9 oct. 2010

Conférence de Mgr Tissier : les 40 ans de la FSSPX, Villepreux

Les ori­gines et la fon­da­tion de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X racon­tées par S.E. Mgr Bernard Tissier de Mallerais, témoin de la pre­mière heure et bio­graphe de Mgr Lefebvre. Conférence illus­trée don­née le 9 octobre 2010 à Villepreux, lors des 10e jour­nées de la Tradition.

La vidéo (texte en dessous)

Retranscription

Chers amis,

C’est un grand plai­sir pour moi de pou­voir m’adresser à vous à l’occasion de ces 40 ans de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X. Il y a 40 ans en effet, jeune blanc-​bec que j’étais, j’entrai au sémi­naire, j’avais 24 ans, j’étais déjà un peu vieux, mais c’est comme ça.

Je vais m’attacher de vous mon­trer les cir­cons­tances pro­vi­den­tielles de la fon­da­tion de cette Fraternité, les cir­cons­tances qui ont pous­sé Mgr Lefebvre à faire une œuvre pour le sacer­doce, et vous mon­trer com­ment Mgr Lefebvre a réagi à ces cir­cons­tances providentielles.

C’est une pré-​histoire. Elle com­mence en 1923 quand le jeune Marcel Lefebvre entre au sémi­naire fran­çais de Rome via Santa Chiara, sémi­naire diri­gé par les Pères du Saint-​Esprit, congré­ga­tion mis­sion­naire fon­dée en 1703 par Claude-​François Poulart des Places, un jeune sémi­na­riste fran­çais qui étu­diait à Paris, non pas à la Sorbonne infes­tée de jan­sé­nisme et de gal­li­ca­nisme mais au col­lège Louis-​le-​Grand diri­gé par les Pères Jésuites par sou­ci d’or­tho­doxie doctrinale.

Et ce jeune sémi­na­riste va fon­der une congré­ga­tion sous l’invocation du Saint-​Esprit et du Très Saint Cœur de Marie pour ras­sem­bler les sémi­na­ristes pauvres qui n’avaient pas de quoi man­ger et fina­le­ment faire de cette petite congré­ga­tion une congré­ga­tion mis­sion­naire qui va lan­cer ses dis­ciples dans les îles, c’est à dire à la Réunion je sup­pose, ou bien dans les Antilles, et plus tard ce sera le père Libermann au XIX° siècle qui conti­nue­ra cette congré­ga­tion pour lan­cer ses dis­ciples en Afrique.

Alors Mgr Lefebvre est péné­tré de cet esprit mis­sion­naire, néan­moins il n’a pas du tout l’intention de deve­nir mis­sion­naire, il veut sim­ple­ment être petit curé de cam­pagne avec son petit trou­peau pour lequel il se sanc­ti­fie, il se sacri­fie, comme le saint Curé d’Ars. C’est son modèle : deve­nir un petit saint Curé d’Ars, c’est tout.

Il débarque à Rome, et là il est pris dans une ambiance tout à fait extra­or­di­naire, un sémi­naire comme on n’en voit nulle part en France, un sémi­naire où on vous lit à table les ency­cliques des papes, en par­ti­cu­lier le syl­la­bus de Pie IX qui condamne les erreurs modernes. Et un sémi­naire où tout le monde, le règle­ment et tous les Pères les pro­fes­seurs vous pénètrent d’enthousiasme pour le règne social du Christ-Roi.

Quel rap­port avec le sacer­doce me direz-​vous. Eh bien le Père le Floch insiste et affirme que le but inté­gral du sacer­doce n’est pas seule­ment la conver­sion et la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes indi­vi­duelles mais la trans­for­ma­tion des socié­tés pour en faire des socié­tés chrétiennes.

Voilà un sémi­naire comme il n’y en avait pas à l’époque.

Et j’ai des témoi­gnages que j’ai cités dans mon bou­quin qui a été publié il y a 6 ans, des témoi­gnages des anciens condis­ciples de Mgr Lefebvre que je vous cite, qui quand le Père le Floch, direc­teur du sémi­naire, eut cin­quante ans de sacer­doce, écri­virent à leur ancien maître pour le remer­cier des prin­cipes qu’il leur avait don­nés au sémi­naire. Donc ceux qui ont été sur les mêmes bancs de sémi­naire que Mgr Lefebvre, je les fait parler.

Voilà ce que dit par exemple le cha­noine Taillade, direc­teur du grand sémi­naire de Perpignan, qui écrit au Père le Floch : « Mon Père j’ai encore l’enthousiasme de mes 18 ans ». Le brave Père Taillade il avait 40 ans déjà, un homme de prin­cipes, eh bien il avait encore l’en­thou­siasme de ses 18 ans, et il dit : « Je vous le dois et à Santa Chiara où j’ai reçu les prin­cipes qui font le bon­heur de ma vie ». Donc un prêtre qui met­tait son bon­heur dans les principes.

Un autre Roger Johan, qui devien­dra évêque d’Agen, écrit au Père le Floch : « Quelle joie d’avoir été for­mé à vivre for­te­ment de principes ».

Et un autre, Albert de Saint-​Avic qui devien­dra moine de Solesmes écrit au Père le Floch : « Vous nous avez ensei­gné l’amour, le culte même, le culte de la pleine véri­té et l’hor­reur des véri­tés dimi­nuées ». Voilà.

Et l’abbé Berto qui fon­de­ra plus tard un foyer pour orphe­lins avec ses futures domi­ni­caines du Saint-​Esprit en Bretagne, l’ab­bé Berto qui fut un ami très cher de Mgr Lefebvre, condis­ciple, écrit ceci : « Comment résu­mer l’esprit de ce sémi­naire ? C’était juger les choses, toute l’histoire de l’Eglise comme l’Eglise la juge, à la lumière des papes ».

Et Mgr Lefebvre était rem­pli d’admiration pour les papes, qui non seule­ment avaient gou­ver­né l’église mais qui avait main­te­nu l’Eglise dans la pure­té doc­tri­nale. On appre­nait dans ce sémi­naire à aimer les papes dans l’exer­cice de leur fonc­tion doc­tri­nale, et donc de com­battre le libé­ra­lisme, c’est à dire ceux qui mettent sur le même pied d’égalité la véri­té et l’erreur, la ver­tu et le vice. On leur appre­nait donc à tra­vailler pour la véri­té du Christ et de l’Eglise.

Et Mgr Lefebvre, Marcel Lefebvre sort de son sémi­naire tout feu tout flamme pour com­battre le libé­ra­lisme – oui – et il est nom­mé deuxième vicaire d’une paroisse ouvrière. Ce n’est pas du tout, évi­dem­ment, ce à quoi il était pré­pa­ré. Pas ques­tion de lut­ter contre le libé­ra­lisme dans cette paroisse ouvrière, il fal­lait conver­tir des com­mu­nistes, chan­ge­ment de programme.

