Pie IX

Ier Concile du Vatican, 3e session

Constitution Dogmatique Dei Filius

24 avril 1870

La foi catholique et la Révélation divine

Table des matières

PIE, ÉVÊQUE,SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU
Le saint Concile approu­vant, en per­pé­tuel souvenir.

Le Fils de Dieu et Rédempteur du genre humain, Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, sur le point de retour­ner à son Père céleste, a pro­mis d’être avec son Église mili­tante sur la terre, tous les jours, jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles. C’est pour­quoi, il n’a ces­sé jamais en aucun temps d’être près de son épouse bien-​aimée, de l’as­sis­ter dans son ensei­gne­ment, de bénir ses œuvres et de la secou­rir en ses périls. Or, tan­dis que cette Providence salu­taire a constam­ment écla­té par beau­coup d’autres bien­faits innom­brables, elle s’est mon­trée très-​manifestement par les fruits abon­dants que l’u­ni­vers chré­tien a reti­rés des Conciles, et nom­mé­ment du Concile de Trente, bien qu’il ait été célé­bré en des temps mau­vais. En effet, grâce à cette assis­tance, les dogmes très-​saints de la reli­gion ont été défi­nis avec plus de pré­ci­sion et expo­sés avec plus de déve­lop­pe­ments, les erreurs condam­nées et arrê­tées, la dis­ci­pline ecclé­sias­tique réta­blie et plus soli­de­ment raf­fer­mie, le cler­gé exci­té à l’a­mour de la science et de la pié­té, des col­lèges éta­blis pour pré­pa­rer les ado­les­cents à la sainte milice, enfin les mœurs du peuple chré­tien res­tau­rées par un ensei­gne­ment plus atten­tif des fidèles et par un plus fré­quent usage des sacre­ments. Par là encore la com­mu­nion des membres avec le chef visible a été ren­due plus étroite et une nou­velle vigueur a été appor­tée à tout le corps mys­tique du Christ ; les familles reli­gieuses se sont mul­ti­pliées ain­si que d’autres ins­ti­tu­tions de la pié­té chré­tienne ; et par là aus­si une ardeur constante et assi­due s’est mon­trée, jus­qu’à l’ef­fu­sion du sang, pour pro­pa­ger au loin dans l’u­ni­vers le règne de Jésus-Christ.

Cependant, tout en rap­pe­lant, comme il convient à Notre âme recon­nais­sante, ces bien­faits insignes et d’autres encore, que la divine Providence a accor­dés à l’Église, sur­tout par le der­nier Concile œcu­mé­nique, Nous ne pou­vons rete­nir l’ex­pres­sion de notre dou­leur amère à cause des maux très-​graves sur­ve­nus prin­ci­pa­le­ment parce que, chez un grand nombre, on a ou mépri­sé l’au­to­ri­té de ce saint Synode ou négli­gé ses sages décrets.

En effet, per­sonne n’i­gnore qu’a­près avoir reje­té le divin magis­tère de l’Église, et les choses de la reli­gion étant lais­sées ain­si au juge­ment pri­vé de cha­cun, les héré­sies pros­crites par les Pères de Trente se sont divi­sées peu à peu en sectes mul­tiples, de telle sorte que, sépa­rées d’o­pi­nion et se déchi­rant entre elles, plu­sieurs enfin ont per­du toute foi en Jésus-​Christ. Ainsi elles ont com­men­cé à ne plus tenir pour divine la sainte Bible elle-​même, qu’elle affir­maient autre­fois être la source unique et le seul juge de la doc­trine chré­tienne, et même à l’as­si­mi­ler aux fables mythiques.

C’est alors qu’a pris nais­sance et que s’est répan­due au loin dans le monde cette doc­trine du ratio­na­lisme ou du natu­ra­lisme qui, s’at­ta­quant par tous les moyens à la reli­gion chré­tienne, parce qu’elle est une ins­ti­tu­tion sur­na­tu­relle, s’ef­force avec une grande ardeur d’é­ta­blir le règne de ce qu’on appelle la rai­son pure et la nature, après avoir arra­ché le Christ, notre seul Seigneur et Sauveur, de l’âme humaine, de la vie et des mœurs des peuples. Mais la reli­gion chré­tienne étant ain­si lais­sée et reje­tée, Dieu et son Christ niés, l’es­prit d’un grand nombre est tom­bé dans l’a­bîme du pan­théisme, du maté­ria­lisme et de l’a­théisme, à ce point que, niant la nature rai­son­nable elle-​même et toute règle du droit et du juste, ils s’ef­forcent de détruire les der­niers fon­de­ments de la socié­té humaine.

