Le Vatican : mystères et certitudes

L’appartenance à la franc-​maçonnerie est au regard de l’éthique natu­relle et de la morale catho­lique un man­que­ment grave. C’est vrai d’un laïc, à plus forte rai­son d’un clerc. Que dire lorsqu’il s’agit d’un évêque ou d’un cardinal !

Par consé­quent, accu­ser un pré­lat du Vatican de franc-​maçonnerie, ne va pas sans prendre de res­pon­sa­bi­li­té sub­stan­tielle. Les clercs ain­si nom­més ont un jour quit­té le siècle, embras­sé le ser­vice public de l’Église. Ils se lèvent matin, prient, mènent une vie de sobrié­té plus ou moins grande, confessent, prêchent. Bref, le contraste entre, d’un côté la vie reli­gieuse qu’ils mènent selon toute appa­rence, et d’un autre côté l’appartenance à une offi­cine mille fois sti­pen­diée par la Rome dans laquelle ils cir­culent, est sai­sis­sant. Ce contraste est tel, d’ailleurs, que l’on peut ran­ger un pré­lat dans une loge don­née, alors que le pré­lat réside à des mil­liers de kilo­mètres, et se mon­trer moins auda­cieux dans l’accusation, si des cir­cons­tances impré­vues amènent à le ren­con­trer en chair et en os, à le voir vivre ou méditer.

Cependant, ne nous voi­lons pas la face. Des francs-​maçons, il y en a dans l’Église, et il ne serait pas éton­nant qu’il s’en trouve même au Vatican. Chacun a ses « révé­la­tions », plus ou moins sérieuses. Quel cré­dit accor­der aux bruits ? Avec la franc-​maçonnerie, socié­té secrète par essence, toute révé­la­tion n’est que pro­bable quand elle n’émane pas de la per­sonne elle-même.

Attardons-​nous sur l’étude de Carlo-​Alberto Agnoli, inti­tu­lée La Maçonnerie à la conquête de l’Église (Éditions du Courrier de Rome, der­nière édi­tion : 2001). Dans ce tra­vail, l’auteur se penche sur une liste de francs-​maçons datant de 1978. Cette liste a été pro­po­sée par Mino Picorreli, jour­na­liste à l’Osservatore Politico, le 12 sep­tembre 1978. Elle a donc plus de trente ans.

Parmi les ecclé­sias­tiques qui furent en poste au Vatican, on compte dans cette liste, entre autres :

  • un direc­teur de l’Institut pon­ti­fi­cal pour la liturgie ;
  • un car­di­nal, arche­vêque puis secré­taire d’État ;
  • un chef de bureau à la Secrétairerie d’État ;
  • un car­di­nal, évêque, pré­fet de la Maison pontificale ;
  • un car­di­nal, pré­fet de la Congrégation pour la cause des saints ;
  • un évêque, pré­sident de l’IOR (Institut pour l’œuvre de la religion) ;
  • un évêque, secré­taire de la Préfecture pour les affaires éco­no­miques du Saint-Siège ;
  • un arche­vêque, pro­pé­ni­ten­cier majeur ;
  • un car­di­nal, arche­vêque, nonce apos­to­lique puis offi­cial à la curie ;
  • un évêque auxi­liaire de Rome ;
  • un car­di­nal, cham­bel­lan du pape puis archevêque ;
  • un arche­vêque, secré­taire de la Congrégation pour les Églises orientales ;
  • un cardinal-​vicaire de Rome ;
  • un arche­vêque, car­di­nal, pré­fet du Tribunal suprême de la signa­ture apostolique ;
  • un car­di­nal, arche­vêque, pro-​préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique ;
  • un arche­vêque, car­di­nal, pré­sident du gou­ver­no­rat de l’État de la cité du Vatican.

Que pen­ser de la cré­di­bi­li­té des noms proposés ?

Certains noms n’étonnent pas, d’autres sur­prennent. Celui qui a pro­po­sé cette liste, le jour­na­liste Mino (ou Carmine) Pecorelli, ancien membre de la loge P2, a été assas­si­né le 20 mars 1979, six mois après avoir publié cette liste. N’est-ce pas le signe que celle-​ci était vraie ? Les choses ne sont pas si simples : car le 9 mai 1978, Aldo Moro, homme poli­tique ita­lien célèbre, de la démo­cra­tie chré­tienne, était assas­si­né avant lui, et Pecorelli savait beau­coup de choses sur les des­sous de ce pre­mier assas­si­nat. Giulio Andreotti (actuel res­pon­sable de la revue 30 Giorni, qui a aus­si une édi­tion fran­çaise 30 Jours), de la démo­cra­tie chré­tienne, fut très sérieu­se­ment inquié­té par la jus­tice. L’affaire Aldo Moro a pu peser plus, dans l’assassinat de Mino Pecorelli, que la liste de francs-​maçons du 12 sep­tembre 1978.