Et bien pen­dant cette année, pen­dant une année de vica­riat, il trouve le moyen de réta­blir la pro­ces­sion du Saint-​Sacrement qui avait été abo­lie par peur des com­mu­nistes. Il va sor­tir avec Jésus-​Hostie publi­que­ment pour pro­cla­mer la royau­té sociale de Jésus-​Christ dans la rue. Que Notre-​Seigneur ne règne pas seule­ment dans les sacris­ties ou dans le fond obs­cur des églises, mais publi­que­ment dans la rue.

Voilà, nous décou­vrons le jeune Marcel Lefebvre rem­pli de ce zèle pour le règne de Jésus-​Christ, qui a bien com­pris son sacerdoce.

Et il redonne cou­rage à son curé qui était un petit peu timo­ré, qui se disait « que vont faire les communistes ».

- « Monsieur le curé, allons‑y ! » et pen­dant la pro­ces­sion : Pan ! Un coup de feu, Ouh ! Le curé sur­saute avec le Saint-​Sacrement, et le Père Marcel sou­rit : « Ce n’était qu’un pétard lan­cé par un parois­sien enthou­siaste ». Voilà.

Alors le brave vicaire écrit à sa maman : « Maman, je ne serai jamais plus heu­reux qu’i­ci ». Il était heu­reux, il était aux anges. C’était idéal pour lui. Pratiquement, c’est lui qui diri­geait un peu la paroisse. Il y avait un pre­mier vicaire qui s’oc­cu­pait de l’ac­tion catho­lique. Le curé lais­sait un peu faire. L’abbé Marcel était vrai­ment, était un peu en train de prendre en main une paroisse, ce qu’il rêvait.

Qu’est ce qu’il va se pas­ser ? Catastrophe, chan­ge­ment de pro­gramme. Son frère René, brous­sard au Gabon, mis­sion­naire du Saint-​Esprit, lui écrit lettres sur lettres : « Marcel, qu’est ce que tu fais encore en France, tu n’as rien à faire, viens au secours en Afrique, nous conver­tis­sons les païens, nous avons des bap­têmes, nous bap­ti­sons des païens, viens au secours, nous n’ar­ri­vons plus ».

Et bien l’abbé Marcel Lefebvre va se lais­ser entrai­ner par son frère. Il le dira : « C’est mon frère qui m’a entraî­né, je ne vou­lais pas être mis­sion­naire, c’est mon frère qui m’a entrai­né ». C’est pas les élé­phants ou les léo­pards ou les girafes ou ces bestioles-​là qui l’ont atti­ré, c’est l’exemple de son frère. Vivre une vie plus don­née, plus sacri­fiée, plus renon­cée, plus utile, plus utile.

Et il suit, il suit ce que la pro­vi­dence lui dit par la bouche ou la plume de son frère, suivre la pro­vi­dence, voilà.

Et il entre au novi­ciat des Pères du Saint-​Esprit, il reçoit la per­mis­sion du père Liénart qui n’é­tait pas du tout contre les voca­tions mis­sion­naires, bien qu’il fût libé­ral néan­moins il favo­ri­sait les missions.

Et donc l’abbé Marcel Lefebvre devient le Père Marcel qui débarque au Gabon un beau jour de novembre 1932, nom­mé s’il vous plaît pro­fes­seur de sémi­naire. Ouh la la ! Il avait mal à tête rien que d’y pen­ser. Il ne vou­lait sur­tout pas être pro­fes­seur de sémi­naire, il vou­lait être en brousse direc­te­ment avec les africains.

Mais Mgr Tardy lui a dit : « Ecoutez Père Marcel, puisque vous êtes doc­teur en phi­lo­so­phie et en théo­lo­gie de la gré­go­rienne s’il vous plaît, je vous nomme pro­fes­seur à mon sémi­naire ». Voilà, et puis il n’y avait pas de discussions.

Et à deux, deux prêtres, lui et le Père Berger bien­tôt, eh bien, ils vont don­ner tous les cours du petit et du grand sémi­naires. C’est comme si deux prêtres, deux pro­fes­seurs don­naient les cours de tout un col­lège, l’enseignement secon­daire et l’enseignement supé­rieur. Ils se débrouillent.

Mais au bout de six ans de ce régime-​là il est épui­sé, il dit à son évêque : « Monseigneur, je vous prie, permettez-​moi de prendre une petite vacance, je n’en peux plus, je suis épuisé ».

Alors Mgr Tardy lui dit, avec un petit sou­rire, quand même, gen­ti­ment, mais écou­tez on fai­sait pas de cadeau à ce moment-​là, c’é­tait l’é­vêque et il était obéi : « Puisque vous êtes fati­gué, allez vous repo­ser en brousse ». Toc, comme ça. Et il n’attendait que ça le Père Marcel. Quelle joie ! Enfin ! Finis les bou­quins, il met tous ses bou­quins dans une caisse et ils sont res­tés au sémi­naire. Saint Thomas, la somme de Saint Thomas, tout ça dans une caisse, on n’en parle plus. Maintenant l’a­pos­to­lat direct. Mais saint Thomas dans la tête … atten­tion hein !

Et le voi­là donc nom­mé à Ndjolé puis ensuite à Donguila, et à Libreville encore, et puis fina­le­ment à Lambaréné. Quatre étapes.

Et pen­dant donc douze ans, ou treize ans encore, il va être en brousse avec ses afri­cains. Son tra­vail se résume eh bien à diri­ger une mis­sion c’est à dire tous les tra­vaux maté­riels. Tout le sou­ci de la comp­ta­bi­li­té, des den­rées ali­men­taires, des réserves à faire, on va pêcher dans les grands lacs pour faire des ton­neaux de pois­sons qu’on va gar­der pour l’hi­ver, il faut bien vivre.

Et puis les cultures, les cultures vivrières, les cultures pour man­ger chaque jour, et les cultures indus­trielles pour gagner de l’argent, tout ça, il orga­nise ces choses-là.

Ensuite, il orga­nise bien le pro­gramme des Pères avec les Frères et puis les Sœurs, sépa­rés, qu’il y ait bien la clô­ture, on res­pecte bien tout. Ensuite les cours à don­ner. Il y a les écoles, bien sûr. Dans chaque sta­tion il y a des grandes écoles, écoles secon­daires, pri­maires et secon­daires, dans les­quelles l’é­lite du Gabon est for­mée. A côté des écoles de brousse qu’il visite trois fois par an ou deux fois par an, alors il y a les grandes écoles des sta­tions d’où viennent les meilleurs élèves des écoles de brousse pour acqué­rir les connais­sances néces­saires pour avoir un métier ou quel­que­fois écou­ter l’appel du Seigneur et deve­nir prêtre, ou frère ou reli­gieux ou religieuse.

Et donc il a tout ça à faire spé­cia­le­ment les tour­nées, les tour­nées de sta­tions, véri­fier le tra­vail des caté­chistes, ensuite écou­ter les confes­sions pour des séances inter­mi­nables, célé­brer la Sainte Messe, prê­cher, bap­ti­ser, marier, autant que pos­sible, voilà.