Il est donc arri­vé mal­heu­reu­se­ment que, cette impié­té s’é­ten­dant de toutes parts, plu­sieurs des Fils de l’Église catho­lique eux-​mêmes sont sor­tis du che­min de la vraie pié­té, et qu’en eux le sens catho­lique s’est obli­té­ré par l’a­moin­dris­se­ment suc­ces­sif des véri­tés. Car, entraî­nés par des doc­trines diverses et étran­gères, et confon­dant à tort la nature et la grâce, la science humaine et la foi divine, ils finissent par alté­rer le sens propre des dogmes que tient et enseigne notre Mère la sainte Église, et par mettre en péril l’in­té­gri­té et la sin­cé­ri­té de la foi.

En pré­sence de toutes ces cala­mi­tés, com­ment se pourrait-​il faire que l’Église ne fût pas émue jus­qu’au fond de ses entrailles ? Car, de même que Dieu veut que tous les hommes soient sau­vés et qu’ils arrivent à la connais­sance de la véri­té, de même que Jésus-​Christ est venu afin de sau­ver ce qui était per­du et de ras­sem­bler dans l’u­ni­té les enfants de Dieu qui étaient dis­per­sés ; de même l’Église, éta­blie par Dieu mère et maî­tresse des peuples, sait qu’elle se doit à tous, et elle est tou­jours dis­po­sée et pré­pa­rée à rele­ver ceux qui sont tom­bés, à sou­te­nir les défaillants, à embras­ser ceux qui reviennent à elle, à confir­mer les bons et à les pous­ser vers la per­fec­tion. C’est pour­quoi elle ne peut s’abs­te­nir en aucun temps d’at­tes­ter et de prê­cher la véri­té de Dieu qui gué­rit toutes choses, car elle n’i­gnore pas que c’est à elle qu’il a été dit : « Mon Esprit qui est en toi et mes paroles que j’ai posées en ta bouche ne s’é­loi­gne­ront jamais de ta bouche, main­te­nant et pour l’é­ter­ni­té. » (Is. LIX, 21)

C’est pour­quoi, per­sis­tant à mar­cher sur les traces de Nos pré­dé­ces­seurs, et selon le devoir de Notre charge apos­to­lique, Nous n’a­vons jamais ces­sé d’en­sei­gner et de défendre la véri­té catho­lique et de réprou­ver les doc­trines per­verses. Mais, à pré­sent, au milieu des Évêques du monde entier sié­geant avec Nous et jugeant, réunis dans le Saint-​Esprit par Notre auto­ri­té en ce synode œcu­mé­nique, appuyés sur la parole de Dieu écrite ou trans­mise par la tra­di­tion, telle que nous l’a­vons reçue, sain­te­ment conser­vée et fidè­le­ment expo­sée par l’Église catho­lique, Nous avons réso­lu de pro­fes­ser et de décla­rer, du haut de cette chaire de Pierre, en face de tous, la doc­trine salu­taire de Jésus-​Christ en pros­cri­vant et condam­nant les erreurs contraires avec l’au­to­ri­té qui nous a été confiée par Dieu.

Chapitre Ier. De Dieu, Créateur de toutes choses.

La sainte Église catho­lique apos­to­lique romaine croit et confesse qu’il y a un seul Dieu vrai et vivant, Créateur et Seigneur du ciel et de la terre, tout-​puissant, éter­nel, immense, incom­pré­hen­sible, infi­ni en intel­li­gence et en volon­té et en toute per­fec­tion ; qui, étant une sub­stance spi­ri­tuelle unique, abso­lu­ment simple et immuable, doit être pro­cla­mé comme réel­le­ment et par essence dis­tinct du monde, très-​heureux en soi et de soi, et indi­ci­ble­ment éle­vé au-​dessus de tout ce qui est et peut se conce­voir en dehors de lui.

