27 novembre 1962

Deuxième intervention de Mgr Lefebvre au concile sur la finalité du concile

Vénérables Frères,

Permettez-​moi de par­ler, non seule­ment de ces sché­mas, mais de notre méthode de tra­vail. Si nous devions aujourd’hui retour­ner à notre propre minis­tère, n’est-ce pas avec une cer­taine dou­leur que nous quit­te­rions la Ville. En effet, si nous ne dou­tons pas d’une réelle una­ni­mi­té entre nous, pour­tant cette una­ni­mi­té n’est pas appa­rue clai­re­ment jusqu’ici.

Cette défi­cience ne provient-​elle pas prin­ci­pa­le­ment de notre méthode ? Jusqu’à pré­sent, nous avons tâché d’atteindre, dans un même texte, des fins sinon oppo­sées, du moins fort diverses ; notam­ment : mettre en lumière notre doc­trine et extir­per les erreurs, favo­ri­ser l’oecuménisme, mani­fes­ter la véri­té à tous les hommes. Nous sommes des pas­teurs et, nous le savons bien, nous ne par­lons pas le même lan­gage à des théo­lo­giens et à des non-​initiés ; et non plus de la même façon à des prêtres et à des laïcs. Comment donc défi­nir notre doc­trine de telle sorte qu’elle ne donne plus lieu aux erreurs d’aujourd’hui et, dans une même texte, rendre cette véri­té intel­li­gible à des gens non ver­sés dans la science théo­lo­gique ? Ou bien notre doc­trine n’est pas pré­sen­tée comme il se doit pour deve­nir intel­li­gible à tout le monde ; ou bien cette doc­trine est par­fai­te­ment bien expo­sée, mais la for­mule n’en est plus intel­li­gible pour les non-initiés.

Or, cette dif­fi­cul­té est accrue dans notre Concile, parce que, du fait des cir­cons­tances actuelles et du désir expli­cite du Souverain pon­tife, l’exigence de s’adresser direc­te­ment à tout le monde paraît davan­tage que dans les Conciles pré­cé­dents. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion sociale accroissent en nous, de jour en jour, le zèle pour la pré­di­ca­tion de la véri­té et le désir de l’unité.

D’autre part, il est clair que, de par la nature même de notre sujet, de par les paroles du Souverain pon­tife lui-​même, « il est de la plus haute impor­tance, pour un Concile oecu­mé­nique, de conser­ver et de for­mu­ler de façon plus effi­cace le dépôt sacré de la doc­trine chré­tienne ». Et qu’il me soit per­mis d’affirmer, en tant que Supérieur géné­ral – et sur ce point, j’en suis cer­tain, les autres Supérieurs géné­raux sont d’accord avec moi – que nous por­tons une très grave res­pon­sa­bi­li­té : celle d’inculquer à nos futurs prêtres l’amour de la saine et intègre doc­trine chré­tienne. La plu­part des pas­teurs ici pré­sents n’ont-ils pas reçu de reli­gieux ou de membres de quelque ins­ti­tut clé­ri­cal leur for­ma­tion sacer­do­tale ? Il est donc pour nous de la plus haute impor­tance que « toute la doc­trine chré­tienne tra­di­tion­nelle soit reçue de cette manière exacte, dans sa pen­sée et dans sa forme, qui res­plen­dit sur­tout dans les Actes du Concile de Trente et de Vatican I », selon les paroles mêmes du Souverain pontife.

En consé­quence et à cause des argu­ments de la plus haute impor­tance, il faut abso­lu­ment res­pec­ter et rete­nir ces deux dési­rs : expri­mer la doc­trine de façon dog­ma­tique et sco­las­tique pour la for­ma­tion des éru­dits ; pré­sen­ter la véri­té de manière plus pas­to­rale, pour l’instruction des autres gens.