Un jour, on l’appelle pour don­ner une extrême-​onction, alors il prend la pirogue, quatre heures de route, pas de route mais de fleuve. Arrivé au port, le brave mou­rant accueille le Père Marcel au débar­ca­dère les bras ouverts : « Ah Père Marcel, je vou­lais jus­te­ment vous par­ler ». Il a fait venir le Père Marcel sim­ple­ment pour lui par­ler, il n’é­tait pas du tout mourant.

C’est pour vous dire que ce tra­vail ame­nait des surprises.

Et il est heu­reux là-​bas, il est venu là-​bas, il se donne à fond à son tra­vail et il prêche la der­nière retraite en 1938 aux futurs prêtres dont Mgr N’Dong qui est deve­nu évêque d’Oyem, un futur évêque par­mi les retrai­tants, avant leur ordi­na­tion sacerdotale.

Il prêche la retraite et il leur dit ceci : « Messieurs », à des afri­cains, s’il vous plaît, ces jeunes gens qui viennent de sor­tir de leur brousse, voi­là ce qu’il leur dit : « Chers amis, deux prin­cipes, pre­miè­re­ment, il faut avant tout aimer la Vérité, y voir vrai­ment le salut des âmes. Il essaie de leur incul­quer les prin­cipes, ce qu’il a reçu au sémi­naire. Il faut avant tout aimer la Vérité, la Vérité de l’Eglise, la Vérité de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, puis la Vérité sur les ver­tus et sur le péché, avant tout aimer la Vérité parce qu’il n’y a que ça qui fait du bien, il n’y a que la Vérité qui fasse du bien, il n’y a que la Vérité qui sauve.

Et deuxiè­me­ment, deuxième prin­cipe, chers amis, n’ayez pas d’i­dées per­son­nelles mais les prin­cipes de Jésus-​Christ et de l’Eglise, c’est ça la vraie Charité. N’ayez pas des prin­cipes per­son­nels mais les prin­cipes de l’Eglise et c’est ça qui va diri­ger toute sa vie, il va être mené par les prin­cipes de l’Eglise, Mgr Lefebvre, pas par une idée per­son­nelle. Voilà.

Alors il leur apprend des choses solides et sérieuses à ses afri­cains, et en 1945 juste à la fin de la guerre, une pirogue avec quel­qu’un debout tenant une lettre en main s’ap­proche du Père Marcel qui était en train de faire la tour­née sur les lacs près de Lambaréné : « Père Marcel voi­là un pli pour vous qui vient d’arriver de la mis­sion, de la sta­tion de Lambaréné ». Il ouvre, c’est l’é­cri­ture du Père supé­rieur des Pères du Saint-​Esprit Mgr Le Hunsec : « Le supé­rieur géné­ral des Pères du Saint-​Esprit aime­rait bien que le Père Lefebvre revînt en France, il a l’intention de le nom­mer supé­rieur de notre sco­las­ti­cat de phi­lo­so­phie de Mortain. Scolasticat, ouh ! Enseigner … phi­lo­so­phie, ouh ! Mortain ! Qu’est-​ce que c’est que ça ! Un trou per­du. Voilà, et quit­ter l’Afrique.

Quand un mis­sion­naire veut quit­ter l’Afrique, c’est fini. Il verse quelques larmes, nous a‑t-​il racon­té, puis il a obéi, sans état d’âme. Il nous a dit : « On quitte ce qu’on fai­sait, sans trop de cha­grin – c’est pas tout à fait vrai – et on se donne tout entier au nou­veau tra­vail. Quel exemple !

Et il arrive à Mortain où là il n’y a rien d’intéressant à faire. C’est une mai­son sinistre quand vous voyez ça, une mai­son haute, de gra­nit gri­sâtre et noi­râtre, sinistre. Il y a juste le petit cloître gothique qui est joli. Et là il faut tout refaire, les vitres il n’y en a plus, le toit est per­cé par des bombes, la mai­son est pleine des vieillards réfu­giés de la ville qui a été détruite en cendres, avec les sémi­na­ristes de phi­lo­so­phie qui sont cent vingt, qui reviennent de la guerre, une bonne par­tie sont des sol­dats, qui reviennent soit des troupes de Leclerc, soit du front de l’Est, le front de l’Est vous devi­nez com­ment. Voilà. Il faut réac­cor­der tout ce monde-​là ensemble, vous vous ren­dez compte. Alors, et en plus il fait froid, il n’y avait rien pour se chauffer.

Alors le Père Marcel dit : « Messieurs, bien­tôt vous aurez une deuxième cou­ver­ture. Bientôt vous aurez une table pour deux pour faire votre débar­bouillage le matin ». De toute façon, ils se lais­saient pous­ser la barbe ces jeunes gens, alors c’est pas com­pli­qué. « Bientôt vous aurez une armoire pour mettre vos vête­ments ». C’est vous dire qu’est ce qu’il y avait dans cette maison.

Et il réus­sit à recons­truire cette mai­son. Ensuite, eh bien, tous les matins après la messe il prend sa voi­ture. Non pas sa voi­ture, la voi­ture de son père, mort en dépor­ta­tion à Sonnenburg, en Pologne main­te­nant, dépor­té parce que vrai résis­tant. Et on sait, voi­ture que Marcel a trans­for­mée en camion­nette, et avec cette camion­nette il par­court la cam­pagne nor­mande pour ramas­ser du lait, du beurre, la viande, la farine, les pommes, et du camembert.

Et il s’ouvre la recon­nais­sance éter­nelle de ses sémi­na­ristes, qui m’ont dit, lorsque je les ai ren­con­trés, les anciens de Mortain, ils m’ont dit : « Ecoutez nous avons eu froid cette année mais ce n’est pas de sa faute. Nous n’a­vons pas eu faim, il nous a nour­ris. Il se retrous­sait les manches. Il met­tait la main à la pâte, on sen­tait qu’il nous aimait. Moi j’ai aimé cet homme ». Voilà les témoi­gnages des anciens de Mortain. Et avec çà, il y avait un cou­rant qui pas­sait, avec ces sol­dats, oh quel­que­fois il lais­sait pas­ser quelques ciga­rettes, c’é­tait abso­lu­ment stric­te­ment inter­dit par le règle­ment du sémi­naire, mais à ces anciens sol­dats, il lais­sait pas­ser quel­que­fois des cigarettes.