Ce seul vrai Dieu, par sa bon­té et sa ver­tu toute-​puissante, non pas pour aug­men­ter son bon­heur, ni pour acqué­rir sa per­fec­tion, mais pour la mani­fes­ter par les biens qu’il dis­tri­bue aux créa­tures, et de sa volon­té plei­ne­ment libre, a créé de rien, dès le com­men­ce­ment du temps, l’une et l’autre créa­ture, la spi­ri­tuelle et la cor­po­relle, c’est-​à-​dire l’an­gé­lique et celle qui appar­tient au monde, et ensuite la créa­ture humaine for­mée, comme étant com­mune, d’un esprit et d’un corps [1].

Or, Dieu pro­tège et gou­verne par sa Providence tout ce qu’il a créé, attei­gnant avec force d’une fin à l’autre et dis­po­sant toutes choses avec sua­vi­té (Sagesse, VIII, 1), car, toutes choses sont nues et ouvertes devant ses yeux (Cf. Hébr. IV, 13), même celles qui doivent arri­ver par l’ac­tion libre des créatures.

Chapitre II. De la Révélation.

La même sainte Mère Église tient et enseigne que Dieu, prin­cipe et fin de toutes choses, peut être cer­tai­ne­ment connu par les lumières natu­relles de la rai­son humaine, au moyen des choses créées ; « car les choses invi­sibles de Dieu sont aper­çues au moyen de la créa­tion du monde et com­prises à l’aide des choses créées. » (Rom. 1, 20) Cependant il a plu à la sagesse et à la bon­té de Dieu de se révé­ler lui-​même à nous et de nous révé­ler les décrets éter­nels de sa volon­té par une autre voie sur­na­tu­relle, selon ce que dit l’Apôtre : « Dieu, qui a par­lé à nos pères par les Prophètes plu­sieurs fois et de plu­sieurs manières, nous a par­lé en ces der­niers temps et de nos jours par son Fils. » (Hébr. I, 1,2)

C’est bien à cette révé­la­tion divine que l’on doit que tous les hommes puissent promp­te­ment connaître, même dans l’é­tat pré­sent du genre humain, d’une cer­ti­tude incon­tes­table et sans aucun mélange d’er­reur, celles des choses divines qui ne sont pas de soi inac­ces­sibles à la rai­son humaine. Cependant, ce n’est pas à cause de cela, que l’on doit dire la révé­la­tion abso­lu­ment néces­saire, mais c’est parce que Dieu, dans sa bon­té infi­nie, a éle­vé l’homme à une fin sur­na­tu­relle, c’est-​à-​dire pour le mettre en état de par­ti­ci­per aux biens divins qui sur­passent tout à fait l’in­tel­li­gence de l’homme, « car l’œil de l’homme n’a point vu, son oreille n’a point enten­du, son cœur n’a pu s’é­le­ver à com­prendre ce que Dieu a pré­pa­ré pour ceux qui l’aiment. » (I. Cor., II, 9)

Or, cette révé­la­tion sur­na­tu­relle, selon la foi de l’Église uni­ver­selle qui a été décla­rée par le saint Concile de Trente, est conte­nue dans les livres écrits et dans les tra­di­tions non écrites qui, reçues de la bouche de Jésus-​Christ même par les Apôtres, ou trans­mises comme par les mains des Apôtres, sous l’ins­pi­ra­tion du Saint-​Esprit, sont venues jus­qu’à nous [2] Et ces livres de l’Ancien et du Nouveau Testament doivent être recon­nus pour saints et cano­niques en entier, dans toutes leurs par­ties, tels qu’ils sont énu­mé­rés dans le décret du Concile de Trente et comme on les lit dans l’an­tique édi­tion latine de la Vulgate. Ces livres, l’Église les tient pour saints et cano­niques, non point parce que, com­po­sés par la seule habi­le­té humaine, ils ont été ensuite approu­vés par l’au­to­ri­té de l’Église ; et non pas seule­ment parce qu’ils contiennent la révé­la­tion sans erreur, mais parce que, écrits sous l’ins­pi­ra­tion de l’Esprit saint, ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été livrés comme tels à l’Église elle-même.