Est-​on reve­nu à la case départ ? Non. Car M. Agnoli, sans avoir de cer­ti­tude sur la fia­bi­li­té de la liste, montre qu’elle a en sa faveur une cer­taine pro­ba­bi­li­té. Et la revue 30 Jours elle-​même rap­porte que Paul VI avait confié au com­man­dant géné­ral des Carabiniers, le géné­ral Enrico Mino, une enquête sur le sérieux de la révé­la­tion d’une autre liste, très proche de celle de Pecorelli (et publiée cette fois dans Panorama en 1976), et que le géné­ral avait expri­mé sa convic­tion que la liste était bonne. Ce géné­ral trou­va la mort dans un acci­dent d’hélicoptère le 31 octobre 1977 ! Si le pape s’est inquié­té, c’est que la liste de ces hommes d’Église n’était pas si invraisemblable…

Le visi­teur catho­lique qui fran­chit pour la pre­mière fois les murs du Vatican et pénètre dans l’enceinte de la Cité est pris de ver­tige. C’est ici, sur ce petit relief, que fut enter­ré le prince des Apôtres, saint Pierre, après son mar­tyre. Le visi­teur, impres­sion­né par l’austère façade de la basi­lique, conçue par Maderno, et par la colon­nade de la place, oeuvre du Bernin, fran­chit les portes devant les gardes suisses et entre à pré­sent dans les murs du Vatican. Les tapis per­sans et les Stanze de Raphaël, le glis­se­ment feu­tré des sou­tanes vio­lettes et le sou­ve­nir des grands papes qui ont sanc­ti­fié ces lieux, tout cela lui vient comme un par­fum déli­cieux. Semble-​t-​il rien n’a chan­gé. Le décor, les orne­ments ont été pré­ser­vés. Le pro­to­cole s’est sim­pli­fié, mais les cru­ci­fix ornent les murs et le nom de Jésus-​Christ résonne aux oreilles de notre visi­teur. Un employé esquisse, au détour d’un cou­loir, un signe de croix. On mur­mure qu’en ce moment le pape prie. Notre visi­teur serait enclin à croire que, à tout prendre, rien n’a vrai­ment chan­gé au Vatican.

Quand bien même il serait pré­ve­nu de la rup­ture qu’a repré­sen­té le der­nier concile dans la marche de l’Église, il peut oublier ses pré­ven­tions au contact de Rome. Les méfiances de ceux qu’on appelle tra­di­tio­na­listes ne seraient-​elles pas exces­sives ? Ils feraient presque des hommes de la curie des démons. Comme la réa­li­té est éloi­gnée de leurs calomnies !

Ceux-​là n’ont jamais posé les pieds sur les douces moquettes des anti­chambres de nos pré­fets en habit rouge…

Oui, le pou­voir des lieux et des hommes, à Rome, est immense, et le plus convain­cu de la faus­se­té de la route conci­liaire est bien capable d’être séduit par les beau­tés inno­centes des murs qui abritent le vicaire du Christ et ses ministres, la curie romaine.

Cette capa­ci­té a du bon. Elle est le révé­la­teur d’une âme catho­lique, tou­jours res­pec­tueuse de ceux que nous pen­sons devoir consi­dé­rer comme vraies auto­ri­tés. Que le chré­tien soit atti­ré par Rome, ses églises et même ses bureaux, n’a rien que de « natu­rel ». Et pour­tant, si l’on va au-​delà de l’écorce, une méta­mor­phose radi­cale se montre, sépa­rant la curie d’il y a 60 ans de celle d’aujourd’hui.

Métamorphose dans la grâce et la ver­tu des gens ? L’on gagne à tou­jours sup­po­ser le contraire, n’en déplaise à tous les ragots et publi­ca­tions sul­fu­reuses. La ques­tion est autre. Ce qui a chan­gé, c’est l’état d’esprit, ce sont cer­taines inten­tions fon­da­men­tales. On est pas­sé d’une cer­ti­tude abso­lue de la sin­gu­la­ri­té du salut catho­lique à une défé­rence pour Mahomet, Bouddha, Krishna et Zoroastre.

On a ces­sé de mili­ter pour un État et des lois impré­gnés de l’Évangile, on a mis son espoir dans des poli­tiques inco­lores, laïques, fruits de dia­logues impro­bables. Comment expli­quer que des hommes de curie, non dénués d’onction et de digni­té, véhi­culent des inno­va­tions si sau­gre­nues ? Par la franc-​maçonnerie ? C’est un prin­cipe d’explication, suf­fi­sam­ment sérieux pour être men­tion­né. Toutefois on peut faire du mal, et long­temps, même en étant hors loge…

Les autres expli­ca­tions sont his­to­riques, nous les rap­pel­le­rons dans un pro­chain dos­sier. Quoi qu’il en soit, que Benoît XVI veuille entraî­ner la curie, et à tra­vers elle l’Église, dans telle ou telle mise au point tra­di­tion­nelle, soit litur­gique, soit même doc­tri­nale, admettons-​le et réjouissons- nous en (cf. Fideliter n° 186, p. 43).

On ne va pas pleu­rer quand le pape impose la com­mu­nion sur la langue, rap­pelle la pri­mau­té divine, ordonne aux évêques de lais­ser dire la messe de saint Pie V ou invite à davan­tage de sacri­fice ! Cependant cette curie romaine, qui vit de l’âme que lui trans­met Benoît XVI, a fait siennes les thèses oecu­mé­niques et laï­cistes. Et la curie les dis­tri­bue aux évêques du monde entier, comme si, hélas, ils n’y croyaient pas déjà suf­fi­sam­ment. Ces thèses sont d’un par­fum qui n’est plus déli­cieux mais très amer. La curie nous inté­resse, parce qu’elle est la curie de Rome. Mais nous ne retrou­vons pas, dans sa route géné­rale, celle de nos Pères dans la foi, que grâce à Dieu nous fai­sons nôtre.

Abbé Philippe Toulza, Directeur des Editons Clovis-Fideliter

Source : Fideliter n° 199