Le cou­rant pas­sait, et avec ça les prin­cipes pas­saient. Il pou­vait leur ensei­gner quoi donc, je les ai inter­ro­gés, qu’est ce qu’il vous racon­tait le Père Marcel : « Oh ! Le Père Marcel, c’était saint Thomas, saint Thomas, saint Thomas ». Voilà. Saint Thomas d’Aquin, la somme de saint Thomas, les ver­tus, tout. Comme il nous a fait à Ecône. Et alors, ils disaient : « C’était un peu pénible mais on l’écoutait quant même ». On l’é­cou­tait quand même. Ces jeunes gens, un peu rebelles, regar­dez un petit peu les cir­cons­tances, trou­vaient ça un peu pénible, parce que c’est vrai, mon­sei­gneur Lefebvre n’est pas un ora­teur enthou­sias­mant, sauf dans les ser­mons, mais en confé­rence spi­ri­tuelle, il nous le disait lui-​même, j’ai la répu­ta­tion d’être un peu endor­mant, bon, c’é­tait un peu vrai, mais enfin c’é­tait tou­jours intéressant.

Et eux, les sémi­na­ristes « on l’écoutait ». Voilà. Ils pre­naient goût, les sémi­na­ristes, à saint Thomas. Il arri­vait à leur faire goû­ter saint Thomas d’Aquin, et c’est ce qu’il nous fai­sait aus­si à Ecône plus tard.

Alors, voi­là, vous com­pre­nez, on arrive bien à com­prendre cet homme, cet homme péné­tré des prin­cipes de la doc­trine solide du sémi­naire fran­çais for­mé au père le Floch, au com­bat contre le libé­ra­lisme, et le voi­la qui met la main à la pâte, qui repeint la façade du sémi­naire, qui remet des vitres, qui met du mas­tic aux vitres, qui grimpe à l’é­chelle. Quelquefois, les visi­teurs demandent : « On vou­drait par­ler au supé­rieur », « Attendez on va voir ». Il des­cend de l’é­chelle, il va dans sa chambre, il se change. Le supé­rieur c’est lui, c’est le même.

Donc un homme si vous vou­lez tout simple, géné­reux, don­né, et la force des prin­cipes, et la bon­té et la charité

Voilà le Père Marcel Lefebvre.

Père Marcel qui va deve­nir évêque. Un beau jour un coup de télé­phone change son orien­ta­tion, il est nom­mé par le pape Pie XII : vicaire apos­to­lique de Dakar. Retour en Afrique, quelle joie ! Oui seule­ment Dakar, Dakar, c’est le Sahara pra­ti­que­ment, et puis l’Islam. Il ne connaît per­sonne en plus, il doit obéir.

Et la pre­mière chose qu’il fait, c’est visi­ter son dio­cèse, être sacré évêque évi­dem­ment, visi­ter son dio­cèse, visi­ter les Pères, les Sœurs, les Frères, voir ce qu’il faut faire, puis se fixer des objec­tifs. Et les anciens de Dakar m’ont dit : « Il s’est fixé des objec­tifs, cinq ou six, bien pré­cis dans sa tête, qu’il a accomplis ».

Premier objec­tif, c’est l’es­sen­tiel, la recon­quête du Sine c’est à dire, il fal­lait recom­men­cer la mis­sion parce que pen­dant la guerre la mis­sion était en train de s’effilocher, il n’a­vait pas les moyens peut-​être à leur redon­ner le zèle à ses Pères mis­sion­naires pour recon­qué­rir le pays païen du Sine, pour les gagner au chris­tia­nisme, faire quelque chose pour ces païens afin qu’ils ne soient pas conquis par l’is­lam qui des­cend du nord, et qui menace, eh bien, les quelques sta­tions catho­liques des mis­sion­naires. Et grâce au zèle de ces mis­sion­naires, il va pou­voir conqué­rir le Sine.

Et deuxième objec­tif, eh bien, éta­blir un couvent de contem­pla­tifs, et ce sera le car­mel de Sebikotane. Il va faire venir des car­mé­lites de Cholet, les éta­blir près de Dakar à Sebikotane, petit oasis près de Dakar, où il va leur bâtir un carmel.

Il est nom­mé délé­gué apos­to­lique du pape pour tous les pays fran­çais d’Afrique mais il dit « prio­ri­té aux car­mé­lites ». « Il pleut dans ma chambre ». Il n’a pas moyen de refaire son toit, mais « les 50 000 francs que j’ai reçus de France pour ma délé­ga­tion apos­to­lique je les donne aux car­mé­lites », et 50 000 francs de cette époque c’é­tait bien. Il fait construire le car­mel de Sebikotane pour ses car­mé­lites, voi­là. Priorité aux contem­pla­tives pour obte­nir par leurs prières des grâces pour ses mis­sion­naires, prio­ri­té du spi­ri­tuel, voi­là. Quel exemple.

Alors, il est à Dakar, il est tel­le­ment actif que le pape pie XII content de lui le nomme donc deux ans après, délé­gué apos­to­lique. Il doit visi­ter toute l’Afrique, nom­mer des évêques, faire de nou­veaux dio­cèses, aller à Madagascar en par­ti­cu­lier, et par­tout, et au Maroc aus­si. Et puis voir Pie XII tous les ans, à Rome. Une fois par an. Il voit le pape Pie XII (Voir la pho­to ci-​dessus), ce grand pape, il nous a dit : « Entre moi et lui, il y a eu un cou­rant de sym­pa­thie, non pas d’a­mi­tié parce que Pie XII était si grand, si éle­vé, un peu inti­mi­dant, mais un cou­rant de sym­pa­thie s’é­ta­blit entre nous deux, une compréhension.

Le Père Marcel insiste : « Très saint Père, il y aura tou­jours besoin de la mis­sion en Afrique, ne nous fai­sons pas d’illu­sions, le cler­gé afri­cain ne se suf­fi­ra pas à lui-​même, il y aura tou­jours besoin de missionnaires ».

Est ce que ces prin­cipes plaisent à Rome ? Pie XII les entend, mais ces prin­cipes ne plaisent pas à Rome.

Et quand Jean XXIII monte sur le trône, Marcel Lefebvre est chas­sé d’Afrique. Voilà. Nous com­pre­nons les choses main­te­nant. Premièrement il n’est plus délé­gué apos­to­lique, en 1959, et trois ans après, deux ans et demi après, il n’est plus arche­vêque de Dakar, il doit ren­trer en France.

Il accepte tout cela. Apprenant qu’il n’é­tait plus délé­gué apos­to­lique, il était de visite chez son frère à Bayonne, il reçoit la grande lettre armo­riée du Saint-​Siège que lui pré­sente son frère Joseph. Il dit :« Bon je vais lire ça chez moi ». Il monte dans sa chambre. Il ouvre et il voit que Jean XXIII lui dit : « Puisque vous avez expri­mé le désir de vous déga­ger de la délé­ga­tion apos­to­lique et de res­ter arche­vêque de Dakar, eh bien, nous avons accé­der à votre désir, cher mon­sei­gneur, et nous vous lais­sons l’ar­che­vê­ché de Dakar. » Mgr Lefebvre n’a­vait rien deman­dé, bien sûr. Il des­cend, et dit à son frère Joseph : « Bon, main­te­nant c’est simple, je ne suis plus délé­gué apos­to­lique ». Et puis c’est tout. Il avait sur­mon­té le coup de l’é­mo­tion, puis accep­té la déci­sion du pape, avec grande obéissance.