Mais parce que quelques hommes com­prennent mal ce que le saint Concile de Trente a décré­té salu­tai­re­ment tou­chant l’in­ter­pré­ta­tion de la divine Écriture, afin de maî­tri­ser les esprits témé­raires, Nous, renou­ve­lant le même décret, Nous décla­rons que l’es­prit de ce décret est que, dans les choses de la foi et des mœurs qui concernent l’é­di­fice de la doc­trine chré­tienne, il faut tenir pour le vrai sens de la sainte Écriture celui qu’a tou­jours tenu et que tient Notre sainte Mère l’Église, à qui il appar­tient de juger du vrai sens et de l’in­ter­pré­ta­tion des saintes Écritures ; en sorte qu’il n’est per­mis à per­sonne d’in­ter­pré­ter l’Écriture contrai­re­ment à ce sens, ou même contrai­re­ment au sen­ti­ment una­nime des Pères.

Chapitre III. De la Foi.

Puisque l’homme dépend tout entier de Dieu comme de son Créateur et Seigneur, puisque la rai­son créée est abso­lu­ment sujette de la véri­té incréée, nous sommes tenus de rendre par la foi à Dieu révé­la­teur l’hom­mage com­plet de notre intel­li­gence et de notre volon­té. Or, cette foi, qui est le com­men­ce­ment du salut de l’homme, l’Église catho­lique pro­fesse que c’est une ver­tu sur­na­tu­relle, par laquelle, avec l’aide de la grâce de Dieu aspi­rante, nous croyons vraies les choses révé­lées, non pas à cause de la véri­té intrin­sèque des choses per­çue par les lumières natu­relles de la rai­son, mais à cause de l’au­to­ri­té de Dieu lui-​même, qui nous les révèle et qui ne peut ni être trom­pé ni trom­per. Car la foi, selon le témoi­gnage de l’Apôtre, « est la sub­stance des choses que l’on doit espé­rer, la rai­son des choses qui ne paraissent pas ». (Héb. XI, 1)

Néanmoins, afin que l’hom­mage de notre foi fût d’ac­cord avec la rai­son, Dieu a vou­lu ajou­ter aux secours inté­rieurs de l’Esprit saint les argu­ments exté­rieurs de sa révé­la­tion, à savoir les faits divins et sur­tout les miracles et les pro­phé­ties, les­quels, en mon­trant abon­dam­ment la toute-​puissance et la science infi­nie de Dieu, sont les signes très-​certains de la révé­la­tion divine et appro­priés à l’in­tel­li­gence de tous. C’est pour cela que Moïse et les Prophètes et sur­tout le Christ Seigneur lui-​même ont fait tant de miracles et de pro­phé­ties d’un si grand éclat ; c’est pour cela qu’il est dit des apôtres : « Pour eux, s’en étant allés, ils prê­chèrent par­tout avec la coopé­ra­tion du Seigneur, qui confir­mait leurs paroles par les miracles qui sui­vaient. » (Marc XVI, 20) Et encore : « Nous avons une parole pro­phé­tique cer­taine, à laquelle vous faites bien de prendre garde, comme à une lumière qui luit dans un endroit téné­breux. » (II. Petr. 1, 19)

Mais encore bien que l’as­sen­ti­ment de la foi ne soit pas un aveugle mou­ve­ment de l’es­prit, per­sonne cepen­dant ne peut adhé­rer à la révé­la­tion évan­gé­lique, comme il le faut pour obte­nir le salut, sans une illu­mi­na­tion et une ins­pi­ra­tion de l’Esprit saint qui fait trou­ver à tous la sua­vi­té dans le consen­te­ment et la croyance à la véri­té [3]. C’est pour­quoi la foi en elle-​même, alors même qu’elle n’o­père pas par la cha­ri­té, est un don de Dieu, et son acte est une œuvre qui se rap­porte au salut, acte par lequel l’homme offre à Dieu lui-​même une libre obéis­sance, en consen­tant et en coopé­rant à sa grâce, à laquelle il pour­rait résister.

Or, on doit croire d’une foi divine et catho­lique tout ce qui est conte­nu dans les saintes Écritures et dans la tra­di­tion, et tout ce qui est pro­po­sé par l’Église comme véri­té divi­ne­ment révé­lée, soit par un juge­ment solen­nel, soit par son magis­tère ordi­naire et universel.

