseł na Sejm RP V, VI i VII kadenc­ji ; prof. dr hab. Grzegorz Grzybowski, pra­cow­nik Polskiej Akademii Nauk ; prof. dr hab. Tomasz Grzybowski nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; Piotr Kamiński, nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; Sławomir Hazak, Szamotulskie Środowisko Tradycji ; dr Krzysztof Kawęcki, nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; dr Marcin Masny, publi­cys­ta, tłu­macz ; dr Adam Matyszewski, teo­log, czło­nek Komisji ds. Muzyki Kościelnej Diecezji Płockiej ; Piotr Mazur, Rada Centrum Kultury i Tradycji, czło­nek Zarządu Towarzystw Gimnastycznych Sokół w Polsce ; Stanisław Michalkiewicz, publi­cys­ta ; Artur Paczyna, prezes Rady Głównej Śląskiego Środowiska Wiernych Tradycji ; Stanisław Pięta, poseł na Sejm VI i VII kadenc­ji ; dr Justyn Piskorski, praw­nik, UAM ; Paweł Pomianek, teo­log ; Arkadiusz Robaczewski, prezes Centrum Kultury i Tradycji ; dr Piotr Szczudłowski, peda­gog ; dr Teresa Świrydowicz ; dr hab. Kazimierz Świrydowicz, pro­fe­sor UAM ; Joanna M. Tryjanowska, praw­nik ; prof. Dr hab. Piotr Tryjanowski, nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; dr hab. Piotr Tylus nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; Maciej Walaszczyk, dzien­ni­karz ; Piotr Walerych, poseł na Sejm RP I kadenc­ji, czło­nek Rady Programowej Telewizji Polskiej w latach 1995–2002 ; Robert Winnicki, Prezes Rady Naczelnej Związku Młodzieży Wszechpolskiej ; dr Marcin Woźniak, nauc­zy­ciel aka­de­mi­cki ; Krzysztof Wyszkowski, założy­ciel Wolnych Związków Zawodowych Wybrzeża ; Dariusz Zalewski, publi­cys­ta, popu­la­ry­za­tor tomis­tycz­nej ety­ki wycho­wawc­zej ; Zbigniew Zarywski, przed­się­bior­ca, kolekc­jo­ner ; Artur Zawisza, poseł na sejm V i VI kadenc­ji, przed­się­bior­ca ; Michał Zieliński, eko­no­mis­ta, Korporacja Akademicka Legia.

Sources : FSSPX/​Pologne – Traduction fran­çaise DICI n°254 du 11/​05/​12

Notes

[1] Congrégation pour la Doctrine de la Foi ; Note avec des recom­man­da­tions pas­to­rales pour l’Année de la Foi.
[2] Paul VI, ency­clique Ecclesiam suam, 10.
[3] Cf. Cardinal Karol Wojtyla, Instructions Générales, [in] Sobor Watykanski II. Konstitytucje, Dekrety, Deklaracje [Concile Vatican II. Constitutions, Décrets, Déclarations], Pallotinum 1967, pp. 12–14.
[4] Cf. Rev. Fernando Ocariz, Sur l’adhésion au Concile Vatican II, L’Osservatore Romano, 2 décembre 2011.
[5] Paul VI, ency­clique Ecclesiam suam, 19.
[6] Supplique au Pape Benoît XVI pour un exa­men plus appro­fon­di du Concile Vatican II.
[7] Cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, 2105.
[8] Léon XIII, ency­clique Immortale Dei.
[9] Grégoire XVI, ency­clique Mirari vos ; Pie IX, ency­clique Quanta cura.
[10] Dignitatis huma­nae, 2, 9.
[11] Catéchisme de l’Eglise Catholique, 2109.
[12] Ibid., 2110.
[13] Pie XII, Ci riesce, dis­cours au 5e Congrès National des Juristes Catholiques Italiens, 6 décembre 1953.
[14] Pie XI, ency­clique Quas pri­mas.
Humani gene­ris.
[16] Cf. Symbole de saint Athanase : « Quiconque veut être sau­vé : avant toutes choses il est néces­saire qu’il garde la Foi Catholique. Si quelqu’un ne garde pas cette Foi totale et sans faille : sans aucun doute il péri­ra éter­nel­le­ment. »
[17] Léon XIII, ency­clique Satis cogni­tum.
[18] Respectivement : « Un homme peut, dans l’observance de n’importe quelle reli­gion, trou­ver le che­min du salut éter­nel et arri­ver au salut éter­nel » et « Seulement une bonne foi doit être main­te­nue dans le salut éter­nel, de la part de tous ceux qui ne sont pas dans la vraie Eglise du Christ ».
[19] Pie XI, ency­clique Mortalium ani­mos.
[20]Ibid.
[21] Unitatis redin­te­gra­tio, 20.
[22] Ibid., 6.
[23] Romano Amerio, Iota Unum, Kansas City, 1996, p. 568. (en fran­çais : N.E.L., 1987, p. 468)
[24] Lumen Gentium, 22.
[25] Ibid.
[26] Christus Dominus, 37.
[27] Cf. Benoît XVI, Lettre Apostolique Porta Fidei, 5.
[28] Jean XXIII, Discours d’ouverture du concile Vatican II, 11 octobre 1962.
[29] R. P. Fernando Ocariz, op. cit.
[30] Pie XII, ency­clique Humani gene­ris, 21.
[31] Benoît XVI, Lettre Apostolique Porta Fidei, 9.