Il connais­sait Jean XXIII, il connais­sait les fai­blesses de ce pape, néan­moins c’é­tait le pape. Obéissance.

Et alors donc vient la belle époque des six mois de Tulle où il a pas­sé en tout et pour tout trente jours dans ce petit dio­cèse bien pauvre mais où le cler­gé était encore fidèle et zélé et fervent, mais un cler­gé un peu dépri­mé à cause du manque de voca­tions, où les sémi­na­ristes étaient dis­per­sés dans les sémi­naires à droite et à gauche. Les sémi­naires avaient été fer­més, il n’y avait plus assez de séminaristes.

Alors Mgr Lefebvre a dit : « On va remettre le sémi­naire et pour cela il faut faire des col­lèges secon­daires, on va mul­ti­plier les col­lèges secon­daires, et je ferai venir des curés de Vendée, de mon ami Monseigneur, je ne sais plus com­ment il s’ap­pelle l’é­vêque de Vendée, pour faire des vicaires ins­ti­tu­teurs dans les écoles secon­daires de paroisse, et puis nous allons for­mer de nou­veaux col­lèges secon­daires, un à Brive par exemple ». Il avait des idées. Et si il était res­té évêque de Tulle, il aurait réa­li­sé ces buts, il aurait remon­té son sémi­naire, et son diocèse.

Grâce aux écoles, reve­nant d’Afrique, il avait com­pris l’im­por­tance des écoles. Arrivé à Tulle, il applique ces prin­cipes. Il nous faut des écoles catho­liques, voi­là, pour remon­ter mon sémi­naire, et pour faire des familles catho­liques, pour remon­ter une chrétienté.

Mais Jean XXIII qui vou­lait le lais­ser à Tulle ne peut pas puisque ses confrères les pères du Saint-​Esprit l’élisent en automne 1962 supé­rieur géné­ral des Pères du Saint-​Esprit. Donc il quitte Tulle il arrive à Paris. Deux choses impor­tantes : A Tulle et à Paris.

A Tulle il écrit à Jean Ousset, fon­da­teur de la Cité Catholique. Cette asso­cia­tion de laïcs catho­liques, hommes qui veulent recons­truire une socié­té catho­lique selon les prin­cipes des papes, le règne social et poli­tique de Jésus-Christ.

L’épiscopat fran­çais libé­ral a condam­né la socié­té catho­lique comme d’extrême droite, des calom­nies stu­pides, Mgr Lefebvre monte au cré­neau et publi­que­ment défend Jean Ousset et sa Cité Catholique.

Et ça, pour les catho­liques, ras­sa­siés de la veu­le­rie de l’épiscopat com­plices du FLN à ce moment-​là, fin de la guerre d’Algérie, vous vous sou­ve­nez, eh bien, c’est un signe de ral­lie­ment pour tous les vrais catholiques.

Et deuxième chose, arri­vé chez les pères du Saint-​Esprit comme supé­rieur géné­ral, il écrit une lettre, pra­ti­que­ment sa pre­mière lettre sur le port de la sou­tane. « Pas de théo­rie. Messieurs por­tez votre habit reli­gieux. D’abord ». D’abord des actes. Voilà. Votre sou­tane est un habit reli­gieux, je demande que chaque mis­sion­naire porte sa sou­tane, comme une pro­fes­sion de foi dans son sacer­doce, et c’est le meilleur moyen de faire de l’apostolat, comme il nous dira à Ecône : « Votre sou­tane c’est le meilleur outil d’apostolat parce que ça attire les yeux et ça ouvre les cœurs ».

Voilà, et cette lettre est publiée dans les jour­naux quo­ti­diens : « Lettre de Mgr Lefebvre sur le port de la sou­tane », alors que les évêques viennent de déci­der le clergyman.

Alors son cou­sin, l’archevêque de Bourges Mgr Lefebvre, son cou­sin, lui écrit : « Monseigneur, il est très désa­gréable que vous vous déso­li­da­ri­siez de notre déci­sion prise à notre assem­blée des car­di­naux et arche­vêques, etc ».

Monseigneur, peu lui chaut l’avis de son beau cou­sin de Bourges, ce qu’il veut, c’est que ses mis­sion­naires portent leur habit reli­gieux, sa soutane.

Alors tous les catho­liques voient ça : « Enfin un évêque catho­lique ». Voilà. Et tous se pré­ci­pitent pour pré­sen­ter leur fils : « Voilà, Monseigneur, notre fils, il veut deve­nir prêtre, quel sémi­naire nous conseillez-​vous ? » Ah, bien embar­ras­sé, alors il y a des tas de familles qui viennent, les unes après les autres, rue Lhomond à Paris.

« Bien écou­tez, je n’en connais qu’un, c’est mon sémi­naire à Rome, j’espère au moins qu’on a gar­dé les bonnes tra­di­tions du Père le Floch ». Il espérait.

Il va envoyer pra­ti­que­ment vingt sémi­na­ristes les années pas­sant, il vont arri­ver à vingt sémi­na­ristes tra­di­tion­na­listes, dans un sémi­naire moder­niste hélas, parce qu’entre temps le sémi­naire de Rome était deve­nu moder­niste, avec des bons Pères qui reve­naient de mis­sion. Le père Barré c’était un bon Père, plein de doc­trine, mais faible. Ensuite celui qui avait démis­sion­né, Diego Suarez à Madagascar, un bon mis­sion­naire mais pas fait pour ça, pas fait pour diri­ger un sémi­naire, sur­tout en pleine tem­pête du concile qui com­mence, quand les évêques fran­çais viennent visi­ter le sémi­naire et racon­ter tout ce qui se passe dans la basi­lique vaticane.

C’est la pagaille.

Alors ces vingt sémi­na­ristes, un beau jour, on leur dit : « Messieurs vous êtes refu­sés aux ordres, vous ne devien­drez pas prêtres ». Ils n’ont plus qu’à par­tir. Alors Mgr Lefebvre doit cher­cher des solu­tions de rechange, et c’est là qu’il trouve Fribourg. Je saute les étapes. Fribourg, parce que l’u­ni­ver­si­té diri­gée par les Pères Dominicains est encore bonne. Alors c’est très bien, je vais envoyer ces sémi­na­ristes, quelques uns, à Fribourg, je leur trou­ve­rai un foyer d’é­tu­diants, se dit-​il, et puis ils iront suivre les cours à l’u­ni­ver­si­té, et puis après, eh bien, je leur trou­ve­rai un évêque pour les ordon­ner, ou bien ils seront ordon­nés par leur évêque dio­cé­sain. Voilà, une solu­tion, n’est ce pas, solu­tion pra­tique, facile.

Mais telle n’est pas la volon­té de Dieu.