Mais, parce qu’il est impos­sible sans la foi de plaire à Dieu et d’être comp­té au nombre de ses enfants, per­sonne ne se trouve jus­ti­fié sans elle, et ne par­vient à la vie éter­nelle s’il n’y a per­sé­vé­ré jus­qu’à la fin. Et pour que nous puis­sions satis­faire au devoir d’embrasser la vraie foi et d’y demeu­rer constam­ment atta­chés, Dieu, par son Fils unique, a ins­ti­tué l’Église et l’a pour­vue de marques visibles de son ins­ti­tu­tion, afin qu’elle puisse être recon­nue de tous comme la gar­dienne et la maî­tresse de la parole révé­lée. Car à l’Église catho­lique seule appar­tiennent tous ces carac­tères si nom­breux et si admi­rables éta­blis par Dieu pour rendre évi­dente la cré­di­bi­li­té de la foi chré­tienne. Bien plus, l’Église, par elle-​même, avec son admi­rable pro­pa­ga­tion, sa sain­te­té émi­nente et son inépui­sable fécon­di­té pour tout bien, avec son uni­té catho­lique et son immuable sta­bi­li­té, est un grand et per­pé­tuel argu­ment de cré­di­bi­li­té, un témoi­gnage irré­fra­gable de sa mis­sion divine. Et par là, il se fait que, comme un signe dres­sé au milieu des nations (Is. XI. 12), elle attire à elle ceux qui n’ont pas encore cru, et elle donne à ses enfants la cer­ti­tude que la foi qu’ils pro­fessent repose sur un très solide fondement.

À ce témoi­gnage s’a­joute le secours effi­cace de la ver­tu d’en-​haut. Car le Seigneur très-​miséricordieux excite et aide par sa grâce les errants, afin qu’ils puissent arri­ver à la connais­sance de la véri­té, et ceux qu’il a tirés des ténèbres à son admi­rable lumière, il les confirme par sa grâce afin qu’ils demeurent dans cette même lumière, n’a­ban­don­nant per­sonne, à moins d’être aban­don­né. Aussi la condi­tion de ceux qui ont adhé­ré à la véri­té catho­lique par le don divin de la foi n’est nul­le­ment la même que celle de ceux qui, conduits par les opi­nions humaines, suivent une fausse reli­gion ; car ceux qui ont embras­sé la foi sous le minis­tère de l’Église ne peuvent jamais avoir un juste motif de l’a­ban­don­ner et de révo­quer en doute cette foi. C’est pour­quoi, ren­dant grâces à Dieu le Père, qui nous a fait dignes de par­ti­ci­per au sort des saints dans la lumière, ne négli­geons pas le salut qui est d’un si grand prix ; mais plu­tôt, les yeux atta­chés sur Jésus, l’au­teur et le consom­ma­teur de la foi, gar­dons le témoi­gnage inébran­lable de notre espérance.

Chapitre IV. De la Foi et de la Raison.

Dans son ensei­gne­ment qui n’a pas varié l’Église catho­lique a tenu et tient aus­si qu’il existe deux ordres de connais­sances, dis­tincts non seule­ment par leur prin­cipe, mais encore par leur objet : par leur prin­cipe, atten­du que dans l’un nous connais­sons par la rai­son natu­relle, dans l’autre par la foi divine ; par leur objet, parce qu’en dehors des choses aux­quelles la rai­son natu­relle peut atteindre, il y a des mys­tères cachés en Dieu, pro­po­sés à notre croyance, que nous ne pou­vons connaître que par la révé­la­tion divine. C’est pour­quoi l’Apôtre, qui atteste que Dieu est connu aux nations par les choses créées, dit cepen­dant, à pro­pos de la grâce et de la véri­té qui a été faite par Jésus-​Christ (Jean, I, 17) : « Nous par­lons de la sagesse de Dieu en mys­tère, sagesse cachée que Dieu a pré­des­ti­née pour notre gloire avant les siècles, qu’au­cun des princes de ce siècle n’a connue, mais que Dieu nous a révé­lée par son Esprit : car l’Esprit scrute toutes choses, les pro­fon­deurs même de Dieu. » (I. Cor. II, 7–9) Et le Fils unique lui-​même rend témoi­gnage au Père de ce qu’il « a caché ces choses aux sages et aux pru­dents et les a révé­lées aux petits. » (Math. XI, 25)