Comment alors don­ner satis­fac­tion à ces deux excel­lents dési­rs ? Humblement, très chers Frères, je vous pro­pose la solu­tion sui­vante, indi­quée déjà par plu­sieurs Pères.

Si j’ose sou­mettre cette pro­po­si­tion à votre juge­ment, en voi­ci la rai­son : dans la Commission cen­trale, nous avons déjà éprou­vé les mêmes dif­fi­cul­tés, sur­tout à pro­pos des sché­mas dog­ma­tiques. Or, j’ai sou­mis aux Pères de cette Commission cen­trale, afin d’arriver à l’unité de vue, cette même pro­po­si­tion, laquelle a obte­nu l’unanimité morale.

Cette solu­tion, pro­po­sée alors à la seule Commission cen­trale, semble aujourd’hui devoir être éten­due, avec un excellent pro­fit, à toutes les commissions.

La voi­ci : chaque com­mis­sion pro­po­se­rait deux docu­ments, l’un plus dog­ma­tique, à l’usage des théo­lo­giens ; l’autre, plus pas­to­ral, à l’usage des autres gens, soit catho­liques, soit non-​catholiques, soit infidèles.

Ainsi, bien des dif­fi­cul­tés actuelles peuvent trou­ver une solu­tion excel­lente et vrai­ment efficace :

1 – Il n’y aurait plus lieu d’objecter soit la fai­blesse doc­tri­nale, soit la fai­blesse pas­to­rale, objec­tions qui pro­voquent une si grave difficulté.

Ce fai­sant, les docu­ments dog­ma­tiques éla­bo­rés avec tant de soin et si utiles pour pré­sen­ter la véri­té à nos chers prêtres et sur­tout pour les pro­fes­seurs et les théo­lo­giens, res­te­raient tou­jours comme la règle d’or de la Foi. Nul doute que les Pères du Concile accep­te­ront de bon gré ces docu­ments, cette sainte doctrine.

Ainsi aus­si, les docu­ments pas­to­raux, aptes à être tra­duits beau­coup plus faci­le­ment dans les diverses langues natio­nales, pour­raient pré­sen­ter la véri­té à tous les hommes, ver­sés par­fois ès sciences pro­fanes, mais non théo­lo­giens, de façon plus intel­li­gible pour eux. Avec quelle gra­ti­tude tous les hommes ne recevraient-​ils pas du Concile la lumière de la vérité !

2 – L’objection pro­ve­nant de la plu­ra­li­té de sché­mas pour un même objet serait écar­tée par le fait même.

Par exemple : le sché­ma dog­ma­tique « Obligation pour l’Eglise d’annoncer l’Evangile » serait fon­du avec les prin­cipes énon­cés dans les sché­mas sur « Les Missions » et devien­drait un docu­ment doc­tri­nal pour la Commission sur « Les Missions ».

Le sché­ma sur « Les Missions » serait un docu­ment pas­to­ral, sorte de direc­toire pour tous les inté­res­sés aux Missions.

Le sché­ma dog­ma­tique « Les Laïcs » et le sché­ma dog­ma­tique « La Chasteté, le Mariage, la Famille et la Virginité » seraient fon­dus avec les sché­mas de la Commission sur « Les Laïcs » et deux docu­ments en sor­ti­raient : l’un dog­ma­tique, doc­tri­nal, adres­sé plu­tôt aux pas­teurs et aux théo­lo­giens, l’autre, pas­to­ral et à l’intention de tous les laïcs.

Et ain­si pour toutes les commissions.

A mon humble avis, si cette pro­po­si­tion venait à être admise, l’unanimité serait faci­le­ment réa­li­sée, tout le monde reti­re­rait du Concile les meilleurs fruits et nous-​mêmes, nous pour­rions retour­ner à notre propre minis­tère l’esprit en paix et ne for­mant qu’un coeur et une âme.

Je sou­mets cette humble pro­po­si­tion au sage juge­ment de la pré­si­dence du Concile.

† Marcel Lefebvre

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.