Alors il arrive en 1968, il essaie de réta­blir la situa­tion dans sa congré­ga­tion du Saint-​Esprit, il n’y arrive pas, c’est la rébel­lion ouverte. Au Pays-​Bas, les novices à la fin du novi­ciat refusent de faire les vœux. Voilà, c’est ter­mi­né, c’est la fin de la congré­ga­tion. Ils refusent de prendre les vœux. Ils ne peuvent pas être reli­gieux, ils ne peuvent pas être mis­sion­naires, c’est ter­mi­né. Donc Mgr Lefebvre n’a plus que par­tir. Qu’est ce que vous vou­lez faire. Et donc pen­dant le cha­pitre géné­ral spé­cial de 1968, il donne sa démis­sion, il est libre.

Il a l’âge de la retraite, il pour­rait se la cou­ler douce, et dire main­te­nant j’ai bien tra­vaillé. Je me repose, je reste à Rome tran­quille­ment, j’ai juste de quoi man­ger, j’ai une petite fonc­tion au Saint-​Siège : je m’occupe des caté­chismes en Afrique. C’est tout.

Je reçois une petite rétri­bu­tion de 90 000 lires par mois, ce qui me per­met de louer un petit appar­te­ment chez les sœurs lithua­niennes, de man­ger et de sur­vivre. Voilà j’ai tout ce qu’il me faut, je me retire. Voilà ce qu’il pour­rait faire. Qu’est ce que vous feriez à son âge, à l’âge de la retraite. Prendre sa retraite ?

Et c’est là qu’il y a encore la Providence qui inter­vient, à savoir le pro­fes­seur Bernard Faÿ, chose extra­or­di­naire parce que c’est un pro­fes­seur, il a eu des tas d’his­toires pen­dant la guerre – je ne vais pas insis­ter là-​dessus – mais bref, il s’est fait très mal voir par les francs-​maçons et par le géné­ral de Gaulle si bien qu’il a été empri­son­né, embas­tillé, il s’échappe mira­cu­leu­se­ment, enfin, il orga­nise son éva­sion, il se réfu­gie en Suisse. Et le pro­fes­seur Faÿ, spé­cia­liste de la franc-​maçonnerie connais­sait Mgr Lefebvre, je ne sais pas pour­quoi, ils s’es­ti­maient mutuellement.

Alors le pro­fes­seur invite Mgr Lefebvre à Fribourg : « Venez voir Mgr, je fais une petite réunion avec le Père Abbé d’Hauterive un ami, dom Bernard Kaul, et puis le père Marie-​Dominique Philippe, domi­ni­cain, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à l’université de Fribourg. « Ils ont quelque chose à vous dire, Mgr. On va vous dire quelque chose, Mgr, pen­dant cette réunion ».

Monseigneur vient, il y avait deux sémi­na­ristes de Rome, qui étaient témoins, ils étaient en vacances, ils étaient là, c’était le 6 juin 1969. Et là ça se passe mal, ces mes­sieurs prennent Mgr Lefebvre au col­let : « Mgr, voyez ces sémi­na­ristes, faites quelque chose pour eux ».

- « Je les ai mis dans un foyer d’é­tu­diants, ils ont les cours .. »

- « Non, Monseigneur, il faut faire un sémi­naire pour eux ».

Ah, un sémi­naire, c’est qu’il y pen­sait, bien sûr, à faire un sémi­naire, mais : « Faire un sémi­naire à mon âge. Créer quelque chose à mon âge, à l’âge de la retraite, qui ne va pas marcher. »

« Mgr faites quelque chose ». Et le père Philippe dit : « Mgr je vous en trouve des voca­tions à l’u­ni­ver­si­té » « Bon » dit Mgr Lefebvre, pris à la gorge, accu­lé un peu devant ces encou­ra­ge­ments impré­vus venant d’un laïc, d’un Père Abbé et puis d’un Père Dominicain. Voilà. Ce sont eux qui l’ont pous­sé. Il dit bien : « Eh bien, après-​demain, je ver­rai avec Mgr Charrière, évêque de Fribourg, et s’il me donne la per­mis­sion, je ferai quelque chose ».

Accueilli les bras ouverts à l’é­vê­ché de Fribourg par son ami Mgr Charrière, ami depuis l’Afrique, puisque Mgr Charrière a aidé les mis­sions par la géné­ro­si­té des catho­liques suisses, spé­cia­le­ment fri­bour­geois, de là leur ami­tié, Mgr Charrière lui dit : « Monseigneur, faites votre sémi­naire dans mon dio­cèse, pas de pro­blème, je vous encou­rage au contraire, regar­dez mon pauvre sémi­naire dans quel état il est mon pauvre sémi­naire, ouvrez votre mai­son, faites venir vos sémi­na­ristes, choi­sis­sez une mai­son. Ah, voi­là, mon­sei­gneur Lefebvre voit là la Providence, les encou­ra­ge­ments de ses amis, l’ac­cueil de l’é­vêque, l’en­cou­ra­ge­ment de son ami évêque, c’est ce qu’il fal­lait, il fal­lait que cette œuvre soit une œuvre d’Eglise, donc il fal­lait la per­mis­sion et l’en­cou­ra­ge­ment d’un évêque local.

Il loue deux appar­te­ments au foyer Dom Bosco, route de Marly, et nous écrit à nous autres qui atten­dions, moi en par­ti­cu­lier. Je l’a­vais vu deux ans aupa­ra­vant dans son grand bureau rue Lhomond, pré­sen­té à Mgr Lefebvre par un de ses condis­ciples de Rome, prêtre, et j’avais admi­ré, disons cet homme simple et pour­tant impo­sant, der­rière son grand bureau, supé­rieur géné­ral de congré­ga­tion mis­sion­naire, qui me disait : « Oui j’ai l’in­ten­tion de fon­der un sémi­naire inter­na­tio­nal, je vous appel­le­rai, je vous ferai signe ». Voilà.

Et le 13 octobre 1969 fête de Notre-​Dame de Fatima des appa­ri­tions de la Sainte Vierge, 13 octobre 1969 donc, j’é­tais là à la gare de Fribourg, je pre­nais un taxi, et j’ar­ri­vais au foyer Dom Bosco, c’est un sémi­na­riste en sou­tane qui m’ac­cueillait, Paul Aulagnier, il me fai­sait mon­ter dans le bureau modeste de mon­sei­gneur Lefebvre :
- « Cher ami, bien­ve­nu ».
- « Où est le direc­teur ?» demandè-​je à Paul Aulagnier.
- « Mais c’est Monseigneur »
- « Ah c’est bien »
- « Et nos pro­fes­seurs ?»
- « Mais c’est Monseigneur »

Monseigneur Lefebvre était seul, seul prêtre pour com­men­cer un sémi­naire. Au der­nier moment, le prêtre qui lui avait pro­mis sa col­la­bo­ra­tion, un bon prêtre, je ne le cri­tique pas, le coeur lui avait man­qué, il avait écrit à mon­sei­gneur : « Monseigneur, j’hé­site ». Alors Monseigneur lui répond :

- « Cher Père, si vous hési­tez, je vous en prie, ne venez pas ». Voilà, mais c’est un bon prêtre que je res­pecte, qui est main­te­nant près du Bon Dieu, qui nous a aidé beau­coup du reste.