Lorsque la rai­son, de son côté, éclai­rée par la foi, cherche soi­gneu­se­ment, pieu­se­ment et pru­dem­ment, elle sai­sit, par un don de Dieu, quelque intel­li­gence et même très-​fructueuse des mys­tères, tant par l’a­na­lo­gie des choses qu’elle connaît natu­rel­le­ment, que par le rap­port des mys­tères entre eux et avec la fin der­nière de l’homme ; mais elle ne devient jamais apte à les per­ce­voir comme les véri­tés qui consti­tuent son objet propre. Car les mys­tères divins sur­passent tel­le­ment par leur nature l’in­tel­li­gence créée, que, bien que trans­mis par la révé­la­tion et reçus par la foi, ils demeurent encore cou­verts du voile de la foi elle-​même, et comme enve­lop­pés d’une sorte de nuage, tant que nous voya­geons en pèle­rins dans cette vie mor­telle, hors de Dieu ; « car nous mar­chons gui­dés par la foi et non par la vue. » (II. Cor. 5. 7)

Mais quoique la foi soit au-​dessus de la rai­son, il ne peut jamais y avoir de véri­table désac­cord entre la foi et la rai­son ; car c’est le même Dieu qui révèle les mys­tères et com­mu­nique la foi, qui a répan­du dans l’es­prit humain la lumière de la rai­son, et Dieu ne peut se nier lui-​même, ni le vrai contre­dire jamais le vrai. Cette vaine appa­rence de contra­dic­tion vient prin­ci­pa­le­ment ou de ce que les dogmes de la foi n’ont pas été com­pris et expo­sés sui­vant l’es­prit de l’Église, ou de ce que les écarts d’o­pi­nion sont pris pour des juge­ments de la rai­son. Nous décla­rons donc toute pro­po­si­tion contraire à une véri­té, attes­tée par la foi, abso­lu­ment fausse [4]. De plus, l’Église, qui a reçu, avec la mis­sion apos­to­lique d’en­sei­gner, le man­dat de gar­der le dépôt de la foi, tient aus­si de Dieu le droit et la charge de pros­crire la fausse science, afin que nul ne soit trom­pé par la phi­lo­so­phie et la vaine sophis­tique (Coloss. II, 8). C’est pour­quoi tous les chré­tiens fidèles non-​seulement ne doivent pas défendre comme des conclu­sions cer­taines de la science les opi­nions qu’on sait être contraires à la doc­trine de la foi, sur­tout lors­qu’elles ont été réprou­vées par l’Église ; mais encore ils sont obli­gés de les tenir bien plu­tôt pour des erreurs qui se couvrent de l’ap­pa­rence trom­peuse de la vérité.

Et non-​seulement la foi et la rai­son ne peuvent jamais être en désac­cord, mais elles se prêtent aus­si un mutuel secours ; la droite rai­son démontre les fon­de­ments de la foi, et, éclai­rée par sa lumière, elle cultive la science des choses divines ; la foi délivre et pré­mu­nit la rai­son des erreurs, et l’en­ri­chit d’amples connais­sances. Bien loin donc que l’Église soit oppo­sée à l’é­tude des arts et sciences humaines, elle la favo­rise et la pro­page de mille manières. Car elle n’i­gnore ni ne méprise les avan­tages qui en résultent pour la vie des hommes ; bien plus, elle recon­naît que les sciences et les arts venus de Dieu, le Maître des sciences, s’ils sont diri­gés conve­na­ble­ment, conduisent à Dieu, avec l’aide de sa grâce ; et elle ne défend pas assu­ré­ment que cha­cune de ces sciences, dans sa sphère, ne se serve de ses propres prin­cipes et de sa méthode par­ti­cu­lière ; mais, tout en recon­nais­sant cette juste liber­té, elle veille avec soin pour les empê­cher de tom­ber dans l’er­reur en se met­tant en oppo­si­tion avec la doc­trine divine, ou en dépas­sant leurs limites propres pour enva­hir et trou­bler ce qui est du domaine de la foi.

Car la doc­trine de la foi que Dieu a révé­lée n’a pas été livrée comme une inven­tion phi­lo­so­phique aux per­fec­tion­ne­ments de l’es­prit humain, mais elle a été trans­mise comme un dépôt divin à l’Épouse du Christ pour être fidè­le­ment gar­dée et infailli­ble­ment ensei­gnée. Aussi doit-​on tou­jours rete­nir le sens des dogmes sacrés que la sainte Mère Église a déter­mi­né une fois pour toutes, et ne jamais s’en écar­ter sous pré­texte et au nom d’une intel­li­gence supé­rieure de ces dogmes. Croissent donc et se mul­ti­plient abon­dam­ment, dans cha­cun comme dans tous, chez tout homme aus­si bien que dans toute l’Église, durant le cours des âges et des siècles, l’in­tel­li­gence, la science et la sagesse ; mais seule­ment dans le rang qui leur convient, c’est-​à-​dire dans l’u­ni­té de dogme, de sens et de manière de voir [5].

Canons

I. De Dieu Créateur de toutes choses.

I. Si quel­qu’un nie un seul vrai Dieu, Créateur et maître des choses visibles et invi­sibles ; qu’il soit anathème.

II. Si quel­qu’un ne rou­git pas d’af­fir­mer qu’en dehors de la matière, il n’existe rien ; qu’il soit anathème.

III. Si quel­qu’un dit qu’il n’y a qu’une seule et même sub­stance ou essence de Dieu et de toutes choses ; qu’il soit anathème.

IV. Si quel­qu’un dit que les choses finies, soit cor­po­relles, soit spi­ri­tuelles, ou du moins les spi­ri­tuelles, sont éma­nées de la sub­stance divine ; Ou que la divine essence par la mani­fes­ta­tion ou l’é­vo­lu­tion d’elle-​même devient toutes choses ; Ou enfin que Dieu est l’Être uni­ver­sel et indé­fi­ni qui, en se déter­mi­nant lui-​même, consti­tue l’u­ni­ver­sa­li­té des choses répar­ties en genres, espèces et indi­vi­dus ; qu’il soit anathème.

V. Si quel­qu’un ne confesse pas que le monde et que toutes les choses qui y sont conte­nues soit spi­ri­tuelles, soit maté­rielles, ont été, quant à toute leur sub­stance, extraites du néant par Dieu ; Ou dit que Dieu a créé, non par sa volon­té libre de toute néces­si­té, mais aus­si néces­sai­re­ment que néces­sai­re­ment il s’aime lui-​même ; Ou nie que le monde ait été fait pour la gloire de Dieu ; qu’il soit anathème.

II. De la Révélation.

I. Si quel­qu’un dit que Dieu unique et véri­table, notre Créateur et Maître, ne peut pas être connu avec cer­ti­tude par la lumière natu­relle de la rai­son humaine, au moyen des choses qui ont été créées ; qu’il soit anathème.

II. Si quel­qu’un dit qu’il ne peut pas se faire, ou qu’il ne convient pas que l’homme soit ins­truit par la révé­la­tion divine sur Dieu et sur le culte qui doit lui être ren­du ; qu’il soit anathème.

III. Si quel­qu’un dit que l’homme ne peut pas être divi­ne­ment éle­vé à une connais­sance et à une per­fec­tion qui dépasse sa nature, mais qu’il peut et doit arri­ver de lui-​même à la pos­ses­sion de toute véri­té et de tout bien par un pro­grès conti­nu ; qu’il soit anathème.

IV. Si quel­qu’un ne reçoit pas dans leur inté­gri­té, avec toutes leurs par­ties, comme sacrées et cano­niques, les Livres de l’Écriture, comme le saint concile de Trente les a énu­mé­rés, ou nie qu’ils soient divi­ne­ment ins­pi­rés ; qu’il soit anathème.

III. De la Foi.

I. Si quel­qu’un dit que la rai­son humaine est indé­pen­dante, de telle sorte que la foi ne peut pas lui être com­man­dée par Dieu ; qu’il soit anathème.

II. Si quel­qu’un dit que la foi divine ne se dis­tingue pas de la science natu­relle de Dieu et des choses morales, et que, par consé­quent, il n’est pas requis pour la foi divine que la véri­té révé­lée soit crue à cause de l’au­to­ri­té de Dieu, qui en a fait la révé­la­tion ; qu’il soit anathème.

III. Si quel­qu’un dit que la révé­la­tion divine ne peut deve­nir croyable par des signes exté­rieurs, et que, par consé­quent, les hommes ne peuvent être ame­nés à la foi que par la seule expé­rience inté­rieure de cha­cun d’eux, ou par l’ins­pi­ra­tion pri­vée ; qu’il soit anathème.