Alors il est tout seul, et nous avons les cours à l’u­ni­ver­si­té, puis nous ren­trons chaque soir, et là mon­sei­gneur Lefebvre com­mence à nous ensei­gner la vie spi­ri­tuelle dans des confé­rences spi­ri­tuelles, à nous apprendre des choses que je ne connais­sais pas à ma honte – je vais vous mon­trer ce que je ne connais­sais pas, ça. Je ne connais­sais pas ça, j’a­vais reçu un cha­pe­let à ma pre­mière com­mu­nion mais je ne savais pas com­ment m’en ser­vir. Ca vous choque ? C’est comme ça, tous les neuf nous étions des blancs-​becs, de bonne volon­té quand même.

Il nous apprend des choses élé­men­taires sur la vie spirituelle.

Et puis ensuite il y a le repas pris en com­mun, où nous étions les neuf avec mon­sei­gneur Lefebvre à la même table. Puis le dimanche soir, comme il n’y avait pas de cui­si­nier, il n’y avait pas la cui­si­nière, c’est nous qui fai­sions la vais­selle et Monseigneur Lefebvre se retrous­sait les manches et venait essuyer les plats avec nous. Voilà, et dans la cour du sémi­naire à la récréa­tion, se pas­sait entre deux rangs, ceux qui avancent, et puis ceux qui reculent, quatre contre quatre, mon­sei­gneur avec nous, on fai­sait les cent pas comme ça, un rang qui avance, un rang qui recule, dans la cour du foyer Dom Bosco avec Monseigneur Lefebvre, l’in­ti­mi­té dans laquelle nous avons été intro­duits auprès de lui. Lui, délé­gué apos­to­lique de Pie XII, arche­vêque de Dakar, supé­rieur de 5 000 mis­sion­naires, nous ne com­pre­nions pas ce qu’il avait été, il était si simple.

Et aus­si­tôt pre­mière visite, pre­mière sor­tie de dimanche, Notre-​Dame de Bourguillon, le pèle­ri­nage marial fri­bour­geois à Notre-​Dame de Bourguillon gar­dienne de la Foi, où c’est comme une consé­cra­tion de notre sémi­naire à la sainte Vierge, gar­dienne de la Foi, celle qui avait pro­té­gé Fribourg des ber­nois et des pro­tes­tants, qui avait sau­vé l’Eglise catho­lique à Fribourg, pro­ces­sion que le gou­ver­ne­ment fri­bour­geois, s’il vous plaît, pas les prêtres, pas l’é­vêque qui avait été chas­sé, l’é­vêque de Lausanne avait été chas­sé de son dio­cèse, mais pas les prêtres qui avaient peur, dont cer­tains deve­naient pas­teurs, ce sont les fidèles, le gou­ver­ne­ment fri­bour­geois qui orga­ni­sait les pro­ces­sions à Notre-​Dame de Bourguillon pour sau­ver la ville et l’é­tat de Fribourg.

Alors là nous allons nous don­ner à la sainte Vierge, pour gar­der la Foi.

Et puis pre­mière confé­rence spi­ri­tuelle pres­qu’un mois après : « Chers amis, une petite vue sur l’a­ve­nir, vous voyez, est-​ce que nous allons nous dis­per­ser dans les dio­cèses après votre ordi­na­tion, ne serait-​il pas mieux de res­ter ensemble, pour tra­vailler plus effi­ca­ce­ment ensemble, et pro­té­ger aus­si votre sacer­doce contre l’at­mo­sphère délé­tère des diocèses.

Et nous autres nous ne savions pas trop, nous disions : « Monseigneur, peut-​être ». Alors il était un peu dépi­té de cette réponse éva­sive de ses sémi­na­ristes, ses troupes d’é­lite que nous étions cen­sés être. On n’é­tait pas très enthou­siaste, on ne com­pre­nait pas bien la situation.

Alors il a eu un moment de fai­blesse chez Mgr Lefebvre. Il va en Valais, va voir Mgr Adam, son cher ami du concile, évêque de Sion, pour lui deman­der : « Vous pour­riez pas mettre à ma dis­po­si­tion une mai­son en Valais, que les che­va­liers de Notre-​Dame seraient prêts à nous prê­ter ? » « Oui dit Mgr Adam, mais vous savez uni­que­ment pour votre année pré­pa­ra­toire », pas très chaud, « pour l’an­née de spi­ri­tua­li­té, pas plus ».

Alors Mgr Lefebvre rentre à Fribourg un soir, un peu dépi­té, et même verse quelques larmes.

Puis il nous réunit le len­de­main je pense, confé­rence spi­ri­tuelle, j’ai gar­dé ça dans mes papiers, c’é­tait vers mai 1970, mai mille neuf cent sep­tante comme on dit, et là il nous dit : « Mes chers amis, vous voyez, vous n’êtes plus que quatre ou cinq main­te­nant, de neuf que nous étions au début, vous n’êtes plus que cinq ou quatre je crois, alors je crois que l’ex­pé­rience n’est pas très réus­sie. Je pense à vous mettre au sale­sia­num ». C’était un foyer d’étudiants. « Vous conti­nue­rez vos études, et puis je vous trou­ve­rai des évêques pour vous ordonner ».

Alors voi­là, vous voyez, la fai­blesse, un moment de faiblesse.

Alors, eh bien, nous avons dit : « Monseigneur, on reste avec vous, voi­là, mon­sei­gneur, on a confiance en vous, nous avons com­men­cé avec vous ». Alors ça l’a remon­té, voi­là, vous voyez, ça l’a remonté.

Nous, nous ne voyions pas le pro­blème, nous avions com­men­cé avec mon­sei­gneur, on conti­nuait avec lui, pas de pro­blème, qu’est ce que c’est que ça le sale­sia­num, mon­sei­gneur enfin, c’est pas un sémi­naire ça.

« Mgr on reste avec vous ». Alors ça, ça l’a remon­té. Et puis aus­si l’annonce que des sémi­na­ristes arri­vaient pour l’année sui­vante. Alors il nous disait, il se disait : « Très bien, je fais ce sémi­naire, je vais main­te­nant faire cette Fraternité, et il faut rece­voir l’ap­pro­ba­tion de l’é­vêque. C’est de res­ter ensemble, faire une Fraternité Sacerdotale, je dois obte­nir l’ap­pro­ba­tion de mon­sei­gneur Charrière ».

Et pen­dant tout l’é­té sep­tante, il télé­phone sans cesse et rien ne venait. Au mois d’oc­tobre, il télé­phone, novembre :

« Alors Mgr, et mes sta­tuts, mes consti­tu­tions de la Fraternité, vous avez lu ? »
- « Oui, en effet, venez, venez, je vais signer tout ça« 
Monseigneur arrive.
- « Donnez-​moi ce papier, c’est très bien« 
C’était un brouillon d’ap­pro­ba­tion de la Fraternité.
- « Très bien Monseigneur, je vais faire taper ça par mon secré­taire et je vais le signer »

Monseigneur va vite prier à la cha­pelle : « Pourvu que ça marche ! »

Et puis quand il revient de la cha­pelle, le papier est là : « Décret d’é­rec­tion de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X », signé François Charrière avec le cachet.

Il était à la fin de son épis­co­pat, il allait démis­sion­ner, il s’est dit : « Il faut que je fasse quelque chose pour mon­sei­gneur Lefebvre, je ne peux pas le lais­ser en plan comme ça, je dois faire quelque chose pour lui, j’ap­prouve les statuts ».

C’était la nais­sance de la Fraternité, in extre­mis.

Et nous ne reve­nions pas, arri­vés de l’u­ni­ver­si­té, nous regar­dions : « Mais oui, c’est bien en ordre, ils nous avaient accep­tés, l’Eglise nous avait enfan­tés ce jour-là. »

Les sta­tuts de la Fraternité, vous ne les lisez pas, eh bien je vais vous lire quelque chose parce que c’est très beau. C’est un petit com­pen­dium de spi­ri­tua­li­té sacer­do­tale, en quelques articles très brefs, pleins de richesse doc­tri­nale, de quoi médi­ter, mais tout simples.

Si vous regar­dez par exemple les ver­tus des prêtres de la Fraternité, les ver­tus que nous devons pra­ti­quer : « Alimentée par cette prière inté­rieure constante, la cha­ri­té envers le pro­chain se mani­fes­te­ra dans toute la vie apos­to­lique des membres de la Fraternité. » Regardez cette expres­sion : « Alimentée, donc la cha­ri­té apos­to­lique, ali­men­tée par cette prière inté­rieure constante ». Qu’est ce que c’est que ça, ça existe ça ? Une prière inté­rieure constante ? C’est bon pour les contem­pla­tifs, c’est bon pour les car­mé­lites ? C’est pour ses prêtres. Voilà ce qu’il veut pour ses prêtres : la prière inté­rieure constante qui ali­mente le zèle apos­to­lique. Et alors qu’est ce que c’est le zèle apos­to­lique : « Avide du désir de sau­ver les âmes, ils accep­te­ront avec joie toutes les contra­dic­tions, humi­lia­tions, épreuves, à la suite de Notre-Seigneur. »

C’est ce qu’il va avoir, lui, il va être ras­sa­sié d’é­preuves et d’op­probres. Quand Paul VI va le convo­quer à Rome, il va obte­nir cette fameuse audience de Paul VI, où Paul VI va l’accuser de choses très vilaines. Et quand ensuite il va voir sa Fraternité sup­pri­mée, par le Saint-​Siège, quand il va se voir sus­pens a divi­nis. Et ensuite après l’acte héroïque des sacres épis­co­paux dont je ne fais pas l’a­po­lo­gie, bien sûr c’est pas à moi à le faire, il va être soi-​disant excom­mu­nié, n’est ce pas cela ? : « Il accep­te­ront avec joie toutes les contra­dic­tions, humi­lia­tions, épreuves, à la suite de Notre-​Seigneur. Comme Lui, Jésus, ils gagne­ront les âmes par l’hu­mi­li­té, la dou­ceur, la dis­cré­tion, la magnanimité. »

Et puis ensuite vous avez le règle­ment des sémi­naires qu’il a écrit aus­si pour nous à Fribourg, règle­ment du sémi­naire qui est aus­si un com­pen­dium, un petit tré­sor de spiritualité.

Mes chers anciens d’Ecône, qui sont là, se sou­viennent. Le direc­toire du sémi­naire, regar­dez ça, il y a des choses très belles aussi :

« Les prières de la jour­née, l’o­rai­son, expri­me­ront leur désir – les prêtres, les sémi­na­ristes et les prêtres – de s’of­frir à Dieu avec Jésus-​Hostie, de par­ti­ci­per à ses souf­frances expia­trices, de s’u­nir à sa louange et à ses actions de grâce, ils aspi­re­ront à vivre cette vie de prière dès le sémi­naire, per­sua­dé qu’elle sera l’âme de leur apostolat. »

C’est pareil, tou­jours pareil, cette vie de prière. Et regar­dez bien : « S’offrir à Dieu avec Jésus-​Hostie, par­ti­ci­per à ses souf­frances expia­trices ». N’est ce pas l’es­prit du sacer­doce de tou­jours ? N’est ce pas cela qui res­taure le sacer­doce de tou­jours ? Ce rêve qu’il a eu à Dakar, c’é­tait en 1960 dans sa cathé­drale, lui, arche­vêque de Dakar, il a eu un rêve, une sorte de rêve, dans lequel il a vu tout l’a­ve­nir qui se dis­po­sait en quelques tableaux mys­té­rieux : le sacer­doce, trans­mettre en ce moment de crise, trans­mettre le sacer­doce de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, dans toute sa pure­té doc­tri­nale, et toute sa cha­ri­té mis­sion­naire, tel que l’Eglise l’a­vait reçu des apôtres, et l’a­vait trans­mis incor­rom­pu. Transmettre ce sacer­doce coûte que coûte. C’est ce qu’il a fait, chers fidèles, et c’est ce que nous conti­nuons de faire dans nos sémi­naires, par­tout, trans­mettre le sacer­doce afin que l’Eglise continue.

Alors vous voyez, cet homme a été péné­tré, pré­pa­ré de longue date à une mis­sion qu’à Rome il ne pou­vait pas devi­ner. On leur enseigne à Rome à entrer de façon vive dans l’histoire de l’Eglise, et un jour, s’il plai­sait à Dieu, d’é­crire eux-​mêmes une page, une belle page de cette his­toire de l’Eglise. Vous, chers fidèles, avec nous, vous êtes en train d’é­crire cette belle page d’his­toire de l’Eglise, cette résis­tance, cette recons­truc­tion mira­cu­leuse, à laquelle nous conti­nue­rons à œuvrer, Dieu aidant, et la Sainte Vierge aidant.

Mgr Bernard Tissier de Mallerais, Villepreux, le 9 octobre 2010

FSSPX Évêque auxliaire

Mgr Bernard Tissier de Mallerais, né en 1945, titu­laire d’une maî­trise de bio­lo­gie, a rejoint Mgr Marcel Lefebvre dès octobre 1969 à Fribourg et a par­ti­ci­pé à la fon­da­tion de la Fraternité Saint-​Pie X. Il a assu­mé d’im­por­tantes res­pon­sa­bi­li­tés, notam­ment comme direc­teur du sémi­naire d’Ecône. Sacré le 30 juin 1988, il est évêque auxi­liaire et fut char­gé de pré­pa­rer l’ou­vrage Marcel Lefebvre, une vie, bio­gra­phie de réfé­rence du fon­da­teur de la Fraternité.