IV. Si quel­qu’un dit qu’il ne peut y avoir de miracles, et, par consé­quent, que tous les récits de miracles, même ceux que contient l’Écriture sainte, doivent être relé­gués par­mi les fables ou les mythes ; ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec cer­ti­tude, et que l’o­ri­gine divine de la reli­gion chré­tienne n’est pas vala­ble­ment prou­vée par eux ; qu’il soit anathème.

V. Si quel­qu’un dit que l’as­sen­ti­ment à la foi chré­tienne n’est pas libre, mais qu’il est pro­duit néces­sai­re­ment par les argu­ments de la rai­son humaine ; ou que la grâce de Dieu n’est néces­saire que pour la foi vivante, qui opère par la cha­ri­té ; qu’il soit anathème.

VI. Si quel­qu’un dit que les fidèles et ceux qui ne sont pas encore par­ve­nus à la foi uni­que­ment vraie sont dans une même situa­tion, de telle sorte que les catho­liques puissent avoir de justes motifs de mettre en doute la foi qu’ils ont reçue sous le magis­tère de l’Église, en sus­pen­dant leur assen­ti­ment jus­qu’à ce qu’ils aient obte­nu la démons­tra­tion scien­ti­fique de la cré­di­bi­li­té et de la véri­té de leur foi ; qu’il soit anathème.

IV. De la Foi et de la Raison.

I. Si quel­qu’un dit que, dans la révé­la­tion divine, il n’y a aucun mys­tère vrai et pro­pre­ment dit, mais que tous les dogmes de la foi peuvent être com­pris et démon­trés par la rai­son conve­na­ble­ment culti­vée, au moyen des prin­cipes natu­rels ; qu’il soit anathème.

II. Si quel­qu’un dit que les sciences humaines doivent être trai­tées avec une telle liber­té que l’on puisse tenir pour vraies leurs asser­tions, quand même elles seraient contraires à la doc­trine révé­lée ; et que l’Église ne peut les pros­crire ; qu’il soit anathème.

III. Si quel­qu’un dit qu’il peut se faire qu’on doive quel­que­fois, selon le pro­grès de la science, attri­buer aux dogmes pro­po­sés par l’Église un autre sens que celui qu’a enten­du et qu’en­tend l’Église ; qu’il soit anathème.

C’est pour­quoi, rem­plis­sant le devoir de Notre charge pas­to­rale suprême, Nous conju­rons par les entrailles de Jésus-​Christ tous les fidèles du Christ, sur­tout ceux qui sont à leur tête ou qui sont char­gés d’en­sei­gner, et, par l’au­to­ri­té de ce même Dieu, Notre Sauveur, Nous leur ordon­nons d’ap­por­ter tout leur zèle et tous leurs soins à écar­ter et à éli­mi­ner de la sainte Église ces erreurs et à pro­pa­ger la très-​pure lumière de la foi.

Mais, parce que ce n’est pas assez d’é­vi­ter le péché d’hé­ré­sie, si l’on ne fuit aus­si dili­gem­ment les erreurs qui s’en rap­prochent plus ou moins, Nous aver­tis­sons tous les chré­tiens du devoir qui leur incombe d’ob­ser­ver les Constitutions et les Décrets par les­quels le Saint-​Siège a pros­crit et condam­né les opi­nions per­verses de ce genre, qui ne sont pas énu­mé­rées ici tout au long.

Donné à Rome, en ses­sion publique solen­nel­le­ment célé­brée dans la basi­lique Vaticane, l’an de l’Incarnation de Notre-​Seigneur mil huit cent soixante-​dixième, le vingt-​quatrième jour d’a­vril, la vingt-​quatrième année de Notre Pontificat.

C’est ain­si.

JOSEPH, Évêque de S. Pœlten, Secrétaire du Concile du Vatican.

Notes de bas de page

  1. Conc. De Latr. IV, c. 1. Firmiter[]
  2. Conc. de Trent. Sess. IV, Décr. de Can. Script.[]
  3. Conc. d’Orange II, can. 7[]
  4. Concile de Latran V, Bulle Apostolici regi­mi­nis[]
  5. Vincent de Lérins, Common. n. 28[]
fraternité sainte pie X